MODÈNE, PARME ET MANTOUE
Le 17 juillet 172g, après dîner, je suis parti de Bologne et suis arrivé de bonne heure à Modène, qui n'est qu'à 3 postes de là. On trouve, sur les 3 confins du Bolonois, le Fort- Urbain, qui paroit être assez considérable. La garnison et le fort sont entretenus par le Bolonois. On passe, ensuite, une petite rivière, appelée le Panaro, qui sépare le Bolonois des États de Modène. A 5 milles de là, 10 on arrive à Modène, petite ville, faisant environ le tiers de Bologne, sans beauté et triste. Je pensois, en entrant à Modène, à l'étonnement de Mad^ de Modène lorsqu'elle entra pour la première fois à Modène. i5
Le Palais du Duc seroit beau, s'il étoit achevé. Il aura trois ordres : dorique, ionique et corinthien, et quatre aux pavillons. Ce sera un bâtiment carrélong. La largeur de la cour se trouve dans la Iongueur du carré. Cette cour est entourée de portiques 20 qui régnent sur tous les étages. Du milieu de la ligne qui fait la longueur de la cour, il part un autre portique qui sépare la largeur du bâtiment en deux. C'est au côté gauche, qui est fini, que l'on trouve l'escalier. iS
Ce qu'il y a de singulier à Modène, et qui est une des belles choses d'Italie, c'est la Galerie du Duc, qui n'est pourtant pas une galerie, mais un appartement. C'est un recueil des plus beaux tableaux
b du Corrège, des Carrache, du Parmesan, de Paul Véronèse et du Titien, et quelques Raphaëls. Il y a la Nuit du Corrège et un petit tableau enfermé, qui est sa Madeleine. Ces deux pièces sont sa (sic) dernière manière, et elles sont sans prix. C'est là qu'on
10 admire cette fusion de couleurs qui n'est qu'en lui, et qui semble seule faire le relief des corps et donner quelque chose de tendre à la chair. Il y a un saint Georges de la première manière, que quelques-uns estiment plus, parce qu'étant plus sec il est mieux des-
i3 sine et les contours mieux marqués. Il y a, du Titien, un petit tableau du Pharisien qui tente Jésus-Christ ^ en lui demandant s'il faut payer le tribut, et lui montrant une pièce de monnoye. Il est impossible de mieux marquer l'air d'un fourbe et l'air sage de quel-
30 qu'un qui s'aperçoit de la tromperie. Il y a de très beaux tableaux de Paul Véronèse, et en quantité, et ce sont de très grandes pièces ; une Vierge admirable de Louis Carrache, qui est aussi à Bologne ; beaucoup de grands tableaux des Carrache : ce sont ces grandes
25 machines de tableaux qui sont difficiles à trouver.
La manière dont les ducs de Modène ont fait
cette galerie est aisée : ils ont pris tous les tableaux
qui étoient dans les églises de Modène, et les ont
fait porter chez eux; c'est ce qui leur a donné ces
3o belles et grandes pièces^, et ce qui fait que, du reste, à Modène, il n'y a rien qui vaille,
T. II. i3
Il y a là une chose qui impatiente; c'est qu'on a mis sur les soffites des originaux des meilleurs maîtres. Ils sont hors de la vue, et ils sont mis là comme dans un puits. Il y a une chambre où il n'y a au soffite que des tableaux de l'Albane; une autre 5 où il n'y a que des tableaux du Tintoret.
Lorsque le duc de Modène a eu acheté La Mirandole^ on lui a fait donner de l'argent pour acheter les meubles, et on lui a fait acheter jusques aux cloches, comme étant de bronze. Puis, on a dit qu'on 10 n'avoit pas vendu la place, et on y a laissé une garnison, qui n'est pas commode.
Le Duc a, de plus, une pension à payer au cardinal Pico, à cause des biens allodiaux.
La Mirandole vaut 5, 000 pistoles de revenu. Le duc i3 de Modène en a payé, pour le prix et les suppléments, 180,000. Le duc de Novellara étant mort, le duc de Modène a succédé à une partie, comme fief de la maison d'Esté ; l'Empereur a pris possession de l'autre.
Arrivant à Modène, j'avois une lettre pour M. Mu- ao ratori, qui est le bibliothécaire du Duc, et qui me fit bien des politesses. C'est un habile homme. Il donne au jour le Recueil des Historiens d^ Italie, qui s'imprime à Milan.
Je trouvai, de plus, à Modène le comte Guicciardi, ^5 fils du comte du même nom qui est envoyé de l'Empereur à Genève, et qui est de Reggio. Je l'avois vu à Venise, et il était parti de Vienne peu de temps après moi. Il m'a fait beaucoup de politesses.
Les principaux savants d'Italie de mon temps étoient Mgr. Bianchini, qui mourut à Rome ; le père Galliani; à Venise, Tabbé Conti; à Vérone, le marquis Mafféi, qui a fait la Métope et bien d'autres 5 livres; à Bologne, M. Manfredi et autres professeurs : entre autres, un professeur pour la philosophie naturelle, qui se nomme (je crois) Monti; à Modène, M. Muratori; à Turin, le père Roma et l'abbé Lama; à Milan, la comtesse Borromeo ; à Naples, le conseille 1er Grimaldi. Je les ai tous vus, excepté Manfredi et Bianchini. Plus, il y a le marquis Orsi, Bolonois, à Modène.
J'ai eu une audience de M. le duc de Modène, d'une bonne heure. C'est un vieillard de 75 ans,
i5 qui a vu les pays étrangers, a été longtemps cardinal. C'est un homme de bon sens, qui gouverne bien. Dans la conversation, il m'a parlé de son âge et m'a dit que les princes de sa maison ne vivoient pas; mais que Muratori lui avoit dit qu'il y en avoit un de
20 sa maison qui avoit vécu cent ans; qu'il étoit maigre comme lui et vivoit comme lui. L'envie de vivre fait que nous autres hommes nous prenons à tout ce qui peut nous persuader que notre fin est reculée. Nous avons beaucoup parlé du Pape, qu'il regarde comme
35 un saint; du Roi, de Louis XIV, qui lui avoit fait bien des politesses à son voyage de France, avec la duchesse d'York, sa nièce, qui passoit en Angleterre,
J'ai vu la bibliothèque du Duc; elle est assez nombreuse, et Muratori l'a augmentée.
M. Muratori n'a trouvé, dans la bibliothèque et dans les archives, aucune pièce de la langue italienne avant le siècle mille cent (sic).
M. Muratori a fait la généalogie de la maison d*Este, imprimée, à Modène, dans l'Imprimerie 5 ducale (17 17). Incontestablement, la maison de Brunswick vient de celle d'Esté, par Azon d'Esté, marquis de Lombardie, père de Guelf, duc de Bavière, fait duc de Bavière en 1071, comme le raconte Lambert d'AschafFetibourg. 10
M. Muratori, dans la préface, traite des différents sentiments sur la généalogie de la maison de France. Il traite encore de la généalogie des ducs de Savoye. Il prouve incontestablement qu'elle ne vient point de celle (sic) des ducs de Saxe, et en met les conjec- i3 tures en poudre. Il la fait commencer à Bérold, qui vivoit l'an 10 14.
Il commence la maison d'Esté à g3o, d'où il la conduit, par preuves, jusques ici, et, par des conjectures, il la fait commencer du (sic) 810, en l'atta- 20 chant à Adalbert, marquis et duc de Toscane.
Il y a encore dans le Milanois une branche de la maison d'Esté, et qui succéderoit aux États de Modène, si cette maison venoit à manquer. Elle a des fiefs dans le Modénois, dans le Milanois. Elle 25 a perdu ceux qu'elle avoit dans les états du roi de Sardaigne par la dernière réunion. Je crois qu'ils s'appellent Saint-Martin,
Ils disent que la maison de Hanovre est attachée à cette maison -ci, parce qu'elle en descend, et que 3o
c'est celle sur laquelle ils pourroient le plus compter.
Ils avoient marié Amélie avec l'empereur Joseph : sa mort les a empêchés d'en recueillir le fruit; le prince héréditaire avec une fille d'Orléans : sa mort 5 en a empêché aussi le succès.
ns ont un procès à Vienne, au sujet des allodiaux d'un prince de la maison d'Esté, mort à Modène. Le Duc a succédé à une belle terre dans les États de Modène. Mais les allodiaux sont disputés par les lo princesses de Carignan, qui prétendent être plus près. Les Modénois prétendoient que cela devoit être jugé par les juges du pays : s'agissant de biens situés dans leur pays, et les princesses de Carignan n'étant là que particulières. Mais l'Empereur a attiré i5 cela au Conseil aulique, comme s'agissant d'affaires de princes.
Ces gens espéroient aussi avoir part à la succession de Brunswick. Mais M. le duc de Bourbon a acheté la duché de Guise. La duchesse de Brunswick 20 3, (sic) resté quelque temps à Modène. Mais quelques démêlés avec la princesse héréditaire de Modène lui firent prendre le parti de se retirer.
Il y a, outre la duchesse de Parme, deux autres filles du duc de Modène. L'aînée a environ 32 ans.
25 II y a à Modène un canal qui va se jeter dans le Pô, qui porte à Venise dans trois jours et demi. Ce canal commence à loo pas du Palais.
Les Écuries du Duc sont belles. Il n'y en a que la moitié d'achevé, c'est-à-dire un côté. Il y avoit
loo chevaux assez beaax. Il y avoit, de plus, d'autres écuries. Le Duc aime les chevaux.
Le Collège de Modène. — Ce sont des prêtres qui en ont soin. On n'y reçoit que des cavaliers, et de l'approbation de M. le Duc. Ils sont séparés en 5 chambrées, et qui ne se communiquent point. On les (sic) apprend à 6tre gentilshommes, et non pas à £tre moines ni prêtres. Ils ont une maison de campagne, où ils vont à la chasse, dans les jours de congé, dans des plaisirs destinés pour eux. Ils i» ont toutes sortes de maîtres. L'entretien d'un écolier, en tout, va à 5o pistoles d'Espagne. Ils vont à la Cour, dans les fêtes publiques, montent à cheval avec les chevaux du Duc. Cela les (sic) apprend à être moins timides et les accoutume au monde. Les iî Jésuites ont bien souvent couché en joue ce collège ; mais ils n'ont pu y mordre, parce que c'est une ancienne fondation, et que, d'ailleurs, leur manière est différente.
Bemardi Ramazzini Opéra omnia (Genève, 1717, w in-4»). — On y trouve plusieurs traités : un De admiranda Fontium Mutinentium Scaturigine; un autre De Morbis Ariificum; un autre De Barometro; un autre De Virginum Vestalium Sanitate tuenda; un autre De Principum Sanitate tuenda. Il faut l'acheter t5 à Genève.
A Modène, les Rangoni, les Montecuculli, les Cesi.
Une branche Montecuculli est allée à Bologne, épouser une Caprara; l'autre est restée.
La marquise Cesi tenoit la conversation. C'est une jolie femme. J'y ai vu la comtesse Marchani, 5 sœur du comte Ercolani, qui est (je crois) de Bologne.
J'ai remarqué, dans presque tous mes voyages, que plus le peuple est misérable, plus il est rusé et fripon. A Modène, où le peuple est accablé lo d'impôts, on ne peut changer une pièce d'argent sans être trompé. A Bologne, où il est à son aise, la bonne foi y est assez. Il n'y a pourtant que 2 postes de différence.
La monnoye de Modène est de méchante monnoye i3 de billon: l'argent est altéré; et le reste, en cuivre, porté très haut : en sorte que 4 espèces de liards et 1/2 valent un jule du Pape.
Les deux principales familles de Modène, et qui sont au-dessus des autres, sont les Rangoni et les 20 Montecuculli.
Le Duc est très avare. Il a donné sa confiance à des étrangers, qui se sont enrichis à lui faire croire qu'ils faisoient mieux ses affaires et faisoient mieux valoir ses revenus. Il y avoit, de mon temps, 25 un home de Lucques, nommé le marquis Lucchesi, qu'on disoit avoir, en cinq ou six ans de temps, gagné dans le pays 5oo,ooo écus romains. Je veux
croire qu'il y a de l'exagération. Il n'a d'autre charge que celle de l'intendance des Écuries : la place de grand écuyer étant vacante, comme ne pouvant être conférée à un homme de sa naissance. Mais le Duc ne fait rien sans lui. 5
J'ai connu les comtes Molza, dont le père étoit à la reine d'Angleterre, de Modëne.
Il y avoit aussi le comte Bosquet! et sa femme, qui étoit dame d'atour de la Princesse et ne l'avoit pas suivie à Gènes parce que cela auroit fait faire lo de nouvelles difficultés sur le cérémonial.
J'ai fort bien passé mon temps à Modène. Il y a un café, où s'assemble la noblesse. De là, on va à la conversation chez la comtesse Cesi, qui est une très jolie femme. Il y a plusieurs gentilshommes qui i3 ont tous bien du savoir-vivre. Les dames ont toutes beaucoup de politesses (sic). Les plus jolies étoient la comtesse Cesi et la comtesse Bosqueti. Bosqueti est un Piémontois qui est venu à Modène épouser l'héritière d'une autre branche. 20
Je voyois aussi beaucoup M. Muratori, qui est un ecclésiastique bien savant, et qui a mis au jour un très grand nombre d'ouvrages. Il est bibliothécaire du Duc; il est simple, naïf, a de l'esprit, charitable, honnête homme, vrai; enfin, c'est un 25 homme du premier mérite. Outre son Histoire de la Maison (TEste et son Pétrarque, il a fait plusieurs autres ouvrages : un. Sur la Charité; un autre, De la Modération sur les Disputes de la Religion; d'autre (sic), Sur la Peste. 3o
VOYAGE EN ITALIE lo:)
Je suis arrivé 2 heures avant midi à Reggio. C'est une ville plus petite que Modène, Elle subsiste par les travaux qui se font, par (sic) la préparation des soyes, qui occupent presque tout le 5 monde dans la Ville.
J'ai été chez un Juif très riche, qui a un moulin où il se file une prodigieuse quantité de soye. J'ai vu toutes les diverses préparations qui s'y font. Une roue fait tourner un pivot, qui fait tourner
10 une poutre mince, dans sa longueur, sur elle-même. A cette poutre se rencontrent de longs essieux qui tiennent toute la largeur de la chambre; autour duquel (sic) sont différents dévidoirs et sans nombre. Par cette préparation, la soye passe des écheveaux
i5 que l'on avoit fait en dévidant les cocons dans l'eau chaude, elle passe (dis-je) sur la navette. On la met, ensuite, au moulin, où on la file; c'est-à-dire que les navettes chargées tournent et se dévident dans un écheveau. Mais le fil passant par un fil d'archal
20 se rompt dès qu'il y a un endroit foible ou défaut. Après quoi, un homme le rattache. Cet écheveau fait, les femmes doublent le fil de soye pour faire de l'organsin. Après quoi, on le met au moulin, et on le tord. L'organsin n'est bon que lorsqu'il est
25 bien filé et, outre ce, bien tordu; c'est-à-dire lorsqu'il fait des nœuds en le tordant avec les doigts.
Le Juif m'a dit que les manufactures d'organsin étoient bien tombées depuis que les François et autres nations avoient fait des moulins chez eux.
3o II m'a mené dans une autre chambre où il faisoit fabriquer des étoffes de soye. Il employoit, pour les