ET DE
MADEMOISELLE Q UINAULT
ous avons dit que vers l'époque où Piron s'engageait dans ce feu roulant d'épigrammes et de bons mots ouvert contre les habitants de Beaune, il se disposait à aller à Paris pour tacher de s^ créer un état. Il s'}^ rendit en effet en 17 19, ayant pour toute ressource quelques écus dans sa poche et une lettre de recommandation pour deux grands seigneurs, — le comte et le che-
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valicr de Iklle-Islc, — qui ne lui furent d'aucune utilité et qu'il ne parvint même à voir qu'à grand'peine, attendu, dit -il, qu'ils « étaient plus invisibles qu'un monarque d"0rient ». Alors, il se décida à essayer de la carrière des lettres, et pendant plusieurs années il ne fît que végéter.
Il vivait ainsi au jour le jour, travaillant pour le théâtre de la foire avec Le Sage, Fuselier et Dorneval, lorsque M"^ Quinault, guidée par un sentiment tendre qui rattachait déjà à notre poète, vint lui ouvrir de nouvelles perspectives, Taider à prendre son essor vers une scène plus élevée, plus digne de lui : celle de la Comédie-Française. 11 y débuta par les Fils ingrats, pièce en cinq actes, en vers, participant à la fois de la comédie et de la tragédie et dont le succès fut très contestable, ce qui fit dire à Tabbé Desfontaines que « les Fils ingrats avaient bien mérité leur nom, puisqu'ils avaient terni celui de leur père ' ». Il va sans
I. Piron ayant changé le titre de sa tragi-comédie en celui de i Ecole des Pères, cette pièce se releva aux représentations
dire que Piron rendit plus tard au caustique abbé cette épigramme avec usure. Or, la pièce en question fut jouée le lo octobre 1728, d'où il suit que les relations de Piron et de M"^ Quinault sont quelque peu antérieures à cette date.
Il y avait donc une dizaine d'années que Piron éparpillait sa prose et ses vers à tous les vents et sur tous les tréteaux, quand M"e Quinault l'aida de son crédit, et ce crédit était grand. Non seulement elle était devenue ridole des habitués de la Comédie-Française qui, en ce temps-là, étaient pour la plupart des juges sérieux, de fins gourmets et les gardiens vigilants des saines traditions classiques dont on fait fi de nos jours par impuissance ; mais elle était en outre Tenfant gâtée des grands seigneurs et des gens de cour devant lesquels elle jouait souvent, soit à Versailles, soit à Fontainebleau, lors des voyages qu'y faisait le roi.
suivantes, de façon à l'encourager et à lui donner le change sur sa vocation véritable. 11 se crut fait pour la tragédie, et il eut le tort d'en composer plusieurs qui, malgré des beautés de détail incontestables, réussirent médiocrement au théâtre.
A MO uns DE PIRON
Or, ce sont les lettres que M"* Quinault a adressées, en i73o,de Fontainebleau, à Piron, que nous nous proposons de placer successivement sous les yeux du lecteur, en les encadrant dans un récit. Elles n'ont qu'un tort : c'est d'être trop peu nombreuses, — sept seulement • — mais chacune d'elles est un petit chef-d'œuvre de sentiment, de finesse et de grâce. On y trouve, en outre, quelques détails piquants, soit sur les mœurs locales, soit sur •les faits et gestes des courtisans, qui, pirouettant et bourdonnant, se pressaient autour du roi, lors de ses séjours à Fontainebleau '.
Quant aux lettres de Piron à M"^ Quinault, malheureusement elles nous manquent ; mais la correspondance de cette dernière peut y suppléer jusqu'à un certain point, attendu qu'en répondant aux lettres de Piron, elle en reproduit çà et là les points principaux, les
I. Quelques-unes de ces lettres n'ont ni date ni millésime; mais d'autres portent une date et l'indication du jour où elles ont été écrites, d'où il suit qu'à l'aide de VAlmanach royal, nous avons pu restituer à cette correspondance son véritable millésime, qui est l'année 1730.
parties les plus saillantes, et nous admet ainsi dans la confidence de leur intimité par réchange de leurs sentiments, de leurs pensées. Mais, avant d'aller plus loin, nous allons présenter cette aimable femme au lecteur, qui la connaît assurément déjà sur sa brillante réputation de fine soubrette de la Comédie-Française.
Jeanne-Françoise Quinault, dite la C.a.icltCy née \ers 1700 et morte en 1783, appartenait à une famille qui a compté presque autant de grands artistes qu^elle a eu de membres ^. Après avoir débuté, en i7ir), par un rôle tragique, celui de Phèdre, Jeanne-Françoise prit définitivement l'emploi des soubrettes, dans lequel elle excella. Du reste, elle rassemblait à
I, En 17 19, on joua au Théâtre-Français le Faucon, comédie en un acte et en vers, qui n'avait que quatre rôles, lesquels furent remplis par quatre acteurs du nom de Quinault, frères et sœurs. Galerie Ju Théâtre-Français, par Lemazuricr, t. Il, p. 329.
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sa table, sous le nom de Socictc du bout de banc, tout ce que les lettres et la cour renfermaient d'hommes aimables et distingués. Duclos, d'Alembert, Diderot, le marquis d'Argenson, le comte de Caylus, J.-J. Rousseau, Destouches, Marivaux, etc., etc., étaient ses commensaux familiers. Elle fut, si Ton peut dire, Vamphitn-onne des soupers philosophiques du X^^III^ siècle. C'est du sein de ces soupers que sortirent les Ktrenncs de la Saiut-Jeau, le Recueil de ces Messieurs^ et autres ouvrages pleins de sel et de gaieté qui parurent dans les œuvres du comte de Caylus. Vers la fin du repas, Tesprit de libre examen reprenait le dessus, et l'on se livrait alors, inter pocula, à des conversations brillantes et hardies, où étaient discutées, à grand renfort de paradoxes et de traits de génie, toutes ces questions nouvelles de morale et de droit public qui devaient bientôt enfanter un monde.
Au surplus, les conseils de M"^ Quinault furent souvent très utiles aux écrivains les plus célèbres : elle donna à A^oltaire le sujet de
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l'Enfant prodigue, et celui du Préjugé à la mode à La Chaussée. En outre, elle avait fourni à Voltaire des indications fort judicieuses pour la correction de deux de ses tragédies, Mahomet et Ziilime. Aussi, Voltaire avait-il en haute estime le goût et le caractère de M"^ Quinault ; dans des lettres qu'il lui a adressées et que Rcnouard a publiées à part, en 1822, dans un volume devenu rare, il la nomme tour à tour, ingénieuse, charmante, diinne Thalie ; aimable et sage critique ; ma souveraine^ etc., etc.
Nous ne pouvons même résister au plaisir de transcrire littéralement ici une de ces lettres que nous avons copiée sur le manuscrit autographe de Voltaire, recueil dont nous avions la libre disposition il y a quelques années. La voici :
Je reçus votre lettre, Mademoiselle, le 22 février. Nous voici au 16 mars. Votre Enfant prodigue est fait, transcrit et envoyé à M. Dargenial. Le sujet et le peu de temps que j"ai mis à le traiter doivent me répondre des sifflets ; mais enfm,
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Zaïre, la chrciicnnc Zaïre, née au même cndroi» où la parabole Je VKnfant prodigue fut faite, ne m'a jamais coûté que dix-huit jours. Aussi l'ai-jc corrigée avec soin pour la nouvelle édition qu'on en va faire. Puissé-je corriger r/Tw/^^z^M'aujourd'hui après un aussi heureux succès ! Je serai très content alors du Nouveau Testament et du théâtre, et, au lieu d'être excommuniés, nous serons tous canonisés.
Songez, Mademoiselle, que c'est vous qui m'avez donné ce sujet très chrétien, fort propre, à la vérité, pour l'autre monde ; mais gare les sifflets de celui-ci î II n'y a rien à risquer, Mademoiselle, si vous vous chargez de Touvrage; et, en vérité, vous le devez: c'est à vous à nourrir Tenfant que je vous ai fait. L'accouchement est secret ; il n'y a que M"ie la marquise du Châtelet qui ait assisté à l'opération. Al^ire s'est bien trouvée de ses bontés. Cet enfant-ci, quoique venu avant terme, est sous sa protection, et elle en augure très bien.
Pour moi, Mademoiselle, voici ce que j'en pense. La pièce, arrangée et conduite par vos ordres et embellie par votre jeu ^si vous daignez jouer une Croupillac, ou tel autre rôle), aura un succès étonnant, si on ignore que j'en suis Fauteur, et sera sitîléc, si Ton s'en doute.
Le titre de V Enfant prodigue \m feroit autant de tort que mon nom. Il faudra que vous soyez la marraine comme vous êtes la mère de la pièce, et que vous lui trouviez un titre convenable. La mesure nouvelle des vers, inconnue au théâtre, piquera très sûrementla curiosité du public. L^ouvrage est neuf de toutes façons. Le nom de comédie ne lui convient peut-être pas, à cause de rextréme intérêt qui règne dans la pièce. Appelons-la, si vous voulez, pièce de théâtre. Ce nom répond à tout. Si vous n^avez rien de mieux à faire, jouez-la après Pâques. M. Dargenial est le seul homme dans Paris qui soit dans le secret.. Laurois manqué à mon devoir en ne m^idressant pas à lui. Il a le manuscrit.
Cette fredaine sera, s'il vous plaît, sans préjudice des autres ouvrages que je compte faire pour votre théâtre. Vos conseils et votre estime, que je voudrois mériter, sont un encouragement qui est capable de me tourner la tête et qui me rendroit poète, si la nature ne vous avoit pas prévenue.
Ayez la bonté, belle et discrète reine du théâtre, de me mander vos résolutions. Il me semble qu'ayant fait un enfant ensemble, je dois supprimer ces formules de lettres qui assurément n'ajoutcroicnt rien à Testime pleine d'attachement que
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le père de r Enfant prodigue aura toute sa vie pour vous.
Voltaire.
A Circy, ce i6 mars 1736, par Vassy en Champagne.
Aussi attachante par les qualités de son cœur que par les charmes de son esprit, M"*^ Quinault conserva, pendant toute la durée de sa longue carrière (quatre-vingt-trois ans), un goût prononcé pour la toilette -, de telle sorte qu'un auteur moderne a pu dire avec vérité, (c qu'elle mourut comme elle avait vécu- : en causant et ensevelie dans ses dénie! les ' )).
On a prétendu qu'elle écrivait beaucoup, et qu'elle avait laissé des manuscrits dont d'Alembert avait été constitué le dépositaire. Nous ignorons jusqu'à quel point est fondée cette allégation qu'on trouve dans les Mémoires de Bachaiimont^ — janvier 178*3, — et dans Lemazurier ; toujours est-il que jusqu'à ce jour
I. Jules Janin, notice placée en tête des Lettres de maJevioiselle de Lespinasse : Paris, Amyot, i vol. in-i8.
aucune publication n'est venue en démontrer l'exactitude ^
Mais rentrons maintenant spécialement dans notre sujet, et, sous forme d'introduction à ce qui va suivre, disons quelques mots. des relations qui ont existé entre Piron et M"^ Quinault, relations qui étaient complètement ignorées avant notre publication des Œiipres inédites de notre poète, et auxquelles se rattache la correspondance que nous donnons plus loin.
Les liens les plus tendres s'étaient donc établis entre Piron et la charmante soubrette ; de poète dramatique à comédienne , il n'y avait alors que la main, et ces sortes de liaisons étaient plus communes que de nos jours, où les étoiles de la rampe ne rêvent, entre deux répliques ou deux jetés-battus, que banknotes et mariages princiers; si bien que Tart théâtral
I. Pour connaître plus complètement Mi^^ Quinault, on peut se reporter à la Nouvelle Biographie générale de Didot, où, dans un article spécial, nous avons réuni toutes les données que nous avons recueillies sur le caractère, les mœurs et le talent de la spirituelle comédienne.
A moi: w s nr: pihon
pour les femmes, — comme la littérature pour les hommes, — n'est plus qu'un marchepied, un moyen pour arriver à la fortune et aux honneurs. Mais ce ne sont pas là nos affaires. Nous disions que Piron avah fait la conquête de M"^ Quinault, — style de Tépoque. — Mon Dieu, oui : tout gueux, tout pacte crotte qu'il était, elle Taimait d'amour tendre, et, comme toutes les filles d'Eve le font en pareille occasion, elle tachait d'acquérir le plus d'ascendant possible sur l'esprit de son ami. Elle connaissait Piron, avec lequel il fallait toujours être sous- les armes; elle pavait combien cette ame ardente était docile à céder à de certains entraînements qu'une femme ne pardonne qu'autant qu'elle en est personnellement l'objet; elle n'ignorait pas, enfin, que son cœur était plus loyal en amitié que fidèle en amour; et les inquiétudes de sa tendresse la portaient naturellement à ne rien négliger pour le tenir dans une douce dépendance. La correspondance qui suit fait foi de ces préoccupations, et Ton en trouve déjà la trace dans deux lettres que nous
allons rapporter tout d'abord et qu'elle écrivit à Piron peu de jours avant son départ pour Fontainebleau.
Voyons, par la première de ces lettres, l'attitude qu'elle prend vis-à-vis de son grand ami : c'est ainsi qu'elle appelle Piron.
Ce samedi matin.
Si je vous laissois dix ans sans vous donner de mes nouvelles, vous en seriez bien quinze sans en demander. Ce n'est pas pour moi ce que j'en fais : c'est pour dire que vous avez été très bien au souper que nous avons fait ensemble. Je suis fort contente de vous, et vous n'avez pas été immonde.
J'allai hier à la campagne avec une dame malade; je passai la journée du monde la plus triste. Je revins chez moi à minuit, et je vous trouvai d'autant plus coupable que le jour m'avoit paru dix fois plus long que de coutume et que j'imaginoisque vous auriez pu m'écrire dix fois '. Comment vous portez-vous ? Je veux le savoir. La contrainte de ne dire que ce qu'il faut dire ne
I. Dix lettres en un jour! C'est renchérir quelque peu sur Mn-e Dudeffant, qui demandait à son ami, Horace Walpolc, alors en Angleterre, de lui e'crire deux fois la semaine seulement. A la vérité, M^c Dudeffant n'avait pas le cœur de Mlle Quinault.
VOUS a-t-cllc point rendu malade ? Vous auriez tort lie regretter ce que vous n'avez point dit ; car on ne peut rien dire d'aussi bien que ce que vous avez dit.
Bonjour. On me racle un pied. Je crois qu'on me l'a dessolé. Cela me fait mal : criez donc ! Quand vicndrez-vous nous voir? Je me porte mieux qu\inc gourmande ne doit se porter. Adieu. J'ai affaire. Ecrivez-moi tout ce que vous avez fait en mon absence. J'ai dessein d'emporter mes oiseaux à Fontainebleau. J'ai pris mon papier tout à rebours '.
O surprise ! ô renversement de toute idée ! Ainsi, voilà une comédienne qui, en plein XVIII^ siècle, se félicite de la décence des propos de table de son ami : qui le remercie de n'avoir pas été immonde, et lui donne des leçons de tenue et presque de morale ! La chose mérite d'être notée. Ici commence la nouveauté de la situation. Du reste, nous ferons observer que, sauf M"^- d'Epinay qui, dans un endroit de ses Mémoires, exprime quelques réserves à Tégard des mœurs de M"^ Quinault,