TOME I
versants le bois, lesquels nous appelasmcs , et leur dismcs qu'il estoit nécessaire qu'ils fussent avec nous pour nous guider et conduire où estoient les Hiroquois , et qu'autrement nous n'y pourrions aller , et nous esgarerions ; ce qu'ils firent. Ayants un peu cheminé ^ nous aperceussauTage Tient ^iies uu Sauvagc qui venoit en diligence nous
▼ers l'Aulbeur -i t C ' ^ 11
en diligence, chercher , pour nous raire advancer le plus promptement qu'il seroit possible , lequel me fit entendre que les Algoumequins et les Montagnets avoient voulu forcer la barricade des Hiroquois^ et qu'ils avoient esté repoussez , et les meilleurs hommes des Montagnets tuez , et plusieurs autres blessez. Qu'ils s'estoient retirez en nous attendant, et que leur espérance estoit du tout en nous. Nous n'eusmes pas fait demi-quart de lieue avec ce Sauvage, qui estoit capitaine Algoumecris des uns quiu, quc Hous entendions les hurlements et cris des uns et des autres, qui s'entredisoient des injures, escarmouchants tousjours légèrement en nous attendant. Aussitost que les Sauvages nous aperceurent , ils commencèrent à s'escrier de telle façon qu'on n'eust pas entendu tonner. Je donnai charge à mes compagnons de me suivre ^ôfhedeu tousjours, et ne m'escarter point. Je m'approchai delà barricade des ennemis pour la recognoistre. Elle estoit faite de puissants arbres arrangez les uns sur les autres en rond, qui est la forme or-
el des aunes.
f'approf hede la hdrricide des eoueniis.
Fait lirer force harauebuza-
dinaire de leurs forteresses. Tous les Montagnets et Algoumequins s'approchèrent aussi de la dite barricade. Lors nous commençasmesà tirer force coups d'harquebuze à travers les fueillards, d'au- d«. tant que nous ne les pouvions voir^ comme eux nous. Je fus blessé, en tirant le premier coup sur le bord de leur barricade, d'un coup de flesche ^.^J'J.^^^p'"']^ qui me fendit le bout de l'oreille et entra dans le col. Je la prins et l'arrachai : elle estoit ferrée par le bout d'une pierre bien aiguë. Un autre de mes compagnons en mesme temps fut aussi blessé e. un sien au bras d'une autre flesche que je lui arrachai. Néantmoins ma blesseure ne m'empescha de faire le devoir , et nos Sauvages aussi de leur part , et pareillement les ennemis , tellement qu'on voyoit voler les flesches de part et d'autre menu comme gresle. Les lïiroquois s'estonnoient niroq..oi..«u bruit de nos harquebuzes, et principalement d»-* LarjoeLu. de ce que les balles perçoient mieux que leurs flesches, et eurent tellement l'espouvante de l'effect qu'elles faisoient, voyants plusieurs de leurs compagnons tombez morts et blessez, que de crainte qu'ils avoieiU, croyants ces coups estre sans remède, ils se jetoient par terre quand ils entendoient le bruit j aussi ne tirions-nous guères à faute , et deux ou trois balles à chaque coup, et avions la pluspart du temps nos harquebuzes appuyées sur le bord de leur barricade.
2I2i VOYAGES
L'Amheur
eiico Suuv.tges
Hg* lea Lomme je veis que nos miiaitions commençoient à manquer, je dis à tous les Sauvages qu'il les falloit emporter de force , et rompre leurs barricades , et pour ce faire, prendre leurs rondaches et s'en couvrir, et ainsi s'en approcher de si près, que l'on peust lier de bonnes cordes aux piliers qui les soustenoient, et à force de bras tirer tellement qu'on les renversast, et par ce moyen y faire ouverture suffisante pour entrer dedans leur fort, et que cependant nous, à coups d'harquebuzes, repousserions les ennemis qui viendroient se présenter pour les en empescher; et aussi qu'ils eussent à se mettre quelque quantité après de grands arbres qui estoient proches de ]a dite barricade, afin de les renverser dessus pour les accabler. Que d'autres couvriroient de leurs rondaches, pour empescher que les ennemis ne les endommageassent, ce qu'ils firent fort promptement. Et comme on estoit en train de parachever, la barque qui estoit à une lieue et demie de nous , nous entendoient battre par l'écho de nos harquebuzades qui retentissoit jusques à eux; qui fit qu'un jeune homme de '//'l'^ Sainct Malo , plein de courage, appelé des Praidbo'nnei.r de rics , Qui avoit sa barffue près de nous pour la traitte de pelleterie, dit à tous ceux qui restoient, que c'estoit une grande honte à eux de me voir battre de la façon avec des Sauvages, sans qulls
Des P rPuionsl
lep iir
comballre a^ec lesSaUTaïfS,
DE CHAMPLAIN. 2l3
rae vinssent secourir, et que pour lui il avoit trop l'honneur en recommandation, et ne vouloit point qu'on lui peust faire ce reproche : et sur cela délibéra de me venir trouver dans une chaloupe avec quelques siens compagnons , et des miens, qu'il amena avec lui. Aussitost qu'il fust arrivé , il alla vers le fort des Hiroquois, qui estoit sur le bord de la rivière, où il mit pied à terre et me vint chercher. Comme je le veis, je fis cesser nos Sauvages qui rompoient la forteresse, afin que les nouveaux venus eussent leur part du plaisir. Je priai le sieur Des Prairies et LAu.he„r.e ses compagnons de faire quelque salve d'harque- q-'q^''^'"'--" buzades, auparavant que nos Sauvages les emportassent de force, comme ils avoient délibéré : oe qu'ils firent, et tirèrent plusieurs coups , où chacun se comporta selon son devoir. Après avoir asseztiré, je m'adresse à nos Sauvages, et les incitai de parachever. Aussitost s'approchants de la dite barricade, comme ils avoient fait auparavant, et nous à leurs aisles, pour tirer sur ceux qui les voudroient empescher de la rompre, ils se comportèrent si bien et si vertueusement, qu'à la faveur de nos harquebuzades ils y firent ouverture, néantmoins difficile à passer, car il y avoit encore la hauteur d'un homme pour entrer dedans, et des branchages d'arbres abattus, qui nuisoient fort : toutesfois quand je veis l'entrée
2l4 VOYAGES
assez raisonnable^ je dis qu^on ne tirastplus : ce qui fat fait. Au mesme instant, vingt ou trente, tant des Sauvages que de nous autres, entrasmes dedans l'espée à la main, sans trouver guère de résistance. Aussitost ce qui restoit sain cornpre^ncen^'^il' mcnça 3 piendrc la fuitte, mais ils n'alloient pas
fuite. , . ., . - , p . . .
lom 5 car ils estoient deiaits par ceux qui estoient à l'entour de ladite barricade , et ceux qui escbappëreut 'se noyèrent dans la rivière. Nous prismes 1 5 prisonniers, et le reste fut tué à coups d'harquebuzes , de flesches et d'espées. Quand ce fut fait, il vint une autre chaloupe , et quelques-uns de nos compagnons dedans, qui fut trop tard, toutesfois assez à temps pour la despouille du butin , qui n'estoit pas grand'clsose , car il n'y avoit que des robbes de castors, des morts pleins de sang, que les Sauvages ne vouloient prendre la peine de despouiller , et se nioquoient de ceux qui le faisoieut, qui furent ceux de la dernière chaloupe. Ayants obtenu la vietoire, par la grâce de Dieu , ils nous donnèrent beaucoup de louanges.
r^JrXTtMl ^^^ Sauvages escorchèrent les testes de leurs ennemis morts, ainsi qu us ont accoustume de faire pour trophée de leur victoire, et les emportèrent. Ils s'en retournèrent avec cinquante blessez des leurs, et trois morts desdits Montggnets et Algoumequins,'en chantant , et leurs
prisonniers avec eux. Ils pendirent ces testes à des bâtons devant leurs canots , et un corps mort coupé par quartiers, pour le manger par vengeance, à ce qu'ils disoient, et vindrent en ceste façon jusques où estoient nos barques, au devant de la dite rivière des Hiroquois.
Mes compagnons et moi nous embarquasmes ^^;,f^'^''*"; "l.dans une chaloupe, où je me fis panser de ma '^Zr "'"' blesseure. Je demandai aux Sauvages un prisonnier Hiroquois, lequel ils me donnèrent. Je le délivrai de plusieurs tourments qu'il eust soufferts, comme ils firent à ses compagnons, ausquels ils arrachèrent les ongles, puis leur coupèrent les doigts , et les bruslèrent en plusieurs endroits. Ce dit jour ils en firent mourir trois de cette façon. Ils en amenèrent d'autres sur le bord de Feau, et les attachèrent tous
Coiiim»; Irg
droits à un bâton, puis chacun venant avec un f;;'^// p^i;^!!: flambeau d'escorce de bouleau, les brusloient tantost sur une partie, tantost sur l'autre^ et ces pauvres misérables sentant ce feu, jettoient des cris si haut, que c'estoit chose estrange à ouïr. Après les avoir bien fait languir de la façon, ils prenoient de i'eau, et leur versoient de sur le corps, pour les faire languir davantage; puis leur reraettoient de rechef le feu de telle façon que la peau tomboit de leur corps, et continuoient avec grands cris et exclamations^
2l6 VOYAGES
(lançants jusques à ce que ces pauvres malheureux tombassent morts sur la place.
Aussitost qu'il tomboit un corps mort à terre, ils frappoient dessus à grands coups de bâton , puis lui coupoient les bras et les jambes , et autres parties d'icelui^ et,n'estoit tenu pour homme de bien entr'eux^ celui qui ne coupoit un morceau de sa chair, et ne la donnoit aux chiens. iNéantmoins ils endurent tous ces tourmenis si constamment , que ceux qui les voient en demeurent tout e>tonnez.
Quant aux autres prisonniers qui restèrent, tant aux Algonmequins^ que Montagnets ils furent conservez pour les faire mourir par les mains de leurs femmes et filles^ qui en cela ne se monstrent pas moins inhumaines que les hommes^ et les surpassent encore en cruauté, car par leur subtilité elles inventent des supplices plus cruels, et prennent plaisir de leur faite ainsi finir leur vie.
Os naiioMs Le lendemain arriva le capitaine Yroquet^ et un autre Ochateguin , qui avoient quatre-vingts hommes, et estoient bien faschez de ne s'estre trouvez à la desfaite. En toutes ces nations il y avoit bien près de deux cents hommes , qui n'avoient jamais veu de Chrestiens qu'alors , dont ils firent de grandes admirations.
iNous fusmes trois jours ensemble à une isîe
K ..rowul
Cbreslicns.
ipil^ineVro-
le travers de la rivière des Hiroquois, puis chacune nation s'en retourna en son pays. J'avois un jeune g;arçon , qui avoit hyverné deux ans à Québec , lequel avoit désir d'aller avec les Algoumequins ^ pour apprendre la langue^ cognoistre leur pays^ voir le grand lac, remarquer les rivières, et quels peuples y habilent : ensemble descouvrir les mines, et choses plus rares de ces lieux, afin qu'à son retour il nous peust donner cognoissance de toutes ces choses. Je lui demandai s'il l'avoit agréable , car de l'y forcer ce n'estoit ma volonté. Je fus trouver le capitaine Yroquet, qui m'estoit fort affectionné, auquel t"" '^^':' ","''^ je demandai s'il vouloit emmener ce jeune gar- ''''"'"■ çon avec lui en son pays pour y hyverner, et le ramener au printemps. Il me promit le faire, et le tenir comme son fils. Il le dit aux Algoumequins, qui n'en furent pas trop contents, pour la crainte qu'il ne lui arrivast quelque accident. Leur ayant remoustré le désir que j'en avois, ils me dirent : Que puisque j'avois ce désir , qu'ils l'emméneroient , et le tiendroient comme leur enfant; m'obligeant aussi de prendre un jeune homme en sa place, pour mener en France, afin de leur rapporter ce qu'il y auroit veu. Je l'acceptai volontiers, et en fust fort aise. Ilestoit de la nation des Ochateguins, dits Hurons. Cela donna plus de sujet de mieux traiter mon gar-
çon, lequel j'équipai de ce qui lui esloit nécessaire y et promismes les uns aux autres de nous revoir à la fin de juin.
Prionnier Quclqucs jours aprës, Ce prisonuiei Hiroquois que je faisois garder, parla trop grande liberté que je lui donnois^ s'enfuit et se sauva, pour la crainte et appréhension qu'il avoit, nonobstant les asseurances que lui donnoit une femme de sa nation que nous avions en nostre habitation.
iroq 1'A.uibeur se