‹ Voyages de Piron à BeauneChapitre 16 sur 61 · ODE ÉLÉGIAQUE · texte numérisé non relu

ODE ÉLÉGIAQUE

Muse, de mon amour la voix est dédaignée. Tu ne pourrais jamais exprimer son malheur.

Laisse, laisse parler mon cœur ; Et, si tu veux servir ma flamme infortunée,

Remets ta lyre à ma douleur.

Si tu veux qu'on se rende aux ennuis qui me pressent. Il me faut cette voix dont le son douloureux

Fléchit les enfers rigoureux :

Le cœur de l'infidèle à qui 7nes cris s'adressent

N'est pas moins insensible qu'eux.

Mais pourquoi la servir? Serve'; plutôt ma rage. Dieux vengeurs du parjure ; accable\ de vos coups

Un cœur à qui ce crime est doux.

Arrêtei! Qu'ai-je dit! Je revois une image

Qui fait tomber tout mon courroux.

Sa trahison n'a rien enlevé de ses charmes. Jaloux de plus en plus du sort de 7nes rivaux,

pourpre f cl oiirroit la porti! du jour avec une clef vermeille :

Quand on aperçut le poulet

Mon amour croît avec mes maux.

Mes yeux, mes tristes yeux, au travers de mes larmes, Lui trouvent des appas nouveaux.

Par quelque beau récit touchons cette inconstante. Ramcnons-hi vers nous, malgré son nouveau choix.

Que son dmc, au son de ma voix, Reprenne la douceur de la pitié charmante

Que j'y vis régner autre/ois.

u Tu ne te plaindrois plus d'une flamme indiscuté, Disait le tendre Iphis. résolu de mourir.

Puisque rien ne peut l'attendrir , Je vais cesser enfin, cruelle Anaxarette,

De te déplaire et de souffrir.

Cl Ta rigueur à ce coup scra-t-elle assouvie? Un funeste trépas va finir mon amour.

Je meurs et te perds sans retour.

Adorer tes beaux yeux en s' arrachant la vie,

C'est doublement perdre le jour.

« Mes douleurs ont asse^ signalé ta victoire. Tendre, constant, soumis, j'ai langui sous ta loi ;

J'ai vécu, je péris pour toi.

Tu ne m'as jamais plaint. Peut-être ma mémoire

Sera plus heureuse que moi.

« Mourons donc ! » A ces mots, suivis de quelques larmes, Un cordon préparé, secondant ses désirs,

Termina tous ses déplaisirs, Et de son cœur, en proie aux plus vives alarmes,

Etouffa les derniers soupirs.

Tout retentit pour lui de regrets inutiles. La seule Anaxarette, à cet événement, Ne donne aucun gémissement,

Du plus haut clocher de la ville ' Où la Parque, un peu trop habile, A pensé couper le filet Des jours de votre humble valet.

A Taspect de ce redoutable haras de Silène, mon cœur battit comme celui de Pinsensé Régulus, quand, à son retour de Rome, il découvrit les tours de Carthage; mais il n'étoit plus temps de reculer. Après avoir donc arbore pavillon blanc, c^est-à-dire après avoir épanoui les couleurs de Dijon sur mon chapeau, j'entrai fièrement sur les terres ennemies, en me re-

Et vient même insulter, avec des yeux tranquilles, Au cadavre de son amant.

Le Ciel s'irrite enfin! D'un froid qui l'embarrasse, Cette belle insensible a l'esprit alarmé ;

Et ce fier objet trop aimé Déjà dans tout son corps sent se fondre la glace

Dont son cœur ingrat fut formé.

Sa bouche reste ouverte et ne saurait se plaindre ; De terre en vain son pied tâche à se détacher .,

Elle ne peut s'en arracher.

Son âme, dans ses yeux achevant de s'éteindre,

Ne laisse enfin plus qu'un rocher.

Mais cette pièce, étrangère au fait, tient plus de place que je n'avois cru. Je supprimerai donc les six stances lamentables qui la terminent, pour retourner à notre relation. Entre mille autres défauts, j'ai celui de vouloir trop intéresser les gens raisonnables à mes folies. [Note de Piron.)

\. Bcaune.

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commandant à la dame de mes pensées. Quoiqu'il ne fui que sept heures, respoir du spectacle l'aisoit déjà fourmiller les rues de monde.

Me voyant au milieu de ce peuple amassé, J'avois l'orgueil et la malice De me prendre pour un Ulysse Entrant dans la cour de Circé.

L'air du pays me surprit ; il m'échappa deux ou trois choses ' qui avoient bien le goût du terroir. Comme c'est fctc le dimanche à Beaune aussi bien qu'ici, je voulus entendre une messe, et je demandai aux passans si on les disoit le matin. On me répondit par un éclat de rire qui me réveilla ; mais ce fut pour faire une autre chute plus lourde que la première. Ma mère, auprès de qui je me rendis, m'ayant dit que j'étois bien hàlé, je répliquai qu'il avoit fait un soleil de diable toute la nuit. Le second éclat de rire que cette bêtise m'attira me fit tenir sur mes gardes. Je reconnus que le génie abrutissant de Beaune m'avoit déjà fait avaler

I. Peignot a écrit : « Il m'échappa deux ou trois pensées. » Cette variante peut sonner plus agréablement à l'oreille, mais elle n'est pas exacte.

PREMIER VOYAGE A BEAUNE 3l

de son air empoisonné. J^eus bientôt trouvé du moly ' ; je courus purger mon esprit au logis des Trois-Maures, où je trouvai les médecines si bonnes que j'en pris quinze ou vingt sans les rendre. Ainsi muni d'un long déjeuner, je fus à ma toilette, et de là à je ne sais quelle église; mais du moins sais-je bien que la Providence avoit pris de si bonnes mesures que tel qui s'y trouva pour y lorgner fut obligé d'y prier Dieu.

Non pas qu'il y manquât de femmes, Tout en étoit rempli, depuis la porte au chœur;

Mais c'est qu'en vérité ces dames

Auroient elTrayé Jean sans Peur.

Mes yeux, qui partout galopoient,

N'en rcncontroient que d'effroyables; Et sans le bénitier, où leurs mains se trempoient,

J'aurois cru que c'étoient des diables.

Je crois qu'elles furent bien scandalisées de la dévotion d'une trentaine de jeunes gens qui les environnoient ; on ne les gratifia pas d'une distraction, et jamais Dieu n'eut, à des messes

I. Nom de la plante que Mercure remit à Ulysse pour empêcher l'etTet des breuvages de Gircé.

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d'onze heures et demie, des cœurs moins partagés. N'allez pas tirer de là des conséquences contre tout le sexe de Beaune; la laideur n'y est pas générale comme la béiise. On trouve de la fleur et du son dans un sac de farine ; mais, ma foi, je pense qu'on l'avoit blutée, et que le diable avoit emporté la fleur et Dieu le son. En sortant de là, un vieil ami de mon père, averti de mon arrivée, m'emporta chez lui pour y dîner.

Le buffet étoit prêt, et la nappe étoit mise ;

L'hôte me régala des mieux.

Surtout je vous dirai qu'à ce repas mes yeux

Furent plus heureux qu'à l'église.

On avoit mis vis-à-vis d'eux

Une pucelle à blonde tresse,

Dont Tair aimable et languissant

Redoubloit ce charme innocent

Que nous voyons à la jeunesse.

De ses grands yeux tendres et mornes, Il tomboit des regards dont la douce pudeur

Eût fait sortir, sur mon honneur,

Celle d'un capucin des bornes.

Je me plus devant elle à parler de l'amour ; Je peignis les douceurs d'une vive tendresse,

D'une rupture, d'un retour,

Et d'une innocente caresse.

Endn, je mis si bien ces plaisirs dans leur jour

Que j'en vis soLipirer ma convive adorable. Peut-être disoit-elle, en jugeant de mes feux Par la vivacité de ces portraits heureux : « Ah ! qu'il sait bien aimer ! Que n'cst-il plus aimable ! Je voudrois le rendre amoureux. »

Depuis deux heures de séance nous ne songions guère à dire les grâces, quand tout à coup exoritur damorque viriim cla?igo?\]ue liibariun. Chacun courut de la table aux fenêtres; moi seul, pour voir de plus près, je voulus descendre dans la rue : aussi rien ne m'échappa ; je puis dire même que je vis une fois plus que les autres. Ce tintamarre annonçoit l'ouverture du prix où les chc /allers de dix villes marchoient en bel ordre.

Ceux de Chaumont, comme les étrangers les plus éloignés, avoient le pas. Nos Dijonnois suivoient ; ils voulurent, en passant, m'emmener avec eux, me disant à Toreille qu'ils m'avoient entendu menacer. Je m'excusai opiniâtrement de les suivre sous prétexte que j'étois sans épée. Quant aux menaces, je leur dis :

Allez, je ne crains point leur impuissant courroux, Et, quand je serois seul, je les bdterois tous.

I/orJrc de la marche entraîna ces honnêtes importuns et m*cn délivra. Chalon, Chagny, Nuits, Saulicu, Scmur, et deux autres villes dont j'oublie le nom, passèrent après. Les chevaliers de Beaunc, enfin, parurent sous la Hvréc verte. Dès que j'en fus aperçu, mon nom courut de gueule en gueule, et vola dans les airs. L'on porta, d'un bout de la troupe à l'autre, la main au cimeterre; en un moment, j'en vis briller quarante à mes yeux, dont toutes les pointes se tournèrent de mon côté. Vous me croyez perdu ? Tant s'en faut. Toutes ces pointes baissées avec Tétendard m'honorèrent d'un salve militaire qu'au milieu du vacarme je reçus d'un air reconnoissant, le bonnet au poing, le corps incliné et l'index de la main droite sur la bouche en signe de discrétion *, et j'aurois tenu ma promesse, si la jeunesse outrccuidée qui suivoit ces bons et loyaux chevaliers n'eût rompu le traité de paix. Ces rossignols, la plume sur loreille et le fusil sur l'épaule, marchoient cinq à cinq \ et, comme le ruisseau de la rue couloit abondamment,

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chaque soldat du milieu, pour ne point rompre son rang, marchoit dans la posture du colosse de Rhodes. Je ne pus m'empêchcr d'en plaisanter avec ceux qui m'entouroient. La superbe infanterie me fit une décharge de regards foudroyans que je payai d'un sourire de mauvais augure ; nous ne nous fîmes pas pour lors d'autre mal. Tout s'écoula, et, ce spectacle fini, le torrent des curieux m'enleva jusqu'aux buttes où s'alloit disputer le prix.

Un feuillage agréable, assez bien ajusté, Formoit un long rang de portiques Servant de face à quantité De loges frêles et rustiques :

Deux longs ais, sous chacune appuyés par deux bouts, Trembloient sous le poids des bouteilles, Et, dansant au son des glouglous,

Des chantres à l'entoury brisoient les oreilles;

Tandis que, sur un noir \ éloigné de cent pas, Mars, las d'ensanglanter la Terre,

Et frappant les échos du bruit d'un vain tonnerre,

Signaloit à nos yeux l'adresse de son bras. Cependant, parmi les fracas Des pots, des verres et des armes.

L'amour, qui ne s'endorraoit pas,

Dans les yeux du beau sexe étalant ses appas,

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