‹ Voyages de Sarah Bernhardt en Amérique. PrefChapitre 31 sur 33 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Les chutes du Niagara-Cliamonnii. — Petit Frou-Frou. — Le baiser de paix. — Les Rapides. — L'eau qui brûle. — Le» mystère» de l'annouce. — Mystère d'huissier. — Poisson d'avril

Erié et Toronto sont bien les deux plus charmantes petites villes que nous ayons encore visitées eu Amérique !

La première a donné son nom au lac superbe, véritable océan d'azur limpide, sur lequel courent les mille bateaux légers de la chanson de Mignon.

Quant à Toronto, avec ses jolis cottages enfouis sous les arbres, cela m'a rappelé Saint-James ou le Parc des Princes en hiver.

Nous quittons Toronto pour Buffalo où nous an*ivons un dimanche à six heures du matin. Le temps a été calculé de façon à nous donner ce jour-là pour visiter les chutes du Niagara, situées à une heure de

là. C'est une gracieuseté de notre directeur, M. Abbey, qui nous offre cette partie de plaisir.

Nous prenons le train des chutes, que l'on atteint en longeant les bords cl^armants du lac Erié, dont les eaux miroitent au soleil. A huit heuies, nous sommes dans la petite station des chutes. Nous nous partageons en trois voitures. Dans la première, Sarah, Jeanne, le jeune premier, Jehan Soudan, et moi. Après nous, vient l'administration, Abbey en tète. Jarrett a trouvé qu'il fait trop froid pour cette excursion. Et d'ailleurs il ne donnerait pas une guigne de toutes les chutes du Niagara ! Une troisième contient les femmes de chambre et le domestique de Sarah. Et maintenant, en route pour les cataractes, situées au bas du village.

Le Niagara ! Il n'y a ni phrases ni périphrases pour dépeindre l'impression grandiose que l'on éprouve dans la contemplation de ce spectacle. Tout ce qu'on en pourra dire restera au-dessous de la réalité... J'ai vu le Niagara ! et fatigues, ennuis, tracasseries mesquines, tout est oublié !

La première vue qu'on a du Niagara est prise d'une sorte de piate- forme, ménagée au flanc du ravin gigantesque où s'engouffrent les eaux, et d'où l'on domine la chute.

Quel spectacle magnifique !

Les eaux, précipitées avec une violence incalcula-

ble, s'écroulent tout à coup dans une vide de 250 pieds de profondeur.

Poussée par une force irrésistible, la masse énorme des eaux tombe, avec une fracas assourdissant, écume et rebondit en nuage que la brise d'hiver pousse vers le ciel.

Un escalier a été creusé dans le roc. Pour faciliter la descente aux touristes, les YanKees ingénieux ont installé, dans les flancs même du roc, un chemin de fer russe, ou wagon à, ficelle, qui nous amène au fond de la tranchée, à deux cents cinquante pieds plus bas.

Nous suivons un étroit couloir bordé de^ deux côtés par des cabines où l'ont vient, dans l'été, prendre des douches. Nous gravissons un court escalier, dont les marches semblent taillées dans la glace, tant celle-ci est épaisse.

Nous sommes au pied de la cataracte.

Entre la nappe d'eau et nous, se dresse une colline de glace. Soutenus par des guides, nous partons à l'assaut de ce Chamounix en miniature. L'ascension n'est pas commode. Le froid piquant a durci la glace. La pente est raide. Il faut s'aider les uns les autres. Ouf! nous y sommes.

La chute est à trois mètres de nous. On dirait qu'elle se précipite sur nos têtes. Une nuée blanche d'eau en poudre monte dans l'air pour retomber en pluie. La place n'est pas tenable. Les bains froids ne sont pas de saison. Il faut redeicendre.

Mais l'opération est plus délicate encore que la montée. Enfin, prenant son courage et sa jupe à deux mains, Sarah s'assied sans façon sur la glace et se laisse glisser. Tout le r^onde l'imite et nous arrivons au bas de la colline tordant nos vêtements alourdis par l'eau.

Nous avons vu la plus petite des deux chutes, la chute américaine.

Le chemin de fer à ficelle va nous ramener sur la terre ferme, quand nous voyons arriver des visiteurs. Ce sont les camarades. On veut leur montrer le chemin, on retourne en arrière, etles ascensions comiques recommencent.

J'aioublié, je crois, de mentionner parmi les« accessoires » qui voyagent avec nous, la fille de l'habilleuse, gamine de cinq ans qui joue le rôle de l'enfant de Frou-Frou et que nous avons baptisée le « petit Frou-Frou».

Le petit Frou-Frou était avec sa mère. Sarah l'aperçoit, vient la prendre par la main et l'entraîne vers la colline de glace. L'enfant n'était pas bien rassurée, Mais Sarah :

« — Tu sais que pour être mon fils il ne faut pas avoir peur. »

Petit Frou-Frou se laisse conduire.

Mais il faut se hâter si nous voulons tout voir. Nous disons au revoir aux camarades et reprenons la

ficelle, nous arrêtant un instant pour jouir du coup d'œil du haut de la plate-forme.

Les artistes ont fait la chaîne pour grimper au sommet du cône; de temps à autre l'un ou l'autre perd l'équilibre et voilà toute la chaîne qui s'agite, se tend, et repêche lô maladroit. Sarah me fait remarquer cette chère S***, qui a bien de la peine à' se faire à ce nouveau genre d'exercice. Accroupie dans sa fourrure, se traînant, peureuse, sur les mains, on dirait de loin, suivant le mot de Sarah, un de ces ours liruns de carnaval. Et de rire!

Grelottantes de froid malgré l'enthousiasme, sous nos robes mouillées, nous sautons dans les voitures qui nous entraînent vers un hôtel où nous attendent un grand feu et un déjeuner fort bien entendu.

Le grand air, le mouvement, le froid vif, la joie de l'excursion nous ont donné faim. De longtemps nous n'avions fait un tel festin, égayé de joyeux propos et et d'éclats de rire.

L'hôtelier avait ouvert sa maison, contrairement au préjugé religieux du dimanche, et Sarah l'en remercia de son mieux, caressant et embrassant le fils de son hôte, bambin de quatre ou cinq ans.

— Est-ce que vous m'embrasseriez si j'étais grand? demanda à Sarah le petit bonhomme.

— Certainement oui, si tu étais aussi gentil que maintenant, répond Sarah. Et toi ?

L'enfant lui rendit son embrassade.

Un journal racontant l'incident, le lendemain, terminait par cette réflexion intelligente : a Et le baiser pur de cet enfant, fi^ comme le rachat des souillures de cette femme ' » Tartufes, va !

Pour hâter la digestion, nous allons descendre à présent sous la grande chute, la chute canadienne. Un escalier interminable, taillé dans la glajce, nous ramène sous terre. Il faut nous cramponner à la balustrade pour ne pas tomber à chaque pas. La glace en se formant a créé des monuments gothiques, d'une architecture extraordinaire. On nous habille de caoutchouc des pieds à la tête, on arme nos talons d'un éperon de fer, et noas voilà partis sous l'œil paternel d'Abbey qui tremble pour le spectacle du lendemain.

L'enthousiasme nous reprend : c'est superbe ! C'est effrayant ! La glace forme dôme sur nos têtes. Je veux m'appuyer poiir enjamber une crevasse... une grosse pierre se détache sous ma main.

L'eau, en se cristallisant par l'action du froid, a formé d'immenses girandoles de toutes formes, aux facettes desquelles s'accrochent des rayons de lumière irisée... C'est féerique I

Il faut s'arracher à cette contemplation.

En nous revoyant vivants, Abbey jette vers le ciel, représenté par le toit de l'escalier, un regard de gra-

titude qui veut dire: « Merci, my God! de l'avoir sauvée des os » je me trompe... « des eaux ».

Nous remplaçons par nos vêtements nos costumes de chercheuses de perles, et nous revenons à l'hôtel où les voitures attendent la fin de l'excursion.

Nous avons encore à voir les « rapides » les îles, et les différentes sources.

Du chemin qui longe le lac au-dessus de la chute canadienne, nous avons le spectacle des « rapides » ou brisants, une scène presque aussi grandiose que celle de la cataracte même. Le vacarme des eaux est assourdissant. Le navire que le courant entraînerait serait mis en pièces sur-le-champ par la puissance des tourliillons.

Une suite de légers ponts suspendus nous donnent accès dans les petites îles, très rapprochées les unes des autres, où se trouvent les sources. L'une d'elles est la source qui brûle.

Elle est située chez un marchand de curiosités du p:iys qui vend comme souvenir des objets indigènes, oiseaux empaillés, bois pétriQés, etc.

On nous fait entrer dans une chambre sans lumière, au milieu de laquelle, dans le sol, est creusé une sorte de puits doù sort un grand tube de fer.

On approche une allumette de l'extrémité du tube, une grande flamme en jaillit. C'est une eau sulfureuse qui contient du gaz combustible.

Mais, chose étrange, on passe son doigt sur le tubs, la flamme ne vous brûle pas. On met son mouchoir sur le tube ; à travers la batiste, passe le gaz, qui éclaire sans brûler le inouchoir. On jette dans le puits une allumette ; une flamme s'élance et brûle comme celle d'un bol de punch, pour s'éteindre aussitôt qu'on cesse d'agiter l'eau.

J'ai bu une gorgée : odeur et goût de l'eau d'Enghien.

Après avoir fait provision de bibelots comme souvenirs de cette excursion, nous repassons au plus vite par les cataractes, que nous saluons une dernière fois, et nous rentrons à la gare, où nous retrouvons dans le car les camarades déjà installés pour le retour.

Syracuse, rien d'Archimède : le chemin de fer roule librement à travers les rues sans souci des passants, hommes et chevaux, que la cloche de la locomotive est chargée d'avertir.

Nous sommes ici en pleine région antique.

Il y a des stations qui s'appellent Utique, Homère, Troie, et, cahin-cahin, nous nous rapprochons ainsi de Boston, qui nous apparaît, à nous autres, comédiens errants, comme une terre promise.

Pensez donc, huit jours d'arrêt dans notre course vagabonde !

Huit grands jours, pendant lesquels on parlera d'autre chose que de l'heure des trains, pendant les-

quels on échappera à ce supplice quotidien du voyage en car; huit jours, pendant lesquels on pourra espérer s'asseoir dans des fauteuils et dormir dans des lits, sans avoir la crainte de s'éveiller trop tard pour l'heure du départ !

Nous y sommes enfin, à Boston ! Quel plaisir après toutes ces courses éreintantes, de pouvoir savourer la paresse d'un long bain parfumé d'Onza Fiowers, délicieuse eau de toilette fleurant l'héliotrope blanc!

Cela fait plaisir de retrouver un pays civilisé et des visages de connaissance.

Les journaux ont donné la traduction des quelques lettres que j'ai envoyées à VÉvénement ; et l'opinion que j'ai exprimée sur Boston a paru beaucoup flatter ses habitants.

Le Boston- Globe y je crois, ne manque pas de me rendre politesse pour poJitesse, et termine ainsi un petit bout de paragraphe bienveillant : « Reveneznous, Marie ! Revenez-nous ! »

Pourquoi pas ?

Depuis que nous sommes en route, poursuivant notre roman comique à travers l'Amérique, nous nous sommes souvent trouvés en face de curieux procédés de réclame dont je n'ai pu parler.

La vie américaine tout entière est basée sur la réclame ; aussi en fait d'annonces et d'affiches ce pays est-il sans contredit le plus grand de tous.

Les rues des grandes villes sont généralement encombrées par des distributeurs de petits papiers qui, pour attirer l'attention, s'ingénient en costumes plus étonnants les uns que les autres.

Il y a l'homme-sandwich, revêtu d'un écriteau sur la poitrine et d'un autre sur le dos.

Parfois, marchent en file une douzaine de gens vêtus de cet étrange costume.

D'autre portent des oriflammes rouge vif ou vert pomme. J'ai vu, à Saint-Louis, deux nègres vêtus identiquement de même d'un coblume de gentleman, bleu de ciel, et se promenant avec des chapeaux où étaitpeintàl'huile le nomd'un marchand de cirage (1).

Il y a encore les Indiens peaux-rouges, distribuant des prospectus en costume de guerre, ou des Turcs à turban débitant des drogues.

La vue du passant est de toute part attirée par d'immense affiches de couleurs voyantes qui sont parfois placées de la façon la plus inattendue .

Des toiles peintes sont tendues entre les maisons au-dessus des têtes, obstruant la vue vers le ciel, et dans la campagne, le long des murs, sur les arbres, les rochers les plus inaccessibles, le long des voies ferrées, l'œil fatigué ne saurait se poser ailleurs que sur des appels de ce genre, dont quelques-uns sont légendaires aux Etats-Unis.

(1) Paris bientôt n'aura plus rien à reprocher sur ce point à TAmérique.

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Mais cela c'est l'annonce directe qui ne vaut que par la répétition et la quantité. Il en est une autre dont les commerçants américains usent avec une grande habileté.

Un homme, une fenmie, occupent-ils l'opinion publique d'une manière ou d'une autre ? Aussitôt il se trouve quelque industriel pour donner son nom à un produit, une invention, et ce procédé réussit souvent auprès du public.

Il y a aussi les excentriques, depuis cet honnête bottier qui avait collé un prospectus de sa maison sur le corps encore chaud d'un pendu, jusqu'à ce marchand d'habits de San-Francisco qui vint trouver un jour le célèbre acteur Booth, et lui proposa dix mille francs pour intercaler dans une tirade d'IIamlet une phrase disant que sa maison était au coin du quai.

Booth eut le mauvais goût de refuser.

On comprend que bien des commerçants aient songé à utiliser le retentissement fait autour du nom de Sarah pour le bien de leurs petites affaires. Toutes les personnes de l'entourage de la diva sont à chaque moment sollicitées par les marchands de toute sorte, qui espèrent obtenir ainsi la faveur de coller le nom à la mode sur leurs étiquettes.

Jarrett et quelques autres font, grâce à cela, de bonnes affaires.

L'un des grands couturiers de Boston est venu

offrir à Sarah de lui faire un costume pour lequel il ne réclamait en payement que le droit d'annoncer qu'il avait l'honneur d'habiller Sarah Bernhardt.

Celle-ci ne Voulait pas entendre parler de la chose, mais Jarrett, séduit par les nuances vives des étoffes, s'est déclaré chaudement pour le fournisseur.

Il a été si éloquent, il. a donné de si bonnes raisons que Sarah a accepté. Le costume était superbe : brocart crème, garnie de blonde de soie. Et le marchand, depuis lors, s'intitule orgueilleusement fournisseur de mademoiselle Sarah Bernhardt.

Braves gens !

Quant à Jarrett, son bon goût a été récompensé par un beau cadeau.

En revanche, et pour continuer la tradition des couturières françaises de New-York, un costumier français, établi à Boston, était venu faire à Sarah ses offres de service et, ayant reçu la commande d'une robe de chambre pour la Dame aux Camélias, s'est empressé de présenter à Sarah une facture de 2,500 francs.

Sarah en offrit 1,500 francs qui furent refusés.

Mais voici qu'un matin se présente à l'hôtel Vendôme un shériff (lisez huissier) qui frappe à la porte et somme mademoiselle Bernhardt d'avoir à payer sur-le-champ ou de le suivre... en prison. Il fallut s'exécuter. Mais avouez qu'on n'y va pas de mainmorte dans ce pays-là.

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J ai la bonne fortune d'être adressée à Parker-House. On m'y fait oublier facilement les mélanges compliqués de la cuisine américaine, grâce à l'excellent chef français de cette maison hospitalière, et je trouve, dans la bibliothèque de l'obligeant propriétaire, des livres, des journaux français, sans parler des autres complaisances dont les hôtels américains m'ont depuis longtemps déshabituée.

Les représentations se traînent. Notre premier séjour a épuisé la curiosité. Peut-être même eùt-il été plus sage de ne pas revenir à Boston, et d'aller visiter quelque autre ville nouvelle où Sarah aurait eu le prestige de l'inconnu. Par bonheur le prix des places est si élevé qu'avec une demi-salle on fait encore une assez belle recette.

On devait donner, dès le surlendemain de notre arrivée, la première de la Princesse Georges. Mais Sarah ne s'est pas crue encore assez sûre de ses effets, et a préféré reculer cette épreuve jusqu'à notre soirée d'adieu à Boston. La pièce a été reçue avec succès.

Le 1" avril, Sarah s'offre Tinnocente plaisanterie d'une petite mystiûcation de rigueur.

Nous manquions de nouvelles en France, le courrier arrivant toujours après notre départ, dans chacune des villes où nous ne faisions qu'un court séjour. Nous étions donc tous plus ou moins dans l'attente de lettres. Que fait Sarah ? Elle rassembles de vieillea

enveloppes qu'on recolle, qu'on maquille, et une dis^ tribution générale de lettres est annoncée.

Jugez du désappointement de chacun en trouvant sous Tenveloppe, à la place des nouvelles attendues, une feuille de papier blanc avec ces mots : a Poisson d'avril. »

A mesure que nous approchons de la fin du voyage l'intérêt s'en va. L'administration sait de moins en moins trouver l'emploi du temps. Notre départ a été fixé au 4 mai. C'est un mois encore à passer en Amérique. Il faut l'utiliser.

En quittant Boston, nous allons jouer à Worcester, ville du voisinage, puis nous retournons à Boston pour aller jouer à Providence et le 'lendemain à Newark. A cette navette, deux soirées ont été manquées ; on a fait relâche.

Le 9, nous sommes à Washington. J'en profite pour aller voir le Capitole ou palais du Congrès et en face, tout au bout de l'avenue de Pensylvanie, la Maison-Blanche où habite le président.

Washington est une ville triste, comme morte, aux rues larges. Heureusement que les résidents européens y forment une société supérieure à toutes celles des autres villes d'Amérique. Les monuments, et ils sont nombreux, ressemblent quelque peu à des gâteaux de Savoie ; le palais du Congrès et celui du président sont des modèles de mauvais goût dont les gens du pays sont très fiers. Mais aussi le fleuve

magnifique dont la ville est entourée comme d'une ceinture, est d'une largeur considérable et d'une beauté incomparable, qui fait à la capitale des Etats-Unis une situation exceptionnelle.

Les dames de Washington sont généralement jolies, bien que, pas plus que leurs sœurs de New- York ou de Boston, elles n'aient encore pu apprendre de leurs coutiu-ières françaises à porter comme il convient les modes de Paris. L'usage du français y est un peu plus répandu peut-être que dans les villes du nord, ce dont je ne saurais me plaindre, puisque cela m'a donné le plaisir de quelques visites agréables.

Les deux représentations que nous avons données à Washington ont eu lieu devant des salles splendides. Le soir du 8, Froufrou ; le lendemain, en matinée, Camille. Pourquoi a-t-on imaginé de nous faire reprendre le train immédiatement après ce dernier spectacle, afin d'aller à Baltimore, où nous sommes arrivés à temps pour jouer devant les banquettes ?

Le lendemain nous arrivions à Philadelphie, et l'affiche de la première soirée portait encore Adrienne Lecouvreur. Cette fois la représentation marche sans entraves, ni retard. Toutefois, il est dit que la ville des quakers n'aura pas de chance avec Sarah Bernhardt, ou plutôt que Dona Sol n'aura pas de chance avec Philadelphie, et le 13, chiffre fatal, Sarah est prise d'une subite indisposition pendant le premier acte de la Princesse Georges. On baisse le

rideau, on rend l'argent Comme il n'y avait

que fort peu de monde dans la salle, cette indisposition n'aura causé au directeur qu'une mince perte.

Une partie des artistes va finir la soirée au théâtre américain, où nous avons la bonne fortune d'applaudir Salvini dans Othello : Quel admirable artiste !

En allant au théâtre dans la journée, j'avais rencontré par les rues un cortège étrange :

Trente, cinquante, cent chariots dorés, enluminés, historiés, des hérauts à cheval, couverts de costumes fripés, précèdent en caracolant et soufflant dans des cornets de cuivre.

C'est Barnum, le célèbre Barnum, qui fait dans la bonne ville de Philadelphie sa promenade d'arrivée.

Des musiques wagnériennes déchirent les oreilles. Des groupes d'hommes, habillés en rouge comme des soldats anglais, des pitres, des porte^étendards, agitant des bannières fanées, galopent autour des chariots qui contiennent les animaux dont Barnum annonce l'exhibition dans son cirque.

La marche est fermée par une bande d'éléphants harnachés et caparaçonnés qui s'avancent au pas et semljlent empruntés à quelque fête indoue.

Le peuple se rue pour contempler de près toutes ces grosses merveilles.

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Le soir, presque tous les théâtres, y compris l'Opéra avec la troupe d'Emilie Ambre, font relâche. Il faut être Salvini pour oser lutter contre Barnum.

Le Vendredi-Saint, autre jour néfaste pour le théâtre; Sarah, qui ne veut pas avoir l'air de cédera l'influence de ses ennemis les pasteurs, décide qu'on jouera. Il y a là V Étrangère, qu'il faut bien utiliser au moins une fois. On jouera l'Étrangère , la recette étant sacrifiée de toute façon.

Mon vendredi-saint je l'ai passé en famille. Mon Dieu oui ! Je me suis déniché une famille de braves Français, des cordonniers, chez lesquels j'ai trouvé les soins et le confortable que je cherche vainement depuis mon arrivée en Amérique.

On les connaît bien dans les troupes de passage. Paola Marié, Aimée n'ont jamais habité à Philadelphie ailleurs que chez eux. On y trouve une cordialité parfaite et un pot-au-feu exquis

Pas le vendredi-saint toutefois, il faut l'avouer. Et» ma foi, je ne m'en suis pas plainte. Si cela ne fait pas de bien, ce ne saurait faire de mal.

Grâce à mes bons amis, je trouve charmants ces quelques jours passés à Piladelphie.

C'est une compensation aux ennuis de mon premier séiour.

New- York. — L'avant-dernière. — La dernière. —Queue de poisson— Adieux à l'Amérique. — • A bord. — Le Havre. — Paris.

New-York ! Au retour d'une longue pérégrination à travers les déserts, les marais, les fleuves, les bois et les grandes routes, on prend volontiers les maisons rouge brique de New- York, ses hôtels énormes, ses banques, ses théâtres pour autant de Louvres et d'Aihambras.

New- York, c'est le terme de ce voyage dont la banalité désespérante avait fini par porter sur nos nerfs. New-York, enfin, c'est la promesse d'être à Paris dans quelques semaines, et cette seule idée rend joyeuse. Le sentiment qui domine, c'est la lassitude, la hâte d'en finir... Nous arrivons un dimanche. Dans le même train que nous était aussi Emilie Ambre, qui vient chanter l'opéra avant de rentrer en France.

Laissant les femmes de chambre s'occuper des ba-

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gages, Dous allons dîner chez Delmonico, le café Anglais de New-York; c'est à peu près Tunique restaurant de toute l'Amérique où l'on trouve une table parisienne.

Je vais ensuite au concert d'adieu donné par la troupe Mapleson. Nous sommes tout à fait rentrées dans la civilisation.

C'est d'enthousiasme que nous applaudissons Bclocca toujours adorablement jolie, et Marie Rose, et notre compatriote Ravelli, un ténor à la voix fraîche et charmante. Tous les trois font depuis six mois les délices des dilettanti américains.

Je rentre à l'hôtel. Nouvelle mésaventure : pas d'appartement retenu pour moi. Pour un peu je passerais la nuit à la belle étoile. Par le froid sibérien de la rue, cela manquerait de charme. Enfin un voyageur, qui a entendu parler de mon embarras, a eu l'amabilité très héroïque, à l'heure avancée de la soirée, de m'abandonner son appartement.

Nous avons rouvert cette courte saison par la Princesse Georges, seule nouveauté que nous ayons à offrir aux New-Yurkais. Le temps manquait à Sarah pour apprendre d'autres rôles. Du reste, la période do grande curiosité est décidément passée.

Pour galvaniser un peu l'apathie, Jarrelt a l'idée d'une représentation offerte à la presse, aux artistes des théâtres, aux peintres, etc.

2G2 SARAH BERMIARDT

Aucun artiste européen d'un certain renom n'aurait garde déterminer une tournée en Amérique sans une soirée de ce genre, suivie d'une réception d'adieu.

Sarah se contente de la représentation. Nous sommes depuis longtemps dans la période des économies, et une grande réception à New-York a semblé un article trop lourd au budget.

Nous jouons donc en matinée la Princesse Georges devant le monde artistique de New-York, qui exprime ses remerciements par des bravos. A la fin du spectacle, un joli bouquet de roses est remis à Sarah sur la scène, de la part des artistes d'Union-Square Théâtre, où se jouent les traductions de nos comédies françaises.

Le soir, a lieu la représentation régulière, et ainsi Sarah ne perd pas une recette.

C'est par une matinée que s'est terminée notre campagne de New- York. On a joué Froit-Frou devant une demi-salle.

Les artistes de la troupe voulaient profiter de la circonstance pour fqiire à leur camarade, Sarah, l'offrande d'un souvenir durable destiné à rappeler à Marguerite Gauthier ses triomphes dans le Nouveau- Monde. On avait d'abord pensé à quelque bijou, un bateau allégorique à mettre sous globe. Mais la souscription n'a pas atteint la somme nécessaire, et il a fallu se contenter d'un bouquet que Petit Frou-

Fuyons! Voilà la voix d'or qui va chanter. (Tiré du Puck).

Frou a été chargé de remettre à Sarah, dans sa loge. Ce sont les seules fleurs qui aient été envoyées à Sarah, à sa représentation d'adieu.

On avait parlé dans le public, et même certains journaux avaient annoncé comme un fait positif, une soirée extraordinaire où l'artiste pût faire plus dignement ses adieux à la capitale de l'Amérique. Des affichas furent même posées. Mais Sarah s'est trouvée trop fatiguée, et la soirée a été contremandée. Ce qui ne nous a pas empêchés d'aller donner une suprême représentation de la Dame aux Camélias sur la scène d'un théâtre de banlieue, à Brooklyn, faubourg de New-York, situé de l'autre côté de l'Hudson, où nous avions joué trois jours auparavant. C'est là, dans ce théâtre suburbain d'un faubourg de la métropole, que Sarah Bernardt est venue clore, presque incognito, sa grande tournée d'Amérique. Abbey, cette fois, a envoyé une corbeille. Avec un bouquet de Sidney, cela a encore fait un petit effet sur cette scène de second ordre.

Telle a été la clôture banale de cette campagne si brillamment ouverte.

On la pouvait prévoir depuis longtemps. Sarah n'a pas été la dernière à reconnaître que le mot prononcé par elle à son arrivée, dans un moment de coquetterie : a lis viendront me voir comme une bète curieuse, » s'était réalisé un peu trop à la lettre. L'isolement prolongé où l'a laissée la société araé-

ricaine, la répétition quotidienne des mêmes scènes, la nécessité d'une contrainte incessante, tout cela n'a pas peu influé sur l'attitude de la comédienne. Mais bah ! elle est venu chercher de l'argent. Elle a trouvé 920,000 fr., près d'un million gagné en 166 représentations. Cette somme se décompose comme suit : 100,000 francs pour Jarrett, 200,000 de dépenses et frais de voyage, 400, 000 distribués aux hommes d'affaires de ^ Paris. Reste net 200,000 francs qu'elle rapporte avec elle en une traite sur le crédit lyonnais.

Il n'y a pas à se plaindre et elle devait bien à l'Amérique les menus compliments qu'elle lui a adressés, par l'entremise d'un reporter venu pour lui demander ses iinpressions.

Sans doute, au fond du cœur, tient-elle pour des barbares encore mal dégrossis cette troupe de rudes millionnaires, parmi lesquels il ne s'est pas trouvé un esclave volontaire pour s'atteler à son char.

Combien de fois parmi eux n'a-t-elle pas du regretter sa « ménagerie » de fidèles Parisiens qui ne marchandent pas plus Tengouemeut que le servage.

Les Américains, qui ne sont pas aussi ignorants qu'on le dit dans certains cercles, ont lu couramment entre les lignes de la pseudo-confession, que Sarah a fait imprimer à leur adresse dans le Herald.

Un autre journal de New-York, le World, organe

de la a société », n'a pas cherché à faire myslère de rimpression causée par la lecture de ce document.

« Nous ne sommes pas assez simples, dit-il un peu brutalement, pour regarder comme sincères les coups d'encensoir que mademoiselle Bernhardt adresse aux Américains. Nous serions plutôt tentés de croire que tous ces compliments sont comme la flèche que les anciens Parthcs excellaient, dit-on, à lancer sur l'ennemi, en battant en retraite.

» En toute sincérité, l'artiste parisienne doit avoir une opinion intime moins louangeuse que celle qu'elle nous a fait exprimer par son organe officiel. Mais nous sommes aussi gens trop galants pour ne pas lui exprimer toute notre reconnaissance d'avoir si bien dissimulé son opinion désagréable à notre égard *

El le journal conclut ainsi très méchamment :

« Nous nous consolons, du reste, en nous disant que, si l'on avait pu avoir un doute sur le plaisir que mademoiselle Bernhardt a trouvé à sa récolte de dollars, et si Ton avait pu craindre qu'elle ne conservât pas l'espoir de revenir un jour ou l'autre parmi nous, pour faire une nouvelle cueillette, le soin qu'elle a pris de publier ses impressions sympathiques pour notre pays et les mœurs de notre peuple devrait nous rassurer complètement.

« Et, dans ce cas, nous devons à mademoiselle Bernhardt une déclaration charitable : Elle nous a causé tant de plaisir à sa première visite, qu'il est à

craindre qu'elle n'ait plus que de l'ennui à nous apporter dans la seconde. »

Le 4 mai, au matin, une voiture me conduit à bord du steamer Amérique, réparé, repeint à neuf et peu reconnaissable. C'est lui qui va ramener Sarah Bernhardt et sa fortune en Europe. Le même bateau aura aussi l'honneur de transporter les camarades auxquels Sarah a demandé le service de l'accompagner jusqu'au Havre, pour jouer avec elle la Dame aux Camélias en représentation de bienfaisance.

Voici comment cette combinaison est éclose.

Un peu inquiète sur l'accueil que lui réservait le pjLiblic à son retour, après une si longue absence, et effrayée par l'effet qu'avaient produit en France certains échos bavards venus d'Amérique, Sarah se demandait qu'imaginer pour se concilier l'opinion, quand le jeune premier reçoit tout à fait à propos, du Havre, une lettre écrite par les Sauveteurs (1) de cette ville, le priant de demander à sa camarade Sarah si elle ne consentirait pas à jouer au bénéfice de la Société, dans les premiers jours du retour. C'était l'occasion cherchée.

Sarah ne se se fit pas prier, elle accepta. Un bon télégrammede New-York fut chargé d'annoncer à la fois

(1) Singulière coïncidence. Un écrivain humoristique de Naw-York avait entrevu, à sept mois de distance, cette soirée pour les sauveteurs. (Voir chapitre 11) « Journal de Sarah. »

Sarah et ses hommes Sandwiches, {Puck.)

Sarah, ma fllle, tu es mince; bois la bière de Delbeck et sois heureuse!

Ma vieille Sarah, prends du Champagne Piper 6*. -.u rajeanirai Sarah I votre modiste n'est-elle pas Miller? etc.

EM AMÉRIQUE ÎTi

aux Havrais et aux lecteurs parisiens que mademoiselle Sarah Bernhardt, à son arrivée au Havre, jouerait la Dame aux Camélias au bénéfice des Sauveteurs.

« Doublez le prix des places, disait la dépêche. Rien pour moi. Tout pour les sauveteurs ! »

On juge de la reconnaissance des Havrais.

Par suite d'une amusante confusion, les habitants du Havre ont toujours considéré Sarah comme leur compatriote.

Le chalet qu'elle a fait construire à Sainte-Adresse, son long séjour dans leur ville, n'ont pas peu contribué à encourager cette croyance.

Les Havrais ignorent sans doute qu'il s'est rencontré en Amérique une demi-douzaine de Bernhardt pour revendiquer la parenté de Sarah. Certain original de Philadelphie a même publié, pendant i:otre s(!'jour en cette ville, une déclaration très curieuse, révélant que Sarah, la sociétaire du Théâtre-Français, n'était autre qu'une Philadclphienne de sa famille, qu'il avait reconnue à des signes qu'il était prêt à faire connaître.

Cela n'est-il pas amusant après les revendications des Bernhardt d'Amsterdam qui, à la suite de la tournée de Sarah en Hollande, s'obstinaient, eux aussi, à voir dans Dona SjI une compatriote?

Je ne dis rien des Parisiens qui ont de bonues raisons, de leur côté, pour affirmer que Sarah a vu le

jour quelque part entre le Moulin de la Galette et l'Observatoire.

Sarah s'est bien gardée de se prononcer jamais sur une aussi importante question , bénéficiant ainsi en voyage de l'ombre mystérieuse jetée sur sa naissance, et laissant quatre villes se disputer l'honneur de lui avoir servi de berceau, à l'instar du divin Homère.

Cette petite digression pour souligner la joie des Havrais en apprenant l'acte de générosité de leur illustre compatriote, et pour expliquer la présence des camarades au départ de V Amérique.

Pour être bien sûre que pas un ne manquera à l'appel, et, comme compensation à la soirée gratuite qu'elle leur demande, Sarah offre aux artistes leur passage de retour, sauf au jeune premier, à Jeanne et à moi dont le voyage est payé par Abbey.

Le départ est indiqué pour dix heures. A neuf heures et demie, Sarah descend de voiture avec son agent Jarrett, cherche un moment des yeux si le commandant du steamer n'est pas là pour la recevoir, et, ne le voyant pas, se décide à prendre le bras du jeune premier qui se trouvait là attendant, par hasard, au bas de l'échelle.

Quant à Abbey, il a tiré maintenant de son étoile tout ce qu'il en attendait. Il trouve superflu de répéter au départ la mise en scène d'arrivée et de reconduire

au bateau l'artiste qu'il était venu y chercher, en si

grande pompe, sept mois auparavant.

Sans doute ont-ils pensé de même, les visiteurs des premiers jours à Albemarle, car ils n'ont pas trouvé un instant pour venir saluer au départ leur illustre amie. Les hommes sont également ingrats, des deux côtés de l'Océan.

Les Français eux-mêmes sont en petit nombre. La plupart d'entre eux ont tenu à exprimer, par leur abstention, l'impression désagréable qu'ils ont éprouvée du refus fait, par la direction, d'une représentation au bénéfice des pauvres.

C'est une coutume depuis longtemps établie parmi les artistes français qui font des toui-nées aux États- Unis, que la recette d'une de leurs dernières représentations à New-York soit versée dans la caisse de la Société de bienfaisance française de cette ville. Aimée, Capoul, Patti, etc., n'y ont jamais manqué.

Quelques jours avant son départ de New- York, Sarah reçut la visite d'une députation de Français de la ville, venant lui demander l'obole de l'artiste.

Comment la chose se fit-elle? Je l'ignore. Mais la direction refusa.

Il me souvient que pendant la tournée, lorsque Sarah était désireuse de rentrer seule en scène à un rappel, elle avait un mot tout à fait charmant d'inattendu et d'ingénuité.

Elle se retournait vers celle que le public compre-

^74 SARAH BER?<HARDT

nait dans le rappel avec elle, et lui disait avec une conviction comique :

a — Laissez-moi rentrer seule, Jarrett m'a fait promettre de ne revenir avec personne. J'ai promis à Jarrett. »

Ce a j'ai promis à Jarrett », sorte de tarte à la crèmo répondant à tout, avait fini par devenir légendaire parmi nous.

Lorsque les braves gens du comité français s'adressèrent à Dona Sol pour lui demander la représentation au bénéfice de la Société de bienfaisance, ils reçurent en pleine poitrine cette réponse :

a — Abbey ne veut pas. Abbey m'a fait promettre de ne pas accorder cette soirée. »

Et voilà pourquoi les Français de New-York se sont abstenus.

Le pont du bateau est encombré par les parents , les amis des voyageurs qui vont faire route avec nous. Le salon des premières est transforme en véritable serre, tellement nombreux sont les bouquets, paniers et corbeilles de fleurs envoyés aux dames, selon la coutume américaine.

Parmi les souvenirs d'amitié, je distingue deux merveilles de l'art du fleuriste, adressées aune bellepetite new-yorkaise.

06 sont de ravissants petits vaisseaux allégoriques faits de fleurs habillement arrangées. Les cordages sont des brins d'herbe et de mousse; la coque est

EN AMÉniQUË 275

garnie de roses et d'œillets. Des Us passent leurs calices à travers les embrasures et représentent lartillerie. Le pont du commandant est capitonné de violettes, les ancres sont des pensées, la cargaison des fraises, des framboises odorantes.

Rien de plus coquet.

Il ne sera pas dit que parmi tant de voyageuses, Sarah sera la seule délaissée, et deux jolis bouquets, — l'un de l'imprésario, — sont là à son adresse.

Enfin, l'heure du départ a sonné. Tous ceux que n'emmène pas VAmérique descendent précipitamment à terre; les reporters passent les derniers.

Le steamer s'ébranle. Il est parti.

Nous voici loin du quai, dans le fleuve.

Quelques personnes, sur la petite jetée de bois, agitent leurs mouchoirs à l'adresse de leurs amis.

Involontairement ma pensée se reporte au jour de notre débai-quement. C'est la môme grande artiste, le même soleil, le même temps superbe. Mais l'attrait de l'inconnu, de la curiosité ne sont plus là pour attirer la foule. L'habile mise en scène d'un manager CD'.endu manque cette fois.

Il y a une sorte d'ironie railleuse dans cette répétition des mêmes scènes, dans des conditions presque identiques, avec des résultats si différents. J'en suis un peu humiliée pour l'art dramatique français

et pour la grande comédienne, victimes de cette ingratitude des Yankees.

Boum ! Boum ! deux coups de canon.

Nous sommes sortis de la baie magnifique et nous avons gagné la mer.

Les passagers sont au grand complet. C'est l'époque de l'exode américain vers l'Europe, et il n'y a pas une cabine de libre; à mon grand regret, car je me suis engagée à trouver une place pour une passagère inattendue qui a été confiée à mes soins, au moment du départ. C'est la vieille mère d'Emilie Ambre qui retourne en Europe à la suite du désastre de l'entreprise lyrique de sa fille aux Etats-Unis.

J'ai dit le succès d'Ambre à la Nouvelle-Orléans où elle s'était fait aimer comme femme et comme artiste.

Par malheur, le climat a été exceptionnellement mauvais. A la suite de diverses tournées entreprises avec l'espoir de couvrir les pertes. Ambre et sa troupe composée de 172 personne, vint s'échouer à New- York, incapable de continuer des représentations pour lesquelles les artistes non payés refusaient leur concours,

Ambre avait englouti plus de 300,000 francs dans cette entreprise désastreuse : elle dut songer à revenir en France juste dans le moment où Sarah Bernardt, avec ses 18 personnes, finissait une tournée qui lui rapportait près d'un million.

Comptant partir avec nous, elle avait déjà fait transporter ses malles à bord. Au dernier moment, pas une cabine de libre. A grand'peine trouve-t-on une place aux troisièmes pour madame Ambre mère, à qui sa fille veut épargner les complications d'une déconfiture théâtrale.

Je ne puis même pas faire profiter la bonne vieille de la cabine que mon engagement réserve à ma femme de chambre, et j'en suis réduite à l'adresser au médecin du bord qui lui procure un lit séparé à l'infirmerie.

Nous sommes encore en vue de la côte d'Amérique.

A l'horizon, en face de nous, on voit un panache de fumée noire, indiquant un steamer qui grossit peu à peu et marche vers nous. On peut lire bientôt son nom, France^ en lettres rouges, au haut du mât. Il arrive du Havre et appartient à la mémo Compagnie que le nôtre. On échange un salut.

Tiens, voilà les deux navires qui s'arrêtent.

Une barque se détache de la France. Deux marins et un inconnu.

'L'Amérique a baissé son échelle. Un des marins monte à bord avec l'inconnu qu'il remet entre les mains d'un officier avec une lettre et redescend dans la barque, puis il fait force de rames vers la

France. Les deux navires continuent leur route dans des directions opposées.

Quel est donc ce mystérieux voyageur que nous allons ramener en France ?

Les avis sont partagés. Quelques-uns opinent pour un nihiliste, un conspirateur politique. D'autres disent qu'il a coupé sa femme en morceaux.

J'ai pris le parti d'aller demander moi-même au commandant Santelli.

Notre nouvelle recrue est un pauvre diable, quia tout simplement essayé de passer du Havre à New- York sans payer le prix du passage. Il touchait au port quand nous sommes passés juste à temps pour détruire toutes ses espérances, en vue de cette Amérique où il allait chercher fortune.

Je cours raconter la chose à Sarah qui prie Jehan Soudan d'aller causer avec le rapatrié malgré lui, et de lui remettre le prix de son passage en Amérique. La veine ordinaire de Doua Sol veut que l'homme soit jeune et intéressant, presque un confrère, un artiste graveur.

Une petite collecte faite parmi nous servira de hase à sa fortune dans le nouveau monde.

Nous allons nous coucher sur cette bonne action qui, rapportée par les journaux, ne peut pas nuire à Dona Sol. C'est une charité placée à gros intérêts.

L'Amérique commence la danse. Roulis et tangage

:^<ki

rVi, V ^""SARAM BERNHAROT • î^y^lyV^

Bitter pour le foie. Buvez-en, il vous donnera de l'appétit. (Couverture d'un prospectus).

semblent s'être donné le mot pour opérer ensemble. Parfois on entend, du côté de la salle à manger, des bruits de verrerie et de porcelaines cassées. La batterie de cuisine fait le vacarme d'une batterie de canons.

Sarah recommence à s'enfermer et tout le monde l'imite. La compagnie a, du reste, accroché aux boiseries de la cabine les mêmes tapisseries du premier voyage. En se réveillant, Sarah peut se croire transportée sept mois en arrière , à l'époque où elle fuyait le Havre et n'avait pas encore monnayé ses rêves d'or...

Mais on peut avoir un chèque de 220 mille francs dans sa sacoche et une tempête dans son estomac. Le mal de mer ne connaît ni grand artistes ni millionnaires. Sarah s'en est aperçue...

Aussi rcste-t-elle confinée chez elle, occupée à se soigner. Le troisième jour elle n'y tient plus.

A six heures du matin, je suis réveillée en sursaut par des cris qui partent du couloir des cabines. Je prête l'oreille et reconnais la voix d'or appelant :

« Angelo ! Angelo I Je sens que je deviens enragée I Je veux aller sur le pont! »

Docile, le jeune premier conduit sa grande camarade à l'air.

Ce ne fut pas chose facile. Le navire dansait horriblement. Sarah se cramponnait aux angles des boi-

282 SARAH BtRMIARDT

séries, pendue au bras de son cavalier, qui n'était pas sans émotion de ses propres angoisses, et dont le visage rappelait plus encore que de coutume celui du héros du Voysige en Chine.

Enfin, après bien des efforts, bien des stations, le couple malade parvient à gagner un banc sur le pont. Il arrivait du ciel et de la terre des torrents d'eau fraîche ou salée. Mais Sarah voulait de l'air. Elle en prit un bain.

Quant à moi je traite cette fois le mal de mer par le Champagne et le mépris. L'aimable représentant de la maison George Goulet, de Reims, ayant eu l'obligeante et heureuse idée de me faire enyoyer de sa maison de Nev^-York, une caisse de son délicieux Champagne !

Je ne sais si c'est grâce à cette tisane bienfaisante, mais je suis en état de tenir tête à plusieurs qui s'étaient fait à terre une réputation de marins. Et tous ceux qui m'ont aidée, en ont pris un air de santé insolente qui m'engage à recommander la panacée à mes camarades du voyage d'outremer.

Notre troupe est en désarroi. Plus d'une camarade menace de rendre l'âme à Neptune. Et l'un des grands troisièmes rôles a déjà supplié ses amis de conserver son corps dans la glace, après sa mort.

Les passagers, des Américains de New-York ou de Chicago et une famille française de Cuba ne sont pas plus aguerris que nous. Sur 77 qui doivent s'asseoira

la table, une douzaine seulement est restée fidèle à la cuisine du bord. Parmi ceux-là, Jarrett, e8t-il nécessaire de le dire ?

Coutumier de ces traversées, il reste solide comme un boxeur de Londres, fait ses quatre repas par jour, et bêche charitablement les navires français, bateau et équipage, en chantant yn poème en prose à l'honneur (\e la vieille Angleterre.

La mer se calme. Le soleil reparaît, et, avec lui, la colonie féminine se montre à nouveau.

Entendue sur une chaise longue, Sarah s'est composé une toilette de mal de mer : longue robe soie et satin blanc, mantille dentelle, visage poudré d'Orûa velouté, adhérent à la peau, dont le parfumeur Legrand aie secret, une réminiscence du cinquième acte de la Dame aux Camélias.

Elle tient sa cour à l'arrière du navire, et philosophe familièrement au soleil en suivant de l'œil le vol des mouettes. Elle parle de tout un peu et beaucoup d'elle. Je me rappelle ce lambeau de dissertation eicéronienne sur l'amitié :

— A quoi bon avoir des amis, s'il faut leur faire autant de concessions qu'à ses ennemis, si l'on ne peut leur jouer de mauvais tours? C'est pour cela qu'on les a. Si les amis se plaignent de vous, ils ne sont pas vos amis...

Moi, je donne plus à mes amis qu'ils ne me donnent...

Je suis pour eux comme le soleil : je les éclaire de mes rayons.

Oui... mais un soleil qui dessèche! a répondu

quelqu'un que je sais.

On a signalé la terre. Nous sommes le 15 au matin. Cette côte aride, rocheuse, qui est devant nous, c'est l'Angleterre représentée par les Sorlingues. Uns petite embarcation nous aborde. C'est le pilote, parti du Havre depuis trois jours à notre rencontre. Le temps est superbe, tout le monde bien portant. Les tables sont garnies à l'heure des repas. Sur le pont, on joue pour passer le temps. Les hommes fument, taillent des bacs. Les femmes flirtent, et il y a une petite chronique indiscrète qui parle de formes voilées, errant le soir, parmi les cordages, au clair de lune, sous le ciel étoile. Tout cela scandalise fort une New-Yorkaise, honnête mère de famille, voyageant avec ses deux enfants, son mari et l'Autre. Ma meilleure amie l'a surnommée la « Concurrence déloyale ».

Nous nous sommes arrêtés pour permettre à Jehan Soudan d'envoyer une dépêche à son journal par le sémaphore. Demain tous les Parisiens sauront notre retour.

Maintenant nous reprenons la haute mer. La côte anglaise disparaît à l'horizon. La dernière nuit est venue, magnifique, sur une mer unie comme un lac. Personne ne dort. L'émotion du retour a pris tous les

passagers; on fait [ses préparatifs de descente, on ■change des souhaits et des promesses avec les nouvelles connaissances du bord.

L'aube revient. Nous sommes en face de Cherbourg, la terre de France. C'est bête, mais le cœur me bat!

A sep heures du matin, nous découvrons la pointe delà Hève qui dominele Havre. Danslabrume du matin le village de Saint- Adres'se apparaît comme un nid sous le feuillage. Sarah, dans sa cabine, fait sa toilette d'entrée. A mesure que nous approchons, Dona Sol montre atout le monde une bienveillance empressée qui trahit une préoccupation où l'on sent l'incertitude de la réception qui l'attend.

8 h. 1/4. — Un petit vapeur, le Diamant^ nous accoste en rade. Ce sont les parents, les amis de Sarah : Busnach, Clairin. La passerelle est jetée : Sarah se précipite dans les bras de son fils et pleure.

— Comme tu es grand ! dit-elle.

Et Maurice, rougissant comme une fille:

— Ce n'est pas ma faute, maman !

Le Diamant s'enfuit avec les dépêches vers le port que nous n'atteindrons qu'à la marée.

Nous entrons dans la jetée, noire de curieux. Dix, quinze mille personnes sont Ik, agitant les mouchoirs et poussant des hurrahs ! On entend distinctement le cri : Vive Sarah Dernhardt /... C'est la réclame des Sauveteurs t

fS6 SARAH BERNHARDT

Dona Sol, appuyée contre le bastingage, salue, envoie des baisers. Sous les rayons du soleil de France, c'est vraiment un beau spectacle.

Tout à coup Clairain, qui a disparu un moment, revient un drapeau tricolore à la main (1), Sarah s'en saisit, l'agite vers la foule.

Si grande a été la hâte avec laquelle le peintre s'est procuré cet accessoire de la mise en scène, qu'il ne s'est pas aperçu que son drapeau français était un drapeau... hollandais.

A ça près, personne n'y trouve à redire. Sarah n'est-elle pas d'Amsterdam? Avantage d'une naissance cosmopilite.

A partir de ce moment, c'est une entrée triomphale. Dans l'avant-porfc, sur notre passage, des barques, les équipes saluent.

L'habile et aimable commandant Santelli dirige V Amérique de façon à prolonger l'enthousiasme, sans le lasser. Jamais plus belle entrée. Nous passons le pont du bassin de l'Eure. La tente de la Compagnie transatlantique est ornée de velours rouge comme pour une réception de conseillers municipaux.

Une fanfare entame l'air du Chalet « Arrêtonsnous ici! » C'est de l'à-propos. Les bravos, les cris reroublent, nous sommes tout près du quai. On peut

(i) Dans le compte rendu fantaisiste du voyage du Havre à New-York, publié en Amérique le jour de notre arrivée et dont j'ai donné un extrait, on peut voir que les Américains ont pressenti ce détail de mise en scène.

istinguer les Parisiens venus pour souhaiter la

i en venue à Sarah : Lapommeraye, Blavet. Tout

coup mon cœur bat plus vite, je me penche, je re- :irde et je dis à Sarah :

— Mais voici ma mère et ma sœur

Alors les sanglots me montent du cœur à la gorge»

Hélas ! fausse joie I le bateau se rapproche et je

istingue mademoiselle Louise Abbema, un confrère de Sarah, avec sa mère.

Sarah, qui a compris mon erreur, se jette dans mes bras en disant : « Je t'aime bien, ma paurre chérie. »

C'est avec des élans du cœur comme ceux-là, que Dona Sol saura toujours se faire pardonner les ex-

,'Qtricités les plus étranges

L'escalier est hissé à bord.

Sarah Bernhardt, au bras du commandant Santelli, attend au haut de la passerelle. Le flot des amis impatients monte à l'abordage et prend Sai-ah d'assaut.

Avec les Parisiens et les parents entrent les Sauveteurs, organisateurs de l'ovation. Puis pêle-mêle, le colonel, le lieutenant-colonel du 119^ de ligne et plusieurs notables.

On serre les mains, on embrasse, deci delà. Puis tout le monde se précipite vers le salon des pre-

liercs, en un clin d'œil garni de bouquets. Le pré- -iJent de la Société des sauveteurs, M. Grosos (1),

(i; Ua nom plein d'à-propo^

prend le plus gros qu'il présente à l'artiste avec un chaud et délicat compliment, débité d'un ton à la fois crâne et ému :

«Nous venons aussi vous féliciter du succès immense que vous avez obtenu partout où vous avez passé pendant votre hardi voyage. Vous avez conquis maintenant dans les deux mondes une popularité, une célébrité artistique incontestable, et votre merveilleux talent, joint aux charmes de votre personne, ont affirmé à l'étranger que la France est toujours le pays de l'art et le berceau de l'élégance et de la beauté.

« Nos sauveteurs veulent vous offrir ces fleurs cueillies sur le seuil de la patrie, sur la terre de France; vous en trouverez partout sous vos pas ; elles méritent que vous les acceptiez avec faveur, car elles vous sont présentées par les plus braves et les plus loyaux de nos sauveteurs. »

Une embrassade générale s'ensuivit. Enfin, débarquement. Sarah monte en voiture avec son fils et son orateur : « Cocher, à Sainte-Adresse ! »

En France ! il n'y a pas à dire, j'y suis ! C'est à n'y pas croire !

Des drapeaux, des fleurs, une vraie foule, de vrais arbres verts, dans de vraies campagnes, du vrai printemps I De bonnes vieilles maisons avec de bonnes rues bien propres ! Des gens polis et qui n'ont pas

BRow M 10 c^

Au reétaurani : Lard aux haricots, à la Sarah BernhardU (Spécimen de réclame américaine).

peur de rire! Des cochers qui n'ont pas Tair de Itanquiers, des hommes du monde qui ne ressemblent pas à des cochers ! Des pioupious ! Des bonnes d'enfant! Oh ! Je m'y reconnais, je suis chez nous ! le cauchemar est fini... Quel bonheur! J'ai envie d'embrasser les passants !...

Sept mois d'Amérique !

Après tout, cela a du bon de courir le monde... quand on revient.

Le soir, grand dîner de famille et d'intimes che^ Sarah, à Sainte- Adresse, dans son merveilleux atelier transformé en salle à manger, qui a été fini juste à temps pour recevoir Dona Sol.

Tous les amis : Clairin, Lapommeraye, Busnach, Louise Abbema, Jehan Soudan.

Jeanne Bernhardt a repris le train de Paris.

Après le diner, feu d'artifice tiré dans le jardin . C'est Maurice Bernhardt qui est grand artificier. 0 n doit apercevoir les fusées de la rade.

Après le dernier pétard, on prend congé à Tanglaise et l'on descend au Havre. Il faut se reposer pour la Dame aux Camélias...

Le lundi 17, au matin, je suis réveillée en sursaut par ma femme de chambre.

La maladroite ! Je rêvais que j'étais chez moi, à Pai-is, me reposant de toutes mes fatigues à six mille lieues de l'Amérique et mOmedu Havre.

— Je demande pardon à madame de la réveiller ; mais il faut que madame sache que l'on ne veut pas me donner les malles de madame.

Je me frotte les yeux et lui fais répéter sa phrase.

La veille, jour de notre arrivée, était un dimanche; j'avais remis au lendemain de faire prendre les malles à la douane, me contentant de ma malle d'hôtel, contenant hijoux et objets de valeur dont je ne me séparais jamais en voyage.

— Expliquez-vous ! Que voulez-vous dire ?

— J'ai été pour réclamer les malles. On a refusé de me les donner à la Compagnie. L'employé a dit qu'il avait des ordres.

Je sautai dans une voiture, et en un quart d'heure j'étais au quai.

Je demande l'employé aux bagages, et je me nomme en réclamant mes malles.

— Il m'est impossible de les laisser partir, madame, me dit-il. Il est venu samedi un huissier qui a demandé si les bagages de la troupe Sarah Bernhardt étaient arrivés et qui a fait une opposition entre les mains delà Compagnie...

— Pauvre Sarah! dis-je en moi-même. Et tout haut :

— Mais ces malles ne sont pas au nom de madame Sarah Bernhardt, ell(i?6 sont au nom de madame Colombier.

— C'est justement le nom qui est porté dans le papier...

— Ah!...

Je ne m'attendais pas à celle-là.

Tout à la joie de retrouver la France, j'avais oublié qu'on y peut rencontrer des huissiers, gens très montés contre les artistes en général, et contre les comédiennes en particulier.

Le succès de Sarah, quelques notes dans les courriers de théâtre, avaient fait un tableau si beau de nos triomphes chez les Yankees, on avait tant parlé de nos dollars que chacun se figurait nous voir revenir à Paris avec une tranche des placers californiens.

Je courus chez l'agent de la Compagnie, qui me mit sous les yeux un petit cahier de papier au timbre de la République, chargé d'une vilaine écriture commençant par ces mots :

« En vertu d'un jugement rendu... »

J'étais saisie.

Un souvenir me traversa l'esprit ;

— Et la réprésentation ? Mes costumes ? La Dame aux Camélias ?

Je regagnai ma voiture et repris ma course...

Visite à un avoué : « Rien à faire, madame, il faut du temps. — Mais je joue ce soir, il faut les costumes. — On ne les donnera pas. Le président seul... — Le président? Son adresse, j'y cours.

Nouvelles courses. Le soir, à trois heures et demie, j'avais l'autorisation de me servir pour la soirée seulement des costumes nécessaires, à la condition de

29i SARAH BERNHARDT

les replacer aussitôt la représentation, ce qui fut fait.

Circonstance aggravante, les malles d'Ambre, qu'elle m'avait confiées ! Au moment de l'inventaire auquel assista ma femme de chambre, elle voulut protester, expliquer. Ah ! bien oui, les huissiers ne voulurent rien entendre, et je fus reconnue la propriétaire du costume de sauvagesse d'Aïda et de celui de VAfricaine.

Afrique ou Amérique, les officiers ministériels n'y regardent pas de si près...

On vient de la jouer, cette Dame aux Camélias que les correspondances de Jehan Soudan ont tant vantée aux Parisiens depuis sept mois.

Quelle magnifique soirée !

Les critiques venus de Paris, les reporters des journaux, une salle pleine jusqu'aux cintres, des bouquets superbes envoyés de chez madame Lion ou Labrousse, les bravos et les rappels. Voilà le bilan. Ajoutez à cela une poésie de circonstance. Jamais les coulisses du Havre n'avaient été à pareille fête. Quel contraste avec l'Amérique!...

Le chef d'enthousiasme était M. Halanzier. L'exdirecteur de l'Opéra m'avait envoyé un télégramme de bienvenue, me priant de lui avoir une place à n'importe quel prix.

Il n'y en avait plus ; mais pour Halanzier on a fait

une victime... que dis-je, deux victimes. On m'a apporté un fauteuil d'orchestre, et M. Grosos, le président, lui a offert une place dans sa loge... Sarah a été superbe.

Dans le laisser-aller de notre voyage, elle avait pris des habitudes qui me faisaient trembler pour cette représentation de rentrée. Sarah, à qui j'ai fait part de mes craintes sur le bateau, a compris la nécessité de se surveiller, de serrer son jeu, devant un public d'élite qui pouvait être disposé à la sévérité et peut-être connaissait le mot de l'auteur : « Je ne vois pas Sarah Bernhardt dans ce rôle-là. »

Au cinquième acte dont je ne suis pas, j'ai suivi les dernières scènes de la coulisse, et j'ai pleuré conmie une Madeleine.

A la fin de la représentation, le président des Sauveteurs a remis à Sarah le brevet et la médaille de sauvetage.

Sarah a attaché la médaille sur son cœur, et s'est écriée :

« — Ohl je sauverai quelqu'un, je vous le promets! Par exemple, je ne sais pas nager; mais c'est égal : j'apprendrai. »

Elle en est bien capable!

Une si belle soirée s'est close par un souper offert à la troupe au nom des « Sauveteurs. »

On a bu, ri, causé, toasté, speeché et raconté des histoires jusqu'au malin!

2r*6 SARAH BERiNHARDT

Gare Saint-Lazare!...

C'est Paris pour de bon, cette fois!

A la sortie, des amis m'attendent.

L'un d'eux, qui est un intime de la diva, me tend un paquet de journaux qui commentent ma mésaventure duHavre.

— Tu as donc eu des malheurs. Eh bien! et tes appointements?

— Mais, je n'ai touché que la moitié de la somme promise au départ. Sarah a eu beau tâcher, elle n'a pas pu obtenir le reste... De sorte que j'ai joué la comédie pendant sept mois, pour le compte des hôteliers et gargotiers d'Amérique.

— Chère amie, tu n'es qu'une grosse bête!... Partir en Amérique avec la parole de Sarah... seulement!... A ta place... je ne serais pas allée plus loin qu'Asnières!...

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