CHAPITRE VI
Continuadon des descouvertures de la coste des Almoucliiquois et de ce qu'y avons remarqué de particulier.
Le lendemain, doublasmes lecapSainct Louis, que nous avons ainsi nommé ; terre médiocrement basse, scus la hauteur de quarante-deux degrez trois quarts de latitude , et fismesce jour deux lieues de coste sablonneuse; et passant le long d'icelle , nous y veismes quantité de cabannes et jardinages , et entrasmes dedans un petit cul-de-sac. Il vint à nous deux ou trois canots , qui venoient de la pesche des morues et autres poissons, qui sont là en quantité, qu'ils Haims de*, peschent avec des haims faits d'un morceau de
quels ils se ser- , 1 •! » 1 ?•! (
Tent à la pes bois auqucl ils fichent un os , qu ils forment en façon de harpon , et lient fort proprement, de peur qu'il ne sorte , le tout estant en forme d'un petit crochet. La corde qui y est attachée est de chanvre, à mon opinion, comme celui deFrance, et me dirent qu'ils en cueilloient l'herbe dans
leur terre sans la cultiver, en nous monstrant la hauteur comme de quatre à cinq pieds. Ledit canot s'en retourna à terre advertir ceux de son habitation, qui nous firent des fumées, et apperceusmes dix-huit ou vingtSauvages qui vindrent sur le bord de la coste, et se mirent à dancer. Nostre canot fut à terre pour leur donner quelques bagatelles , dont ils furent fort contents. Il en vint aucuns devers nous qui nous prièrent d'aller en leur rivière. Nous levasmes Tanchre pour ce faire, mais nous n'y peusmes entrer à cause du peu d'eau que nous y trouvasmes estants de basse mer, et fusmes contraints de mouiller l'anchre à l'entrée d'iceile. Je descendis à terre, où j'en veis quantité d'autres qui nous receurent fort gracieusement, et fus recognoistre la rivière, où je n'y veis autre chose qu'un bras d'eau qui s'estend quelque peu dans les terres , qui sont en partie désertées, dedans lequel il n'y a qu'un ruisseau qui ne peut porter bateaux, sinon de pleine mer. Ce lieu peut avoir une lieue de circuit ; en l'une des entrées duquel y a une manière d'isle couverte de bois, et principalement de pins, qui tient d'un costé à des dunes de sable, qui sont assez longues 3 l'autre costé est une terre assez haute. Il v a deux is- i-n, i^,» lets dans ladite baie , qu'on ne voit point si l'on n'est dedans, et autour d'icelle la mer assèche
cil c<.-lc Lmt.
presque toute de basse raarée. Ce lieu est fort remarquable de la mer , d'autant que la coste est fort basse , horsmis le cap de l'entrée de la baie, qu'avons nomraé le port du cap Sainct Louis, distant dudit cap deux lieues , et dix du cap aux Isles. Il est environ par la hauteur du cap Sainct Louis.
Nous partismes de ce lieu, et rangeant la coste comme au sud , nous fismes quatre à cinq lieues, et passasmes proche d'un rocher qui est à fleur d'eau. Continuant nostre route, nous apperceusmes des terres quejugions estre isles,* mais en estants plus près , nous recogneusmes que c'estait terre ferme, qui nous demeuroit .p dune au nord nord- ouest , qui estoit le cap d'une grande baie contenant plus de dix-huit à dixneuf lieues de circuit, où nous nous engouffrasmes tellement, qu'il nous fallut mettre à l'autre bord pour doubler le cap qu'avions veu , capBiuDc. lequel nous nommasmes le cap Blanc, pource que c'estoient sables et dunes , qui paraissent ainsi. Le bon vent nous servit beaucoup en ce lieu, car autrement nous eusmes esté en danger d'estre jettez à la coste. Cestebaie est fort saine, pourveu qu'on n'approche la terre que d'une bonne lieue , n'y ayant aucunes isles ni rochers que celui dont j'ai parlé, qui est proche d'une rivière, qui entre assez avant dans les terres,
grande b.iie.
que nommasmes Saincte Suzanne du cap Blanc, ^ ^''"'"' fVoù jusques au cap Sainct Louis y a dix lieues '■'""" de traverse. Le cap Blanc est une pointe de sable qui va en tournoyant vers le sud environ six lieues. Geste coste est assez haute ^ eslevée de sables , qui sont fort remarquables venant de la mer^ où on trouve la sonde, à près de quinze on dix-huit lieues de la terre , à trente , quarante , cinquante brasses d'eau, jusques à ce qu'on vienne à dix brasses en approchant de la terre, qui est très saine. Il y a une grande estendue de pays descouvert sur le bord de la coste devant que d'entrer dans les bois, qui sont fort agréables et plaisants à voir. Nous niouillasmesVanchre à la coste, et veismes quelques Sauvages, vers lesquels furent quatre de nos gens, qui, cheminant sur une dune de sable, adviscrent comn:îe une baie et des cabannes qui la bordaient tout à Tcntour. Estants environ une lieue et demie de nous, vint à eux dançant, comme ils nous rapportèrent, un Sauvage, qui estait descendu de la haute coste , lequel s'en retourna peu après donner advis de nostre venue à ceux de son habitation.
Le lendemain, nous fusmes en ce lieu que nos gens avoicnt apperceu, que trouvasmes estre un port fort dangereux, à cause des bases etbancs, ^ ■^'^ où nous voyons briser de toutes parts. Il estcit
IIO VOYAGES
presque de basse mer lors que nous y entrasmes , et n'y avoit que quatre pieds d'eau par la passée dunort; de haute mer il y a deux brasses. Comme nous fusmes dedans , nous veismes ce lieu assez spacieux , pouvant contenir trois à quatre lieues de circuit, tout entouré de maisonnettes, à i'entour desquelles chacun a autant de terre qu'il lui est nécessaire pour sa nourriture. Il y descend une petite rivière qui est assez belle, où de basse mer y a environ trois pieds et demi d'eau ^ et y a deux ou trois ruisseaux bordez de prairies. Ce lieu est très beau , si le havre estoit bon. J'en prins la hauteur , et trouvai quarantedeux degrez de latitude, et dix-huit degrez quarante minutes de déclinaison de la guide-aimant. Il vint à nous quantité de Sauvages, tant hommes que femmes, qui accouroient de toutes parts en dançaut. INous nommasmes ce lieu le
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jcbarre. port ctc IMalieDarre .
Le lendemain nous fusmes à leur habitation avec nos armes, et fismes environ une lieue le long de la coste. Devant que d'arriver à leurs cabannes, nous entrasmes dans un champ semé de bled d'Inde, à la façon que nous avons dit ci-dessus. Il estoit en fleur , et avoit de haut cinq pieds et demi, et d'autre moins advancé, qu'ils sèment plus tard. ?^ous veismes aussi force febves de Brésil, et des citrouilles de plusieurs
Pori de 5Ial-
nojers et rjréâ roiigpas
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DE CHx^MPLAI>'. I I I
grosseurs 5 bonnes à manger; du petiini et des racines qu'ils cultivent , lesquelles ont le goust d'artichaut. Les bois sont remplis de chesnes, ^/''XJj; noyers et de très beaux cyprès , qui sont rou- p geastres, et ont fort bonne odeur. Il yavoit aussi plusieurs champs qui n'estoient point cultivez , d'autant qu'ils laissent reposer les terres; et quand ils y veulent semer, ils mettent le feu dans les herbes, et puis labourent avec leurs besches de bois. Leurs cabannes sont rondes , couvertes de grosses nattes faites de roseaux , et par en haut il y a au milieu environ un pied et demi de descouvert, par où sort la fumée qu'ils y font. Nous leur demandasmes s'ils avoient leur demeure arrestée en ce lieu, et s'il y négeoit beaucoup : ce que ne peusmes bien sçavoir pour ne pas entendre leur langage, bien qu'ils s'y efforçassent par signes , en prenant du sable en leur main^ puis l'espandant sur la terre, et monstraut estre de la couleur de nos rabats , et qu'elle venoit sur la terre de la hauteur d'un pied, et d'autres nous monstroient moins ; nous donnants aussi à entendre que le port ne gcloit jamais : mais nous ne peusmes sçavoir si la nëge estoit de longue durée. Je tiens néantmoins que le pays est tempéré, et que l'hyver n'y est pas rude.
Tous ces Sauvages, depuis le cap aux Isles, ne
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le. robbes portent point de robbes , ni de fourrures^ que Jn'îf.!;iesdw fort rarement , et sont icelles robbes faites d'herbe
bes el de cliati-
"■''• et de chanvre, qui à peine leur couvrent le corps,
veMe.uent ^^ ^^^^ ^^^^ jusqucs aux jarrcts. Ils ont seule-
des lif.mmes et l ^ 1 ' J» ^' . . 1 '
des (vmmti. uieut 13 uaturc cachée cl une petite peau , et les femmes aussi, qui leur descendent un peu plus bas qu'aux hommes par derrière, tout le reste du corps estant nud : et lors qu'elles nous venoient voir , elles prenoient des robbes ouvertes par le devant. Les hommes se coupent le poil dessus la teste , comme ceux de la rivière de Chouacoët. Je veys entre autres choses une fille coiffée assez proprement , d'une peau teinte de couleur rouge, brodée par dessus de petites patenostres de porceline; une partie de ses cheveux estoit pendante par derrière, et le reste entrelacé de diverses façons. Ces peuples se peindent le visage de rouge, noir, et jaulne. Ils n'ont presque point de barbe, et se l'arrache/ità mesure qu'elle croist, et sont bien proportionnez de leur corps. Je ne sçais quelle loyils tiennent, et crois qu'en cela ils ressemblent à leurs voisins , qui n'en ont point du tout, et ne sçavent adorer, ni prier. Pour armes , ils n'ont que des picques , massues , arcs et flesches. Il semble à les voir qu'ils soient de bon naturel , et meilleurs que ceux du nort, mais à dire vrai ils sont meschants ; et si peu de fréquentation que l'on a avec eux ,
1!s se pein deni le TÏsage.
nianf;er le bled de tii:i'cux.
DE CHAMPLAIN. Il3
, les fait aisément cognoistre. Ils sont grands larrons, et s'ils ne peuvent attraper avec les mains, ils taschent de le faire avec les pieds, comme nous l'avons esprouvé souventesfois : et se faut donner de garde de ces peuples, et vivre en mesfîance avec eux, sans toutesfoisle leurfaire appercevoir. Ils nous troquèrent leurs arcs, flesches, et carquois, pour des espingles et des boutons 5 et s'ils eussent eu autre chose de meilleur, ils en eussent fait autant. Ils nous donnèrent quantité de petum, qu'ils font sescher, puis le réduisent en poudre. Quand ils mangent le bled d'Inde, p^^,„^ ^ ils le font bouillir dedans des pots de terre , qu'ils d'i'u font d'autre manière que nous. Ils le pilent aussi dans des mortiers de bois, et le réduisent en farine , puis en font des gasteaux et galettes, comme les Indiens du Pérou.
Il y a quelques terres desfrichées, et en desfrichoient tous les jours : en voici la façon. Ils coupent les arbres à la hauteur de trois pieds de terre, puis font brusler les branchages sur le tronc , et sèment leur bled entre ces bois coupez^ et par succession de temps ostent les racines. H y a aussi de belles prairies pour y nourrir nombre de bestail.
Ce port est très-beau et bon, où il y a de l'eau assez pour les vaisseaux , et où on se peut mettre à l'abri derrière desisles. Il est par la hau-