I. Effectivement, elle a commencé sa lettre au verso
ET DE MADEMOISELLE QUINAULT iSq
nous n'avons trouvé nulle part aucune allusion, aucune insinuation malveillante ou moqueuse dirigée contre elle.
N'est-il pas surprenant et digne de remarque qu'à une époque où les reines de théâtre avaient chacune un amant avoué et se livraient ostensiblement, en outre, à des écarts fréquents de galanterie qui défrayaient les joyeux propos de la ville et de la cour ; à une époque où la sœur aînée de M"^ Quinault, — avec laquelle on la confond trop souvent, — ne négligeait rien pour justifier le titre de duchesse de Nevers^ dont on l'a pompeusement décorée dans de très piètres mémoires publiés sous son nom ' ; n'est-il pas surprenant, disons-nous, que la malignité se soit tue devant notre charmante soubrette ? Ce silence est tout un éloge. Il ne s'ensuit pas que M"*^ Quinault ait été une
I. Marie-Anne Quinault, célèbre par sa beauté. Attachée au Théâtre-Français de 1714 à 1722, elle mourut centenaire en 1790, et s'était maiiée secrètement dit-on au duc de Nevers. Marais prétend [Journal, janvier 1722) qu'elle était alors enceinte d'une fille qui ne fut pas reconnue. Elle avait eu pour premier amant, moyennant 5o,ooo fr., Samuel Bernard, auquel avait succédé le marquis de Nesle, puis le duc de Chartres.
r4<^ AMOURS DE PIRON
rosière ou une petite sainte; nous avons des nioiifscic croire que, indépendammentdePiron, le comte de Livry et le comte de Caylus ont été successivement en faveur auprès d*elle. Evidemment elle a eu d'autres tendres faiblesses et sa vertu est restée moins intacte que sa gloire ; mais elle avait la dignité qui impose et la modestie qui désarme, et c'est sans doute à ce respect d'elle-même qu'on doit attribuer la déférence, Tespèce de soumission relative que Piron avait pour elle. Toutefois, il }' avait de temps en temps chez lui des mouvements de sourde révolte; il lui avait même dit, dans un moment d'humeur, qu'il la fuirait, et trop souvent il la privait de ses lettres. Bref, le vieux lion secouait parfois sa crinière de dépit en voyant ses ongles si fortement endommagés. Mais l'instant d'après, il caressait la main qui Tavait frappé, et retombait dans son doux esclavage.
Aucun de ces petits manèges n'échappait, bien entendu, à la charmante comédienne, qui ne prenait pas pour un jeu les airs d'émanci-
1 . T D !•: M A D F. M O I S !-: L L F. QUI N A i: f. T I 4 l
pation de maître Alexis. On s'aperçoit qu'elle s'en affligeait au fonci du cœur ; mais il ne verra rien de sa tristesse. Elle redoublera de séductions et de grâce ; elle s'efforcera d'être gaie; elle lui demandera des chansons et lui racontera des bourdes -, enfin, elle Tamusera comme un grand enfant, et le forcera de s'occuper d'elle partout et toujours, se flattant par là de le retenir ou de le ramener.
Dès lors, dans la seconde lettre qui précède son vo3'age à Fontainebleau, elle reprend son rôle auprès de lui ; elle veut qu'il soit sage; elle n'entend nullement, quoique absente, perdre le droit de le conseiller.
Je crois, grand ami, que vous n'avez cic modeste qu'en écrivant ; je ne puis croire que vous ayez été maussade. C^est souvent bien parler que de ne rien dire. Je vous félicite et vous remercie même de votre sagesse; jugez si je veux perdre le droit de vous conseiller ! Il est vrai que ce sera de bien loin incessamment ', et je vous permets de
I. De Fontainebleau. On croirait qu'il s'agit d'un voyage aux aiUipoJes. Les amants sont de mauvais gcomèires : ils calculent mal les distances.
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déplaire en mon absence. Je vous conseille mcme de vous ennuyer; mais les personnes qui font leurs volontés ne courent pas ce risque. Ah ! que je voudrois bien faire ce que je voudrois î
Fontainebleau est devenu d'une impiété horrible. Je ne puis entendre prononcer ce mot sans horreur, et dites-moi pourquoi. J'en ai la migraine. Ce n'est pas la migraine qui tombe sur le cœur : c'est le mal de cœur qui est remonté dans la tète. Que cela ne vous surprenne point.
Je quitte mes chers oiseaux, et j'emporte mes chats: je fais bien des malheureux. J'aurois bien eu besoin de votre présence hier. J'étois désespérée. On me manda que ma cousine ' avoit été saignée, et qu'elle ne peut partir que dans huit jours. Je lui ai écrit qu'elle seroit à jamais privée de mon amitié si elle se faisoit saigner encore. Voyez si vous ne m'avez pas déjà persuadée, et ce que la docilité opère. Je vous devrai peut-être la vie de ma cousine.
J'espère, mon ami, que votre plan sera fait à mon retour^. Prenez la peine d'y travailler fortement.
1. M'i'^' Balicourt. également actrice de la Comédie-Française, où elle joua avec distinction les rôles de reines. Elle débuta en 1727. prit sa retraite en 1738, pour raison de santé, et mourut en 1743, dans un âge peu avancé.
2. Il s'agit du plan d'une tragédie à laquelle travaillait Piron, probablement celle de Gustave Wasa.
Vous verrai-je demain? Je le désire. Je me chargerai de tous les complimens que vous avez dessein de faire à toute la cour. Je suis assez de Pavis des vers de votre jeunesse ; mais j'aime mieux ceux de votre vieillesse '.
Bonjour. Je nViurai jamais la force de m'en aller sans ma chanson gauloise 2.
On le voit : elle ne veut pas que Piron chôme en son absence ; elle redoute son désœuvrement, elle veut qu'il travaille, qu'il travaille/or/c^me;// ; elle espère trouver achevé à son retour, le plan d'une tragédie dont il s'occupe ; enfin, elle le charge de lui composer une chanson gauloise, et cela uniquement peutêtre comme moyen de l'obliger à penser à elle. Mais passons. La voilà arrivée à Fontainebleau, elle s'y installe, et, profitant du premier moment de liberté que lui laissent les tracas qui Ty ont accueillie, elle écrit à Piron une
1. Mil' Quinault plaisante en parlant de la vieillesse de Piron, qui, ne en 16S9, avait alors quarante et un ans; elle en avait trente.
2. Chanson que Piron devait lui composer et sur laquelle elle rtvicnt h diverses reprises.
(4-4 AMOURS DK PI UON
Iciirc dont rallurc \ivc et dramatique trahit l'orij^inc. (Test, en ellet, toute une mise en scène.
Uc nos désagréables déserts de Fontainebleau '. Ce mercredi, 2'î avril.
; Ici depuis quatre jours, et point le temps de vous écrire. J'arrive et je me trouve un procès. Un malheureux valet à nous, étant ivre, m'a retenu deux logcmens au lieu d'un, et a fait en mon nom un bail dont je n'ai aucune connoissance et que je n'ai point signé.
J'arrive. Je descends dans l'appartement qu'on m'avoit indiqué; mes hardes sont dans un autre. Je les envoie chercher, on me fait dire que j'ai loué cet appartement, que je n'ai qu'à y venir, sans quoi l'on gardera tous mes équip-iges. Il faut vous dire que je n^avois au monde que ce qui éioit sur moi, mon frère de même et Léonide ^ aussi. Comment aller solliciter en chemise? C'est en bonnet de nuit que j'ai paru devant toute la cour. J'éiois bien jolie! Hierau soir, enfin, j'obtins mes coffres, qui font, depuis dimanche, l'ornement des con-
1. Opposilion piquante à l'iiabitudc des rois de France, surtout Henri IV, qui, le cas échéant, dataient leurs lettres ainsi : De nos délicieux déserts de Fontainebleau.