‹ Voyages de Piron à BeauneChapitre 51 sur 61 · I ."^O AMOURS Di: PI H ON · texte numérisé non relu

I ."^O AMOURS Di: PI H ON

Ce jeudi 4 mai.

La coniiadiciion, grand ami,dcmanJe unpcu à ctrc varice, et vous avez trop d'esprit pour n'y pas parvenir. Savez-vous que je commence à m'impaiienier d'être toujours refusée? Oh! le maudit paresseux! Je n'aurai donc point de faclum ? et savez-vous bien, mon ami, que sans cette bonne plaisanterie je payerai une seconde fois mes chemises et plus cher qu'elles ne m'ont coûté. Faisons un marché : dites-moi combien vous voulez de chemises pour faire \c/actum, et vous les aurez. Vous avez le temps.

Le seigneur avec qui vous allez à la campagne n'est autre que le bon amiFaget. Vous m'avezdii mille fois que vous n'en connoissiez pas de plus grand que lui.

Votre lettre a fait un plaisir infini à toute la bonne compagnie qui m'entoure. Je crois que vous ne me gronderez pas de l'avoir montrée. On m'a chargée de vous dire que vous avez bien de l'esprit, que vous êtes fort aimable, que l'on vous désire. J'ai répondu que je n'en ferois rien, que je n'étois pas contente de vous ; que ce n'étoit pas de l'esprit que je vous demandois. Les butors n'ont pas compris ce que cela vouloit dire. Voyons si vous le devinerez... C'est un factum, n'est-ce pas ? Oui : voilà comme il faut deviner.

ET DE MAD EiMOISELLE QUINAULT l5l

Dites-moi, je vous prie, notre ami, si vous ferez souvent de ces voyages à la campagne. C'est que je me grondcrois beaucoup de vous avoir rendu docile pour les autres. Et où est ma chanson, maudit homme, ma chanson gauloise ? Croyezvous que, malgré mes occupations, je n'aie pas trouvé le moment de m'ennuyer et de chanter douloureusement? Que ferez-vous donc quand je serai à Paris? Voulez-vous bien vous taire pour les autres, alors ! Sans le tableau que vous me faites de votre arrivée dans Fontainebleau, Phumeur m'auroit un peu gagnée; mais il faut être de bonne foi, et vous dire que j'en ai ri aux larmes et que j'en rirai encore longtemps. Mais apprenez de moi à monter à cheval ; on tient la bride de la main gauche, et non de la droite.

En vérité, vous avez le plus grand tort du monde de me laisser chômer comme vous faites de vos nouvelles et de votre esprit. Où voulezvous aller pour être mieux senti? J'ai le nez bon; prenez garde que je n'aie le bras de même quand je serai à Paris! Je vous en dois!... Comment! je me surprends à tout moment, dites-vous, en dégoût pour la cour! Je vous conseille vraiment de me communiquer vos haines. Allez vous promener... du côté de Fontainebleau. Voyez comme je suis en colère.

Mathieu Garrcau est absolument déconicnancc ; il ne trouve que sa servante contre qui parier. Aussi a-t-il les meilleures conversations du mon Je avec elle. A tout moment on entend: « Voulezvous parier qu'il n^est pas l'heure que vous dites? )> Et moi, je reponds : a Voulez-vous parier que c'est un soi qui parle? »

Bon ! voilà que Ton crie après moi pour aller dîner. Maudits soient les gourmands! Je n'ai pas faim, je veux rester avec vous. Binbin ', parlez donc, empêchez que je ne vous quitte ; n'est-ce pas assez d'avoir quitté mon écritoire ? Je l'ai oubliée à Paris sur la cheminéede ma chambre. Elle me dira tout ce que vous faites. Aurai-je sujet d'en être contente ? Laissez-moi; la soupe est trop chaude... On m'emporte.

Pour rintelligence de certains passages de la lettre qui va suivre, il faut savoir que M^^^ Quinault partageait les goûts de Piron pour les oiseaux de volière. Elle en nourrissait un assez grand nombre qu'elle avait, comme on sait, laissés à Paris à son grand regret, lors

I. Nom mignard qu'on donnait, en Bourgogne, aux petits garçons, et sous lequel Piron était connu des personnes composant sa société habituelle.

de son départ pour Fontainebleau. Or, Piron, qui vo}'ait en toutes choses un sujet de plaisanterie, avait probablement répondu aux doléances de son amie qu'il savait un moyen de ne pas la tenir séparée plus longtemps de ses chers oiseaux : c'était de les tuer, de les saler et de les lui envoyer un à un à Fontainebleau, cuits à point dans une tourte.

Ce dimanche. Vous verrez à quelle heure'.

Sans la tourte, vous ne m'eussiez pas écrit. On a bien raison quand on dit qu'on est attache à ses bienfaits. Les présens que vous me faites vous engageront sûrement à m'aimer, et, quand cela sera, je vous en avertirai.

Jusqu'à ce que j'aie mon oiseau, je rie dirai point holà ! Je veux la femelle. Elle ne chante pas, cela me plaira mieux. Je la mangerai de bon appétit ! Elle tarde bien! Je suis comme un ogre, impatiente de voir arriver la chair fraîche. Avouez, grand ami, que je vous fais là un tableau tragique et que je vous effraye plus que vous ne m'avez effrayée avec le récit de votre roi ivrogne. Il m.e semble qu'il est un peu tard et que la tourte n'ar-

I. L'heure de se mettre à table, à en juger par le dernier paragraphe de cette lettre.

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rive pas. Votre f,'ourmandise ci la mienne me Ujim trembler.

Je n'aime pas trop que vous ayez trouve ma sœur ' si jolie; voilà la seule vérité que je vous retranche. Quoique mon éloge soit agréable, je trouve trop de vraisemblance dans Tun et trcjp d'esprit dans Pautre. Je vous remercie de la folie que vous avez de m'avertir toujours que vous me fuyez, comme si je ne m'en apercevois pas. Il n'y a au monde que cet avertissement qui puisse me faire supporter un aussi lugubre procédé. Mais, toujours avec votre permission, souffrez que je vous crève un œil. Si vous vous croyez Apollon, je vous pardonne d'avoir peur des feuilles. Pour moi, si jamais je deviens Daphné, ce ne sera que pour-mieux orner les jambons que je dois vous envovcr.

Hé bien î que dira notre abbé 2 ? Disconviendrez-vous que je ne le puisse couler à fond ? Voulez-vous parier avec moi que vous ne viendrez pas me voir aujourd'hui ? Si vous perdez, vous payerez à ma discrétion. Je vous réserve un plus beau tour mercredi. C'est assez contre mon gré que vous allez au souper. Je ne serai point à côté

1. Sa sœur aînée, dont il a déjà été parlé, et qui était célèbre par sa beauté et ses aventures.

2. Probablement l'abbé Legendre, nmi de Piron, qui lui a écrit deux lettres qu'on trouvera à V Appendice,

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de VOUS : la rage reparaîtra sur la fin du repas. Je vous connois : la Tonton éloignée ', le Piron reparo'it.

A propos, qui vous a appris mon nom, berger Mopse 2 ? et surtout un nom que je déteste? Prenez la peine de m'appeler ma douce amie : car je suis très aigre. Hé bien ! maudit boulanger de Gonesse 5, vous soupirez près du four. Où est donc cette misérable tourte? Je ne veux pas me mettre à table qu'elle ne soit arrivée. J^ii donné votre chanson à mon frère 4; il y a fait un air qui,

1. Sobriquet donne par le comte de Livry à M^e Quinault, sans doute à raison de ses formes rondes et accentuées, avantages qu'elle n'a pas toujours possédés, car Piron a dit d'elle, dans une pièce de vers ;

Tonton, jadis momie,

De graisse est un peloton.

Ces deux vers semblent expliquer pourquoi Lancret, ayant à peindre M^ie Quinault dans deux de ses rôles, lui donne dans celui de Céliante du Philosophe marié, comédie jouée en 1727, des traits légèrement amaigris, tandis que dans le rôle de Lisette du Glorieux, pièce jouée cinq ans après, il la représente comme une fraîche et rebondie personne, plus fleurie que le bouquet qu'elle porte à son côté. Constatons, avec un vif regret, qu'il n'existe aucun portrait de M'ie Quinault en habit de ville.

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