CHAPITRE V
Arrivée dd l'autheur à Québec , où il fit ses logements. — Forme de vivre des Sauvages de ce pavs-là.
De l'isle d'Orléans jusques à Québec y a une lieue, et y arrivai le 3 juillet, où estant^ je cherchai lieu propre pour nostre habitation : mais je n'en peus trouver de plus commode, ni mieux scitué que la pointe de Québec, ainsi appelée des Sauvages, laquelle estoit remplie de noyers et de vignes. Aussitost j'employai une partie de nos ouvriers à les abattre, pour v faire nostre habitation , l'autre à scier des aix, l'autre à fouiller la cave et faire des fossez , et l'autre à aller quérir nos commoditez à Tadoussac avec la barque. La première chose que nous fismes fust le magasin pour mettre nos vivres à couvert, qui fust promptement fait par la diligence d'un chacun, et le soin que j'en eus. Proche de ce lieu est une rivière agréable , où anciennement hyverna Jacques Cartier.
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Pendant que Jes charpentiers^ scieurs d'aix et autres ouvriers travaillaient à notre logement . le fis mettre tout le reste à défricher autour de l'..:.]>,u. f..ii l'habitation^ afin de faire des jardinages pour y dji-> J--" semer des grains et graines , pour voir comme le tout succéderoit , d'autant que la terre paroissoit fort bonne.
Cependant quantité de Sauvages estoient cabannez proche de nous , qui faisoient pesche d'anguilles^ qui commencent à venir comme au 1 5 septembre 3 et finissent au 1 5 octobre. En ce temps tous les Sauvages se nourissent de ceste manne 5 et en font sécher pour l'hyver jusques au mois de février que les nèges sont grandes , comme de deux pieds et derai^ et trois pieds pour le plus^ qui est le temps que, quand leurs anguilles et autres choses qu'ils font chercher , Temp« .i.sont accommodées, ils vont chasser aux castors, où ils sont jusques au cominencement dejanvier. Ils ne firent pas grand'chasse de castors, pour estre les eaux trop grandes et les rivières débordées^ ainsi qu'ils nous dirent. Quand leurs anguilles leur faillent , ils ont recours à chasser aux eslans et aux bestes sauvages, qu'ils peuvent trouver en attendant le printemps, où j'eus • moyen de les entretenir de plusieurs choses. Je considérai fort particulièrement leurs coutumes.
Tous ces peuples pâtissent tant , que quel- , .' ;',/f"[''*
Sfiiit \indi' c: t fs et
Ipurs.
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quefois ils sont contraints de vivre de certains coquillages ^ et manger leurs chiens et peaux de quoi ils se couvrent contre le froid. Qui leur monstreroit à vivre, et leur enseigneroit le Ils H,ni ca. labourage des terres et autres choses , ils ap- Jîèudre. '^'^ prendroient fort bien : car il s'en trouve assez qui ont bon jugement, et respondent à propos sur ce qu'on leur demande. Ils ont une meschanceté en eux , qui est d'user de vengeance, "'*°- d'estre grands menteurs, et ausquels il ne se faut pas trop asseurer, sinon avec raison et la force en la main. Ils promettent assez, mais ils tiennent peu , la pluspart n'ayant point de loy, selon que j'ai pu voir, avec tout plein d'autres fausses croyances. Je leur demandai de quelle sortes de cérémonies ils usoient à prier leur Dieu ; ils me dirent qu'ils n'en usoient point Forme de d'autrcs , sînou qu'un chacun le prioit en son
leur* prières. -^ 1 X
cœur, comme il vouloit. Voilà pourquoi il n'y a aucune loy parmi eux , et ne sçavent ce que c'est d'adorer et prier Dieu , vivants comme bestes brutes ; mais je crois qu'ils seroientbientost réduits au Christianisme , si on habitoit et cultivoit leur terre , ce que la pluspart désirent. Sauvages Ils ont parmi eux quelques Sauvages , qu'ils îôir '' '° appellent Pilotois , qu'ils croyent parler au diable visiblement , leur disant ce qu'ils faut qu'ils facent, tant pour la guerre, que pour
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autres choses ; et s'ils leur commandoient qu'ils croj
•' 1 diable.
allassent mettre en exécution quelque entreprise , ils obéiroient aussitost à son commandement. Comme aussi ils croyent que tous les songes qu'ils ont , sont véritables : et de faict, il y en a beaucoup qui disent avoir veu et songé choses qui adviennent ou adviendront. Mais pour en parler avec vérité , ce sont visions diaboliques 5 qui les trompent et séduisent. Yoilà tout ce que j'ai peu apprendre de leur croyance bestiale.
Tous ces peuples sont bien proportionnez de i,i"'
ent au diabk'
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propû
tioune.
leurs corps , sans difformité , et sont dispos. Les femmes sont aussi bien formées, potelées et de couleur bazannée, à cause de certaines peintures dont elles se frottent, qui les fait paroistre olivastres. Ils sont habillez de peaux : une partie de leur Leurs habii*. corps est couverte , et l'autre partie descouverte: mais l'hy ver ils remédient à tout , car ils sont habillez de bonnes fourrures, comme de peaux d'eslan , loutres, castors , ours , loups marins, cerfs et biches , qu'ils ont en quantité. L'hyver, quand les nèges sont grandes , ils font une manière de raquettes , qui sont grandes deux ou trois fois plus que celles de France, qu'ils attachent à leurs pieds , et vont ainsi dans les nèges , Marchem parj sans enfoncer : car autrement ils ne pourroient ^',h chasser, ni aller en beaucoup de lieux. Ils ont
des 1:
les iiii pieds.
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i..„r« m. aussi une façon de mariage , qui est , que quand ;;'■'-■ une fille est en l'âge de quatorze ou quinze ans^
et qu'elle a plusieurs serviteurs, elle a compagnie avec tous ceux que bon lui semble : puis au bout de cinq ou six ans , elle prend lequel il lui |}iaist pour son mari, et vivent ensemble jusques à la fm de leur vie , sinon qu'après avoir demeuré quelque temps ensemble ^ et elles n'oLt point d'enfants , l'homme se peut démarier et prendre une autre femme, disant que Fiii^, ç.,., la sienne ne vaut rien. Par ainsi les filles sont
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Depuis qu'elles sont mariées , elles sont un peu plus chastes. Leurs maris sont la pluspart jaloux , lesquels donnent des présents aux pères ou parents des filles qu'ils ont espousées. Voilà les cérémonies et façons dont ils usent en leurs
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Pour ce qui est de leurs enl errements, quand un homme ou une femme meurt , ils font une fosse , où ils mettent tout le bien qu'ils ont , comme chaudières , fourrures , haches , arcs , flesches , robbes, et autres choses : puis ils mettent le corps dans la fosse, et le couvrent de terre, et mettent quantité de grosses pièces de bois dessus, et une autre debout, qu'ils peindent de rouge par en haut. Ils croyent l'immortalité des âmes , et disent qu'il vont se resjouir en
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d'autres pays, avec leurs parents et amis qui sont morts. Si ce sont capitaines ou autres d'auctorité, ils vont après leur mort, une fois Fan j faire un festin , chantants et dançanls sur leur fosse.
Ils sont fort craintifs, et ap])réhendent infiniment leurs ennemis , et ne dorment presque point en repos en quelques lieux qu'ils soient, bien que je les asseurasse tous les jours de ce qu'il m'estoit possible , en leur remonstrant de faire comme nous, savoir, veiller une partie, tandis que les autres dormiront , et chacun avoir ses armes prestes, comme celui qui fait le guet , et ne tenir les songes pour vérité , sur quoi ils se reposent. Mais peu leur servoient ces remonstrances, et disoient que nous savions mieux nous garder de toutes ces choses qu'eux , et qu'avec le temps, si nous habitions leur pays, ils le pourroient apprendre.
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