‹ Voyages de Sarah Bernhardt en Amérique. PrefChapitre 18 sur 33 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Paris, le Havre et New-York. - Je pai-s et j'arrive. — Le mal Je mer. — Découverte de l'Amérique.

Le jeudi 14 octobre, j'étais bien tranquille chez moi sur ma chaise longue, devant mon feu, quand Sarah m'envoie sa fidèle Guérard pour me dire de passer bien vite à l'hôtel de l'avenue de Villiers.

On ne m'y avait pas vue pendant de longs mois, à la suite de je ne sais quelle brouille avec Sarah.

Mais les journaux, depuis plusieurs semaines, ne tarissaient pas en détails sur sa prochaine tournée d'Amérique, et j'avais lu que la « grande artiste » s'embarquait le samedi suivant, dans deux jours.

Je ne pus résister à la tentation d'aller embrasser mon ancienne camarade, en lui portant mes souhaits de bon voyage.

Le lendemain, de bon matin, j'arrive à la rue Fortuny.

Du plus loin qu'elle me voit, Sarah court à moi ; et, m'embrassant :

— Te voilà, ma chérie!... Trèsbien!...Dépéche-toi de faire tes malles. Tu pars avec moi!...

" — Où cela ?

— En Amérique.

Je la regarde :

— Tu es folle?

— Non, non. Je t'emmène... Oh! ne refuse pas... Il n'y a que toi qui puisse me rendre ce service... Et je sais que tu m'aimes toujours, malgré les cancans...

— Mais enfin, qu'est-ce qui t'arrive ?

— Jeanne, ma sœur est malade. Les médecins ne veulent pas la laisser partir. Il faut que tu viennes....

— En Amérique?

— Dame ! Pas à Chatou bi en sur.

— Encore faut-il le temps de se préparer... On ne va pas comme ça dans l'autre monde...

— Eh bien, nous irons comme ça ! Je n'ai qu'un jour à te donner, pas une heure de plus. Il faut, lu m'entends, IL FAUT que je fasse cette affaire. Tout de suite... Huit jours d'attente, et ce serait trop tard 1... Ainsi, arrange-toi...

— Mais, c'est impossible! Tu n'y songes pas... Quitter ma maison... mes amis. Et puis lesrôles? jeneles sais pas !

— Tu les apprendras en route... Je connais ta mémoire... Il faut faire ce tour de force pour me tirer d'embarras...

— Mais les costumes?

— Tu vas les commander tout de suite ! Us nous rattraperont... Allons, c'est convenu. Je télégraphie à New-York que tu acceptes... Et maintenant cours vite, dépêche-toi.

Moi, sans plus réfléchir, j'obéis à la charmeuse.

— Eh bien, oui... je vais.

Séance tenante, Sarah adresse à son imprésario d'Amérique la dépèche suivante :

a Sœur Jeanne malade, ne peut partir. Voyantmou désespoir, Marie Colombier consent à venir. — SARAH B.

Vingt-quatre heures pour organiser mon départ !

On me croira sans peine si je dis que le lendemain à midi, c'est-à-dire soixante minutes avant l'heure du train pour le Havre, où nous devions passer le dernier jour dans la campagne de Sarah, j'avais encore des c lurses p'^ur une grande semaine.

II fut convenu que je prendrais seule le train du soir, ce qui ne m'empêcha pas d'accompagner Sarah à la gare.

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Depuis longtemps déjà la loule des curieux, des amis, des simples voyageurs, et plusieurs reporters des journaux boulevardiers attendent autour d'une montagne de malles énormes, en tout vingt-huit colis monstrueux, qui forment l'arsenal complet des costumes, robes, etc., indispensables à l'artiste et à la femme, pour jouer à la scène... et à la ville, la comédie classique ou mondaine.

Dans le clan des intimes, je reconnais Busnach, Clairin, Saintain, Duquesnel, L. Abbéma, venus l'aire escorte à Sarah que Paris va perdre pour six longs mois.

Midi moins cinq. Tout le monde se porte vers le train où Sarah et les siens prennent possession d'un wagon réservé.

a En voiture ! » Ceux qui restent, quêtent une dernière poignée de main à la portière. « Bon voyage I » crient plusieurs voix.

A ce moment, Sarah passe sa tête à la portière : « Tu sais, Marie, que je t'attends ce soir, ne vas pas manquer le train, surtout! Je vous la recommande ! criet-elle à ceux qui m'accompagnent. » Le train est déjà loin...

A onze heures du soir, j'étais à Sainte-Adresse, sonnant à la grille du futur chalet de Dona Sol, composé pour l'instant d'un modeste pavillon de garde.

C'est là que je reçois Thospitalité de nuit dans le

inpemenl provisoire dressé pour abriter Sarah et sa

liaison ».

Nous devisons joyeusement jusqu'au matin, parcourant à la file tous les beaux châteaux... en Amérique, dont l'imagination de Sarah nous ouvre les portes (Vor.

Le jour nous surprend dans ces rêveries de dormeuses éveillées, le grand jour. De la fenêtre de ma chambre, par-de?sus la falaise delà Hève,je vois la moire de la mer qui miroite au soleil levant.

C'estlà-bas, là-bas, derrière l'horizon, quenousserons ce soir à pareille heure. Tout cela est-ilbien possible?

Est-ce vrai que nous allons quitter non pas Paris seulement, cette fois, mais la terre ferme, la France?

Je commence à le croire quand, à huit heures et demie, nous montons, Sarah et moi, la passerelle qui nous conduit à bord du steamer de la Compagnie transatlantique Amérique.

Voilà un nom de circonstance ! C'est sans doute pour ne pas manquer cet à-propos qu'on a prolongé d'un voyage supplémentaire le service de ce bateau qui avait bien gagné son tour de réparation.

Les amis de Paris sont au complet. Voici l'heure des adieux, des embrassades, des dernières recommandations et commissions.

Sarah embrasse son fils : « Tu seras bien sage ; tu m'écriras surtout! » Et Maurice doucement : « Oui, maman ! »

On enlève les échelles, la dernière passerelle derrière les amis redescendus à terre. Seul, un reporter parisien reste avec nous et ne nous quittera qu'en rade en même temps que le pilote.

On va desserrer les câbles énormes qui nous amarrent au quai. Mais voici des retardataires, une demidouzaine de blanches têtes de veau, fraîchement abattues et destinées à notre table du bord. Pour une minute, on replace une passerelle et à la fois, du bateau et du quai, les hommes saluent, comme il convient, rentrée de ces nobles têtes. L'incident ne contribue pas peu à renfoncer la petite émotion du départ.

Un coup de sifilet. Un autre. Nous marchons, on dirait? C'est bien cela I Les portes des bassins s'ouvrent. Nous traversons l'avant-port. Voici les jetées et la petite tour du phare qui passent devant nous.

Nous avons quitté la France.

Du haut de la passerelle du commandant où nous sommes montés, Sarah, boutonnée dans un grand manteau et toute fleurie de lilas blanc, agite son mouchoir à l'adresse de la douzaine d'amis et de flâneurs qu'on aperçoit le long du parapet.

Dona Sol est d'une gaieté nerveuse. Elle rit, cause, plaisante bruyamment. On dirait que ce départ la soulage de quelque préoccupation intime... Elle semble défler tous les obstacles qui pourraient se dresser entre elle et ce voyage...

Sa gaieté tombe tout à coup. Elle nous quitte brusquement, et court s'enfermer dans sa cabine, afin saiiS doute de donner libre cours à son émotion...

Nous restons sur le pont à admirer le spectacle nouveau de la mer.

A perte de vue, l'Océan est calme et superbe. On se croirait sur le lac du Bois. Involontairement je cherche les cygnes. Hélas ! quand reverrai-je le Bois et le Lac ?

C'est égal, si l'on avait pareil temps jusqu'à New- Yorck, ce serait charmant de voyager ainsi !

Tout à coup la machine s'arrête. Nous sommes en glande rade. On attend la barque du pilote qui devrait être arrivée déjà avec les dernières dépêches. Le commanJant fouille l'horizon de sa lorgnette.

Un quart d'heure, une demi-heure, une heure s'écoulent. Ah I enfin, la voilà, cette barque. Elle s'approche et nous accoste.

Un quart d'heure, une demi-heure. Nous sommes toujours là, immobiles. Le commandant fouille avec la môme ardeui*. Que cherche-t-il?Quattend-il?Que signifient ces retards mystérieux ?

Inquiet de cesdélais, le reporter parisien se lamente d'un ton comique: « Mais je ne vais pas à New- York? moi ! J'ai affaire à Paris et du monde à dîner ce soir. Il faut que je parte ! Il me semble qu'on ne se hâte pas de me ramener à terre. Est-ce qu'on m'oublie ? Avec cela qu'il n'y a pas de station d'ici New- York! »

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Après une heure d'arrêt, de guerre lasse, le commandant envoie dire au journaliste, que la barque de retour va s'éloigner.

Le pilote s'y installe d'abord, puis le reporter, envoyant des baisers et agitant son mouchoir. Tiens ! Quel est ce troisième personnage, à la tournure de valet de chambre, qui s'avance vers l'escalier extérieur.

Il va droit au commandant, lui parle bas un moment, et saute dans la barque.

Eh bien, et cette femme à présent, qui se détache du groupe des passagers et marche aussi vers l'échelle?

Un monsieur se place dans son chemin, lui dit quelques mots qu'elle semble ne pas entendre. Elle est déjà au bas de l'escalier. La voilà dans la barque. Celle-ci s'éloigne à toutes ra iies vers la terre, et nous, à toute vapeur du côté de la haute mer. Quelques instants plus tard, elle disparait à l'horizon.

On vient de me donner la clef de ces énigmes.

Sans le savoir nous venons d'assister aune scène de comédie conjugale et transatlantique.

Certain industriel franco-américain de New-York, — mettons qu'il vend du chocolat, — est en puissance de femmes, au pluriel. Il y a la légitime et Vautre.

Les mois d'été sont tristes à New-York, gais

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à Trouville ou Royat, suitout en compagnie de l'autre. Au comptoir de New-York, reste d'ordinaire la chocolatière, attendant, patiente, le retour du patron.

Mais un beau matin, lasse du Nouveau Monde, la légitime prend le bateau et vient surveiller en France son infidèle dont les mœurs mormones ont été trahies par un faux ami. Il s'agit de constater la « conversation criminelle ». Le tête-à-téte de la traversée de retour est une occasion faite exprès.

Mais le bon génie du chocolat protège le coupable. Juste au moment où il allait mettre le pied sur le bateau-traquenard, une lettre a révélé le danger à notre homme qui, sans perdre la tête, a tranquillement laissé sa complice s'installer à bord avec son domestique, et s'est éclipsé sous un prétexte. Le bateau sort diî port que le voyageur n'a pas reparu, comme le régiment de la Femme à Papa. Inquiétude de la dame. Discours consolant du valet. « Monsieur ne peut manquer de venir avec la barque pilote. D'ailleurs le commandant de V Amérique est un ami de monsieur, et il l'attendra autant qu'il faudra. « De fait il a attendu.

La vue de la barque vide, en effet, ne décourage pas le commandant qui, croyant lui aussi, à un retard involontaire, ne veut pas, pour quelques minutes de hâte, perdre l'aubaine de ramener « son ami » millionnaire. Ce dernier, par malheur, se dérobe avec

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une obstination entêtée aux douceurs de notre société. Si bien que, découvrant tous trois à la fui qu'ils sont lâchés, la dame de carreau, le valet de pique et le marin ont tiré chacun de leur côté.

J'ai appris ces détails intéressants par le monsieur charitable qu'on a vu s'approcher de la fugitive et qui, au courant de la situation, a tenté de retenir Ariane par de bonnes paroles. On sait avec quel succès.

Eh bien, c'est dommage de ne pas savoir la fin de l'histoire !

La journée s'est écoulée en promenades et en causeries. Puis la nuit est venue — et le roulis avec elle.

On a essayé de dîner. Tentative audacieuse. Mon voisin de table était bien, drôle avec ses calculs d'équilibre, à chaque coup qu'il voulait boire. Pour finir, il prend son verre, le porte à ses lèvres, et gravement arrose son faux col.

Je m'enfuis dans ma cabine. Le roulis pousse aux idées noires. Pour, la première fois, je suis seule, et la fièvre du départ étant tombée, j'ai le loisir de songer à mon aventure. Que vais-je faire là-bas?

11 faut avouer que je suis partie comme une folle, sans engagement écrit, sur une simple promesse.

Je vais continuer mes réflexions tout haut chez Sarah, qui me réconforte de son mieux.

— Mais je te l'ai dit, ta situation est toute réglée.

C'est celle qui était faite à Jeanne, rôles et appointements. Et puis, nous ne nous quitterons pas, ma chérie. Nous jouerons ensemble dans les salons. Nous ferons des lectures dans les familles. Ou dit que c'est très drôle, ce pays-là. Nous allons bien nous amuser l

— Mais ta sœur, une fois rétablie, viendra te rejoindre. Elle réclamera ses rôles, ses appointements. Que feras-tu de moi ? Je ne puis pas revenir seule d'Amérique.

— Es-tu folle ?... Est-ce que je t'aurais fait faire ce voyage pour te lâcher en route ! Que Jeanne vienne ou non, ta situation d'appointements reste la même. Quant aux rôles, tu joueras toujours la princesse de Bouillon dans Adrienrte, et la baronne de Cambridans Frou-Frou. Cela je le jure sur mon honneur sacré I... sur la vie de mon ûls!...

Tout à fait rassurée, j'oublie roulis et tangage, pour ne penser qu'aux surprises charmantes que nous réserve l'inconnu.

— Pour moi. dit Sarah, que mon directeur tienne son engagement, je m'estimerai heureuse. Je suis liée pour 100 représentations, j'en donnerai bien 50 ou 60 de plus. Que mon cachet de 2,500 francs, soit payé, cela fait près de 400,000 francs — sans la part aux bénéfices. Je ne me plaindrai pas!

— Eh bien, ma chère, mon rêve pour toi est plus beau. Je le prédis un immense succès. Tu rapporteras ton petit million, j'en suis sûre.

— Oh! je ne me fais pas d'illusions, va, je sais bien qu'on viendi-a me voir comme une bête curieuse, Téléphant blanc ou le veau à trois têtes!

— Tu te trompes. Tiens, veux-tu parier que ta rap- I ortes plus de cinq cent mille francs ?

— Oh! dans ce cas, je te promets un beau cadeau.

— Accepté! Et si tu dépasses six cent mille!

— Tu en auras un plus beau encore.

— Alors, ma chère, je viens de faire une bonne f.iïa re.

Et nous allons nous coucher pour tâcher de continuer en dormant ces rêves dorés.

Je me réveille avec le mal de mer. A partir de ce moment jusqu'à l'arrivée, je ne quitte plus guère le canapé qui meuble la cabine de Sarah, une cabine galamment tendue de reps brun avec encadrement ce tapisserie.

Lo temps est affreux.

Cependant le docteur du bord m'engage à fuir la cabine, à marcher sur le pont, au grand air.

— C'est, dit-il, l'unique chance contre le mal!

En haut de l'escalier je rencontre le commandant Joucla.

— Comment vous portez-vous, mademoiselle?

— Mal, très mal, commandant!

— C'est qu'elle s'écoute trop! dit une voix derrière moi.

Je reconnais Sarah. Elle continue :

— Voyez, moi ! Jamais je ne me suis si bien portée... Et puis vraiment la mer est admirable dans sa colère... Tenez, commandant, et elle promenait sur l'officier un regard complimenteur ; il n'y a pas comme nous autres, les maigres, pour supporter les fatigues, résister aux intempéries. Il n'y a que les maigres qui sachent réagir. L'avenir est aux maigres i...

Un violent coup de tangage coupa sa phrase.

— Claude! Félicie!... commandant! votre main! Oh! que je suis malade!...

Et elle disparut à travers l'escalier dans la direction de sa cabine.

Elle n'en sortit plus de trois jours.

Depuis ce temps Sarah passe la journée dans son lit, répétant les principales scènes de ses rôles avec le jeune premier. Entre deux coups de roulis, j'entends cette réplique de la Dame aux Camélias : " « — Vous n'avez donc pas de cœur, Marguerite?

« — Le cœur! mais c'est la seule chose qui fasse faire naufrage, dans la traversée que nous faisons nous autres... »

Ils sont bien heureux de pouvoir répéter. Pour moi, je n'en ai pas la force. Et puis, où trouver une brochure à bord? J'y renonce.

Roulis, tangage ; roulis, tangage. Le voyage devient d'une monotonie désespérante. Pour jeter un

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peu de gaieté sur la situation, Sarah profite d'une journée où la mer s'est beaucoup calmée et se fait attacher sur le pont, afin de se mesurer avec la tempête, comme Horace Vernet. Une réminiscence de peintre. Il faut bien tuer les heures.

Un pauvre diable de matelot -- qui n'étaitj pas attaché — s'est laissé tomber sur le pont d'une hauteur de plus de 15 mètres, et s'est brisé la mâchoire. Un passager a ouvert une souscription en tête de laquelle Sarah a tenu à honneur de s'inscrire. Les jours d'hôpital seront moins durs pour ce malheureux.

Telle est la courte histoire de notre traversée. Le véritable incident, c'est la déception des passagers, et

surtout des passagères qui espéraient voir Dona Sol de près. Mais, excepté le jour de la tempête... par un temps calme, et une fois, le soir, où nous sommes allées admirer les pluies phosphorescentes du sillage, Saïah ne s'est pas montrée sur le pont.

J'allais oublier le plus intéressant !

Le 24 octobre, c'était l'anniversaire de la naissance de Sarah Bernhardt.

Je vais dans sa loge... non, dans sa cabine, pour l'embrasser et lui faire aion compliment. Ah ! quant au bouquet, il n'y faut pas songer. Nous sommes à huit jours de Paris, à deux de New- York. Je n'ai pas le temps d'aller chez madame Lion. A défaut de fleurs, il faut se contenter des souhaits.

Tout à coup, on frappe à la porte de la cabine.

— Qu'est-ce qu'il y a? demande Sarah.

— C'est un bouquet, madame.

— Un bouquet!

— Oui, madame, de la part de l'équipage.

Un vrai bouquet, et qui en valait bien daulres! Les fleurs étaient remplacées par des légumes. Il y avait des carottes, des betteraves, des radis roses, des pommes de terre. Un bouquet de julienne! Mais tout cela taillé, découpé, travaillé, groupé avec un art et une patience de matelot ou de prisonnier. Les camélias surtout, sculptés dans des navets blancs de neige, étaient plus vrais que nature. Des poireaux et le céleri faisaient veidui*e encadiaut les fleurs.

Dans l'ombre de la cabine, le rideau du hublot baissé, l'illusion était complète.

Le 27, au matin, ma femme de chambre me réveille, en me disant qu'on voit la terre. Ah! merci, mon Dieu! Je m'habille à la hâte, et monte sur le pont. En face de nous est une côte grise, triste, désolée. Je viens de découvrir l'Amérique.

On n'entrera pas dans le port avant une heure, et je vais chez Sarah, encore au lit, car il est sept heures et demie.

Tout à coup, un bruit de fifres, auquel se mêlent des éclats de trombones et le vacarme des cymbales. Au même moment, Claude, le valet de chambre de Sarah, fait irruption dans la cabine.

— Madame ! madame ! Levez-vous bien vite. Voilà un bateau qui vient au-devant de nous !

Barah saute en bas de son lit, un peu vexée d'êlre ainsi surprise. Et tant bien que mal, à la hâte, elle fait en un quart d'heure sa toilette « d'entrée ». Dame ! elle n'est pas de bonne humeur. Et pourtant, vrai, il n'y a pas de quoi. Elle est réellement en beauté, malgré les souffrances du mal de mer.

Je vais aux nouvelles. Nous sommes dans la baie de New-York, à l'embouchure de l'Hudson qui vient finir devant la ville.

A quelques mètres de notre steamer, un petit vapeur, pavoisé aux couleurs françaises et américaines,

et gios comme une de nos hirondelles du Pont-Royal, cherche à aborder, tandis qu'une fanfare à laquelle je pardonne, en faveur de ses bonnes intentions, nous écorche les oreilles par une cacophonie, ayant la prétention de ressembler à notre hymne national. Le steamer s'arrête, et le bateau-mouche s'y accroche. Aussitôt une foule se précipite à notre bord. Ce sont des reporters (il y en a vingt-cinq, pas un de moins), des comédiens, des amis du directeur de la tournée, puis, des Français, de braves gens, qui ont quitté leur boutique ou leurs chantiers pour venir saluer les artistes parisiens.

Tout cela forme une députation en tête de laquelle marchent le directeur de Sarah, M. Abbey, les gros bonnets de notre colonie, le consul, des journalistes français et quelques artistes réunis en société pour la circonstance. Tout ce monde s'élan e vers le salon où Sarah, sa toilette à peine achevée, se tient, très digne, attendant les hommages. Après un compliment de bienvenue, un lunch est servi, présidé par Sarah, auquel s'assoient tous les membres de la députation. Puis, au dessert, le speech obligatoire. M. Mercier, lédacteur au Courrier des Etats-Unis, peintre et -<^ulptcur à ses heures, adresse à Sarah une petite dlocution fort bien tournée. Sarah se lève pour lai répondre :

« Mes chers amis. Je suis terriblement émue... ter-

riblement. Je voudi-ais parler. .. vous promettre d'être à la hauteur de vos aimables prophéties. Les mots me manquent. Je ne puis vous dire que merci... merci ! »

Voici maintenant le tour des bouquets. Puis c'est autre chose. Les artistes français de New- York se sont cotisés pour offrir à Sarah un petit souvenir. Au fond d'une corbeille de roses, une plaque cuite au feu porte, coloriée de façon un peu naïve, la date de l'arrivée et le nom de la Société. Braves gens 1

Nous avons repris notre marche vers la ville. Plusieurs bateaux chargés de curieux nous suivent à distance respectueuse. C'est une mode américaine que cette cérémonie d'escorte, de fleurs et de speeches.

ATarrivée de toutes les personnes de marque, elle se répète dans le port, et les simples particuliers, marchands, banquiers ou autres, se payent volontiers cette petite fantaisie, quand un de leurs amis revient de Paris ou de Londres. Abbey, qui connaît son peuple, n'a eu .î^arde de manquer l'occasion de montrer son respect pour les usages, et a envoyé des invitations en forme à tous ses amis et connaissances. Cela ne peut pas faire de mal à la recette.

Le soleil est beau, le temps superbe, en une demiheure nous arrivons au quai. Tout ce temps s'est passé en présentations et entrevues avec les reporters. Enfin nous sommes arrêtés. On pose les passerelles. Sarah,

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•jui a repris son calme et sa bonne humeur s'avance souriante au bras de son directeur.

Au moment où elle va atteindre l'échelle, une vieille femme essaye de passer. Un policeman la repousse vivement pour faire place à Sarah Bernhardt.

On me dit que cette femme, qui s'appelle madame Lincoln, est la veuve d'un président des Etats-Unis, mort assassiné au service de son pays.

Sarah monte dans une voiture qui l'entraîne à l'hôtel.

Pour moi, je vais assister d'abord à l'ouverture des malles, à la douane, dont j'ai entendu vanter la sév«'rité.

Un Français m'édiûe sur ce point d'une manière i>ieu concluante. 11 ouvre sa malle et place sous les yeux de l'employé un billet américain de 25 francs, très apparent...

Le douanier pose la maiu gauche dessus comme par mégarde. Quand il la rel<ve le billet a disparu. De la main droite, pendant ce temps, il marque la malle à la craie, et crie à haute voix : « Rien à déclarer. Passez ! »

Je suis en Amérique.

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