‹ Voyages de Sarah Bernhardt en Amérique. PrefChapitre 19 sur 33 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Albemarle hôtel. — Le journal de Sarah. — Scène de douane, — Ce que coûte la célébrité. — Une étoile américaine.

Sitôt débarrassée de la douane, je me fais conduire à l'hôtel Albemarle où Sarah s'est installée.

L'avantage particulier de cette maison est d'avoir vue surl'aristocvatique parh de Madison . Au milieu des arbres dépouillés se dresse une main gigantesque en simili-bronze, destinée à donner aux New-Yorkais l'idée des colossales dimensions de la statue de Bartholdi.

Le salon de Sarah ouvre sur un balcon de pierre qui servit la semaine derrière au général Grant pour voir défiler l'armée de ses partisans et haranguer son peuple d'électeurs.

Sans accomplir un tour de force, la foule y pourrait atteindre de la rue, en un jour d'enthousiasme,

C'est un choix ingénieux qui dénote chez les

EN AMÉRIQJJE 21

agents de l'imprésario de sérieuses qualités de prévoyance.

Il faut être prêt à tout événement. On ne sait pas ce qui peut arriver.

La chambre à coucher de Sarah est faite d'un nuage de mousseline blanche. Les couvertures banales du lit d'hôlel ont été remplacées par celles qu'on a apportées de Paris, une couverture de satin blanc, piquée et décorée de la devise : a Quand même /a brodée en lettres d'or.

Dans le salon, obligeamment prêté par la maison Goupil Knœdler, de New-York, les bustes en bronze de Molière, de Racine, décorent la cheminée de marbre, où rougit une énorme grille de charbon de terre.

Mobilier connu des salons du répertoire de Scribe ; deux fauteuils, deux chaises, un grand fauteuil à bascule, un piano. C'est tout.

La chambre voisine est celle de madame Guérard, la compagne de Sarah.

A l'étage supérieur, habite M. Jarrett, son agent et son interprète.

Le domestique est composé d'un valet de chambre, maître d'hôtel à Paris, élevé à la dignité d'intendant en Amérique et d'une femme de chambre, habilleuse, coiffeuse. . et confidente de sa maîtresse.

Par suite de je ne sais quel oubli, l'agent ne m'a pas retenu d'appartement... Mais Jarrott, qui connaît la ville, m'a bien vite indiqué quelque chose. Une heure

plus tard je suis installée à Belvedere-House, dans l'ancien appartement de Capoul, devenu maintenant celui de Maurice Grau, Phabile et heureux imprésario.

Je trouve dans un journal américain qui porte un nom français : Chic, un récit humoristique et imaginaire du voyage de Sarah sur la mer.

Voici la traduction de cet article curieux avec une reproduction des gravures qui accompagnent le texte. La vignette placée en tête de chaque numéro mérite, elle aussi, de n'être point oubliée.

Etxrait du carnet de voyage de Sarah Bernhardt.

IG octobre. — A minuit un fiacre vide m'a conduite au quai de la Havre où j'ai trouvé le steamer qui doit avoir l'honneur de me porter, moi et ma fortune, vers le Nouveau-Monde.

Le maître d'hôtel, par négligence sans doute, se trouvait absent de ma cabine fermée à clef. Mais les grands esprits ne s'arrêtent pas aux difficultés de la vie ! Ah ! mais non. Je saute par le trou de la serrure et je suis chez moi.

Une foule nombreuse assiste à mon départ.

A bord du steamer quelques-uns de mes humbles admirateurs embarquent du charbon, des provisions, tout ce qui peut servir à mon confort pendant la traversée. Je ne les ai jamais vus et je ne sais qui ils sont, mais j'ai soin de dire au correspondant spécial du a Herald » que je les reconnais pour autant de princes et de ducs déguisés par amour de moi. J'en dis autant de ceux qui détachent les câbles. Cela ne peut pas faire de mal et le bon jeune homme écrit tout cela.

Le navire se met en marche. J'ai revêtu mon costume de départ, (273,000 fr. chez Worth), et je représente la Muse tragique avec mes chandelles romaines qui brûlent dans la main gauche tandis que de la

droite j'agite le drapeau tricolore (1) tout en avalant del'étoupe enflammée, et en chantant la Marseillaise, avec mon nez, resté inoccupé. M. Clairin, le peintre, prend un croquis de moi pour son grind tableau allégorique : « L'Eclipsé de l'Europe. La beauté et le génie désertant le vieux monde. » La terre disparaît. Le dernier objet qui frappe ma vue perçante est un douanier gros dans sa tunique trop étroite. Bonsoir la France, comme dit ce vieux et cher Byron.

18 octobre. — Le capitaine me demande comment je prends le temps, je lui réponds : « Comme il est dans la fable de la Fontaine, le Singe et le Perroquet. » Le docteur, un homme charmant, affirme que je ne peux pas être très malade, qu'il n'y a pas assez de moi pour offrir prise au mal de mer. Oh! le menteur! Que le diable emporte tous ces amis avec leurs i-péciflques ; eau-de-vie, chloral, bon repas, lard salé! Est-ce que je sais... J'ai tout essayé. Oh que je regrette d'être partie, d'avoir quitté mon cher pays ! La mer est le père du patriotisme — Tiens je mettrai ça dans mon livre sur l'Amérique... Oh ! que je soufTre!...

Il me semble que j'ai été malade. Mais je m'en fiche ! En venant chercher ma cuvette pour la vider, le garçon de la cabine a répété cette phrase, de mon

(1) A rapprocher cet incident fantaisiste de la mise en scène du retour au Havre, voir ch. xv.

vieux camarade Shakespeare, l'amoureux de la cour d'Elisabeth comme dit Alexandre Damas : « Qui aurait cru que la vieille folle avait tout cela dans son corps? »

Ce long séjour^ chez Neptune vous fait sortir de vous-même.

Mais que l'Océan est donc triste I Pas un reporter !

Est-ce qu'on pense à moi à Paris ? Et en Amé« rique ?

19 octobre. — Je suis montée sur le pont malgré Amphitrite, comme dit cet imbécile de Virgile. J'avais mis mon costume négligé (411,000 fr. chez Pingat). C'est embêtant la mer. Toujours la môme chose. Si la divine Providence avait eu le bon esprit de me consulter, elle eût fait couvrir l'Océan avec de Tiisphalte comprimé, et bâtir des bureaux de journaux avec des boutiques de modistes de temps à autre comme refuges pour les marins naufragés.

Je me suis promenée avec le capitaine. « Quel est le poids du chargement? ai-je demandé. » Il m'a répondu gracieusement : « Mademoiselle, nous avions^ '.^,800 tonnes a' ant votre arrivée, nous n'en avons plus, maintenant, que 3,799. » Le compliment délicat! Je suis plus rassurée en cas de naufrage à la pensée que nous avons un homme si aimable pour commandant.

Un jeune Américain m'a fait une déclaration d'à-

mour sur le pont. Pauvre jeuae homme ! Je lui ai dit que je le plaignais de tout mon cœur. Mais il y a tant d'autres gens inscrits avant lui! Enfin, nous verrons!... »

20 octobre. — Il y a à bord un vieux professeur de mathématiques avec son élève, excellent jeune homme qui me fait de l'œil tout le temps avec une admiration respectueuse pour l'Art. Aujourd'hui à déjeuner le professeur a dit à son élève : « Une ligne n'a qu'une dimension, la longueur et pas de largeur. Ex : Mademoiselle Sarah Bernhardt. »

Cela me rendit si joyeuse que je me penchai sur la table pour l'embrasser, mais il arriva un coup de mer et je laissai tomber ma fausse natte dans son potage à la purée Crécy. Cela parut dégoûter le bon jeune homme; je ne comprends pas trop pourquoi puisqu'il avait plus de potage qu'auparavant. Quant à ma frisure elle était perdue, miis ça m'est égal, j'emporte avec moi 672 perruques de rechange.

Ua gentleman américain qui était présent a offert 20 francs au maître d'hôtel pour Tassielte.

Quel peuple généreux que ce peuple américain ! Comme ils savent apprécier le génie !

Eh bien j'y pense ! Si M. Abbey veut acheter Paris et le faire transporter à New-York, je resterai dans le Nouveau Monde et je me sacrifierai au progrès de l'Art.

P. S. On vient de me dire que le monsieur américain veut vendre mon potage 10 dollars la cuillerée à la jeunesse dorée de New-York en souvenir de moi. L'escroc ! Si j'avais eu cette idée-là ! Mais c'est ainsi que dans le monde tout s'unit pour dépouiller le génie de la récompense qui lui est due et le laisser sur la paille.

21 octobre. — Réveillée par le bruit des marins faisant leurs dévotions, je me mets à répéter une scène de Frou-Frou pour tuer le temps, quand je m'aperçois que le trou de la serrure de ma cabine est muni d'un phonographe recueillant et emmagasinant les paroles d'argent de ma voix d'or. C'est encore un truc du monsieur américain qui veut revendre chaque nota New- York 50 cents la pièce. Quelle canaille!... Si je l'avais connu plus tôt, je l'aurais pris pour agent.

Il m'est arrivé une horrible aventure.

Ayant eu besoin de parler au maître d'hôtel de ma cabine, je l'ai appelé par le tube acoustique. Lui

30 SARAH BERTSHARDT

aussitôt veut répondre, j'entends ses paroles qui arrivent comme une tempête « Oui, m'm'selle! » Au même moment je me sens attirée avec violence, précipitée dans le tube et aspirée jusqu'à la bouche de cet homme...

Pour s'excuser il a donné comme explication qu'il croyait sucer la paille d'un sherry- obbler. C'est seulement la réflexion que dans une paille de ce genre on ne rencontre pas d'ordinaire des femmes avec des diamants à leurs bottines, qui l'a tiré de son erreur et j'ai pu être sauvée... J'étais si joyeuse que j'ai sauté au cou de cet homme, et quand j'ai connu d'une façon certaine le jour où il reprend le bateau pour revenir de New-York au Havre, je lui ai fait présent pour le lendemain d'un billet de spectacle avec cette mention : Personnel.

Q3 octobre. — Encore une terrible tragédie! Je va 8 respirer l'air pur du matin et parler avec les vents la langue des poêles, quand je me sens subitement saisie par un marin myope qui s'empare de moi d'une façon tout à fait brutale et ^igressive, se préparant à balayer le pont avec ma chevelure. Je fus tellement

choquée du procédé et effrayée de mon sort que je ne pus guère que griffer au visage cet insolent. Mais Si peau était si dure et sa vue si courte (lu'il ne s'aperçut de rien. Il fallut que le brave capitaine, qui ne me quitte jamais de l'œil, accourût à mon secours et vint m'arracher aune mort épouvantable.

Il m'expliqua alors que ce marin brutal m'avait prise pour une écopette, (en anglais swab). — C'est une pièce d'architecture nautique ainsi nomiïiée, paraît-il, d'après le nom de mon agent (Schwab). Comme ces Français sont de dangereux et délicats flatteurs ! J'ai fait le tour du pont au bras du vaillant capitaine, qui m"a nommé, lune après l'autre, toutes les vagues à leur passage en me racontant les légendes qui se rapportent à chacune d'elles. Je tremblais à l'approche des marins de service, mais chaque fois, mon protecteur me soulevait aussitôt de son petit doigt bruni par le haie, et m'abritait commodément derrière le croc de sa moustache cirée où je commençais seulement à perdre tout sentiment de crainte.

C'est égal ! le matelot brutal m'a perdu un costume de Worth ! Par bonheur c'était un des moins chers, 34,000 francs seulement.

Je ne dois pas oublier de dire que, dans la soirée, j'ai donné aux passagers un exemple de la puissance de l'art, en modelant un groupe : « Shakespeare, Michel-Ange et Raphaël décernant à Sarah une couronne de lauriers ». Comme je n'avais pas de terre glaise sous la main, je me suis contentée de la pâte avec laquelle le pâtissier du bord fait la tarte aux prunes. Le génie n'est jamais embarrassé ; quant au pâtissier sa fortune est faite.

24 octobre. — La terre 1 On m'a réveillée pour voir la terre ! Il pleut et voilà qu'une vieille femme très

EN AMKRIQLE 33

malicieuse me prend par la taille, moi la Muse Tragique, et se met à me retirer ma robe, croyant, ditelle plus tard, qu'elle sortait son parapluie de son étui.

Grâce à Dieu elle ne put réussir dans son projet ; mais un instanti j'eus bien peur. Dans cet accident j'ai encore perdu une robe de 202,000 francs.

Voilà donc la terre dorée du Nouveau Monde: II me semble que je suis la fille de Christophe Colomb. Comme je suis grande, (1) comme je suis sublime, quelles émotions pures agitent mon corset! (Mon agent Jarrett m'a bien recommandé de ne jamais prononcer le mot sein, — l'oreille chaste des Américains

(1) A rapprocher de l'interview avec le reporter du Hdrald, traduction Albert Millaud, page 323.

34 SAhAH BERNHARDT

ne saurait l'entendre !) Je suis pleine de poésie ! Je uie prendrais volontiers, moi-même, pour la compagne d'un de ces fameux pèlerins, les pères nobles de FAmérique,venussurle steamer May-Fiower et qui sont débarqués à Plymouth en chantant des psaumes. C'est Jarrett qui m'a raconté cette histoire de la première tournée artistique faite en Amérique. Il m'a bien recommandé de retenir les noms, afin de les placer à l'occasion, parce que cela prend toujours avec les Américains.

Cela m'a donné l'occasion de faire une conférence sur l'art. J'ai eu soin de mettre un bouchon dans la serrure à cause du phonographe. On a fait ensuite la souscription habituelle en faveur des pauvres marins naufragés. J'ai offert un sourire, et un lot comxjlet d'affiches de mes représentations.

Cette circonstance m'a même suggéré l'idée d'une grande allégorie historique pour le salon de 188... : Sarah Beruhardt, portée par Neptune, sauve les marins naufragés des griffes du dragon de l'indigence (l).

C'est une grande chose. Il y a des millions là dedans! J'ébaucherai cela quand je pourrai trouver cinq minutes de libres.

Mais je n'étais pas encore à la fin de mes mésaven-

(I) A. rapprocher du récit du retour au Havre. Par une coïncidence singulière, la supposition fantaisiste de l'écrivain s'est trouvée par deux fois différentes réalisée à la lettre dans la mise en scène de l'arrivée en France.

tures. Comme nous approchions du port, j'étais assise sur le pont, un marin ma prise à bras-le-corps prétendant que j'étais un câble ; et il s'obstinait à me dérouler quand j'ai été sauvée encore une fois par le vaillant capitaine.

Hélas, — nue (comparativement), je suis partie, nue plus encore (comparativement), j'arrive. Il ne mereste plus que 623 costumes du prix de 862,245,936 fraïws, chez Pinga. Comment vais-je faire à présent pour jouer Hugo, Dumas et Sardou.

Comme nous arrivions à la quarantaine, un commissaire spécial a demandé si mademoiselle Sarah Bernhardl était à bord. Par bonheur le soleil brillait et comme je présentais mon profil aux rayons, le commissaire ne put me voir. J'ai tremblé en apprenant que ce commissaire avait été spécialement délégué par le président de la République [.oui* lu'obliger k

livrer ce carnet de voyage que je préfère donner au journal C/iic

Ici finit le récit américain.

Tl n'y a pas une minute à perdre. Dix jours seule ment nous séparent de la première d^ Advienne Lecouvreur, les autres pièces se succéderont ensuite presque de jour en jour. Cela me fait cinq rôles à apprendre. Certes non, il n'y a pas une minute à perdre.

On a pu obtenir enfin les brochures qui étaient à fond de cale de l'Amérique. Et le soir même, après avoir dîné ensemble, je prends avec Sarah ma première répétition.

Le lendemain matin, réunion générale de toute la troupe au théâtre.

J'ai oublié de dire que les artistes sont arrivés de France un jour avant nous.

Booth's Théâtre, où nous devons jouer, est une magnifique construction en pierre de taille, bâtie par le tragédien anglais dont elle porte le nom. Cette scène a été témoin de bien des genres de triomphes divers. Rossi, Salvini y ont joué Othello et Hamlet. Capoulya chanté la Fille de madame Angot.

Le théâtre qui a vu Rachel est depuis longtemps démoli.

En entrant au théâtre je trouve le spectacle le plus inattendu.

Au lieu des camarades, les malles et colis de Sarah encombrent la scène. Boîtes, caisses, colfres et

£N AUËRIQUE 37

paniers sont entrouverts pêle-mélc dans la lilière d'une paille d'emballage. A l'entour fouillant, furetant, pliant, dépliant, tàtant et notant, quatre hommes coiffés de chapeaux mous, cravatés de blanc, barbiche longue et inculte, moustache rase, promènent leur flegme silencieux et leurs cigares au milieu d'un nuage de fumée.

Je découvre enfin Sarah emmitouflée sous ses fourrures, le mouchoir collé aux lèvres, pelotonnée sur une chaise où elle grelotte à la fois de froid et de colère, tout en cherchant à s'abriter derrière une colonne qui soutient l'avant-scène de gauche.

Près d'elle, son agent Jarrett lui prêche de son mieux, à mi-voix, la vertu de patience.

— Eh bien, on ne répète donc pas, dis-je en m'avançant ?

— Ah oui ! répéter ! Il s'agit bien de cela ! Peut-on savoir quand nous pourrons répéter l... Quand on jouera!... Si c'est comme cela que ça commence!... Pourvu seulement quïls ne me fassent pas prendre une fluxion de poitrine dans leur glacière, ou tout au moins une extinction de voix !

— Qu'y a-t-il donc?

— Tu le vois bien 1... Ils font un inventaire de mes malles... On veut me faire payer des droits sur tout ce j'apporte de France. Les robes, les costumes, les tableaux, les marbres, les bronzes...

— Les costumes aussi?

38 SARAII BERMIARDT

— Est-ce que je sais moi !... Je n'aij'amais rien yu de pareil!... Partout, en Angleterre, en Belgique, en Danemark, en Hollande, partout on a respecté mes bagages!...

— Que veux-tu, ma chère, la seule royauté qu'on reconnaisse en ce pays, c'est celle du dollar... Plus on t'admire, plus il faut payer !

Cependant les gabelous continuaient à instrumenter.

Ils avaient amené avec eux des experts, des interprètes.

Non, je n'oublierai jamais la scène :

La femme de chambre de Sarah tirait de la malle le costume ou la robe. Les hommes aussitôt s'approchaient curieux, avec eux un ou deux reporters et une dame qu'on me dit être madame Abbey, la femme de notre directeur, venue pour savourer la primeur de cette exhibition.

Le chef des douaniers faisait demander par l'interprète la valeur de l'objet et se tournait vers la couturière-expert qui entonnait aussitôt une litanie d'épithètes admiratives « superbe, magnifique », dont l'expression intempestive grossissait d'autant le chiffre des dollars à payer. Le tout au grand dépit de Saïah.

Parfois il y avait contestation sur la valeur, la couturière américaine étant souvent trompée par le fini du travail de la maison Pingat.

C'est ainsi qu'une robe de bal destinée à la Dame aux Camélias fut estimée à un prix exorbitant, l'expert prenant pour des perles fines la garniture de fausses perles.

L'inventaire fut long. Il fallut passer en revue douze douzaines de gants, cinquante paires de souliers, etc., etc. Tout cela ne fut classé, étiqueté, qu'après avoir subi la profanation de ces lourdes mains, peu familières avec les délicates fanfreluches d'une Parisienne.

Ce fut ensuite le tour des marbres et tableaux destinés à la galerie que Sarah compte ouvrir en Amérique sur le modèle de celle exhibée par elle à Londres.

Un marbrier, s'intitulant sculpteur, servait d'expert. La première chose examinée fut le buste d'E. de Girardin, puis un tableau de Saintain, puis la toile de Sarah, la Jeune fi le et la Mort.

A chaque nouvelle découverte, le marbrier s'adressait à Sarah.

— N'ayez pas peur, madame, il n'y a pas de danger avec moi. Je connais cela. J'aurai les plus grands soins pour vos œuvres. C'est bien le moins, entre arti-t.'s.

Sarah mordillait son mouchoir à belles dents.

Le supplice ne finit qu'avec la nuit.

Le lendemain malin, la douane donna avis que la somme des droits à payer se montait à 1 ,600 dollars (8,000 fr.).

11 n'y a d'ailleurs pas que roses sans épines à cueillir sur les grandes routes du Nouveau Monde où doivent cheminer les reines du théâtre.

Sarah commence à s'en apercevoir.

J'ai déjà parlé des reporters américains.

Dès le jour de l'arrivée ils ont commencé à rendre l'existence de Dona Sol intolérable.

A toute heure du jour, Sarah est entre leurs grifes.

Ils sont là, sans relâche, les toarmenteurs, crayon à la main avec une poignée de questions, dont voici quelques échantillons :

— Avez-vous bien dormi, mademoiselle ?

— Qu'avez-vous mangé à votre déjeuner ?

— Que pensez-vous de nos chemins de fer suspendus? de nos parks!

Sarah, à qui Jarrett a fait la leçon et prouvé que cette petite inquisition dans lès mœurs est nécessaire, Sarah se résigne et répond de son mieux.

Mais cette scie commence à l'agacer fort.

Le reporter est sa hête noire. Elle n'ose faire un pas, dire un mot, dans la crainte de voir surgir à ses côtés du dessous de quelque meuble, l'inévitable envoyé du Herald ou du Sun.

Moi, je sais bien un moyen sûr de se débarrasser de ces fâcheux. C'est de leur fermer sa porte, tout simplement.

Mais ce moyen radical qui m'a fort bien réussi, est

EN AMÉRigUE 41

interdit à Sarah. Le reporter en Amérique est nécessaire aux succès des plus grands artistes. Il le faut subir bon gré, mal gré. Cela fait partie de la réclame obligée.

La première entrevue de Sarah avec son public a été, comme bien on pense, étudiée à l'avance par l'imprésario.

En outre du théâtre Booth où nous allons jouer, Vbbey en exploite deux autres, parmi lesquels le Parft où l'on joue des comédies traduites du français.

Le lendemain de l'arrivée on annonça dans les journaux que Sarah irait au Park, le soir même , pour assister à la représentation dVl/i.v, adaption américaine de la Comtesse de Sommerive, dans laluelle une actrice aimée du public, Clara Morris, soulevait dts tempêtes de bravos.

Je n'étais pas fâchée, moi aussi, de savoir le plus tôt possible comment estfait'un public américain. Je résolus d'aller au Park.

Dés huit heures, salle archicomble.

A neuf heures, pour le second acte, entrée de >(U*ah.

Le silence se fait dans les couloirs.

En grande toilette, Sarah, appuyée au bras du serrétaire et interprète d'Abbey.

L'orchestre attaque les prooiières mesures de la Marseillaise, tandis que Sarah et son guide i^énétrei.t

dans l'avant-scène de gauche, drapée pour la circonstance, d'une tenture tricolore.

Placée en face, dans l'avant-scène de droite, je ne perds pas un détail de l'entrée. Voici Sarah. La tête fine et le buste se détachent sur le fond rouge de la loge. Elle s'avance vers la salle. L^js applaudissements éclatent. Dona Sol fait au public un salut de princesse, et un autre non moins digne de mon côté. Puis d'un geste brusque, elle se laisse tomber sur le siège qui l'attend.

La toile se lève. Clara Morris paraît. Tout le public se dresse comme mû par un ressort. Les applaudissements partent. Mais Sarah est prompte à suivre ce signal. On dirait que la salle va crouler sous les bravos. Une voix de l'orchestre crie hurrahl Tout l'auditoire y répond par un hurrah! formidable.

Il semble que la foule veuille dire par cette manifestation :

— Nous avons souhaité la bienvenue à une artiste étrangère qui vient nous voir : mais c'est l'enfant du pays qui sera toujours notre favorite ! »

Le patriotisme dans l'art'.

C'est ainsi, du moins que les journaux ont expliqué la chose.

Clara Morris paraît très émue. Elle s'appuie contre un portant et salue le public, puis, se tournant vers ravant-.cène de Sarah, elle lui envoie un baiser. Echange de bons procédés.

Nouvelle explosion de bravos et de hurrahs. Mais Sarah ne veut pas demeurer en reste. Elle arrache de son corsage la touffe de roses blanches qui fait bouquet, et lance les fleurs aux pieds de Tarliste américaine

Cris et bravos, cette fois, s'adressèrent également aux deux artistes.

î^arah avait conquis son public, et l'imprésario, faisant d'une pierre deux coups, avait obtenu à la fois, pour ses deux étoiles, une bonne réclame gratuite.

Je n'affirmerais pas, par exemple, que Sarah ne riait pas un peu sous cape.

Cependant la représentation continue.

Et moi qui n'avais pas les mêmes raisons de haute politique, j'avoue que j'aurais bien vite abandonné la place, n'eussent été les signes et les regards de Sarah.

Non, il est impossible à des Parisiens de se figurer l'étoile américaine.

Imaginez une femme qui rendrait des points à Sarah pour la maigreur, anguleuse, n'ayant plus d'âge, et qui n'a jamais dû avoir de beauté. De la jeunesse peut-être, mais il y a longtemps. Sa bouche est un trou noir. Ses dents semblent des cl us de girofle dans de la cire à cacheter. Et on prétend que l'Amélique est la patrie des dentistes!

Hatalinée. momifiée, elle porte perruque de chérubin. Dans les moments dranjatiques, elle sanglote, le front dans ses mains et on voit ses doigts osseux ra-

justant les malencontreuses mèches blond-filasse

Notez, qu'elle joue un rôle d'ingénue, affublée d'une robe de cachemire d'un blanc devenu gris par l'usage, et boutonnant dans le dos comme nous en rencontrerons sur les épaules desservantes d'auberge, dans les bourgades perdues que nous traverserons en voyage.

Si du moins tous ces ridicules étaient compensés par des éclairs de génie. Si l'artiste empoignait son public par l'admiration. Mais non. Comme son costume, son jeu est gris, terne, elle ne sait ni parler ni marcher. Une cabotine de province.

Voilà la femme que les journaux américains comparaient le lendemain à Sarah Bernhardt et qu'ils lui donnaient pour «rivale».

A propos de Clara Morris un détail :

Mon vieil ami et cher maître, Arsène Houssaye, me faisant visite la veille de mon départ pour l'Amérique, m'avait chargée de rechercher dans ce pays une comédienne du nom de Clara Morris afin de lui redemander certaine comédie en cinq actes : « Le roi Soleil», dont il lui avait imprudemment confié, à Paris, quelques années auparavant, l'unique manuscrit, et dont il n'avait jamais entendu reparler.

J'ai fait la commission d'Houssaye. J'ai obtenu pour réponse que « cet écrivain se trompait, que mademoiselle Clara Morris ne savait ce que Houssaye voulait dire. »

On m'a affirmé que cela n'avait rien d'étonnant en ce pays-ci.

Enfin, la toile baisse et, pendant une nouvelle édition de la Marseillaise, Sarah regagne sa voiture qui la ramène à Ihôlel.

Une fois j^eul, le vieux maître Jarrett a dû décerner à l'élève Sarah un bon point qu'elle a bien mérité.

4fi SARAH BER.MIARDI

Page 1