‹ Voyages du sieur de Champlain, ou Journal ès découvertes de la Nouvelle FranceChapitre 42 sur 74 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Portement du rault de la rivière des Hiroquois. — Description d'an grand lac. — De la rencontre des ennemis , ([ue noui fismes audit lac , et de la façon et conduite qu'ils usent en allant attaquer les Hiroquois.

Je partis duclit sault de la rivière des Hiroquois le 2 juillet. Tous les Sauvages commencèrent à apporter leurs canots ^ armes et bagag^es par terre environ demi - Jieue ^ pour passer l'impétuosité et la force du sault, ce qui fut promptement fait.

Son rmur- Aussitost ils Ics Hiireut tous en l'eau , et deux ieîSauvaee°i! hommcs CH chacuD , avecleur bagage, et firent aller un des hommes de chacque canot par terre environ une lieue et demie que peut contenir ledit sault, mais non si impétueux comme à l'entrée , sinon en quelques endroits de rochers qui barrent la rivière, qui n'est pas plus large de trois à quatre cents pas. Après que nous eusmes passé le sault, qui ne fut sans peine, tous les Sauvages qui estaient allés parterre, par

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un chemin assez beau et pays uni , bien qu'il y ait quantité de bois, se rembarquèrent dans leurs canots. Les hommes que j'avais , furent aussi par terre, et moi par eau, dedans un canot. Ils firent reveue de tous leurs gens , et se trouva vingt -quatre canots» où il y avait soixante hommes. Après avoir fait leur reveue , nous continuasmes le chemin jusques à une isle qui tient trois lieues de long, remplie des plus beaux pins que j'eusse jamais veus. Ils firent la chasse , et y prindrent quelques bestes sauvages. Passant plus outre environ' trois lieues de là, nous y logeasmes pour prendre le repos la nuict ensuivant.

Incontinent un chacun d'eux commença l'un ,o,!',"mduw! a couper du bois, les autres a prendre des es- àcouTen. corces d'arbre pour couvrir leurs cabannes, pour se mettre à couvert j les autres à abbatre de gros arbres pour se barricader sur le bord de la rivière autour de leurs cabanes ; ce qu'ils savent si proprement faire, qu'en moins de deux heures, cinq cents de leurs ennemis auraient bien de la peine à les forcer, sans qu'ils en fissent beaucoup mourir. Ils ne barricadent point le côté de la rivière où sont leurs canots arrangez , pour s'embgrquer si l'occasion le requérait.

Après qu'ils furent logez, ils envoyèrent trois canots avec neuf bons hommes, comme est leur

igO VOYAGES

coustume, à tous leurs logements, pour descouvrir deux ou trois lieues s'ils n'appercevront rien, qui après se retirent. Toute la nuict ils se reposent sur la descouverture des avant-coureurs, qui est une très mauvaise coustume en eux ; car quelquefois ils sont surpris de leurs ennemis en dormant, qui les assomment, sans qu'ils aient le loisir de se mettre sur pied pour se défendre.

Recognoissant cela , je leur remonstrais la faute qu'ils faisoient, et qu'ils devaient veiller, comme ils nous avaient veu faire toutes les uuicts, et avoir des hommes aux aguets, pour escouter et voir s'ils n'appercevroient rien , et ne point vivre de la façon, comme bestes. Ils me dirent qu'ils ne pouvoient veiller , et qu'ils travailloient assez de jour à la cliassej d'autant que quand ils vont en guerre, ils divisent leurs troupes en trois ^ sçavoir une partie pour la chasse séparée en plusieurs endroits ; une autre pour faire le gros, qui sont tousj ours sur leurs armes • et l'autre partie en avant-coureurs, pour descouvrir le long des rivières, s'ils neveri-cnt point quelque marque ou signal par où aient passé leurs ennemis, ou leurs amis, ce qu'ils cognoissent par de certaines marques que Içs chefs se donnent d'une nation à l'autre, qui ne sont tousjours semblables, s'advertissants de

temps en temps quand ils en changent^ et par ce moyen ils recognoissent si ce sont amis ou ennenns qui ont passé. Les chasseurs ne chassent jamais de l'avant du gros, ni des avant-coureurs, pour ne donner d'allarme ni de désordre, mais sur la retraite et du costé qu'ils n'appréhendent leurs ennemis, et continuent ainsi jusques à ce qu'ils soient à deux ou trois journées de leurs ennemis , qu'ils vont de nuict à la desrobée , tous en corps, horsmis les coureurs, et le jour se retirent dans le fort des bois, où ils reposent, sans s'esgarer ni mener bruit, ni faire aucun feu , afin de n'estre apperceus , si par fortune leurs ennemis passoient , ni pour ce qui est de leur man^^rer durant ce temps. Ils ne font du feu que pour pétuner, et mangent de la farine de bled d'Inde cuite, qu'ils destrempent avec de l'eau, comme bouillie. Ils conservent cos farines pour leur nécessité, et quand ils sont proches de leurs ennemis, ou quand ils font retraitte après leurs charges , ils ne s'amusent à chasser, se retirant promptement.

A tous leurs lo^f^ements ils ont leur niiotois ou , ^."t '«■"'• ?*-

<J 1 lolois.

ostemouy (qui sont manières de gens qui sont les devins, en qui ces peuples ont croyance), le quel fait une cabanne entourée de petits bois , et la couvre de sa robbe. Après qu'elle est faite, il se met dedans en sorte qu'on ne le voit en au-

Comme ce cuiie façoD . Duis prend un des piliers de sa ca-

Pllotois les a- ^ -^ 1 1 I

*'"" banne, et la fait bransler , marmottant certaine

paroles entre ses dents, par lesquelles il dit qu'il invoque le diable, et qu'il s'apparoist à lui en forme de pierre, et lui dit s'ils trouveront leurs ennemis, et s'ils en tueront beaucoup. Ce pilotois est prosterné en terre , sans remuer , ne faisant que parler au diable, puis aussi tost se lève sur les pieds, en parlant et se tourmentant d'une telle façon , qu'il est tout en eau , bien qu'il soit nu. Tout le peuple est autour de la cabanne, assis sur leur cul comme des singes. Ils me disoient souvent que le branslement que je voyois de la cabanne, estoit le diable qui la faisoit mouvoir, et non celai qui estoit dedans, bien que je veisse le contraire , car c'estoic (comme j'ait dit ci-dessus) le pilotois qui prenoit un des bâtons de sa cabanne , et la faisoit ainsi mouvoir. Ils me dirent aussi que je verrais sortir du feu par le haut , ce que je ne veis point. Ces drosles contrefont aussi leur voix grosse et claire , parlant en langage incogneu aux autres Sauvages ; et quand ils la représentent cassée, ils croyent que c'est le diable qui parle , et qui dit ce qui doit arriver en leur guerre , et ce qu'il faut qu'ils facent. Néantmoins tous ces garniments qui font soBi fort 1^5 devins , de cent paroles n'en disent pas deux

Ku"" ''véritables, et vont abusants ces pauvres gens ,

comme il y en a assez parmi le monde , pom- tirer quelque denrée du peuple. Je leur remons- Irois souvent que tout ce qu'ils faisoient n'estoit que folie, et qu'ils ne dévoient y adjouster foy. Or après qu'ils ont sceu de leurs devins ce

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qui leur doit succéder, les chefs prennent des p*;;;' xr.u"' bâtons de la longueur d'un pied autant en nombre qu'ils sont, et signalent par d'autres un peu plus grands, leurs chefs : puis vont dans le bois, et esplanadent une place de cinq ou six pieds en quarré, où le chef, comme sergent-major, met par ordre tousses bâtons, comme bon lui semble j puis appelle tous ses compagnons, qui viennent tons armez, et leur monstre le rang et ordre qu'ils devront tenir lorsqu'ils se battront avec leurs ennemis : ce que tous ces Sauvages regardent attentivement, remarquants la figure que Régie aun. leur chet a faite avec ces bâtons, et après se reti- «"""■ rent de là, et commencent à se mettre en ordre, ainsi qu'ils ont veu lesdits bâtons; puis se mettent les uns parmi les autres, et retournent de rechef en leur ordre, continuants deux ou trois fois, et font à tous leurs logemens sansqu'il soit besoin de sergent pour leur faire tenir leurs rangs , qu'ils sçavent fort bien garder, sans se mettre en confusion. Voilà la règle qu'ils tiennent à leur guerre.

Nous partismes le lendemain, continuant nostre chemin dans la rivière jusquesà l'entrée

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