‹ Voyages de Piron à BeauneChapitre 53 sur 61 · On comprend que ce sont là autant de contre-vérités · texte numérisé non relu

On comprend que ce sont là autant de contre-vérités

ET DE MADEMOISELLE QUINAULT iS/

blesse sur la force, Tépanouissement de l'orgueil féminin constatant son pouvoir ? La Tonton éloignée^ le Piron reparaît. C^est-àdire, moi présente, tu seras aimable, spirituel, étourdissant de verve et de saillies, mais tu ne diras que ce qu'il faut dire ; tandis qu'en mon absence, tu brilleras aux dépens de ta réputation qui m'est chère, et que tu t'efforces de faire pire que tes mœurs.

On ne saurait caractériser avec un plus rare bonheur d'expression et d'image la situation respective des deux amants.

Qu'on se représente M'^*^ Quinault à table au milieu des beaux esprits, des grands seigneurs que vous savez et de leurs maîtresses brochant sur le tout. Piron est à ses côtés. Les visages sont épanouis ; les coupes s'emplissent et se vident; les joyeux propos éclatent, se croisent à Tenvi. Un éclair jaillit sur le front de Piron; ses yeux étincellent ; un mot libertin à faire trembler les vitres s'aiguise sur ses lèvres charnues et sensuelles... Le trait va partir... Il part... Non! son attentive amie l'observe; elle

a vu Tcclair, et, d'un geste, d'un regard, conjure la foudre...

Cette situation, saisie et interprétée par un peintre habile, pourrait faire, ce me semble, le sujet du plus charmant tableau.

Toutefois, craignant sans doute d'effaroucher Piron par sa franchise un peu rude. Fin- J génieuse soubrette avait biffé de sa lettre une partie du passage en question, mais qu'il nous a été facile de rétablir. C'est qu'elle flottait sans cesse entre le doute et l'espoir : son cœur était traversé par de douces et cruelles alternatives. Tantôt clic croyait son pouvoir bien établi, tantôt ses efforts lui paraissaient impuissants à la défendre contre les velléités d'indépendance qu'affectait encore de temps à autre son ami. Alors, elle baissait la voix ; plus de leçon, plus de morale ! Elle se faisait humble et suppliante, et aux paroles un peu vives qui pouvaient lui échapper, elle ajoutait vite une sorte de correctif, comme celui qui suit par exemple la phrase précitée, dans lequel elie s'accuse d'être (c très aigre », etc.. \ ou bien,

ET DE MADEMOISELLE QUINAULT I Sp

si elle se plaignait du silence de Piron, c'était avec une tristesse douce et contenue, et en terminant ses doléances par ces mots véritablement adorables : Ou voulez-vous aller pour être mieux senti ?

Mais passons à la dernière lettre qu'elle a écrite de Fontainebleau, et dont !c ton vif et dégagé semble prouver que, pour le moment du moins, son amour était exempt d'alarmes. Probablement, quelques jours auparavant, Piron était-il allé à Fontainebleau, où ses apparitions devaient être assez fréquentes pendant les séjours qu'y faisait M"^ Quinault. Au surplus, celle-ci commence sa lettre d'une façon qui semble confirmer nos conjectures -, elle lui demande « ce que lui dit son C(eur, et quel rêve il a fait ». Elle ajoute : « On est ici dolent comme des amoureux mallieureux : car les autres sont gais avant et après, à ce qu'on dit... « Ne seraient-ce pas là autant d'allusions à l'entrevue qu'ils ont eue récemment ensemble ? Du reste, voici sa lettre, qui ouvre un champ libre aux interprétations :

i'»<) am(;li(S dï: i-ruoN

A Iiuit heures Jii ',f>ir.

Qu'csi-cc que Jii le cœur r Quel rcve avez-vous l'ait? N'ctes-vous point scandalise de la commission que je vous ai donn'je? Avez-vous devine le porteur de ma lettre^ Comment vous portez-vous? Vous verrai-je toujours jeudi? J'attends votre réponse.

Je vous ai déjà écrit aujourd'hui, et je profite d'un exprès pour vous donner de mes nouvelles.

On est ici dolent comme des amoureux malheureux : car les autres sont gais avant et après, à ce qu'on dit. Je mange prodigieusement; vous ne m'en trouverez pas plus grasse. Je ne sais pourquoi, depuis quelque temps, je me plains plus de ma maigreur. Ah î vous verrez que c'est parce que vous m'avez baisé la main. N'allez pas rayer ce dernier mot. Ils disent tous que cela feroit sottise, et je n'en veux pas dire. Bonsoir. J'attends votre lettre et mes rubans avec grande impatience. Vous m'avez permis de vous donner des commissions; j'ai bien pensé vous en donner une plus belle.

Léonide va se baigner. Le luxe annihileroit ses grâces naturelles : la voilà tout à Theure en Spar-

ET DE MADEMOISELLE QUINAULT l6l

tiate. Je ne sais pas comment cela sedit. Il me semble que je donne un nom d'homme aux femmes et un nom de femme aux hommes. Qu'est-ce qui cause cet embrouillement^ Dites-moi donc de m'en aller. Je ne veux pas finir sans vous demander comment vous m'aimez. Si vous êtes Binbin, vous répondrez : « De tout mon cœur. — Où est-il, votre cœur? — Il est dans mon côté. — Qui l'y a mis ? — C'est le petit Jésus. » Avec toute votre science sur la Bible, vous voyez que je suis obligée de vous apprendre votre catéchisme.

Hélas ! nous touchons ici à un point délicat, au moment psychologique... Malgré la diplomatie savante et toute féminine que déploya M"'^ Quinault, — et peut-être même, ô humanité ! précisément à cause de cette diplomatie, — la charmante femme ne put retenir longtemps son ami dans les chaînes de fleurs que lui avait tressées sa tendresse. L'ingrat, un beau matin, donna brutalement un coup de

canif, — peut-être plusieurs, — dans les pages

102 AMOUUS DK PIHON

roses du joli roman dont on l'avait fait le héros ^ en d'autres termes, il braconna au pars de Cythere, — comme on disait alors ; — enfin, il courut le guilledou...

Nous avons sous la main trois lettres, ou plutôt trois billets de M"*^* Quinault, ainsi que le fragment d'une lettre de Piron, qui témoignent de cette félonie '.

Premier billet de M^'^ Quinault.

Si vous êtes fâché comme vous le paroissez, je vous récompense bien mal du plaisir que m'*a fait votre lettre. Je vous répète encore que je ne vous crains point ; que j'ai pour vous une amitié qui se trouve scandalisée de votre absence et du plaisir que vous avez à me fuir. Je suis incrédule et sensible; voilà toute la cause du chagrin que je vous ai donné. Si je ne craignois votre étourderie et votre obéissance, Taveu que je vous fais de mon amitié me feroit tout vous renvoyer tout à Theure; mais, en vérité, votre manque de confiance m'a

I. En l'absence de date et de millésime, nous ne pouvons préciser l'époque où éclata cette brouille entre les deux amants, mais nous la croyons postérieure à la période dont nous venons de nous occuper.

LT Di: MADKMOISKLLE QUINAULT l63

tourmentée et me tourmentera encore'. Je veux bien vous avouer que j^aurois pu vous paroître triste depuis quelque temps si je n'avois craint de vous déplaire. Je n^ai redemandé mes lettres que pour les remplacer par d^autres, et, si mon style change, je crois que vous n'y perdrez pas. Je me garderai bien de finir ma lettre par un blasphème aussi abominable que le mot adieu.

Réponse de Piron -.

Dites la vérité. Vous êtes inquiète déjà du plaisir que je puis m'imaginer à relire cette lettre de remercîmeni ?. Vous craignez déjà que de plus petites mains que les miennes ne jouissent de mes noires trahisons. Je n'y ai pas d'abord songé à cette belle crainte. J'y songe, et sur-le-champ je renonce à tout ce qui peut me plaire et vous coûter

1. Au-dessus de ce mot et dos cinq suivants, Piron a écrit ceux-ci en interligne : u Je vous avoue que je n'entends point ces trois lignes. » Nous croyons que Piron comprenait parfaitement; mais il faisait la sourde oreille. 11 s'agissait sans doute des lettres écrites par lui à MHi^ Quinault, et qu'elle n'osait lui renvoyer, dans la crainte que Vclourderie de Piron et son obéissance aux caprices d'une rivale ne lui fissent montrer à celle-ci une correspondance naturellement compromettante pour celle à qui elle était adressée.

2. Ce fragment, de la main de Piron, est écrit au bas du billet précédent en forme de minute do réponse.

Page 1