CHAPITRE XII
Tribulation et misères. — Règlement de compte. — Un souper de cent francs dans les neiges. — Utilité des détectives. — A toute Tapeur.
Mobile marque dans notre voyage le terme extrême, la dernière étape de ce qu'on pourrait appeler la première tournée .
Jusque-là nous ne nous sommes pas sensiblement écartés de la ligne des grandes villes. Les voyages ont été l'accessoire, et nos séjours suffisamment longs nous ont permis de nous reposer des fatigues de la route.
A partir de Mobile, noire existence change.
Le confortable qu'on peut, en somme, trouver dans les grandes villes, en y mettant le prix, et toutes les petites commodités de la vie d'Europe, nous échappent.
Nous sommes condamnés au car à perpétuité.
Partir le matin ou dans la nuit, voyager cahotés, six, dix, douze heures durant ; arriver au théâtre, déballer, jouer en mettant les répliques doubles, puis emballer à nouveau et reprendre le train après le spectacle pour recommencer le lendemain.
Voilà notre existence quotidienne dans sa fatigante monotonie.
De temps à autre, le train a deux, quatre, cinq heures de retard.
Mais, dira-t-on, à ce régime, quand peut-on dormir, manger et se reposer ? Ah bien oui ! Il ne s'agit guère de cela ! Nous sommes les forçats du dollar.
11 faut courir après la recette, de ville en ville, de théâtre en théâtre. Le car est notre maison, notre chambre à coucher, notre salle à manger, notre boudoir, etc.
Depuis que Schwab, l'agent d'Abbey, nous a quittés, évincé par ses rivaux, il n'y a plus que Jarrett, comme intermédiaire entre le directeur et la troupe. Les réclamations pleuvent, mais qu'importe ! Les artistes se plaigent sans cesse de l'abandon complet dans lequel on les laisse, sans indication, sans guide, au milUeu d'un pays étranger, parmi des visages qui changent tous les jours.
Une fois c'est l'omnibus qu'on a oublié pour nous conduire du théâtre au chemin de fer : il faut se résigner à camper dans> la gare avec les valises et les bagages de main, jusqu'à près de deux heures de la nuit.
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Une autre fois, il est interdit de descendi-e dans les buffets et chacun de nous a épuisé se» vivres de campagne.
Nous vivons de conserves, de sandwiches, de biscuits, de sardines.
Qu'on n'oublie pas que l'hiver est rigoureux, que nous ne sortons de la neige ou de la glaoe que pour tomber dans la boue et le dégel.
Quand nous avons le bonheur de trouver des chambres retenues lour nous dans un hôtel, il est généralement impossible d obtenir un repas, l'heure de la table d'hôte étant passée : ce qui n'empêche pas de payer les prix fantastiques coûvenus entre l'agent et les hôteliei-s.
Sarah, bien entendu, n'a pas à souffrir de tout cela.
Grâce à son manager^ Adrienne a toujours « bon souper, bon ^te, et... le reste ». Elle concentre chaque jour davantage sa vie dans l'intimité restreinte de son car réservé.
En dehors du jeune premier nul ne l'approche...
Il y a d'ailleurs les pièces nouvelles qu'on attend dans les grandes villes où l'on doit revenir et qu'il faut monter tout en courant. Le jeune premier avait proposé les Diables 7ioirs, de Sardou, mais Sarah n'a pas trouvé le rôle de Fargueil assez sympathique pour elle, et l'on s'est décidé pour la Princ*?sie Oeorges.
Tout le temps que Marguerite ne donne '"- '' i c-
tude avec Armand, elle le passe dans son lit, à préparer ses effets ou à se reposer.
Jouer tous les jours, et deux fois par jour quelquefois, c'est beaucoup, assurément; mais, à bien prendre, la vie que mène Marguerite Gauthier à Paris est autrement fatigante.
Par comparaison, sa campagne d'Amérique pourrait passer pour un temps de repos.
Pensez donc ! les heures douces et calmes du car ! Pas de peinture, de sculpture, ! Impossible de monter à cheval, de recevoir les visiteurs, amis ou... fâcheux ! Pas de préoccupation, et avec cela, beaucoup d'argent, un cuisinier qui lui sert à sa fantaisie, n'importe quel plat, simple ou recherché, froid ou chaud.
Si elle perd cette occasion d'engraisser, c'est à désespérer !
Le thermomètre des recettes est au tempéré fixe, résultat un peu inattendu, si l'on songe que nous ne jouons qu'une fois dans chaque ville, que les frais de salle sont minces et les prix de billets très élevés, enfin qu'il n'y a ni droits d'auteur, ni droit des pauvres à payer.
Aussi Dona Sol se plaint-elle à chaque instant de ne pas aller à la Havane, où on lui faisait des propositions, et en Californie où elle eût retrouvé peut-être l'enthousiasme des populations parlant le français.
Et de fait, il convient d'avouer que la période des bouquets et des bravos est bien loin.
On vient voir Sarah simplement parce qu'elle est l'attraction à la mode. Souvent la toile se baisse sur le dernier acte sans un rappel.
Sarah, n'ayant pas le choix, a pris le parti d'en rire et de s'applaudir elle-même dans la coulisse en criant : « Il y en aura au moins un ! »
Par malheur, cela commence à se répéter un peu trop souvent pour les nerfs de la diva.
De même les comptes rendus des journaux ne sont pas toujours tendres après notre départ. Plus d'un critique villageois ne craint pas de manifester, avec une ingénuité naïve, sa déception et môme son « regret n de la dépense.
Telle est la vie monotone que nous menons.
Et sans les incidents que nous devons à l'originalité de nos compagnons de voyage américains, on n'aurait rien d'intéressant à relater, mais ils viennent rompre de temps à autre l'uniformité de nos journées.
C'est ainsi qu'un beau soir, nous avons eu le spectacle gratuit d'une assez jolie boxe dont les journaux ont fait le sujet de toutes sortes de plaisanteries.
On se rappelle les deux agents secrétaires d'Abbey.
L'un deux porte depuis peu le titre pompeux de caissier. Un caissier fait volontiers des comptes. Donc, un soir, le caissier comptait avec l'autre secrétaire.
Il faut croire que les comptes étaient embrouillés, une altercation s'ensuivit..
Nous allions nous endormir ; tout à coup, nous entendons des cris.
Tout le monde se précipite vers le carré des managers. Les caissiers réglaient... à coups de poing. L'un d'eux brandissait un revolver ; l'autre avait le sourcil fendu et le visage ruisselant de sang.
Attirée par le bruit, Sarah était accourue en costumes de nuit. Bravement elle se jette entre les belbigérants, comme les Babines entre Romains et Salins.
Les petits journaux ont fait dft Taffaire plus duu récit amusant, et l'incident nous a occupés pendant quelques heures.
Tout cela ne nous empêche pas d'arriver à la centième que nous donnons à Memphis, le 18 février.
Sarah avait depuis longtemps prorais un petit Balthazar intime, pour ce grand jour. Mais nous voyageons à si grande vapeur que le vent emporte toutes les promesses, petites et grandes.
Et puis nous sommes entrés dans la phase des économies.
Louisville, Colombus, Dayton, Indianopolis, nous traversons en courant toutes ces villes et beaucoup d'autres, égrenant noire répertoire monotone, pro-
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menant notre ennui et notre dyspepsie d'hôtel en hôtel, de théâtre en théâtre.
A Saint-Joseph du Missouri nous avons eu lé régal d'un bal indigène improvisé à l'hôtel par les gens de l'intérieur, venus pour voir jouer Camille^
Nous rentrions après la représentation, quand en lOLMgnant nos chambres nous voyons les couloirs envahis par les quadrilles.
Ces braves gens dansaient les lanciers de 1855, se croyant le plus fermement du monde à la mode du Paris de 1881.
Nous n'avons pu, on le pense, fermer l'œil de toute la nuit.
Dans la journée, par un froid sibérien, nous allons visiter le fleuve superbe. No»\s rencontrons une jeune tille parlant le fiançais. Elle nous dit tout le plaisir qu'on attend du passage de la troupe française.
— Nous avons eu la troupe de CarloUa Patti, ditelle, maison n'a pujouer parce que la chanteuse était ivre.
Dans ce pays-là on n'admet d'autre indisposition si ce n'est celle de l'ivresse.
Nouveau défllé de villes : Levenworth, Quincy, <piingfield. Le départ de cette dernière ville mérite nu souvenir.
Nous avions gagné la gare à la lin du spectacle, et iprés de longues heures d'attente, par un froid de loup, nous avions pu retrouver le^couclieltes de no'"' ""•
Quant à Sarah, son sleeping prêt en permanence, lui avait, dès le premier moment, donné abri contre le froid et la faim.
On venait de se coucher, nous nous préparions à dormir du sommeil du juste, quand après des sauts et des arrêts nombreux, le train reste tout à fait immobile. Sans doute nous sommes arrivés, car on nous a dit que le trajet serait de courte durée, et qu'il était de toute inutilité de se munir de vivres pour la route .
Ah ! bien oui ! le jour se lève et nous voyons clairement que nous sommes pris dans les neiges, lesquelles forment des montagnes, des coteaux, des vallons à perte de vue devant nous. Nous attendons immobiles : les heures passent. Tout à coup, à l'extrimité de la courbe que fait la tranchée, dans la masse de neige, je vois déboucher une locomotive à l'œil sanglant. Nous devrions être en gare depuis longtemps ; le train qui vient croit la voie libre. Nous allons bien sûr être broyés!...
Je me recommande à tous les saints du paradis...
Je suis brusquement tirée de mon monologue par la locomotive qui arrive sur moi, et vient s'arrêter à quelques pouces de la plate forme de laquelle nous épions l'horizon.
Cette locomotive venait à notre secours.
Des hommes en descendent avec des pelles et des pics pour déblayer le chemin.
Nous sommes en vue de Chicago. Il n'est pas loin de dix heures, et nous devons jouer Frou-Frou en matinée. Onze heures, midi sonnent, nous sommes toujours en panne, attendant que les travailleurs aient fini de nous frayer passage. Enfin, la route est libre, la locomotive de secours pousse notre train, celle qui est en tête le tire, et nous voilà de nouveau en chemin.
Les artistes n'ont toujours pas déjeuné, mais Sarah s'ingénie pour sauver la recette encore possible. Nous voyons arriver dans noire car le maître d'hôtel de Sarah, chargé de conserves, dinde, sardines, perdreaux, café; Sarah a dévalisé son garde-manger.
Nous arrivons à deux heures et demie, nous volons au théâtre, nous déballons nos costumes, nous nous maquillons en cinq minutes, et à trois heures et demie, devant un public prévenu du retard par une annonce, nous commençons le premier acte àt Frou- Frou.
Personne n'avait bougé de sa place. La recette était sauvée !
Le soir, à huit heures, sur la môme scène, on jouait la Dame aux Camélias, presque devant les banquettes.
Nous reprenons notre route et les journées se succèdent toujours les mêmes, jusqu'à Bradford où nous arrivons le 17 mars.
Voilà un pays curieux. On y compte sept mille
habitants. Examinez une carte d'Amérique, vous y chercheriez en vain le nom Bradford. La ville ne date que de deux ans ; elle a surgi de terre un beau matin comme par enchantement.
Cette ville offre une particularité bien extraordinaire. Les maisons, les i'ues sont éclairées avec le gaz naturel que fournissent les entrailles mêmes du sol.
On fait un trou dans la terre noirâtre, on introduit un tuyau de conduite et on allume. On a de la sorte un bec de gaz.
Les maisons sont en bois. Les rues, ah ! les rues ! Deux pieds de boue noire comme l'encre. J'y ai perdu un soulier de satin.
Il faut dire qu'on avait oublié, cette fois encore, de nous envoyer chercher par l'omnibus.
La troupe, on le conçoit, n'était pas contente.
Ces incidents, au reste, se renouvellent trop souvent. Jamais, depuis trois semaines, nous n'avons pu savoir à temps si nous reprenions les trains après le théâtre ou si nous couchions dans la ville.
On voit d'ici l'avantage : on a simplement déposé sa valise dans un restaurant. On croit partir.
Après le spectacle, le régisseur avertit qu'il faut chercher un hôtel et il est minuit.
Ou bien le contraire : on croit faire séjour, on a pris une cnambre à l'hôtel. Après le spectacle, on part. 11 falît quitter l'hôtel et payer !
Bien mieux, on ne fait pas toujours la dépense du spleeping car.
Les artistes, qui craignent de voir l'administration prendre Thabitude de cette économie, se révoltent à la troisième répétition de cet oubli, et menacent de ne pas aller plus loin. On parlemente, quelqu'un souffle à Abbey que les troupes en tournée en France iic voyagent le plus souvent qu'en seconde.
Soit ! mais quelle différence dans les voyages d'Amérique !
Chez nous, on dort au moins dans son lit, et le« voyages ne dépassent jamais quelques heures de chemin de fer.
Et puis le spleeping car est ici dans les mœurs. Il n'y .1 que les émigrants qui voyagent autrement. Pour faire cesser toutes ces mesquineries, Sarah n'aurait qu'à dire un mot. Mais elle ne souffre pas de tout cela, commodément installée dans son car^ entourée d'un confortable très suffisant ; elle aime mieux taxer d'exagération toutes les réclamations qui lui sont adressées.
Et puis, la direction, n'est-ce pas un peu Sarah, sinon Sarah toute seule ?
Nous reprenons notre course vagabonde et traversons successivement Tolédo, célèbre par sa Lame, journal quotidien; Cleveland, où nous rfîpéions la
Princesse Georges, que nous devons jouer à Boston dans trois semaines,.
Cette répétition a même donné lieu à un incident bien fait pour montrer l'ignorance des journaux américains en fait de théâtre".
C'était un dimanche soir, nous lisions les rôles. Quelques reporters se faufilent dans le théâtre et se figurent que nous répétons Frou-Frou, que nous devions jouer le lendemain. Ils s'empressent de publier un compte rendu anticipé, où il est dit que « nous jouons de piètre façon. Quant à Sarah, elle est très inférieure à toutes les étoiles américaines qui ont joué le rôle. »
Simplicité !
On se rappelle le délective que nous avons dû prendre avec nous à Saint-Louis, pour protéger les brillants de Sarah et la recette d'Abbey. Ce porte-respect nous a servi pour la première et dernière fois à Pittsburg, dans les circonstances que voici :
La ville est dominée par une colline où conduit un chemin de fer à ficelle. Nous y allons faire une promenade afin d'embrasser le panorama de la ville qui est fort beau.
Jarrett, indisposé par le froid, n'ayant pu servir d'escorte à Sarah, comme d'ordinaire, le fameux détective avait reçu ordre de suivre à distance.
Nous voilà donc sur la hauteur quand Sarah dé-
couvre je ne sais quelle baraque de photographe forain.
— Nous allons faire faire nos portraits en groupe, - écrie Dona Sol.
Elle commence avec sa sœur Jeanne, et le jeune remier, puis toute seule. Après la pose, le photo-^ - laphe fait comprendre que l'épreuve est mauvaise i le cliché gâté.
Un soupçon traverse l'esprit de Sarah.
— Je veux voir le cliché, dit-elle.
Elle pense au contrai Sarony.
Si cette mauvaise fantaisie photographique allait lui rapporter un procès ! Si le photographe ambulant allait violer le privilège Sarony et vendre, lui aussi, des portraits de Sarah Bernhardt!
L'homme se défend de son mieux. Sarah alors fait iij'iic à son détective qui accourt, pénètre dans la baraque et bouleverse tous les instruments, à la recherche du malencontreux cliché.
Le photographe, dont Sarah a deviné la pensée, se voit compris ; il saute sur la plaque de verre et d'un tour de main, efface l'image encore humide. Puis, triomphant, il s'adresse au détective ;
— Vous voyez que j'ai dit vrai, il est hors d'usage! Nous continuons à passer la plupart de nos nuits en
wagon, cahotés sur des rails mal équilibrés. Peu dormir, mal manger, voilà notre lot. Quand nous arrêtons c'est pour descendre tantôt dans un hôtel,
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qui est presque un palais, tantôt dans un bouge infect, qui est pire qu'une prison. Ce n'est pas le palais qui coûte le plus cher. Et puis cette cohabitation de vingt-cinq personnes dans un vaste dortoir commence à devenir désesp(^?ante
Nous avons pour nous diriger un des secrétaires d'Abbey qui a, dit-on, surveillé une plantation de nègres et veut commander les artistes comme un garde-chiourme, le revolver au poing.
Plusieurs fois les artistes ont dû se révolter, une fois ou deux on a pu craindre une émeute.
Quant à Sarah, elle est venue chercher des dollars, elle les a... 600,000 francs en cent représentations, ce n'est pas laid. Elle va tâcher d'atteindre le million.
O AMÉmQUB £39