‹ Voyages du sieur de Champlain, ou Journal ès découvertes de la Nouvelle FranceChapitre 43 sur 74 · TOME I. i · texte numérisé non relu

TOME I. i

du lac. En icelle y a nombre de belles isles, qui sont basses, remplies de très-beaux bois et prairies, où il y a quantité de gibbier et chasse d'animaux, comme cerfs, daims, faons, chevreuls, ours, et autres sortes d'animaux qui viennent de la grande <^erre aux dites isles. Nous y en prismes quantité. Il y a aussi grand nombre de castors tant en la rivière , qu'en plusieurs autres petites qui viennent tomber dans icelle. Ces lieux ne sont habitez d'aucuns Sauvages, bien qu'ils soientplaisants pour le sujet de leurs guerres, et se retirent des rivières le plus qu'ils peuvent auprofonddesterres, afinden'estre sitost surpris. Le lendemain , enlrasmes dans le lac^ qui est de grande estendue , comme de cinquante ou soixante lieues , où j'y veis quatre belles isles , contenants dix douze et quinze lieues de long, qui autrefois ont esté habitées par les Sauvages , comme aussi la rivière des Hiroquois : mais elles Rwières de. OHt csté abaudonnécs depuis qu'ils ont eu guerre

Hiroquoisabao- ••11*

doDDéesdepuis jçg yjjg contrc Icsautrcs : aussi y a-t-il plusieurs

leur* guerres. «J i-

rivières qui viennent tomber dedans le lac, environnées de nombre de beaux arbres, des mesmes espèces que nous avons en France, avec force vignes, plus belles qu'aucun lieu que j'eusse veu: force châtaigniers, et n'en avoisencores point veu que dessus le bord de ce lac où il y a grande abondance de poisson de plusieurs espèces. Entre

Pob«on ap-

autres y en a nn , appelle des Sauvages du pays chaousarou, qui est de plusieurs lonp:ueurs : mais prié cuo^

' ^ ^ *^ , rMi. S., fort,..

les plus grands contiennent, à ce que m'ont dit ces peuples, huict à dix pieds. J'en ai veu qui en contenoient cinq , qui estoient delà grosseur de la cuisse, et avoient la teste grosse comme les deux poings, avec un bec de deux pieds et demi de long, et à double rang de dents fort aiguës et dangereuses. Il a toute la forme du corps tirant au brochet, mais il est armé d'escailles si fortes, qu'un coup de poignard ne les sçauroit percer, et est de couleur degris argenté. Il a aussi l'extrémité du bec comme un cochon. Ce poisson fait la guerre à tous les autres qui paitugu sont dans ces lacs et rivières, et a une industrie merveilleuse , à ce que m'ont assuré ces peuples , qui est, que quand il veut prendre quelques oiseaux, il va dedans des joncs ou roseaux, qui sont sur les rives du lac en plusieurs endroits, et met le bec hors de l'eau sans se bouger : de façon que lors que les oiseaux viennent se reposer sur le bec, pensants que ce soit un tronc de boiS;, il est si subtil, que serrant le bec qu'il tient encr'ouvert, il les tire par les pieds sous l'eau. Les Sauvages m'en donnèrent une teste, dont ils font grand estât , disants que lorsqu'ils ont mal à la teste, ils se saignent avec les dents de ce poisson à l'endroit de la douleur, qui sapasse soudain.

erre AUX aulrei.

Lieirx quoU.

19^ VOYA.GES

Continuant ncstre route dans ce lac du costé de l'Occident, considérant le pays, je veis, du costé de 1 Orient, de fort hautes montagnes, où sur le sommet y avoit de la nège. Je m'enquis aux Sauvages si ces lieux- estoient habitez. Ils me respondirent que oui, et que c'estoient Hiroquois, et qu'en ces lieux y avoit de belles vallées, et campagnes fertiles en bleds, comme j'en ai mangé audit pays, avec infinité d'autres fruictsj et que le lac alloit proche des montagnes , qui pouvoient estre esloignées de nous, à mon jugement, de quinze lieues. J'en veis au midi d'autres qui n'estoient moins hautes que les premières , horsmis qu'il n'y avoit point de nège. Le.saiivages Lcs Sauvagcs me dirent que c'estoit où nous del'Auiheur le vious ailcr trouver leurs ennemis , et qu elles es-

lieuproprepour ' 1

quûL!"^ ^"°' toient fort peuplées, et qu'il falloit passer par un sault d'eau que je veis depuis , et de là entrer dans un autre lac qui contient trois à quatre lieues de long, et qu'estants parvenus au bout d'icelui , il falloit faire quatre lieues de chemin par terre, et passer une rivière ^ qui va tomber en la coste des Hiroquois, tenant à celle des Almouchiquois , et qu'ils n'estoient que deux jours à y aller avec leurs canots, comme je l'ai sceu depuis par quelques prisonniers que nous prismes, qui me discoururent fort particulièrement de tout ce qu'ils eu avoient recogneu , par

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le moyen de quelques truchements Algoumequins, qui sçavoient la langue des Hiroquois.

Or^ comme nous commençasmes à approcher à deux ou trois journées de la demeure de leurs ennemis, nous n'allions plus (jue la nuit, le jour nous reposions, néantmoins ne laissoient tousjours de faire leurs superstitions accoustumées, pour sçavoir ce qui leurpourroit succéder de leurs entreprises, et souvent me venoient demander si j'avois songé, etavois \eu leurs ennemis. Je leur respondois que non, et leur donnois courage et bonnes espérances. La nuict venue, nous nous mismes en chemin jusques au lendemain, où nous nousretirasmes dans le fort du bois, pour y passer le reste du jour. Sur les dix ou onze heures, après m'est re quelque peu promené autour de nostre logement, je me fus reposer. En dormant ;, je songeai que je voyois les Hiroquois nos ennemis dedans ie lac, proche d'une montagne, qui se noyoient à nostre veuej et les voulant secourir, nos Sauvages alliez me disoient qu'il les falloit tous laisser mourir, et qu'ils ne valloient rien. Estant esveillé, ils ne faillirent, commeàl'accoustumée, de me demander si j'avois songé quelque chose. Je leur dis en effect ce qae i'a-

^ '^ ^ T J Leurra

vois songé. Cela leur apporta une telle croyance , qu'ils ne doutèrent plus de ce qui leur devoit advenir pour leur bien.

a Clin le KjU sot

1! renconire Tenants

Le soir estauL venu, nous nous einbarquasmes en nos canots pour continuer nostre chemin , et comme nous allions fort doucement, et sans mener bruit, le vingt-neufiesme du mois nons fismes rencontre des Hiroquois sur u"°r1a^^^ dix heures du soir au bout d'un cap qui advance dans le lac du costé de FOccident, lesquels venaient à la guerre. Eux et nous commençasmes à jetter da grands cris, chacun se parant'de ses armes. Nous nous retirasmes vers l'eau , et les Hiroquois mirent pied à terre , et arrangèrent tous leurs canots les unscontreles Abutient du autres, et commencèrent à abbattre du bois

avec de meschantes haches qu'ils gaignent quelquefois à la guerre, et d'autres de pierre, et se barricadèrent fort bien, canoii ar. A.ussi Ics nostrcs tindrent toute la nuict leurs canots arrangez les nns contre les autres, attachez à des perches pour ne s'esgarer, et combattre tous ensemble s'il en estoit de besoin ; et estions à la portée d'une flesche vers l'eau du costé de leurs barricades.

Comme ils furent armez et mis en ordre, ils envoyèrent deux canots séparez de la troupe, pour sçavoir de leurs ennemis s'ils vouloient combattre, lesquels rcspondirent qu'ils ne désiroient autre chose : mais que pour l'heure, il n'y avait pas beaucoup d'apparence, et qu'il

lan^f-z de part «l d'autre.

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falloit attendre le jour pour se cognoistre, et qu'aussi tost que le soleil se leveroit ^ ils nous livreroient le combat : ce qui fut accordé parles nostres , et en attendant toute la nuict se passa en dances et chansons ^ tant d'un costé que d'autre, avec une infinité d'injures, et autres smiumn». propos , comme du peu de couraj^e qu'ils avoient, avecle peu d'effect et résistance contre leurs armes , et que le jour venant^ ils le sentiroient à leur ruine. Les nostres aussi ne manquoient de répartie, leur disant qu'ils verroient des effects d'armes que jamais ils n'avoient veus, et tout plein d'autres discours, comme on a accoustumé à un sië^^e de ville. Après avoir bien chanté, dancé et parlementé les uns aux autres, ^°'"'"* ^'^" le jour venu, mes compagnons et moy estions toujours couverts, de peur que les ennemis ne nous veissent , préparant nos armes le mieux qu'il nous estoit possible , estant toutesfois séparez , chacun en un des canots des Sauvages montagnards. Apres que nousfusmes armez d'armes légères, nous prismes chacun une harquebuse, et descendismes à terre. Je veis sortir les ennemis de leur barricade, qui estoient près de deux cents hommes forts et robustes à les voir, qui venoient au petit pas au devant de nous, avec une gravité et asseurance qui me contenta fort , à la teste desquels y avoit trois

theur arme le« tieus.

chefe. Les nosires aussi alloient en mesme ordre , et me dirent que ceux qui avoient trois poriem' ' de ffpands penu&ches estoient les chefs et cru'il

grands penod- ^ *■

ciie«. jj'y Q^ avoit que ces trois , et qu'on les reco-

/jnoissoit à ces plumes , qui estoient beaucoup plus grandes que celles de leurs compagnons , et que je fisse ce que je pourrois pour les tuer. Je leur promis de faire ce qui seroit de ma puissance, et que j'estois bien fasché qu'ils ne me pouvoient bien entendre, pour leur donner l'ordre et façon d'attaquer leurs ennemis, et qu'indubitablement nous les desferions tous, mais qu'il n'y avoit remède : que j'estois trèsaise de leur donner courage , et leur monstrer la bonne volonté qui estoit en moi , quand serions au combat.

Aussi tost que fusmes à terre, ils commencèrent à courir environ deux cents pas vers leurs ennemis qui estoient de pied ferme, et n'avoient encores apperceu mes compagnons, qui s'en allèrent dans les bois avec quelques Sauvages. LAuihfur Les nostres commencèrentàm'appeller à grands

^al( marcher les *■ *■ *^

cris ; et pour me donner passage ils s'ouvrirent en deux^. et me mis à la teste, marchant environ vingt pas devant, jusqu'à ce que je fusse à trente pas des ennemis , où aussi tost ils m'apperceurent , et firent alte en me contemplant, et moi eux. Comme je les veis esbranler pour tirer sur

sieni au com

d'une seule barueLuxïde.

JOUÏCUUUt.

DE CHAMPLÀIN. 201

nous, ie couchai mon harquebuse en ioue, et Eutuedeu» visai droit à un des trois chefs, duquel coup ih en tomba deux par terre , et un de leurs compagnons qui fut blessé^ qui quelque temps après en mourut. J'avais mis quatre balles dedans mon harquebuse. Les nostres ayants veu ce coup si favorable pour eux , ils commencèrent à jetter de si grands cris y qu'on n'eust pas ouï tonner , et cependant les flesches ne manquoient de part ne d'autre. Les Hiroquois furent fort n estonnez , que si promptement deux hommes avoient esté tuez, bien qu'ils fussent armez d'armes tissues de fil de cotton , et de bois , à l'espreuve de leurs flesches ; ce qui leur donna une grande appréhension. Comme je rechargeois, l'un de mes compagnons tira un coup de dedans le bois, qui les estonna de rechef de telle façon, voyants leurs chefs morts , qu'ils perdirent courage , se mirent en fuite , et abandonnèrent le champ, et leur fort , s'enfuyant dedans le profond des bois, où les poursuivant , j'en fis demeurer encores d'autres. Nos Sauvages en tuèrent aussi plusieurs, et en prindrent dix ou douze prisonniers. Le reste se sauva avec les blessez. 11 y en eut des nostres quinze ou seize de blessez de coups de flesches, qui furent promptement guéris.

Après que nous eusmes eu la victoire , ils s'a-

musèrent à prendre force bled d'Inde , et les farines des ennemis , et aussi leurs armes^ qu'ils avoieut laissées pour mieux courir. Et ayant fait bonne chère, dancé et chanté^ trois heures après nous en retournasmes avec les prisonniers.

Ce lieu où se fit ceste charge est par les quarante-trois degrez et quelques minutes de latitude , et le nommai le lac de Champlain.

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