‹ Voyages du sieur de Champlain, ou Journal ès découvertes de la Nouvelle FranceChapitre 5 sur 74 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Que les roys et grands princes doivent estre plus soigneux d'augmenter la cognoissance du vrai Dieu , et accroislre sa gloire parmi les peuples barbares, que de multiplier leurs estats. — Voyages des François faits aux Terres Neufves, depuis Tan i5o4 jusques à présent.

Les palmes et les lauriers les plus illustres que les roys et les princes peuvent acquérir en ce monde , est que mesprisants les biens temporels, porter leur désir à acquérir les spirituels : ce qu'ils ne peuvent faire plus utilement , qu'en attirant par leur travail et piété un nombre infini d'ames sauvages (qui vivent sans foy , sans loy, ni cognoissance du vrai Dieu) à la profession de la religion catholique, apostolique et romaine. Car la prise des forteresses, ni le gain des batailles, ni la conqueste des pays, ne sont rien en comparaison , ni au prix de celles qui se préparent des couronnes au ciel, si ce n'est contre les infidèles , où la guerre est non seulement nécessaire , mais juste et sainctC;, en ce qu'il y va du salut de la chrestienté , de la gloire de Dieu , et de la défense de la foy ^

et ces travaux sont de soi louables et très recommandables , outre le commandement de Dieu , qui dit : Que la conversion d'un infidèle vaut mieux que la conqueste d un royaume. Et si tout cela ne nous peut esmouvoir à rechercher les biens du ciel aussi passionnément du moins que ceux de la terre, d'autant que la convoitise des hommes pour les biens du monde est telle , que la pluspart ne se soucient de la conversion des infidèles , pourveu que la fortune corresponde à leurs désirs , et que tout leur vienne à souhait. Aussi , est-ce ceste convoitise qui a ruiné et ruine entièrement le progrez et l'advancement de ceste saincte entreprise, qui ne s'est encores bien avancée, et est en danger de succomber, si Sa Majesté n'y apporte un ordre très sainct , charitable et juste , comme elle est, et qu'elle mesme ne prenne plaisir d'entendre ce qui se peut faire pour l'accroissement de la gloire de Dieu , et le bien de son estât , repoussant l'envie qui se met par ceux qui devroient maintenir ceste affaire, lesquels en cherchent plustost la ruine que l'effect.

Ce n'est pas chose nouvelle aux François d'aller par mer faire de nouvelles conquestes : car nous sçavous assez que la descouverte des Terres Neufves, et les entreprises généreuses de mer ont esté commencées par nos devanciers.

DE CHAMPLAIN. Il

Ce furent les Bretons et les Normands , qui , B,,^î;',;,';;v!,r' en l'an i5o4, descouvrirent les premiers des™"'^'" chrestiens^ le grand Banc des Moluques, et les Isîes de Terre Neufve , ainsi qu'il se remarque dans les histoires delNiflet et d'Antoine Maginus.

Il est aussi très certain que du temps du roy François I^^ en l'an 1 52 3^ il envoya Verazzano, Florentin , descouvrir les terres , costes et havres de la Floride , comme les relations de ses voyages font foy : où après avoir recognu depuis le trente-troisiesme degré jusqu'au quaranteseptiesme de pays , ainsi comme il pensoit s'y habituer, la mort lui fît perdre la vie avec ses desseins.

Du depuis , le mesme roy, François, à la persuasion de messire Philippe Chabot , admirai de France, despescha Jacques Cartier, pour aller ]J^iT\:l\''. descouvrir nouvelles terres ; et pour ce sujet , il fit deux voyages dans les années i534 et i535. Au premier, il descouvrit l'isiede Terre Neufve, et le golfe de Sainct Laurent , avec plusieurs autres isles de ce golfe ^ et eust fait davantage de progrès , n'eust esté la saison rigoureuse qui le pressa de s'en revenir. Ce Jacques Cartier estoit delà ville de Sainct Malo^ fort entendu et expérimenté au faict de la marine, autant qu'autre de son temps : aussi Sainct Malo est obligée de conserver sa mémoire. Tout son plus

grand désir estant de descouvrir nouvelles terres , et à la sollicitation de Charles de Mouy , sieur de la Maillëres^ lors vice-admiral , il entreprint le mesme voyage^ pour la deuxiesme fois : et pour venir à chef de son dessein , et y faire jetter par Sa Majesté le fondement d'une colonie , afin d'y accroistre l'honneur de Dieu et son authorité royale ; pour cet effect , il donna ses commissions, avec celle dudit sieur admirai, qui avoit la direction de cet embarquement. Le roT donne ^^^^^^ il coutribua dc son pouvoir. Les com-

ÎLutïcarliel! missious expédiées, Sa Majesté donna la charge audit Cartier , qui se met en mer avec deux vaisseaux, le i6 mai i535, et navige si heureu-

carue^au^roffe semcut , qu'il abordc dans le golfe Sainct Lau-

. de S. Laurent. , . i i • •< •

rent , entre dans la rivière avec ses vaisseaux , du port de huit cents tonneaux, et fait si bien isie d'Orléans, qu'il aiTivc j usqu'à une isie, qu'il nomma l'isle d'Orléans, à cent vingt lieues à mont le fleuve. De là va à quelque dix lieues du bout d'amont du dit fleuve, hy verner à une petite rivière qui assèche presque de basse mer, qu'il nomma Saincte Croix, pour y estre arrivé le jour de l'Exaltation de Saincte Croix : lieu qui s'appelle main- Rivièredes. tcuaut la rlvièrc Sainct Charles , sur laquelle à

Larles. "' *■

présent sont logez les Pères Récollets et les Pères Jésuites , pour y faire un séminaire à instruire la jeunesse.

Isle de Saine- : Croix.

CLarles.

S..i.lt

DE CHAMPLAIN. l3

De là ledit Cartier alla à mont ledit fleuve , quelque soixante lieues , jusques à un lien qui s'appeloit de son temps Ochelaga , et qui maintenant s'appelle Grand Sault Sainct Louis, les- ^^^^^^ quels lieux étoient habitez de sauvages, qui estants sédentaires, cultivoient les terres. Ce qu^ils ne font à présent, à cause des guerres qui les ont fait retirer dans le profond des terres.

Cartier ayant recognu , selon son rapport, la difficulté de pouvoir passer les Sauts, et comme estant impossible , s'en retourna où estoient ses vaisseaux , où le temps et la saison le pressèrent de telle façon , qu'il fut contraint d'hyverner en la rivière Saincte Croix, en un endroit où maintenant les Pères Jésuites ont leur demeure , sur le bord d'une autre petite rivière qui se décharge dans celle de Saincte Croix, appelée la rivière de Jacques Cartier, comme Ja^q^fs car ses relations font foy.

Cartier receut tant de mescontentement en ce voyage, qu'en l'extrême maladie du mal de scorbut, dont ses gens la pluspart moururent , de^%f3"ïen,

- . •! ? nions.

que le printemps revenu il s en retourna en France assez triste et fasché de ceste perte, et du peu de progrès qu'il s'imaginoit ne pouvoir flaire, pensant gue l'air estoit si contraire à nostre na- svn revient

XX en rrjiice.

turel, que nous n'y pourrions vivre qu'avec beaucoup de peine, pour avoir esprouvé en son

gens

l^ VOYAGES

Maidescor. }iyyerneraent le mal de scorbut, qu'il appeioit

but . fréquent J

-uxinde.. jnaldela terre. Ainsi ayant fait sa relation au roy, et audit sieur Admirai, et de Maillères, lesquels n'approfondirent pas ceste affaire, l'entreprise fut infructueuse. Mais si Cartier eust peu juger les causes de sa maladie, et le remède salutaire et certain pour les éviter, bien que lui et ses gens receurent quelque soulagement par le moyen d'une herbe appelée aneda , comme nous avons fait à nos despens aussi bien que lui, il n'y a point de doute que le roy dès-lors n'auroit pas négligé d'assister ce dessein , comme il a voit desjà fait : car en ce temps-là le pays estoit plus peuplé de gens sédentaires qu'il n'est à présentj qui occasionna Sa Majesté à faire ce second voyage, et poursuivre ceste entreprise, ayant un sainct désir d'y envoyer des peuplades. Voilà ce qui en est arrivé.

D'autres que Cartier eussent bien peu entreprendre ceste affaire , qui ne se fussent si promptement estonnez, et n'eussent pour cela laissé de poursuivre l'entreprise, estant si bien commencée. Car, à dire vrai, ceux-là qui ont la conduite des descouvertures , sont souventefois R.ia.ionsqui ccux oui pcuvcnt faire cesser un louable dessein,

iiDPscLent la J- •'• . . t

bonSn'" quand on s'arreste à leurs relations : car y

joustantfoi, on le juge comme impossible, ou tellement traversé de difficultez, qu'on n'en

DE CHAMPLAIN. ï5

peut venir à bout qu'avec des despenses et diffîcultez presque insupportables. Yoilà le sujet qui a empesché des ce temps-là que ceste entreprise sortist effect ; outre que dans un Estât se présentent quelquefois des affaires importantes, qui font que celles-ci se négligent pour un temps j ou bien que ceux qui ont bonne volonté de les poursuivre, viennent à mourir^ et ainsi les années se passent sans rien faire.

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