A M. LE PRÉSIDENT BOUHIER
CONTENANT MA RELATION d'uN VOYAGE A BEAUNE.
A Dijon, le ro septembre 1717.
Monsieur,
UPRA dorsiim meum fabricaveriint peccatores, et prolongaverunt iniguitatem suam (Ps. cxxviii).
Voilà, en deux mots, le résultat du voyage
I. D'après les éditions précédentes, cette lettre auroit été adressée à M. Jehannin, conseiller au Parlement de Dijon. C'est
fatal dont vous avez fait les premiers pas avec moi. Je trouve, parmi mes papiers, une lettre de M. Michel qui finit par ces mots : « Si jamais vous avez à passer par Beaunc, croyezmoi, Monsieur, n'y passez qu'incognito. » Chacun me renouveloit cet avis -, mais on ne peut éviter sa destinée; rien ne m'a pu retenir. J'ai toujours voulu croire les Beaunois plus scrupuleux sur les droits de l'hospitalité, à l'égard surtout d'un fils d'Apollon.
Je me suis cru sacre dans toutes les provinces. Jadis Pierre Arétin fut respecté des princes. J'espérois d'un sot peuple encor plus de bonté : Pardonne, chère épaule, à ma crédulité ! Je n'ai pu soupçonner mon ennemi d'un crime; Malgré lui-même, enfin, je l'ai cru magnanime.
Tout aura sa place ; il ne faut pas commencer par la péroraison. Vous savez ce qui m'arriva jusqu'à notre séparation : rien que d'honorable, rien que d'heureux. Voici le reste.
une erreur. Piron a posilivement dcJié son Voya^^e à B:aune au président Bouhier, ainsi qu'il l'a indiqué, propria manu, en têie du manuscrit que nous avons sous les yeux.
Il n'est pas besoin de vous faire ressouvenir que vous me laissâtes à la Grande-Justice, visà-vis de Chenôve. A peine m'aviez-vous quitté que je fus accosté du vieux curé de Vougeot. Nous liâmes ensemble un entretien qui me fit passer trois ou quatre heures sans chagrin ; il roula sur les dogmes de la foi.
Et nous jouâmes l'un et l'autre
Un rôle selon notre état :
Messire Jean faisoit l'apôire,
Et moi, je faisois l'apostat.
D'abord la dispute paisible
Se fit raison contre raison ;
Mais bientôt on changea de ton,
Et le combat devint terrible.
Je redouble mes argumens :
Dépourvu de raisonneraens,
Notre homme s'enfuit dans la Bible,
Et fait là ses retranchemens.
Je cours après, je viens, j'assiège;
Alors le furieux cafard,
Derrière le sacré rempart,
S'écrie : « Indévot! sacrilège! »
Des gens au bout de leur latin
L'invective est le privilège.
J'en ris, et, toujours plus malin ,
Je presse; on capitule enfin.
Ah! le bel apôtre de neige !
Sa voix commençoit à baisser,
24 PREMIER VOYAGE A DEAUNR
F!t sa foi, déjà confondue, Paroissoii prcte à s'cclipscr, Quand j'eus un peu de retenue.
Dieu, que je crains, me fit cesser :
Car, sans la peur de l'offenser, Ma foi, sa cause ctoit perdue.
Il comincnçoit vcritablement à laisser l:i sa partie et me demandoit quartier par un lâche éloge, quand, pour l'honneur de Dieu et de la vérité, je lui démasquai mes sophismes et lui donnai de quoi les faire évaporer, en cas qu'un libertin osât un jour s'en servir à plus mauvaise intention que moi. Nous fîmes la paix au premier cabaret de Vougeot, et nous nous quittâmes. Je ne laissai pas de le regretter : je restois avec une compagnie taciturne, et sensible aux incommodités du voyage. Les courses de nuit sont déjà si ennuyantes! Cette nuit-ci, surtout, avoit je ne sais quoi de plus sombre et de plus rebutant que les autres.
Du haut de la voûte azurée, La maîtresse d'Endymion A peine éclairoit d'un rayon Notre marche mal assurée.
La nuit d'un vaste crêpe envcloppoit les cieux; Tout, Jusqu'à la verdure, étoit noir à nos yeux. Aucun ruisseau voisin, de son tendre murmure,
N'égayoit les tristes passans ;
Des oiseaux de mauvais augure
Les cris funèbres et perçans
Semoient l'effroi dans la nature.
Les présages fâcheux, noirs enfans de la nuit. Me la rendoient encor plus lugubre et plus noire. J'eus des pressentimcns de je ne sais quel bruit,
Et vous verrez, par ce qui suit,
Si je ne devois pas les croire.
Pour comble d'incommodité, n'alla-t-il pas tomber une pluie désespérée ! Vous savez quel vernis cela donne aux horreurs de l'obscurité. Chacun maudissoit l'instant qu'il étoit parti de Dijon ; moi seul, inébranlable, je gageai contre le ciel d'être de belle humeur.
En effet, ma gaieté se mutina si courageusement contre la tempête et l'orage qu'elle tint bon jusqu'aux portes de Nuits où nous reprîmes des forces. Je ne respirois que désordre et remue-ménage. Malheur à qui s'avisoit de s'endormir à mes côtés ! Pour ranimer mon monde, je chantai cette chanson, que je fis surle-champ, sur l'air de Joconde :
A moi, garçon, vile! et d'un tmit
\crsc à toute la bamle :
A toi, Ponioisc! à loi, Marct!
A ta santé, Dcsiandc !
Pour savourer un jus si bon
Que ce pays nous donne, Que n'ai-jc le col aussi long
Qu'on a l'oreille à Beaunc !
Il est tel endroit où une chanson du Pont- Neuf remporte sur celle du Palais-Royal. Chacun voulut savoir la mienne; on la répéta •pendant deux heures à gorge déployée, au bout duquel temps la station finit, et nous décampâmes, voulant nous rendre à Beaune un peu de bonne heure. Je fis ces trois dernières lieues moins gaiement que les premières. Mes amours me remontèrent en cervelle, à la barbe de toute ma philosophie ; il fallut s'y livrer ; je soupirai... je m'éloignai pour être seul... Un homme tel que je Tavois été jusqu'alors m'auroit fort importuné ; la vive image d'un bonheur passé, le ressentiment d'un présent douloureux, la prévoyance d'un avenir indubitablement plus funeste, arrêtoient toutes mes
réflexions. Pour ea adoucir l'amertume, je m'amusai à composer Todc suivante ' : ... Revenons à ma narration.
L'aurore, comme dit le pompeux P. Lemoine, avoit chassé la nuit avec son fouet de
i. Peignot a écarté de son édition l'ode ci-après, qui lui a paru, dit-il, trop fade et trop hors-d'œiivre pour être reproduite. Cette façon de procéder peut être expéditive et commode, mais nous ne l'adopterons pas, non plus que celle des éditeurs de 1784 et 1786, qui se sont bornés à en donner les quatre premières strophes. Nous croyons donc devoir transcrire ici, en note, cette pièce dans son entier, à titre de complément et de restitution , sans chercher à excuser Piron auprès du lecteur sur ce qu'elle peut avoir d'intempestif, précaution , du reste, qu'il prend lui-même en finissant.