‹ Voyages du sieur de Champlain, ou Journal ès découvertes de la Nouvelle FranceChapitre 27 sur 74 · CHAPITRE VIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIL

Continualion des sus dites descoavertures jusques au port Fortune, et quelque vingt lieues par delà.

Comme nous fusmes à six lieues de Malebarre^ nous mouillasmes l'anchre proche de la coste, d'autant que n'avions bon vent. Le long d'iceile nous advisasmes des fumées quefaisoient les Sauvages, ce qui nous fit délibérer de les aller voir , et pour cet effect on équipa la chaloupe. Mais quand nous fusmes proche de la coste qui est aréneuse, nous ne peumesTaborder, car la houlle estoit trop grande. Ce que voyant les Sauvages 5 ils mirent un canot à la mer^, et vindrent à nous huit ou neuf en chantant , et faisant signe de la joie qu'ils avoient de nous voir, et nous monstrèrentque plus bas il y avoit

Port eiweiun port , OU uous pourrions mettre nostre hargne aux i:o-l es ^

par le, sauTa. g^je cu seurcté. JXc pouvauts mettre pied à terre, la chaloupe s'en revint à la barque, et les Sau-

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vages retournèrent à terre^ après les avoir traie tés humainement.

Le lendemain, le vent estant favorable , nous continuasmes nostre routte au nort cinq lieues, et n'eusmes pas plustost fait ce chemin , que nous trouvasmes trois et quatre brasses d'eau. Estants esloignés une lieue et demie delà coste, et allant un peu de l'avant , le fond nous haussa tout à coup à brasse et demie et deux brasses, ce qui nous donna de l'appréhension ^ voyant la mer briser de toutes parts, sans voir aucun passage par lequel nous peussions retourner sur nostre chemin, car le vent y estoit entièrement contraire.

De façon qu'estants engagez parmi des brisans et des bancs de sable , il fallut passer au hazard, selon que l'on pouvoit juger y avoir plus d'eau pour nostre barque, qui n'estoit que quatre pieds au plus, et vinsmes parmi ces brisans jusques à quatre pieds et demi. Enfin nous iismestant, avec la grâce de Dieu , que nous passasmes par dessus une pointe de sable, qui jette près de trois lieues à la mer, au sud-suest , lieu fort dangereux. Doublant ce cap, que nous nommasmes le cap Batturier, qui esta douze ou opB..iuri« treize lieues de Mallebarre , nous mouillasmes Tanchre à deux brasses et demie d'eau , d'autant que nous nous voyions entourez de toutes

Il8 VOYAGES

parts de brisa ns et battures , réservés en quelques endroits où la mer ne fleurissoit pas beaucoup. On envoya la chaloupe pour trouver un achenal^ afin d'aller à un lieu que jugions estre celui que les Sauvages nous avoient donné à entendre, et creusmes aussi qu'il y avoit une rivière , où nous pourrions estre en seureté.

iVostre chaloupe y estant , nos gens mirent pied à terre , et considérèrent le lieu , puis revindrent avec un Sauvage qu'ils amenèrent , et nous dirent que de pleine mer nous y pourrions entrer^ ce- qui fut résolu; et aussitost levasmes Tanchre, et fusmes^ par la conduite du Sauvage qui nous pilota, mouiller l'anchre à une rade qui est devant le port à six brasses d'eau, et bon fond y car nous ne peusmes entrer dedans à cause que la nuict nous surprint.

Le lendemain , on envoya mettre des balises sur le bout d'un banc de sable qui est à Temboucheure du port ; puis la pleine mer venant, y entrasmes à deux brasses d'eau. Comme nous y fusmes, nous louasmes Dieu d'estre en lieu de Hnz^rd ne scurcté. Notrc gouvemaïl s'estoit rompu, que l'on uëc'ils^ïènr' avoit accomodé avec des cordages, et craignions que parmi ces bases et fortes marées, il ne rompist de rechef , qui eust esté cause de notre perte.

Dedans ce port il n'y a qu'une brasse d'eau , et de pleine mer deux ; à l'est y a une baie qui

DE CUAMPLAIN. IIQ

refuit au nort environ trois lieues^, dans laquelle se voient une isle et deux autres petits culs-desac, qui décorent le pays : là sont beaucoup de terres défrichées, et force petits costaux, où ils font leur laboura^je de bied et autres grains , dont ils vivent. Il y a aussi de très belles vignes, quantité de noyers, chesnes, cyprès, et peu de pins. Tous les peuples de ce lieu sont fort ama- „ , ,

* A ■•■ Peuples do

teurs du labourage , et font provision de bled "ursTuL'ou: d'Inde pour l'hyver , lequel ils conservent en la ""' façon qui ensuit.

Ils font des fosses sur le penchant des costeaux dans le sable cinq à six pieds plus ou moins, et prennent leurs bleds et autres grains, qu'ils mettent dans de grands sacs d'herbe , qu'ils jettent dedans les dites fosses, et les couvrent de sable trois ou quatre pieds par dessus lesuperfice de la terre, pour en prendre à leur besoin , et se J conserve aussi bien qu'il sçauroit faire en nos greniers.

Nous veismes en ce lieu cinq à six cents Sau- sauTage.

nuds.

vages , qui estoient tout nuds , horsmis leur nature, qu'ils couvrent d'une petite peau de faon ou de loup marin. Les femmes aussi couvrent la leur avec des peaux ou des feuillages, et ont les cheveux, tant Tun que l'autre, bien peignez, et entrelacez en plusieurs façons , à la manière de ceux de Chouacoët, et sont bien

Comme ils conserveuuleur»

bleds.

Leurs cheTeux,

proportionnez de leurs corps, ayants le teint olivastre. Ils se parent de plumes, de pastenostres, Leurpareurc. de porccllne, ct autrcs jolivetez , qu'ils accomodent fort proprement en façon de broderie. Ils ont pour armes des arcs , flesches et massues , et ne sont pas si grands chasseurs comme bons pescheurs et laboureurs.

Leur police PouF ce oui cst dc leur police , gouvernement

et croyance. ■«• X ■' CJ

et croyance, je n'en ai peu que juger, et crois qu'ils n'en ont point d'autres que nos Sauvages Souriquois et Canadiens, lesquels n'adorent ni le soleil, ni la lune , ni aucune chose, et ne prient non plus que les bestes. Bien ont-ils parmi eux quelques gens qu'ils disent avoir intelligence avec le diable, à qui ils ont grande croyance, lesquels leur disent tout ce qui leur doit advenir, encores qu'ils mentent le plus souvent : c'est pourquoi ils les tiennent comme prophètes, bien qu'ils les enjaulent comme les Egyptiens et les Bohémiens font les bonnes gens de village. Ils Leurs chefs out dcs clicfs à qul ils obéissent en ce qui est

de guerre.

de la guerre , mais non autrement , lesquels travaillent et ne tiennent non plus de rang que leurs compagnons.

Leurs loge- Lcurs logcnieuts sont séparezles uns des autres selon les terres que chacun d'eux peut occuper, et sont grands, faits en rond, couverts de nattes ou feuilles de bled d'Inde, garnis seulement d'un

DE CHAMPLAIN. l'2l

lict OU deux, eslevez un pied de terre, faits g/;;;';,';;^,,,,,.

avec quantité de petits bois qui sont pressez les

uns contre les autres, dessus lesquels ils dressent

un estaire à la façon d'Espagne (qui est une

manière de natte espoisse de deux ou trois doigts)

sur quoi ils se couchent. Ils ont grand nombre

de pulces en esté, mesme parmi les champs. En ,^,,,fn,"^' ^'Te

Il f> 1 . pulces iD esié.

nous allants promener, nous en msmes remplis en telle quantité, que nous fusmes contraints de changer d'habits.

Tous les ports , baies et costes, depuis Choua-

, . -, - . Ports iPtn-

coet, sont remplis de toutes sortes de poissons , pUs de poissons. semblables à celui qui est aux costes d'Acadie, et en telle abondance, que je puisasseurer qu'il n'estoit jour ne nuit que nous ne veissions et entendissions passer aux costez de notre barque plus de mille marsouins , qui chassoient le menu poisson. Il y a aussi quantité de plusieurs espèces de coquillages , et principalement d'huistres. La chasse des oiseaux y est fort abondante.

C'est un lieu fort propre pour y bastir, et ^^ ^^^^^^ jeter les fondemens d'une république, si le port £X' '""' * estoit un peu plus profond , et l'entrée plus seure qu'elle n'est. Il fut nommé le Port Fortuné, PonFortnne. pour quelque accident qui y arriva. Il est par la hauteur de quarante-un dcgrez un tiers de latitude , à treize lieues de Mallebarre. Nous visitasmes tout le pays circonvoisin , lequel est

fort beau , comme j'ai dit ci-dessus^ où nous veismes quantité de maisonnettes çà et là.

Partants du port Fortuné, ayants fait six ou sept lieues, nous eusmes cog^noissance d'une isle, que nous nommasmes la Soupçonneuse , pour avoir eu plusieurs fois croyance de loing que ce fust autre chose qu'une isle. Rangeant la coste au surouest près de douze lieues, passasmes proche d'une rivière qui est fort petite, et de difficile abord à cause des bases et rochers qui sont à l'entrée, que j'ai nommée de mon nom. Ce que nous veismes de ces costes sont terres basses et sabloneuses, qui ne laissent d'estre belles et bonnes, toutesfois de difficile abord, n'ayants aucunes retraites , les lieux fort batturiers , et peu d'eau à près de deux lieues de terre. Le plus que nous en trouvasmes, ce fut en [quelques fosses, sept à huit brasses, encore cela ne duroit que la longueur du cable, aussitost l'on revenoit à deux ou trois brasses^ et ne »y fie qui voudra , qu'il ne l'ait bien recognuse la sonde à la main.

Yoilà toutes les costes que nous découvrismes tant à l'Acadie, que chez les Etechemins et Almonchiquois, desquelles je fis la carte fort exactement de ce que je veis, que je fis graver en l'an i6o4, qui depuis a esté mise en lumière aux discours de mes premiers voyages.

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