‹ Voyages de Sarah Bernhardt en Amérique. PrefChapitre 22 sur 33 · LES AMOURS DE SARAH BERNHARDT · texte numérisé non relu

LES AMOURS DE SARAH BERNHARDT

(Le volume, 25 cent.)

Je me suis fait traduire la chose.

SO SARAH BERNIIARDT

C'est un fouillis d'histoires, toutes plus saugrenues les unes que les autres. On y donne, sur les débuts de Sarah dans la vie, sur sa famille, ses habitudes, ses caprices de toutes sortes, mille détails de haute fantaisie, dont on peut se faire lidée par cet exemple, que la brochure révélatrice publie avec le plus grand sérieux du monde les noms prétendus de quatre (!) enfants de Sarah, tous plus imaginaires les uns que les autres.

Quant aux pères: l'un, c'est le pape Pie IX, l'autre, i*empereur Napoléon III, etc., etc.

Voilà qui va ouvrir, j'imagine, de nouveaux horizons à M. Paul de Cassagnac, pour les prétendants du parti bonapartiste.

Dans le premier moment de cette rencontre, Sarah n'était pas contente.

Elle ne parlait rien moins que des tribunaux, de procès en diffamation, que sais-je ?

Mais Jarrett a jeté sur cette belle indignation l'eau glacée de ces paroles magiques.

— Ne décourageons pas la réclame I

Une autre brochure, dans le même goût que la précédente, se crie partout en même temps qu'elle sous ce titre : Thoo thin l trop mince !

En argot new-yorkais, ce mauvais jeu de mot équivaut à « Il ne faut pas nous la faire ! Ça ne prend pas ! Nous la connaissons ! »

Sur la couverture du factum, on voit une grossière image deSîirah Bernhardt.

Le corps est si étroit, si long, si mince, q^iie le portraitiste en le repliant sur lui-même comme un ruban de soie, est arrivé à en faire une boucle, un anneau fantaisiste rappelant ceux d'un boa au repos.

Ces deux brochures se vendent sur le trottoir comme de la brioche chez Guerre. Rien de cocasse comme les titis offrant aux passants sous les fenêtres mêmes de Dona Sol les « Amours de Sarah Bernhardt » qu'ils prononcent Séreu Deûnhaat.

Il y a encore ce que j'appellerai la petite réclame. Un marchand de liqueurs a inondé New-York de l'annonce singulière que voici :

Réunis sur une pancarte sont deux soi-disant portraits coloriés de Sarah. Le premier montre la ( omédienne arrivant de France. Elle est pâle, maladive, l'œil éteint. Autour du dessin un cercle composé de pièces d'un sou forme cadre. Au-dessous, on lit: Sarah arrivant en Amérique,

L'autre portrait représente une Sarah bien extraordinaire. On dirait Desclauzas. Ce ne sont plus des sous qui l'encadrent, mais des dollars. La légende est ainsi conçue : « Après six mois d'usage de notre bitt^r. »

On vend partout des cigares Sarah B. Un parfumeur a lancé le savon S. B. et la poudre de riz de la

même patronne. Les gantiers ont des gants, des épingles-cravate Sarah, toujours Sarah. Un homme d'affaires de Paris a apporté avec lui une collection de palettes-portraits, reproduisant la diva dans les principaux rôles de son répertoire.

Ces portraits nous amènent aux photographies de Sarah B(.rn!;ardt. L'histoire en est trop intéressante pour être passée sous silence.

Dans une des premières entrevues à, Paris entre Sarah et l'agent d'Abhey, celui-ci avait proposé de vendre en Amérique le privilège des photographies.

— Vendez,, répondit Sarah. Nous partagerons la somme.

Or, voici que peu de temps avant de quitter la France (c'était pendant les représentations qu'elle donnait à Lyon), Sarah reçoit de l'agent d'Abbey, revenu à New-York, une dépêche ainsi conçue :

« Le photographe Sarony offre 5,000 fr. pour privilège portraits. Réponse, si acceptez. » Sarah ausslLôt envoie le télégramme suivant. « Accepté contrai Saiony. S. B. »

Mais Sarah est ouMieuse, c'est là son moindre défaut.

Vingt-quatre heures après cette correspondance télégraphique, elle ne songeait plus à Ta^fent, ni au partage promis, et quand son agent à elle, Jarrett, lui fit quelque temps après la proposition de vendre

le droit de photographies en Amérique, Sarah répondit le plus naïvement du monde :

— Vendez, mon cher Jarrett, nous partagerons tous deux.

Une fois à New- York, Sarah reçoit la visite du photographe . Sarony qui vient faire exécuter son contrat. Sarah prend jour et va poser.

Alors arrive l'agent d'Abbey apportant la somme promise, sur laquelle il prélève sa part, ci 2,500 fr.

Apparition de Jarrett auquel on a promis aussi une petite moitié, ci 2,500 fr.

Reste pour Sarah... le souvenir d'une bonne affaire... faite par d'autres.

On devine facilement que Sarah n'a pas posé de bonne grâce dans l'atelier du photographe.

Mais, le plus curieux de l'histoire, c'est que le photographe ne tira guère du marché un plus grand avantage que Sarah, par suite de la circonstance suivante.

L'affaire proposée par l'agent d'Abbey l'avait séduit tout de suite. Faire le portrait de Sarah Bernhardt ! C'était, pour sa maison, une réclame de premier ordre. Mais il fallait payer les 1,000 dollars convenus, et le photographe n'avait pas cette somme.

Il alla conter son embarras à Abbey qui, compatissant à son malheur, lui avança l'argent et consentit à recevoir en payement un nombre usuraire de pho-

M SARAII BERNHARDT

tographies qu'il se chargeait de faire vendre à la porte du théâtre.

Résultat: Tout le temps de la tournée, M. Abbey promena de ville en ville les portraits de son étoile, faisant concurrence au photographe, et rattrapant par ce petit commerce plus de cinq à six fois la somme avancée.

Il est temps d'aborder un sujet délicat dont j'aurai à parler souvent au cours de ce récit.

Le jour même de notre arrivée, un des premiers journaux de l'Amérique publiait un article sur ce •sujet :

Comment recevrons-nous Sarah Bernhardt ?

« Nos femmes, demandait l'écrivain, lui ouvriront- •ellcs les portes de leurs salons ? »

Et il se perdait en considérations : « Notre société d'Amérique ne ressemble point à la société anglaise. ■Qu'un des chefs naturels de la société à Londres, que le prince de Galles s'engoue d'une artiste, et tout le monde suivra le mouvement. En Amérique, nous n'avons pas de chefs de la société, personne n'osera jouer le rôle du prince anglais. » Cela continuait trois colonnes durant.

Ces chinoiseries biscornues n'ont fait que se développer pendant la première semaine de notre séjour à Nevi^-York. Une circonstance n'a pas peu contribué à en favoriser l'éclosion.

Q elques jours après son débarquement, Sarah accepta une invitation à dîner chez Delmonico, le rafè Anglais de New -York, avec quelques boursiers et autres personnages connus, parmi lesquels M. James Gordon Bennetl, propriétaire du New-York-Herald.

A toit ou à raison, ce dernier convive jouit parmi ses compatriotes d'une réputation de fort mauvais sujet.

Grâce au reportage, ce dîner fut le lendemain raconté, commenté, discuté par les journaux et le monde.

On parlait d'un dîner de garçon, dont Sarah avait fait les honneurs... Et voilà la bile puritaine de tous ces buveurs de thé allumée.

On a peine à se figurer à Paris de quelle importance sont, chez les Américains, des choses aussi simples.

L'influence de ce dîner a été considérable. Il a décidé en grande partie de l'attitude que la «société» américaine de^ ait adopter vis-à-vis de « la Poi-nli -i rdt ».

Sarah n'a pas tardé à s'en apercevoir.

A part les reporters, quelques représentants du commerce cosmopolite et de la société européenne ( cette dernière, très mêlée d'ailleurs ), sauf quelques vieux bas bleus, mâchant du grec ou du latin, fruits secs de l'émancipation des femmes, venues pour mendier un autographe, l'hôtel Albemarle ne voit guère luedeux ou trois amis. Et Sarah, nerveuse, désap-

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pointée, commence à regretter chaque jour un peu plus son grand atelier ; de l'avenue de Villiers, peuplé devisnges sympathiques...

Telle était ce que les journaux appellent la « situation morale » de Sarah devant l'opinion, quand Jarrett a eu une inspiration subite.

Jarrett est un Anglais froid et sceptique.

Dans une longue pratique des Américains, il s'est assimilé toute leur ruse qu'il double de son flegme britannique.

« Tous ces gens qui crient, s'est dit Jarrett avec raison, grillent au fond de l'envie de voir de près mon étoile. Puisque la montagne hésite à venir à nous, allons à elle. »

Et voilà comme, un beau matin, arriva par la poste, chez les notables de New-York, une petite invitation sur bristol élégant, et dont voici la traduction :

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