‹ Voyages de Sarah Bernhardt en Amérique. PrefChapitre 23 sur 33 · SOCIÉTAIRE DE LA COMÉDIE-FRANÇAISE · texte numérisé non relu

SOCIÉTAIRE DE LA COMÉDIE-FRANÇAISE

Sollicite la présence de M. et madame... à l'ouverture de sa galerie artistique, qui aura lieu le 8 novembre, à huit heures du soir, dans la salle de spectacle d'Union League Club.

C'était là un coup de maître.

Le choix du club.le premier de l'Amérique, le soin minutieux avec lequel furent triés les noms des invités parmi les plus libéraux delà ville, et en y joignant quelques-uns des plus sévères; en un mot, tous les détails de cette petite comédie... de salon révélaient chez les organisateurs une habileté consommée.

Ils avaient trouvé là un terrain neutre où, sous les auspices de l'art, la curiosité pouvait se satisfaire, sans compromettre la dignité du puritanisme yankee.

Il s'agissait maintenant de faire un succès de cette soirée, qui avait toute l'importance d'une première.

L'article toilette fut l'objet de profondes et minutieuses études, la première impression que fait une femme étant toujours la plus durable.

Après le dîner, très court, Sarah tiut conseil d'élélégance avec elle même. A la suite de plusieurs essais, elle se décida pour une délicieuse toilette blanche, satin et surah, garnie de dentelles, avec le chapeau en peluche blanche rehaussée de jais.

Satisfaite de sa petite personne, Sarah donne un dernier coup d'œil de triomphe à sa glace. Huit heures sonnent.

Le vieux Jarrett a catéchisé son élève.

— L'exactitude est ici la politesse des reines et des artistes. Soyez très exacte... Un peu plus que de coutume.

Parlant ainsi, l'agent part en avant, pour donner

les dernières instructions, et recevoir Sarah à son arrivée.

Pénétré du sérieux de ces recommandations, Sarah se hâte, demande sa voiture. Et nous voilà parties.

Nous arrivons. 11 n'était pas huit heures et quart. Jarrett, peu fait à un empressement aussi insolite, n'attendait pas encore son étoile. Il était au premier étage où avait lieu l'exhibition.

Personne pour nous recevoir.

Nous traversons le vestibule dans le hi-ouhaha des premiers arrivants. Un valet du club veut débarrasser Sarah de ses fourrures ; elle refuse, de fort méchante humeur, et nous commençons toutes seules l'ascension de l'escalier conduisant à « mon salon».

Jarrett est toujours invisible...

Nous pénétrons dans la salle... Les lustres viennent à peine d'y être allumés. Une trentaine d'invités errent devant les tableaux et les marbres.

Quelques-uns reconnaissaient Sarah. Mais qui aura l'indépendance d'aller au-devant d'elle?

Quant à la Dona Sol, elle commence à craindre d'avoir pris trop à la lettre la consigne d'exactitude et compromis une entrée d'une importance si capitale. Elle sort précipiiamment au salon et m'entraîne vers l'escalier. Nous trouvons enfin une porte derrière laquelle elle se dissimule de son mieux aux regards des curieux.

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Cependant je vais à la recherche de Jarrett que je finis par trouver et que je ramène.

Les deux portes s'ouvrent alors à deux battants, une fanfare dissimulée derrière des massifs de verdure attaque l'inévitable Marseillaise .

C'est bien, celte fois, mademoiselle Sarah Bernhardt, faisant son entrée triomphale au bras du vénérable Jarrett, dont la tête blanche et la barbe olympienne sont tout à fait en situation dans le rôle de père noble qui lui est confié.

On ne peut bientôt plus se mouvoir dans la salle trop étroite.

Sarah se promène ça et là à travers les groupes, ud peu pressée, un peu portée par tout ce mo:ide.

Des chanteurs, des acteurs, des musiciens, des journalistes, des femmes artistes ; les visiteurs appartiennent surtout au monde artistique, ce qu'on appelle aux Etats-Unis les professionnels.

Quelques-uns tiennent quelque peu au commerce^ à l'industrie, à la banque.

N'oublions pas les camarades convoqués par invitation extraordinaire pour combler les vides.

Jarrett connaît quelques personnes qu'il introduit à la a grande artiste r>.

— Mademoiselle, je vous présente M. X... un desplus grands artistes de l'Amérique.

Le monsieur s'incline, très rouge, Sî\rah fait un signe de télc, avance la main. Le monsieur s'en cm-

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pare et la secoue fortement. C'est ce qu'on appelle le shake hands.

Jarrett traduit en anglais pour son protégé, les paroles de Sarah. Une minute les « deux artistes » échangent des banalités polyglottes, et le monsieur s'éloigne pour faire place à un autre.

Puis les présentés présentent à leur tour des amis, qui « introduisent » bientôt les leurs.

Et ainsi jusqu'à 10 heures 1/2. J'en souffrais un peu pour Sarah dans mon coin.

Mais, il n'est si bonne société qu'on ne quitte, suivant le mot de feu Dagobert. Sarah distribue encore quelques poignées de main, et son agent la ramène à sa voiture pendant une reprise de la Marseillaise.

Y a-t-il eu succès? Assurément. Succès d'habits noirs. Au moment où je franchis le seuil de la porte, j'entends derrière moi une voix française qui dit: « Ça manquait de femmes ! »

Au lieu de rentrer à l'hôtel nous sommes allées au théâtre.

C'est après-demain lundi qu'a lieu la première.

Nous allons faire une petite répétition générale ^'Advienne Lecouvreur devant les banquettes.

A quatre heures du matin nous y étions encore.

Cette soirée prolongée, et surtout la séance des présentations nous ont creusées.

D'un cabaret voisin, on fait apporter des huîtres, des boissons démocratiques, et là, entre nous, à la

bonne franquette, nous faisons le modeste souper de veille de première.

Il n'est pas moins de quatre heures et demie quand nous sortons du théâtre pour regagner nos lits.

A la porte, deux titis new-yorkais attardés, qui ont surpris sans doute l'arrivée de notre festin, nous saluent au passage avec ces mots :

« As-tu déjeuné, Sarah I »

Extrait du carnet de voyage de Sarah Bernhardt dans le Chic.

New-York, 25. — Nous sommes en Amérique. Quel pays hospitalier aux étrangers ! Ces chers messieurs Schwab et Abbey ont tout prévu, pensé à tout, arrangé tout. Les billets sont entre lesmains des gens le plus capables d'apprécier les choses de l'art. Les Américains les appellent « spéculateurs ». Quelle drôle de langue î

Les bons Américains semblent avoir la religion de l'art et une sainte admiration pour sa grande prêtresse.

Je vois partout dans les rues de grandes bannières qui pendent entre les maisons. Ce sont des portraits de nos agents (1). Vus de loin ils ne sont pas très res-

(1) Les portraits grossiers des candidats à la Présidence; c'était le jour inéme des élections.

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semblants, mais c'est un désagrément qu'il n'est pas facile d'éviter à ce qu'il parait. Je crois que je ferais bien d'acheter quelques-unes de ces perles de l'art américain et de les envoyer chez moi pour le Salon prochain, avec mon nom dans le coin. Cela ferait sensation, bien sûr.

Je vois passer dans les rues des milliers de gens portant des bannières, des torches, des transparents... couverts de devises et de vers à mon adresse : « Hancock et English. » — « Garfield et Arthur (1) » etc., mon agent me traduit cela : « Vive Sarah Bernhardt I — Hommage de l'Amérique au génie », etc. Quelle drôle de langue! comme j'ai déjà dit plus haut. On illuminera ce soir, parait-il, pour me faire honneur. Jamais le peuple n'a manifesté tant de joie à l'arrivée du prince de Galles ou du grand duc Alexis.

J'ai eu d'abord très peur en entendant les cochers qui criaient: hack! hack (2)1 J'ai cru qu ils étaient payés par ma rivale envieuse Oroizette, pour me mettre en pièces, sous prétexte de m'aider. Mais aujourd'hui que j'ai affronté plusieurs entrevues avec les reporters américains, je n'ai peur de rien.

En manière de compliment délicat à l'adresse des Américains, j'ai pris la résolution de donner à mon nom une tournure américaine ; cela ne peut que les

(1) Noms des candidats à la Présidence.

(2) Voilure ! voilure!

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flatter. Et je me suis fait graver des cartes ainsi modifiées d'après le petit nom populaire :

Le grand jour est arrivé.

Depuis une semaine, toute la ville ne parle que de l'événement de cette soirée. Pensez! La Comédie- Française à New- York, cela n'est pas banal.

Les billets ? Ils sont vendus, revendus depuis longtemps.

Et même la chose s'est faite d'une manière particulière, que je recommande aux directeurs de Paris.

A l'issue des répétitions, l'agent d'Abbey est monté sur la scène, et il a mis simplement, aux enchères publiques, les loges, les fauteuils, etc.

Mais le vrai public n'a guère profité de cette vente. Ce sont les marchands de billets au contraire, les spéculateurs comme on dit, qui ont tout acheté, tout accaparé, et aujourd'hui, jour de la première, on a payé certaines places très modestes jusqu'à 25, 30 et 40 dollars (125, 150 et 200 francs). Quelques fauteuils ont même atteint des chiffres triples ou quadruples.

La coutume américaine est d'afficher un spectacle nouveau longtemps à l'avance. Tous les coins de

(1) Diminutif familier pourSarah.

murailles disponibles sont alors placardés de colossales affiches aux couleurs criardes, donnant en lettres de 3 mèlres de haut le nom de l'étoile, et parfois de grossières illustrations des principales scènes.

Pour Sarah Bernhardt, ex-sociétaire de la Comédie-Française, un tel déploiement de publicité brutale a paru indigne. Le directeur s'est laissé per.>uader de faire imprimer seulement quelques affiches de dimensions plus simples, indiquant une certaine préoccupation de bon goût destinée à trancher avec les habitudes de la réclame ordinaire.

Les derniers jours qui ont précédé n'ontpas été perdus pour le puritanisme américain, lequel semble décidément avoir pris Sarah pour objectif dune croisade sainte.

C'est d'abord un certain docteur Crosby, l'un des plus fameux prêcheurs des États-Unis qui, dans un long sermon, a tonné contre « la courtisane européenne venue pour ruiner les mœurs du peuple yankee ».

Puis c'est encore le Méthodiste, journal religieux, tirant à plus de 200,000 exemplaires. Dans son numéro du dimanche, il publie des phrases indignées contre la « société corrompue de Londres qui, sans scrupules, a ouvert ses /lomes vertueux à « une actricecourtisane, mère sans époux ».

La feuille chrétienne termine en adjurant les honnêtes gens d'épargner à la métropole américaine une

« honte » de ce genre, en se commettant avec « cet apôtre éhonté de l'amour libre ».

Les femmes prennent part à ces controverses dont le « caract -re » de Sarah, comme on dit ici, fait tous les frais.

Je suis heureuse de constater qu'il s'est rencontré au moins une ou deux femmes assez raisonnables pour tenir tête à ces affolées de morale.

Deux clubs fameux, le SorosiSj composé de bas bleus, et le club de la Coopération culinaire, se sont réunis en un meeting solennel pour traiter la question Bernhardt.

On a lu des rapports, fait des discours.

Au cours des débats, une certaine madame Scynthia Léonard n'a pas craint de se poser en champion de l'accusée :

— Que les hommes attaquent les femmes, a-t-elle dit, c'est encore compréhensible. Mais, pour Dieu, mesdames, dites donc aux femmes qu'elles cessent de se déchirer entre elles. »

Madame Scynlhia suffîra-t-elle à calmer ces enragées ? Saura-t-elle les ramener à la modération et à la harilé?

Nous ne tarderons pas à le savoir.

A sept heures, nous arrivons au théâtre.

Il fait un froid russe qui n'empêche pas la foule de piétiner dans la neige.

Nous gagnons nos loges. Personne dans les cou-

lisses. La consigne est formelle. Et, d'ailleurs, el'e n'est pas d'une urgence particulière. Tout le temps qu'ont duré nos répétitions, quelques rares visiteurs ont seuls, avec les inévitables reporters, paru au théâtre.

Est-ce encore la pudeur publique ? Qui sait ?

A lire les faits-divers des journaux américains, il me semble pourtant que cette vertu farouche ne soit pas tant que cela à l'abri des accrocs. Cette grande ville de New-York, où l'on se tient si raide à cheval sur les principes, n'est, après tout, que le grand collecteur de l'Europe.

Quel peuple ! Quelles mœurs !...

Mais ce n'est pas le lieu d'en parler. Revenons au théâtre.

Nous sommes derrière le rideau.

Dans la salle, bondée jusqu'à suffocation, je vois nombre de dames.

Ensuite de je ne sais quelle consigne, la plupart sont venues en robes sombres, et chapeau fermé, ni plus ni moins que pour une soiré 3 de troisième ordre. De la coulisse on m'indique, au premier rang de la critique, le reporter d'un grand journal. C'est un basbleu, une jeune femme vêtue d'un ulster des jours de pluie. Je commence à me dire que l'éloquence de mistress Scynthia manque d'autorité sur ces dames.

Notez que ces mêmes femmes, ces ladies si effarouchées, si rigides, sont les mêmes qui, la veille encore.

faisaient solliciter de Sarah la faveur d*un autographe.

Au milieu d'un demi-silence le rideau se lève.

La princesse de Bouillon dit le premier mot. Je n'étais guère rassurée devant ce public inconnu. Mais le bon accueil a vile fait de me mettre en confiance.

Sarah n'est pas du premier acte. Le public, ne connaissant pas la pièce, s'attendait à chaque minute à la voir paraître. Dés qu'il entrait un nouveau personnage, c'était un mouvement de curiosité aussitôt suivi l'un mouvement d'impatience.

Ce qui ne laissait pas que de donner à la représentalion une allure un peu saccadée.

Enfin, la toile tombe au milieu de l'attente universelle.

Deuxième acte : « La voilà qui descend de sa loge », dit Michonnct annonçant Adrienne Lecouvreur dans le foyer de la Comédie-Française. « La voilà », chuchote le public.

Elle était émue, très émue, notre Adrienne, car on n'avait pu lui tenir cachés les exploits de la « morale américaine ».

On cherche à la rassurer, mais elle :

— Que voulez- vous, c'est nerveux... C'est plus fort que moi... Je ne peux pas m'empécher de trembler à une première. Fût-ce à Bruxelles, savez- vous....

Un comble. Celui de la modestie, ou de la coauetterie, au choix-

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Débuter par Adrienne Lecouvreur devant une salle dont j'ai dit l'esprit, c'était de la crâneric ; mais c'est un genre qui a toujours réussi à Sarah.

Elle savait le succès de Rachel dans cette pièce écrite pour elle et dont quelques New-Yorkais ont encore gardé le souvenir après vingt-cinq ans.

Sarah s'était dit sans doute qu'elle devait frapper un grand coup avec cette œuvre où l'artiste peut montrer son génie successivement dans la grande tragédie, le drame violent et la fine comédie.

Et puis cette personnalité d' Adrienne a dû l'empêcher de dormir, et sans doute n'est-elle pas fâchée de démontrer qu'elle la compte comme une ancêtre dont elle a su conserver l'héritage.

Le silence est tel qu'on entendrait uae mouche voler.

Voilà Sarah. Elle rentre lentement, saluée d'une salve de bravos. Voici maintenant la fable des Deux Pigeons, qui força jadis la porte du Conservatoire devant Sarah, la fillette de quinze ans. La Fontaine d^ cidément porte bonheur à l'artiste.

L'auditoire est attentif, charmé.

On me montre de la coulisse des marchands, des avocats, des politiciens, dont tout le français se borne à : a Bonjour madame comment vous portezvous? »

Comprennent-ils un peu, ces Yankees? J'en doute. On le dirait pourtant. Il y a peu de livrets. Les jour-

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naux ont rappelé le souvenir de Rachel qui se plaignait jadis du bruit agaçant fait par les livrets de traduction ïorsque toute la salle à la fois tournait la page. Suivant le mot de Rachel, rapporté par M. Dana, directeur du Sun, ce bruissement rappelle la pluie d'averse.

Les Américains ont préféré un peu moins comprendre et ne pas s'attirer le même reproche. D'ailleurs, ils ont peut-être étudié les livrets à l'avance.

Très curieux, ces livrets, au reste. Sur la couverture, la signature de Sarah, le nom du traducteur, et celui du directeur Abbey.

Quant à Legouvé et Scribe, on les a simplement oubliés.

A peine l'action entre-t-eUe dans le drame d'amour que l'auditoire donne des signes d'une émotion profonde. Sarah Bernhardt les prend par le cœur.

Au troisième acte, les applaudissements éclatent sur la scène entre Adrienne et la princesse.

Au quatrième acte, vient la tirade tragique de Phèdre.

Cette magnifique explosion de haine féminine produit un effet extraordinaire.

Enfin la toile tombe sur la mort d' Adrienne, dont Sarah a fait une création merveilleuse.

C'est le moment de l'ovation finale. Fleurs et bouquets défilent sur la scène. En galant directeur,

Abbey a envoyé deux corbeilles surperbcsàson étoile; mieux gae cela, une magnifique couronne de fleurs apporte à l'artiste dans son triomphe un souvenir de ses amis « les peintres et les sculpteurs de Paris ».

Cette soirée est une soirée heureuse pour Dona Sol.

Pendant le deuxième et le troisième entr'acte, les amateurs de musique ont eu le plaisir d'une fantaisie brillante exécuté sur le xylophone.

L'orchestre alterne, pendant les autres entr'actes, avec des quadrilles de la belle Hélène et d'Orphée aux Enfers.

C'est une délicate politesse à l'adresse des Français dont le cancan sera toujours la danse nationale, aux yeux des Américains.

La presse du lendemain est curieuse à parcourir.

Je me suis fait traduire les critiques ou pour mieux dire les comptes rendus des principales feuilles, car dès le lendemain matin on peut les lire dans tous les journaux.

Quelques-uns continuent leur système de comparaisons saugrenues entre Sarah et telle artiste indigène.

Mais tous ou à peu près sont unanimes à constater la bonne impression causée par l'apparition de Sarah Bernhardt.

Toutefois le sentiment du public est surtout celui de l'étonnement. On ne la trouve en aucune façon

ressemblante à ses portraits. La notion américaine d'une tragédienne est bouleversée par Sarah. Ils s'attendaient à une vii*ago tragique capable de faire des pois. Et dame!...

Le critique du Courrier des États-Unis rend fort bien cette surprise : « On attendait du Corneille, c'est Alfred de Musset qu'on nous a servi. »

« On peut dire, écrit le critique du Sun, que cette représentation a été une révélation pour la présente ^ génération. Mademoiselle Sarah Beruhardt est une ^ étrange et très intéressante personnalité. »

Le Herald trouve en Sarah « les principales qualités nécessaires à une actric3 hors ligne, surtout dans l'interprétation des scènes de tendresse ; mais elle lui semble d'une santé par trop faible. N'était cette faculté absente, la puissance attachée au développement musculaire, cette fameuse actrice serait absolument parfaite. » Quel langage!

Et la Tribune : « L'àme du beau dont sont pénétrées toutes choses, a en elle un de ses messagers, et, dans toutes les phases de sa vie, aussi bien que dans sa carrière dramatique, elle serait une pei*sonne exceptionnelle, une puissance, une merveille, un chaime. Peut-cire n'est-elle pas une femme. » Quel pathos !

Pour le Post, il reste à prouver que Sarah soit « grande ». Plusieurs journaux reprochent à l'artiste ses yeux tournés et convulsés, la monotonie de son débit.

Le Times déclare que « la question du talent de Sarah Bérnhardt » n'est pas encore tranchée.

Mais voici, je crois, la note la plus sincère, donnée par le Commercial Advertiser :

« La réception de Sarah Bérnhardt fut grandiose. Les critiques quand même étaient sur la brèche, et regardant du haut de leur grandeur par le petit bout de leurs lorgnettes l'actrice qui a ébloui les meilleurs critiques de l'Europe par son génie et son talent, ils ont découvert en elle une artiste de médiocre grandeur. Mais nous sommes portés à croire que nonobstant ce que disent ces prétendus critiques, soit qu'ils la couvrent d'adulations nauséabondes où qu'ils rabaissent ses facultés, les amateurs de ce genre de théâtre qui ravale le goût public, l'expérience, 1' étude le sens commun, les dilettantes, dis-je, feront bien d'aller voir S. B. Ils trouveront en elle un génie dramatique d'un ordre très élevé. »

— Croyez-vous que je leur plairai? demandait Sarah dans sa loge.

La réponse à cette question est dans cette phrase, entendue à la sortie, et prononcée par une lady très connue :

« Je suis désappointée d'avoir été désappointée. Je l'espérais moins bonne. Je n'aurais jamais cru qu'on pût jouer aussi bien la comédie 1 »

Bien curieuse, notre sortie. La foule, attendant par

Sérénade wagnérienne.

12 degrés de froid pour voir passer Sarah, et assiégeant les abords du théâtre.

Les pick-pokets ont fait des affaires superbes.

Dès que Dona sol se montre, les gamins se précipitent sur son passage :

0 Good night Sarah! » Bonne nuit, Sarah! crie l'un d'eux. Et tous de courir derrière la voiture, en répétant : Good night Sarah!

Je rentre avec elle à l'hôtel, où l'artiste retrouve l'ovation du théâtre.

Plusieurs centaines de personnes encombrent la rue, et rendent laborieuse l'entrée de l'hôtel. Sur la façade, un puissant réflecteur projette une gerbe de lumière électrique.

Jarrett et le valet de Sarah fendent la presse, nous ouvrent un passage. Sarah, portée à demi, finit par atteindre son appartement.

Tout à coup éclate la Marseillaise. C'est la fanfare d'une « cuivrerie » allemande qui vient donner une sérénade à prix débattu avec la direction.

Il faut se montrer à la fenêtre. On commence à comprendre l'utilité du balcon.

Malgré le froid très vif, Sarah parait. Les curieux poussent aussitôt un terrible hun-ah.

Dona Sol s'avance, salue, agite son mouchoir, fait des signes de la main. Va-t-elle parler?

Non, ce sera pour une autre fois. Elle se contente d'envoyer des baisers.

A ce moment, une bordée de sifflets énergiques nous déchire l'oreille.

Sarali tressaille ; si nous n'étions dans la lumière électrique, j'affirmerais qu'elle a pâli.

— Il n'y a pas de roses sans épines, dit-elle, en se tournant vers moi.

Mais on la rassure. Le sifflet, c'est Tapplaudissement indigène. On n'a pas sifflé au théâtre, parce qu'on a su par les journaux que cela ne se faisait pas à Paris. Mais dans la rue...

Satisfaite de l'explication, Sarah s'abandonne sans arrière-pensée à la joie d'un tel succès.

Nous écoutons encore deux autres morceaux, mais le froid est vif. Il faut rentrer. Sarah détache son bouquet de corsage qu'elle jette au chef d'orchestre et prend congé par un grand salut.

La fenêtre fermée, Sarah reste seule avec les intimes, et ne peut contenir l'expression de sa joie :

— Je suis heureuse, bien heureuse!

— Savez-vous, madame, dit un New-Yorkais, qu on n'a pas fait mieux pour l'empereur Don Pedro du Brésil?

Je n'ai pu m'empécher de répondre :

— Oui, mais il n'était qu'un empereur!

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