ROYAUME DE NAPLES
Au sortir de Terracine, on trouve presque toujours
la voye Appia.
5 Après 3 à 4 milles, on trouve les terres de Naples,
et Ton arrive ensuite à Fondi, qui peut avoir 6 à
7,000 habitants.
Ce que je viens de voir du Royaume de Naples est
meilleur et mieux cultivé que les pays du Pape : des lo terres labourées, des vignes, des oliviers, quelques
orangers. Il est vrai qu'ils se plaignent qu'il arrive
presque toutes les années malheur sur leurs oliviers.
Ils disent aussi que l'air n'y est pas des plus sains
l'été, et que les gentilshommes se retirent à la cami5 pagne, à cause d'un lac ou marais qui est tout auprès
et à l'est.
Le Pape avoit passé à Fondi dix ou douze jours
avant moi, avec si peu d'équipage qu'on ne sauroit
l'exprimer. Il étoit entièrement habillé en moine. 11
30 avoit laissé 1,200 écus à Terracine; rien à Fondi.
Il y a, à Fondi, un petit château carré -haut, avec
il»"
des créneaux, comme on les faisoit anciennement. Barberousse le prit et amena tous les habitants esclaves.
Cette voye Appia étoit admirable. Il y avoit, sous le pavé, un autre pavé fait avec des pierres et du gra- 5 vier. Ce pavé de dessus est de grosses et grandes pierres, qui ne peuvent être ébranlées ni dérangées de leur place par les chevaux ni les chariots. Les deux côtés étoient bordés par deux bords de grosses pierres, de 2 pieds de large, qui étoient les ntar- 10 gineSy et où les gens de pied pouvoient passer, et Ton y joignit, de 10 en 10 pieds, des pierres un peu plus hautes, pour que chacun pût plus commodément y monter à cheval ou dans son char. Appius Claudius la fît jusqu'à Capoue. Caligula l'avoit faite i5 lastricare di piètre quadrate. Les étrangers qui venoient à Rome dévoient, à la vue de ces ouvrages, être effrayés de la puissance romaine. Trajan la continua de Capoue à Brindes et Toma, de côté et d'autre, de lauriers et de lentisques. 20
De Fondi, nous arrivâmes le matin, à dîner, au Môle-de-Gaëte, laissant la langue de terre où est Gaëte à côté, sans la voir que de loin. Nous avions suivi la via Appia, et là, suivant toujours la même voye, nous partîmes le même jour. Nous 25 trouvâmes un village, que nous laissâmes à gauche, appelé TraettOy auprès duquel est l'ancien Minturnes. On y voit encore les ruines de plusieurs bâtiments publics de cette ancienne ville; entre autres, un
aqueduc, dont les arches subsistent encore, et qui
alloient (sic) porter l'eau à un amphithéâtre, pour
faire apparemment les naumachies et autres jeux
pour les Mintumiens.
3 Tout auprès, il y a encore un autre lieu qui
étoit (je crois) un bain public, et autres restes de
r Antiquité.
A l'ancien Mintumes, on passe un petit fleuve
appelé Garigliano; c'est l'ancien Liris, qui faisoit 10 les bornes du Latium. Non loin de ce fleuve est le
mont (autrefois) de Ccecube, disent mes livres.
Le soir, nous sommes arrivés à Santa-Agata, lieu auprès de Suessa (sic)^ que nous n'avons point vue. Cette ville est située au pied du Mont-Garrus ou
i3 Montdragon, anciennement Massicus, où croissoit le vin de Massique. Entre le Liris et le Volturno, autre fleuve qui est plus à l'orient, et sur lequel est Capoue, étoit le territoire de Falerne. Ainsi, entre ces deux fleuves, croissoient les vins de Falerne,
30 de Massique, et (je crois) celui de Caecube.
Nous arrivâmes, le 22, à Capoue. Le général commandant nous convia à dîner. J'aperçus par là que j'étois dans un pays de la domination allemande. Il a fait une espèce de récolte de plusieurs vases 25 antiques de Capoue, trouvés dans les tombeaux des anciens Capouans, dans le lieu où étoit l'ancienne
Capoue, qui est à un de la nouvelle. Ils
sont de terre, peints d'aussi mauvais dessin que les porcelaines chinoises.
II n'y a aucune beauté à Capoue : les églises et les bâtiments sont assez communs.
De Capoue, on va à Aversa, lieu assez petit, et, de là, à Naples. Le chemin est très beau et très bien entretenu, et le pays, très riant et très fertile. Ce 5 sont des champs de terre labourés, pleins de grands peupliers, sur lesquels il y a de la vigne. Des relations disent que l'on ne trouve, de Capoue à Naples, que des orangers et des citronniers, et je n'en ai pas vu un seul. Il y a apparence qu'ils ont été arra- lo chés. On me dit à Gaëte que ces arbres n'étoient plus d'aucun revenu depuis que les Génois, qui avoient assez de ces fruits chez eux, ne venoient plus en prendre dans le Royaume de Naples.
Le 23, j'arrivai à Naples. i5
Il me semble que ceux qui cherchent les beaux ouvrages de l'art ne doivent pas quitter Rome. A Naples, il me paroit qu'il est plus facile de se gâter le goût que de se le former.
J'ai vu aujourd'hui 4 ou 5 églises : j'y ai trouvé 20 des ornements, de la magnificence ; aucun goût : un goût gothique; dans les ornements, quelque chose de bizarre, et rien de cette simplicité qui est dans les ouvrages anciens ou dans ceux de Michel-Ange et ceux qu'il a formés. J'ai vu plusieurs façades de 25 palais : je n'en ai pas trouvé une seule de bon goût; je ne sais ce que sera le dedans. L'Église des Jésuites est (je crois) ce qu'il y a de mieux à Naples; elle est presque en croix grecque. Il y a, sur le mur inté«
rieur de l'entrée, une assez belle peinture de Solimène, un tableau du Guerchin. Une assez bonne architecture en dedans, excepté que les autels sont trop chargés d'ornements, et que la façade ne vaut 5 rien. Je n'ai pas encore vu un ouvrage de. sculpture qui m'ait fait plaisir; mais je serai plus instruit dans quelques jours.
Naples est dans une très belle situation. Les rues en sont larges et très bien pavées de gros et grands 10 quartiers de pierres carrées. Les maisons, toutes grandes et à peu près de même hauteur.. Beaucoup de grandes et belles places; et cinq châteaux ou forteresses, qui ne laissent pas d'étonner.
Rome, la plus belle ville du monde. Si les arts i5 étoient perdus, on les retrouveroit dans Rome.
Il faut lire le Carpentariana. Il dit qu'un homme intituloit la traduction des Épigrammes de Martial, de l'abbé de MaroUes : Épigrammes contre Martial.
Le parlement de Rouen cassa une sentence de fto juge subalterne, qui, sur ce qu'un homme, accusé d'avoir été au sabbat, prouvoit l'alibi, l'avoit déclaré atteint et convaincu de s'être trouvé en plusieurs lieux à la fois. De Lancre dit que le Diable laisse un corps fantastique à la place de celui qu'il porte aS au sabbat. L'homme de Gassendi, à qui on donna de l'opium, qu'on frotta de la graisse dont se servoient les gens accusés à Rouen, qui, à son réveil, dit
qu'il lui sembloit avoir été dans un lieu comme le sabbat.
Le cardinal Borgia, comme neveu du pape Borgia, a un privilège du Pape attaché à tous ceux de sa maison, de pouvoir manger, lui et tous ceux qui 5 sont à sa table, de la viande le samedi. Il a mauvaise opinion de tous ceux qui sont à sa table, et qui veulent faire maigre. « Vous n'êtes pas catholique, sans doute, dit-il : car vous doutez de l'autorité du Pape. » •— Tout de même, le feu Pape, s'en lo allant à Bénévent, disoit : < Que les évêques voyent ce que je fais : je leur donne bien l'exemple de la résidence. » — Partout arguments qui prouvent contre.
Les docteurs qui montrent les raretés des environs 1 5 de Naples, montrent quelquefois le lieu où Cicéron disoit la messe; au moins, le prince de Beauvàu m'a dit qu'on le lui avoit montré.
J'ai vu à Rome, à un palais qui est auprès de celui de Latran, sur un vase, un bas- relief où il me paroit 20 qu'il y a une espèce de grand- prêtre qui a du rapport à la manière dont Raphaël a représenté Dieu, dans ses Loges; quoiqu'il y a (sic) de l'apparence que le Raphaël a plutôt copié Michel -Ange que l'Antique : car le Dieu des Loges ressemble beau- aS coup à celui de la Chapelle -Sixte.
Je ne sais si nous sommes obligés de croire que
VOYAGE EN ITALIE g
le Pape soit infaillible ; mais je suis bien sûr qu'il n'est pas possible que la personne d'aucun pape puisse croire ce dogme -là.
Lorsque le Pape apprit la nouvelle du renvoi de 5 rinfante : c Gazete (sic) queste le (sic) lettere di Benevento son venute. >
Les Napolitains aiment fort la multiplicité des ornements : ils en accablent leur architecture ; ce qui fait que leurs églises sont infiniment riches et lo de mauvais goût.
Ce ne sont pas des statues de marbre, mais d'argenty de métal; du reste, peu de bons ouvrages de sculpture; mais leurs sacristies sont pleines d'argenterie.
i5 La Promenade est une espèce de cours, le long de la mer, qui est très agréable.
La rue Tolède est très large ; la plupart des autres sont étroites.
L'Église du Grand -Jésus est une des plus belles 20 de Naples.
En Italie, il est inutile de faire de bons livres :
il suffit d'en faire. Dès que l'on dit d'un homme :
c Ha stampato^y cela jette un respect infini sur lui.
Mais il est indifférent que ce qu'il ha stampato sia
35 buono 0 cattivo.
J'ai eu l'honneur d'aller faire ma cour à M. le
comte d'Harrach, vice-roi, et à Mad* la Vice -Reine. Je les avois connus à Vienne. Ils m'ont fait mille politesses.
Depuis qu'on s'est avisé de mettre des forteresses dans les villes, on n'a plus besoin d'avoir des peuples 5 si fidèles : on les a rendus obéissants. Aussi, avant ce temps, y arrivoit-il des révolutions tous les jours : témoin l'Italie. Il est presque impossible que les Napolitains, qui ont cinq citadelles, se révoltent.
Les rois d'Espagne avoient abaissé la noblesse lo napolitaine en élevant la Magistrature. C'étoit un instrument pour la tenir. Les magistrats, payés par le Roi, dépendoient de lui, et les nobles dépendoient d'eux.
La mer fait un golfe autour duquel, sur une col- i3 line, est la ville de Naples; de façon qu'il y faut souvent monter et descendre. Les vaisseaux ne sont pas en sûreté dans le port. Il y a la darse, où les galères sont en sûreté, et je vis le navire Saint- Léopold, qui est de 60 canons, qu'on avoit mis dans cette 20 darse. Ce vaisseau avoit été fait à Trieste. Le bois en étoit si cassant et si mauvais qu'il avoit fallu presque tout rechanger. Il faut que le bois de ce pays -là ne vaille rien. Il y avoit donc dans le port ce vaisseau et 4 galères. Il (sic) n'en a guère besoin de 25 davantage : car, contre les Infidèles, ses troupes de terre, qui les font trembler, le font respecter sur la mer.
L*Empereur a environ 5o,ooo hommes à Naples,
Sicile, Milanois, Pays-Bas: i6 à 17,000 hommes à
Naples; 10 à 12,000, en Sicile; 12,000, dans le
Milanois et le Mantouan; le reste, en Flandre. —
-*» Guicciardi.
J'ai ouï dire qu'avant que Charles II eût tant vendu à Naples, le Royaume rendoit plus de 1 4 millions de florins.
Aux Célestins, il y a de très belles peintures du 10 Calabrois. A l'Église des Saints -Apôtres, de belles peintures de TAlbane. A l'Église des Carmes déchaux, un tableau du Dominiquin.
Il y a, dans plusieurs églises de Naples, de très beaux tableaux de Lucas Jordan et de Solimène. i5 A l'Église del Carminé y on voit le tombeau de Conradin et du dernier duc d'Autriche. La peinture des arcs est un bel ouvrage de Louis Sicilien.
L'Église de San^Severin est d'un meilleur goût d'architecture que les autres. Il y a un assez beau 20 bas- relief à un tombeau, où l'on voit des pleureuses très bien représentées.
L'escalier du Palais du Vice-Roi est (je crois) le
plus beau de l'Europe. Il est du dessin du cavalier
Fontana. Le cavalier Bemin disoit que le palais
25 passeroit par l'escalier. Cependant, le palais est très
grand; mais il n'est pas achevé.
n y SI gli Studi, qui étoit un beau palais, qui n'est
que commencé. On y vouloit mettre les Académies. Les Allemands y ont mis leurs soldats, et tout ce beau bâtiment se détruit: ils font cuire leur soupe sur l'escalier. Ce bâtiment est d'un bon goût d'architecture. Il y a, dans la façade, de belles statues 5 antiques.
Il n'y a rien au-dessus du bruit des plaideurs et suppôts du Palais que celui qui se fait aux tribunaux de Naples. J'ai ouï dire à M. le Vice -Roi qu'il y avoit à Naples 5o,ooo de ces gens de pratique, et qui y lo vivent bien. Là, on voit la Chicane en chausse et en pourpoint. Les seuls scribes font une petite armée, rangée en bataille, le ganif (sic) à la main. Ils sont sur des bancs, deux à deux ou quatre à quatre.
J'ai vu l'abbé Ripa à Naples. Ce bon ecclésiastique i5 a conçu le dessein d'attirer des jeunes Chinois pour les instruire et les renvoyer prêcher dans leur pays. Il en a mené 4, a acheté, de l'argent que le Pape lui avoit donné, une belle maison, couvent et église, où il a mis 4 Chinois qu'il a menés, et en fait venir 20 d'autres. L'Empereur donne un revenu pour l'entretien. La Propagande de Rome leur donnera des pouvoirs, et, lorsqu'ils seront en mission, elle se charge de les payer, et, pour lors, ils dépendront d'elle. Le dessein de cet ecclésiastique est le seul 23 moyen de soutenir cette mission.
Ce 26, j*eus l'honneur de dîner chez M. le Vice- Roi. Je vis Mad® la Vice -Reine, ci -devant femme du
VOYAGE EN ITALIE l3
comte de Gallas. Elle a une fille qui doit être mariée à un petit-fils du Vice-Roi; ce qui, de deux maisons très riches, n'en fera qu'une.
Le bailli d'Harrach, fils de M. le Vice -Roi, frère 3 de celui qui est à Ratisbonne, est un jeune homme qui promet beaucoup. Il a été en Portugal et a vu, d'ailleurs, le monde. Il m'a fait bien des politesses.
Une des choses qui contribuent le plus à peupler Naples, c'est la misère et la paresse des Napolitains.
lo On leur fait quelques aumônes; on leur donne quelque soupe et quelque pain et viande dans les couvents de la Ville, qui sont très riches. Les gens de la campagne viennent, vivent d'abord d'aumônes, et continuent à vivre ainsi ou gagnent autrement une
i5 misérable vie.
Rien n'est plus beau que la situation de Naples dans un golfe : elle est amphithéâtre (sic) sur la mer; mais un amphithéâtre profond. M. le Vice-Roi a un salon où il voit la mer de tous côtés, voit arriver les 20 vaisseaux, voit le Mont-Vésuve, d'un côté, et les deux côtés de la mer : ce qui fait un spectacle charmant.
Les a parte, bons chez les Anciens, parce que leur
théâtre étoit un carrefour, où aboutissoient trois
rues; de façon que celui qui venoit d'une rue étoit
25 vu et entendu du peuple, sans l'être de l'acteur qui
venoit de l'autre rue.
J'ai été à Pouzzoles, ce ... avril 1729. Naples est
dans un golfe qui tient la moitié d'un cercle. Elle (sic) est au milieu. Cette partie du golfe, du côté de roccident, jusques au cap de Misène (au delà duquel est la cité de Cumes) étoit anciennement plein de villes et de maisons de plaisance. A présent, elles sont ruinées, et il ne reste plus que Pouzzoles, petite ville ou bourg. Arrivés à Pouzzoles, nous avons traversé en bateau jusques à Bayes : car vous saurez que, dans ce côté du grand golfe, Pouzzoles et Bayes font un autre petit golfe. Ces deux villes sont, [l'une], d'un côté, l'autre, de l'autre, et Caligula avoit fait un pont, dont on voit encore les ruines, par lequel il alloit de Pouzzoles à Bayes. Tout ce côté de la mer ne faisoit presque qu'une ville, tant il étoit plein de villes et de bourgs.
D'abord nous avons vu le cap Misène de la Mer Morte, qui est une espèce de petit étang, qui a une communication à la mer, quoiqu'il en soit séparé par une langue de terre, et, par cette communication, le poisson entre et ne peut pas sortir.
Auprès de là, nous avons vu la piscine admirable qui étoit un réservoir d'eau pour l'armée navale : car il y avoit toujours une flotte à Misène. Il est soutenu par quarante -huit piliers, et l'on voit encore une espèce d'incrustation qui est (je crois) le sédiment de l'eau.
Auprès de la Mer Morte, il y a une espèce de vallée en conque, qu'on appeloit les Champs Élysées,
Auprès de là se voyent les Cento Catnere, qui est une espèce de réservoir d'eau, plutôt que les prisons de Néron. — Nous revenons toujours vers Naples. —
lO
Or, dans ce petit golfe seul de Pouzzoles, il y avoit jusques à sept villes. Ensuite vient le lieu où étoit Bayes. Il n'y a à présent qu'une petite forteresse, où les soldats crèvent, parce que l'air y est très
5 mauvais. On ne sauroit dire combien, dans ce petit endroit, il y a de bâtiments ruinés : temples, bains et autres édifices. Et il est bien impossible que l'air y soit bon l'été : car ces édifices sont pleins d'eau qui croupit, et les lieux qui les entourent aussi. Or,
to lorsque la chaleur de l'été vient à faire exhaler cette eau, l'air doit être empesté. C'est ce qui me fait dire que les lieux qui avoient été la place des grandes villes étoient malsains. Or il est impossible que Pouzzoles ne soit pas malsain : car, dans les temples,
i5 où nous avons été, l'eau étoit d'un pied sur la superficie; ce qui, s'exaltant (sic) l'été, doit être empesté. Il en est de même de tous les lieux souterrains que l'on ne voit plus, et où l'eau croupit sans qu'on le découvre. Dans plusieurs de ces temples, comme à
20 celui de Vénus, il y a encore des stucs, gâtés par les torches qu'on y porte pour les voir. Le Temple de Mercure, que nous avons trouvé plein d'eau, est comme le Panthéon de Rome : une ouverture au sommet. Il a 25 pas de diamètre. On voit à Bayes,
23 comme à Pouzzoles, des marques de l'ancien pont de Caligula, qui alloit de l'un à l'autre. On trouve plusieurs sortes de bains : entre autres, un bain si chaud que je n'ai pu y aller, la chaleur m'ayant presque suffoqué dès que j'ai eu fait 5 ou 6 pas pour
3o y aller; et, plus on avance, plus la chaleur, qui vient d'une eau bouillante, augmente. Plus bas, il y
l6 MONTESQUIEU
avoit d'autres bains de plusieurs espèces ; et, à chacun (dit-on), il y avoit des statues qui marquoient, par une attitude particulière à chaque membre, à quel (sic) chaque bain étoit utile. Et la croyance populaire est que les médecins de Salerne, ruinés 5 par l'effet de ces eaux, vinrent les ruiner.
En allant plus avant vers Naples, on trouve le fameux Lac Lucrin, qui, à présent, n'est pas si grand que mes fossés de La Brède, quoique sa pêche fût autrefois la première gabelle dans la liste de celles lo des Romains. Cette diminution est venue de la destruction de la ville de Tripergole, en i638; au lieu de laquelle, il s'est formé le Monte- Nuovo, qui a occupé une grande partie des terrains que prenoit ledit Lac Lucrin. i5
En entrant plus avant dans les terres, on voit le fameux Lac Averne, qui n'a pas (je crois) plus d'un mille de tour. Au bout, il y a un temple d'Apollon. Auprès de ce lac, on entre dans une grotte, qui étoit, selon les apparences, faite pour aller à Cumes. On 20 y entre une centaine de pas. Le terrain a été bouché. On appelle cela, sur les lieux, V Antre de la Sibylle de Cumes.
On voit, ensuite, le Mont-Barbaro ou Gauro. Il a encore des vins, quoique moins exquis qu'ancienne- iS ment.
Auprès de Pouzzoles, on trouve un bel amphithéâtre, qui est pourtant fort ruiné; mais il y en a de beaux restes.
La terre pouzzolane, — On en porte dans les pays 3o
étrangers; encore aujourd'hui, en France. On en a porté à Constantinople. Vitruve a raison de dire qu'elle est admirable pour bâtir.
La Solfatara. — II y a une grande plaine entourée 5 de montagnes de soufre, en rond ou ovale. Une fumée de soufre sort de plusieurs endroits. Cette fumée s'attache en gouttes sur le fer, point sur le papier. Elle noircit l'argent. Ce minerai de soufre se met au feu. L'impur reste au fond. Ce minerai laisse
to voir du soufre tout jaune. Il y a des endroits où est un minerai blanc, dont on tire l'alun. Ce minerai se brise. On le met dans des réservoirs d'eau, où il se cristallise. On y fait aussi du vitriol. La même eau chaude fait bouillir des chaudières de plomb, où se
i3 fait l'alun. Quand on frappe contre la superficie de la Solfatara f elle répond comme si le lieu étoit bien creux dessous. Des expériences font voir qu'elle a correspondance avec le Vésuve: quand le Vésuve est en paix, ceci l'est moins.
20 On voit, ensuite, revenant toujours vers Naples, le
lac d'Agnano, qui est le lieu propre pour le grouisse-
ment (sic) des chamois; ce qui le rend empesté Tété.
Il peut avoir i mille et '/^ de tour. Il est entouré
de montagnes. On y voit, sur le bord, une maison
25 où sont les bains sulfureux, dont la chaleur guérit les maladies vénériennes et rhumatismes. Sur les bords de ce même lac est la Grotte du Chien. Dans près d'une minute, le chien se laisse tomber de foiblesse, et l'haleine lui manque, comme ne pouvant
respirer. J'ai tiré une grenouille de l'eau, qui est morte dans un demi-quart d'heure. A i pied de la terre^ la chandelle s'éteint; la poudre ne prend point à un fusil. A 3 pieds de terre, la vapeur n'est plus nuisible. L'eau du lac bout. Enfin, ce lieu est plein s de soufre, n'étant pas éloigné de la Solfatara.
Généralement, tout ce pays que j'ai décrit depuis Misène jusques à Naples est plein de bains chauds, tièdes ou froids.
A I mille près de Naples, il faut passer par la lo montagne du Pausilippe, qui est. percée l'espace d'un tiers de mille ou environ ; ce qui fait que cette montagne devient comme nulle. Pour la commodité du voyageur, on passe cette grotte souterraine, qui prend le jour de l'entrée et de la sortie de la mon- i5 tagne. Il y a de l'espace pour les charrettes qui vont, et celles qui viennent, et cela est très commode. La grotte est plus haute dans les bouts, pour prendre la lumière plus haut. En quelques endroits de la montagne, on a percé en haut. 20
J'ai été, aujourd'hui, samedi 3o, voir la liquéfaction du sang de saint Janvier. Je crois avoir vu que cette liquéfaction s'est faite; quoiqu'il soit difficile de s'en bien apercevoir, parce que l'on ne fait que vous montrer un moment un reliquaire, dont le verre 25 est fané par les baisers de tout le monde. Mais, quoi qu'il en soit, je crois que c'est précisément un thermomètre; que ce sang ou cette liqueur, qui vient
d'un lieu frais, entrant dans un lieu échauffé par la multitude du peuple et un grand nombre de bougies, doit se liquéfier. Il m'a semblé que, quelquefois, le prêtre approche du chef de saint Janvier, même 5 après le miracle fait, c^est-à-dire du lieu où il y a beaucoup de bougies. De plus, le prêtre tient le reliquaire de ses deux mains; ce qui échauffe le métal.
On ne sauroit croire la consolation que le miracle
10 fait dessus l'esprit du peuple. Sans cela, ils se désespèrent, et la consternation est publique. Les Napolitains disent que, quand Philippe V vint à Naples, le miracle ne se fit pas : présage de la perte qu'il fit de ce royaume. Des prêtres disoient auprès de moi :
i5 € Le miracle s'est fait, et, cependant, il y avoit neuf
hérétiques!» C'est qu'il y a quelques années, le
miracle tardant à se faire, on fit retirer quelques
Protestants d'auprès de l'autel.
Vous remarquerez que le miracle se renouvelle
30 huit jours de suite; que, trois fois l'année, il se fait: le jour du Saint, le jour de sa translation et celui de sa décollation. Ce qui ruine le miracle de saint Janvier, c'est que la tête de saint Jean -Baptiste fait aussi, tous les jours, le même miracle. Je reverrai
25 et l'un et Pautre.
Je suis persuadé que tout cela n'est que des thermomètres. Aussi, lorsque l'on porte ce sang d'un lieu chaud à un lieu chaud, ou d'un lieu frais à un lieu frais, le miracle ne se fait pas. Celui de saint
3o Jean-Baptiste, qui se fait par le moyen d'une messe, se fait aussi par un thermomètre, à ce que je crois.
Le sang est dans un lieu très froid. On lé porte sur Tautel, où les bougies, la respiration et la présence des assistants échauffent le lieu.
J'ai été à Poggio-Reggio, maison de plaisance de la reine Jeanne. Ce n'est plus que l'ombre d'une 5 maison de plaisance, tant elle est délabrée. C'est, d'ailleurs, dans un lieu très marécageux et malsain.
La plus saine opinion, c'est qu'il y a à Naples 3oo,ooo âmes.
M. le Vice-Roi, comte d'Harrach, a pourtant dit lo qu'il avoit fait examiner cela, et qu'il y en avoit plus de 5oo,ooo; mais c'est beaucoup.
Les revenus du Royaume de Naples sous les rois d'Espagne étoient de 7 millions d'écus napolitains, qui vont environ à 3 livres 10 sols de notre monnoye. i5 Ils en ont aliéné environ 6 millions, et, pour faire subsister les troupes, l'Empereur a augmenté les impôts d'environ i million; de façon que les revenus du Roi montent environ à 2 millions. Sur quoi, il faut payer les oflSciers et 7 à 8,000 hommes de trou- 20 pes; ce qui monte environ à i million; plus 800,000 écus de pension aux Espagnols qui sont à Vienne; de façon qu'il reste peu ou peu (sic) de chose pour le Prince. Le peuple est très misérable par cette augmentation d'un million d'impôts, et il faut mena- 25 ger celui de Naples, parce qu'il y a 5o à 60,000 hommes appelés Lazzi, qui n'ont rien dans le monde: ni terre ni industrie; qui ne vivent que d'herbes; ûe
sont point vêtus, n'ayant qu'une culotte. Ces gens sont très aisés à ihettre en mouvement.
Ces Lazzi j les plus misérables des hommes de la
Terre, sont ceux qui craigiient plus (sic) les malheurs
3 dont les menace la non-liquéfaction. Ainsi, à cause
de ces Lazzi, on peut bien dire que le peuple de
Naples est bien plus peuple qu'un autre.
Ce sont ces gens qui élevèrent Mazaniello, dont les Espagnols ne se défirent qu'en lui donnant un
lo breuvage qui le rendit fou. Après quoi, ses partisans furent aisés à ralentir. Ce Mazaniello vouloit changer le gouvernement en république; ce qui fît que la Noblesse ne bougea point. Aussi, en revanche, lorsqu'à la seconde année de Philippe V la
i5 Noblesse conjura contre lui, le Peuple ne prit pas parti non plus.
Lorsque, sous Charles II, les Espagnols avoient besoin d'argent, ils aliénoient pour autant de biens du Royaume; de façon que peu de places et de
20 fiefs restent à la Couronne. S'ils avoient besoin de 10 millions d'écus, ils alièneroient dix fois pour 5 à 600,000 écus de rente. Les Génois en ont beaucoup acheté. Il est vrai que ces fiefs sont réversibles à la Couronne faute d'hoirs. Dans ces fiefs, la Cou-
î5 ronne n'a rien à voir, ni pour la juridiction, ni pour les revenus royaux. Je crois pourtant que, dans la plupart des lieux, il y a appel au Tribunal du Roi.
Il sort de Naples pour 4 millions d'écus d'huile,
de la soye, dont il y a quelques manufactures. Mais
3o il sort beaucoup pour les expéditions de Rome, pour
les pensions qui vont à Vienne, pour ce que les Génois retirent, pour les manufactures que l'on tire des pays étrangers.
Ce qui ruine le Royaume encore, c'est que le Souverain n'accorde le droit d'extraction, c'est-à- 5 dire d'envoyer des denrées hors du Royaume, qu'à de certains particuliers qui les enlèvent à très grand marché.
Pendant que j'ai été à Naples, je n'ai pas vu un Allemand qui connût un Napolitain, ni un Napoli- lo tain qui connût un Allemand.
Je ne crois pas que le miracle de saint Janvier soit fait par aucune fourberie, et surtout qu'on mêle rien dans ce sang. Les Magistrats, qui changent tous les ans, en ont la clef comme l'Archevêque. Ce que je »3 croirois plutôt, c'est que le Clergé est de bonne foi ; mais c'est un thermomètre. Le deuxième jour, j'ai été voir cette liquéfaction. Le prêtre empoigne toujours le reliquaire des deux mains, par chaque bout; ce qui l'échauffé. Dès que quelqu'un veut regarder, 30 l'acolyte met la bougie, qui touche presque le verre. D'ailleurs, les baisers continuels du peuple doivent échauffer. Je crois donc que les ecclésiastiques sont la dupe eux-mêmes: ils ont vu la liquéfaction; ils ont cru qu'elle se faisoit par miracle. Le besoin qu'ils 25 ont eu du miracle pour consoler le peuple a fait qu'ils ont cherché à examiner ce qui réussissoit mieux pour faire faire le miracle au Saint; ils ont établi des cérémonies qu'ils ont cru les plus agréables, au
Saint. Ces cérémonies une fois établies ne se changent plus : ainsi lorsque le prêtre tient le reliquaire, Un acolyte suit toujours avec une chandelle; ainsi il y a le même nombre de bougies sur l'autel; et
5 c'est toujours le même lieu où le sang se met, lorsqu'on ne l'expose pas. On a donc cherché d'abord à faire le miracle, et ensuite on a continué à observer les mêmes moyens, dont on s'est servi. Ce qui est cause physique n'est plus regardé que comme vé-
lo nération pour le Saint. — Ce ne sont ici que conjectures: peut-être y a-t-il un véritable miracle.
Giannone ayant fait V Histoire civile de NapleSy où il fait voir les moyens dont la cour de Rome s'est servie pour établir son autorité, le miracle ne se fit
i5 pas. Les moines dirent que cela venoit du livre impie de Giannone, qui pensa être lapidé, fut obligé de se cacher et quitter le royaume.
Le peuple de Naples est comme étoit celui de Rome, qui étoit composé d'affranchis, qui n'avoient
20 rien. Aussi étoit- il crédule, superstitieux, désireux de nouvelles. Le peuple de Naples, où tant de gens n'ont rien, est plus peuple qu'un autre.
J'ai été au Mont -Vésuve. Il est environ à 8 milles de Naples. Mais il faut monter beaucoup. Les terres
25 qui sont autour, avant que la montée ne vienne (sic) trop droite, sont très fertiles ; apparemment à cause des feux souterrains (car tout cet endroit en est plein), et non à cause des cendres, qui ne font que gâter les fruits. Il y croît des vins très bons. Ce
3o mont est partagé en deux têtes. Sur celle qui est
plus près de Naples, il n'y a pas d'ouverture, ni de feux, et elle est, en des endroits, cultivée.
A un couple de milles de l'embouchure, il n'y a rien que des cendres, et, plus loin même, toute la terre est couverte de marcassites, que la montagne 5 y a jetées. Remarquez que, souvent, les feux sortent des endroits où il n'y a point d'ouverture, et qui se referment. J'ai monté jusque sur le sommet, et j'ai vu une très large et très profonde ouverture. Elle peut avoir 5o pas de tour. Avant d'arriver sur le 10 dernier bord, il y en a un autre. Après quoi, on descend, et on monte à l'autre bord. Cette descente est égale à la montée. Elles peuvent avoir, chacune, 12 ou 1 5 pas. C'est cette dernière montée qui est la plus difficile. On ne peut guère savoir comment i5 cette double couronne s'est faite. L'ouverture étoitelle autrefois plus grande, et s'est-il formé une nouvelle couronne intérieure? Il est difficile de deviner ce qui s'est passé dans des mouvements si violents et dans l'affreuse agitation des principes. Vous re- 20 marquerez qu'à 5o, 100 et i5o pas de l'embouchure, si Ton ôte avec la main quelque peu de terre, et qu'on fasse un creux, il en sort une chaleur insupportable, et telle que celle qui forme les bains chauds qui sont en tant de lieux à Bayes et à 23 Pouzzoles; ce qui fait penser que ce terrain est plein de Vésuves cachés. On dit et il paroît même que les matières qui s'enflamment dans le Vésuve sont de différents genres, et que la combinaison et le mélange en varie selon les différents degrés de bitumes, 30 de soufre, de vitriol, alun, antimoine; ce qui produit
les différentes couleurs de' pierres et odeurs. On a même trouvé dans ces marcassites plusieurs sortes de métaux, même de l'argent; mais sans aucun profit. Od prouve qu'il (sic) a communication avec la 3 mer, dont la bouche n'est éloignée que de quelques milles, en ce que, dans plusieurs époques de sa fureur, il a vomi plusieurs poissons et herbes marines; que, dans ses tremblements, la mer s'est souvent retirée : après quoi, il a vomi des poissons tout sou-
10 frés. Ce qui arriva de même à Pouzzoles lorsque le
Monte-Nuovo se forma. Ce qui peut faire croire que
l'eau de la mer, entrant par de certains canaux, fait
fermenter les principes qui causent tant de ravages.
Souvent le Vésuve a (sic) resté grand nombre
i^ d'années sans fumer et montrer de flamme; ce qui n'est pas sans exemple. Ischia n'est plus un volcan, quoiqu'il y ait encore des bains chauds. Lipari en a été un et ne l'est plus. Et, en i63i, il y avoit cent trente et un ans que le Vésuve étoït tranquille, et
30 c'étoit un lieu de chasse. L'abbé Bracchini, qui a décrit l'incendie de i63i, dit que, dans ces temps-là, -deux hommes y étoient descendus, se tenant aux branches des arbres; qu'ils croyoient être arrivés jusqu'au niveau de la mer; qu'ils avoient trouvé, en
33 descendant, plusieurs scissures, d'où il sortoit des vents, en partie très froids et en partie très chauds; qu'au fond ils avoient trouvé trois lacs : un, d'eau bitumineuse; l'autre, de nitre; l'autre, d'eau bouillante,
J'ai été avec un Père Chartreux françois, coadju- 3o teur du procureur de l'Ordre, à l'île de Caprée;j'ai
été très bien reçu par les Pères Chartreux. L'île a 8 milles de tour. Elle est encore délicieuse, quoiqu'il ne reste des ouvrages de Tibère que quelques restes d'un réservoir, qui sert encore de citerne, où l'eau est excellente et très utile pour les habitants de l'île, 3 où il n'y a que trois fontaines, et où, quelquefois, on manqueroit d'eau si l'on n'avoit soin de ramasser l'eau des citernes. Après la mort de Tibère, on envoya (dit- on) démolir ses bâtiments, afin que la fantaisie ne prît plus aux Empereurs d'y aller de- lo meurer.
Pour arriver dans l'île, il faut beaucoup monter. Après quoi, on trouve une espèce de vallée, qui sépare les deux parties de l'île, dont l'une s'appelle Capri; l'autre, Anacapri; et ce sont de hautes mon- i5 tagnes des deux parts. La plus grande plaine qu'il y ait dans l'île peut avoir 3 milles de tour et est à Anacapri, dont les habitants ne sont guères en bonne intelligence avec leurs voisins de Capri.
Tibère avoit plusieurs palais dans l'île, et il y a 20 apparence qu'il avoit fait bien des ponts et des arcades pour que l'on pût aisément se promener dans l'île : car, à présent, il n'y a rien de si rude et de si fatigant. La vallée qui partage Capri d' Anacapri est la plus étroite partie de l'île, qui est faite en forme 2> de calebasse. Cette île est extrêmement fertile. Elle produit des vins exquis, la meilleure huile d'Italie, de bons câpres, plusieurs sortes de légumes, quelques grains et même de Vherba neggia (sic) pour la teinture du jaune, dont il y a beaucoup à Lipari. Il y a 3o aussi une chasse de cailles, qui viennent au mois
d'avril et repassent avant Thiver. On les vend i sol la pièce, et on en vend pour plus de i,ooo écus napolitains (qui font les trois quarts de l'écu romain), que l'on porte à Naplesu L'île n'a pas, à beaucoup 3 près, assez de bled pour nourrir 2,000 habitants qu'elle a. Elle en tire de la Calabre. A Anacapri, il y a les deux tiers femmes, un tiers d'hommes. A Caprî, c'est égal. La raison, c'est que ceux d'Ana capri envoyent des enfants mâles, dès l'âge de dix à 10 douze ans, à Naples et ailleurs, travailler de quelque art ou manufacture; et les filles restent.
Le 6 mai 1729, je partis de Naples pour retourner à Rome.
Le 7"»«, à midi, j'arrivai au Môlt-dùGaeta. Nous
li^ nous mîmes dans un bateau pour aller à Gaëte. Un gentilhomme allemand qui étoit connu du comte de Tattembach, gouverneur de la place, et moi allâmes le saluer. II nous reçut très bien, nous donna son carrosse pour voir la place. Sa femme est une Gâta-
20 lane assez vieille.
Gaeta est un rocher, à peu près comme Gibraltar. C'est une péninsule assez bien fortifiée, mais capable de l'être beaucoup mieux. L'endroit qui la joint à la terre est très étroit et n'a pas (je pense) plus de 60
23 à 70 pas. Entre la Ville, qui est au bout, avec la forteresse au milieu, et qui est un rocher ou montagne, et l'endroit qui joint la péninsule à la terre, il y a un autre rocher ou montagne plus élevée encore, et là est le tombeau d'un , appelé à présent /a Tour
3o (TOrlandîn, qui est une espèce de fort. Sur la côte
de cette montagne est le logis du Gouverneur, des monastères et maisons. Enfin, tous ces deux rochers sont garnis de bonnes murailles et fortifications, qui entourent même du côté de la terre.
Lorsque le comte de Daun entra dans le royaume 5 de Naples, le Vice -Roi et les troupes se jetèrent dans Gaëte et y furent forcés. La plupart du peuple quitta et se réfugia à Rome ou à Naples; ce qui fait qu'il y a très peu d'habitants. Lorsque vous êtes sur la fortification qui regarde la terre, vous voyez les 10 deux mers : celle de Pest et celle de l'ouest. Du côté de l'est, vous voyez un village. Sous vos pieds, la vue se promène, et on voit le village du Môle et quelques ruines de l'ancienne Formies, qui étoit sur le rivage, et qui occupoit (dit- on) quelques milles. i5 Là est la maison de Cicéron, à ce que l'on dit.
Le golfe de Gaeta est très grand. Il a au-devant l'île d'Ischia, et, du côté de Naples, la côte avance tellement vers le cap Misène que la rade est couverte de presque tous les vents. Cependant, [elle] 20 est telle que l'on aime mieux se servir du port de Bayes, qui est près de Naples et est (je pense) meilleur que celui de Gaëte, qui n'est qu'une rade, et les vaisseaux de l'Empereur se tiennent à Bayes.
On voit à Gaeta, du côté de la mer de l'ouest, une scissure de rocher qu'on dit s'être faite à la mort du Seigneur; ce qui y a fait bâtir dessus une chapelle.
On y voit aussi le connétable de Bourbon, dessé- 3o
ché et habillé. Il n'a pas été enterré parce qu'il est mort excommunié.
Il y a, par eau, près de trois quarts d'heure de chemin du Môle à Gaeta.
II 7 a 70 milles de Gaeta à Naples.