‹ Voyages du sieur de Champlain, ou Journal ès découvertes de la Nouvelle FranceChapitre 4 sur 74 · TOME J J · texte numérisé non relu

TOME J J

considérations Tont fait résoudre d'y faire de nouveaux voyages. La première, que sous le règne du Roi Louis le Juste, la France se verra enrichie et accrue d'un pays dont l'estendue excède plus de seize cents lieues en longueur, et de largeur près de cinq cents. La seconde, que la bonté des terres , et l'utilité qui s'en peut tirer ^ tant pour le commerce du dehors, que pour la douceur de la vie au-dedans, est telle que l'on ne peut estimer l'advantage que les François en auront quelque jour, si les colonies françoises y estant establies, y sont protégées de la bienveillance et authorité de Sa Majesté. Ces nouvelles descouvertes ont causé le dessein d'y faire ces colonies , lesquelles quoique d'abord elles aient esté de petite considération , néantmoins par succession de temps, au moyen du commerce, elles égalent les Estats des plus grands roys. On peut mettre en ce rang plusieurs villes que les Espagnols ont édifiées au Pérou et autres parties du monde , depuis six vingts ans en çà , qui n'estoient rien en leur principe. L'Europe peut rendre tesmoignage de celle de Bicoqnpsac Venise, qui estoit à son commencement une

crues en gran.

desTiues. retraite de pauvres pescheurs. Gênes, l'une des plus superbes villes du monde, édifiée dedans un pays environné de montagnes , fort désert et si infertile que les habitants sont contraints

de faire apporter la terre de dehors pour cultiver leurs jardinages d'alentour, et leur mer est sans poisson. La ville de Marseille, qui autrefois n'estoit qu'un marescage environné de collines et montagnes assez fascheuses , néantmoins par succession de temps a rendu son territoire fertile , et est devenue fameuse et grandement marchande. Ainsi , plusieurs petites colonies ayant la commodité des ports et des havres , se sont accrues en richesses et réputation.

Il se peut dire aussi que le pays de la Nouvelle France est un nouveau monde , et non un royaume, beau en toute perfection, et qui a des scituations très commodes, tant sur les rivages du grand fleuve Sainct Laurent (Tornement du pays) que sur les autres rivières, lacs, estangs et ruisseaux , ayant une infinité de belles isles accompagnées de prairies et bocages fort plaisants et agréables, où, durant le printemps et l'esté, se voit un grand nombre d'oiseaux , qui y viennent en leur temps et saison ; les terres très fertiles pour toutes sortes de grains ^ les pasturages en abondance^ la communication des grandes rivières et lacs^ qui sont comme des mers traversant les contrées, et qui rendent une grande facilité à toutes les descouvertes dans le profond des terres , d'où on pourroit aller aux mers de l'Occident, de l'Orient, du

Septentrion^ et s'estendre jusques au Midi. Le pays est rempli de grandes et hautes forests, peuplé de toutes les mesmes sortes de bois que nous avons en France ; Fair salubre , et les eaux excellentes sur les mesmes parallèles d'icelle : et l'utilité qui se trouvera dans le pays, selon que le sieur de Champelain espère le représenter, est assez suffisant pour mettre l'affaire en considération j puisque ce pays peut produire au service du roy les mesmes advantages que nous avons en France , ainsi qu'il paroistra par le discours suivant.

.V'dSia! Dans la ^Nouvelle France , il y a nombre infini de peuples sauvages; les uns sont sédentaires, amateurs du labourage , qui ont villes et villages fermez de palissades; les autres errants qui vivent de la chasse et de pesche de poisson , et n'ont aucune cognoissance de Dieu. Mais il y a espérance que les religieux qu'on y a menez , et qui commencent à s'y establir, y faisant des séminaires , pourront en peu d'années y faire de beaux progrez pour la conversion de ces peuples. C'est le principal soin de Sa Majesté, laquelle levant les yeux au ciel, plustost que les porter à la terre , maintiendra, s'il lui plaist , ces jy entrepreneurs, qui s'obligent d'y faire passer des ecclésiastiques^ pour travailler à ceste saincte moisson, et qui se proposent d'y establir une

sont différetils en leurs mœurs et foi me de Tiîie.

"Des'fin d faire fleurir >raie religion

iseaiix.

colonie, comme estant le seul et unique moyen d'y faire recognoistre le nom du vrai Dieu , et d'y establir la religion chrestienne, obligeant les François qui y passeront, de travailler au labourage de la terre avant toutes choses , afin qu'ils ayent sur les lieux le fondement de la nourriture^ sans estre obligez de le faire apporter de France : et cela estant, le pays fournira avec abondance tout ce que la vie peut souhaiter, soit pour la nécessité, ou pour le plaisir, ainsi qu'il sera dit ci-après.

Si on désire la voUerie, il se trouvera dans ces ,.ha«e m. lieux de toutes sortes d'oiseaux de proie, et autant qu'on en peut désirerles faucons, gerfauts, sacres, tiercelets, esperviers, autours, esmérillons, mouschets,de deux sortes d'aigles , hiboux petits et grands, ducs grands outre l'ordinaire, pies griescbes, piverts, et autres sortes d'oiseaux de proie, bien que rares au respect des autres, d'un plumage grissurledos et blanc sous le ventre, estants de la grosseur et grandeur d'une poule , ayant un pied comme la serre d'un oiseau de proie, duquel il prend le poisson -, l'autre est comme celui d'un canard , qui lui sert à nager dans l'eau, lorsqu'il s'y plonge pour prendre le poisson : oiseau qu'on croit ne s'estre vu ailleurs qu'en la Nouvelle France.

Pour la chasse du chien couchant , les per-

iraiige v pccc

drix s'y trouvent de trois sortes : les unes sont vraies gelinotes, autres noires, autres blanches, qui viennent en hyver, et qui ont la chair comme les ramiers, et d'un très excellent goust. r.baMe du Quant à l'autre chasse du ffibbier, il v abonde (grande quantité d'oiseaux de rivière, de toutes sortes de canards, sarcelles, oyes blanches et grises, outardes, petites oyes, beccasses^ beccassines, allouettes grosses et petites, pluviers, hérons, grues, cygnes, plongeons de deux ou trois façons, poules d'eau, huarts, coutJieux, grives, mauves blanches et grises j et sur les costes et rivages de la mer, les cormorans, marmettes, perroquets de mer, pies de mer, apois , et autres en nombre infini^ qui y viennent selon leur saison.

Besie» qui se Dauslcs bois , et en la contrée où habitent

ironreoi dans les ^

les Hiroquois, peuples de la Nouvelle France, il se trouve nombre de cocs d'Inde sauvages, et à Québec quantité de tourtres tout le long de l'esté, merles, fauvis, alloueltes de terre, autres sortes d'oiseaux de divers plumages , qui font en leur saison de très doux ramages.

Après ceste sorte de chasse , y en a une autre

moins plaisante et agréable , mais plus pénible,

y ayant audit pays des renards,, loups com.muns

Chasse aux cl loups ccrvicrs, chats sauvages, porcs-espics,

l'Citcs sauvages. ^ U ' 1 l ^

castors, ratsmusquez, loutres^ martres, fouines,

Lois

espèces de bléreaux. lapins, ours, eslans, cerfs, dains , caribous de la grandeur des asnes sauvages, chevreux, escurieux voilants, et autres, des hermines, et autres espèces d'animaux que nous n'avons pas en France. On les peut chasser, soit à l'affus ou au piège, par huées dans les isles, où ils vont le plus souvent , et comme ils se jettent en l'eau entendant le bruit, on les peut tuer aisément , ou ainsi que l'industrie de ceux qui voudront y prendre le plaisir, le fera voir.

Si on aime la pesche du poisson, soit avec les lignes, filets, parcs, nasses, et autres inventions, les rivières, ruisseaux, lacs et eslangs , sont en tel nombre que l'on peut désirer, y ayant abondance de saumons , truittes très belles , bonnes et grandes de toutes sortes, esturgeons de trois grandeurs, aloses, bars forts bons, et tel se trouve qui pèse vingt livres : carpes de toutes sortes, dont y en a de très grandes j et des brochets, aucuns de cinq pieds de long-, barbus qui sont sans escaille, de deux à trois sortes, grands et petits : poisson blanc d'un pied de long : poisson doré, esplan, tanche, perche, tortue, loups marins, dont l'huile estfort bonne, mesme à frire, marsouins blancs, et beaucoup d'autres que nous n'avons point, et ne se trouvent dedans nos rivières et estangs. Toutes ces

Pescbe de [joissoo.

espèces de poissons se trouvent dans le grand fleuve Sainct Laurent : et davantage, molluës et baleines se peschent tout le long des costes de la Nouvelle France, presque en toute saison.

Ainsi de là on peut juger le plaisir que les François auront en ces lieux y estants habituez, vivants dans une vie douce et tranquille, avec toute liberté de chasser, pescher, se loger et s'accommoder selon sa volonté, y ayants de quoi occuper l'esprit à faire bastir, défricher les terres, labourer des jardinages, y planter, enter et faire pépinières, semer de toutes sortes de grains^, racine, légumes, sallades et autres herbes potagères , en telle estendue de terre , et en telle quantité que l'on voudra. La vigne y porte des raisins assez bons, bien qu'elle soit sauvage, laquelle estant transplantée et labourée, portera des fruicts en abondance. Et celui qui aura trente arpents de terre défrichée en ce pays-là, avec un peu de bestail , la chasse , la pesche et la traitte avec les Sauvages, conformément à l'establissement de la Compagnie de la Nouvelle France, il y pourra vivre lui dixiesme, aussi bien que ceux qui auroient en France quinze à vingt mil livres de rente.

DE CRAMPLAIN.

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