‹ Voyages du sieur de Champlain, ou Journal ès découvertes de la Nouvelle FranceChapitre 70 sur 74 · TOME I · texte numérisé non relu

TOME I

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de guérir les malades, panser les blessez, et prédire les choses futures. Ils persuadent à leurs malades de faire , ou faire faire des festins, en intention d'y participer; et sous espérance d'une prompte guérison , leur font faire plusieurs autres cérémonies , croyants et tenants pour vrai tout ce qu'ils leur disent.

Ces peuples ne sont possédez du malin esprit comme d'autres Sauvages plusesloignez qu'eux , qui fait croire qu'ils se réduiroient en la cognoissance de Dieu, si leur pays estolt habité de personnes qui prissent la peine et le soin de les enseigner par bons exemples à bien vivre. Car aujourdh'ui ont-ils désir de s'amender, demain ceste volonié leur changera, quand il conviendra supprimer leurs sales coustmnes, la^ dissolution de leurs mœurs , et leurs inciviliiez. Maintefois les entretenant sur ce qui estoit de nostre crovance, loix et coustumes , ils m'escoutoient avec grande attention en leurs conseils, puis me disoient : « Tu dis des choses qui sur- » passent nostre esprit et nostre entendement, » et que ne pouvons comprendre par discours. » Mais si tu désires que les sçachions , il est )) nécessaire d'amener en ce pays femmes et }) enfans, afin qu'apprenions la façon de vivre » que tu meines , comme tu adores ton Dieu , » comme tu obéis aux loix de ton roy, comme

» tu cultives et ensemences les terres, et nourris ^) les animaux. Car voyants ces choses, nous » apprendrons plus en un an, qu en vingt, ju- » géants nostre vie misérable au prix de la » tienne. » Leurs discours me sembloient d'un bon sens naturel, qui démonstre le désir qu'ils ont de cognoistre Dieu.

Quand ils sont malades, ils envoient quérir rOqui, lequel après s'estre enquis de leur maladie, fait venir grand nombre d'hommes, femmes et filles, avec trois ou quatrevieillesfemm.es, ainsi qu'il sera ordonné par ledit Oqui, lesquels entrent en leurs cabannes en dançants, ayants chacune une peau d'ours , ou d'autres bestes sur la teste, mais celle d'ours est la plus ordinaire , comme la plus monstrueuse, et y a deux ou trois autres vieilles qui sont proches du patient ou malade, qui Test souvent par imagination : mais de ceste maladie ils sont bicntost guéris, et font des festins aux dcspens de leurs parents ou amis, qui leur donnent de quoi mestre en leur chaudière, outre les dons et présents qu'ils reçoivent des danceurs et dancenses, comme de la pourceline, et autres bagatelles, ce qui fait qu'ils sont bientost guéris. Car comme ils voient ne plus rien espérer^ ils se lèvent, avec ce qu'ils ont peu amasser : mais les autres qui sont fort malades , difficilement se guérissent-ils

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de tels jeux, dances^ et façons de faire. Les vieilles, qui sont proches du malade, reçoivent les présents, chantants chacune à son tour, puis cessent de chanter : et lorsque tous les présents sont faits , ils commencent à lever leurs voix d'un mesme accord, chantants toutes ensemble , et frappants à mesure avec des hâtons sur des escorces seiches d'arbres ; puis toutes les femmes et filles se mettent au bout de la cabanne, comme s'ils vouloient faire l'entrée d'un ballet y les vieilles marchants les premières avec leurs peaux d'ours sur leurs testes. Ils n'ont que de deux sortes de dances qui ont quelque proportion, l'une de quatre pas^ et l'autre de douze , comme si on dançoit le trioly de Bretagne , et ont assez bonne grâce. Il s'y entremet souvent avec elles déjeunes hommes, lescjuels ayants dancé une heure ou deux, les vieilles prendront le malade , qui fera mine de se lever tristement , puis se mettra en dance, où estant , il dancera , et s'esjouira comme les autres.

Quelquefois le médecin y acquiert de la réputation , de voir sitost son malade guéri et debout : mais ceux qui sont accablez et languisscuts, meurent plustost que de recevoir gu^rison. Car ils font un tel bruit et tintamarre dep*j.isle matin , jusques à deux heures de nuict, qu'il <îst impossible au patient de le supporter,

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sinon avec beaucoup de peine. Que s'il lui prend envie de faire dancer les femmes et les filles ensemble ^ il faut que ce soit par rordoniiance de rOqiii : car lui et le Manitou , accompagnez de quelques autres^ font des singeries et des conjurations^ et se tourmentent de telle façon, qu'ils sont Je plus souvent hors d'eux-mesmes , comme fols et insensez , jettants le feu par la cabanne d'un costé et d'autre , manp;eant3 des charbons ardents (les ayants tenus un espace de temps en leurs mains) , puis jettent des cendres toutes rouges sur les yeux des spectateurs. L'on diroit les voyants de la sorte, que le diable Oqui ou Manitou si ainsi les faut appeler) les possèdent, et les font tourmenter de la sorte. Ce bruit et tintamarre ainsi fait, ils se retirent chacun chez soy : mais les femmes de ces possédez et ceux de leurs cabannes sont en grande crainte, qu'ils ne bruslent tout ce qui est dedans , qui fait qu'ils ostent tout ce qui y est. Car lorsqu'ils arrivent, ils viennent tout furieux, les yeux étincelants et effroyables, tantost debout, et tantost assis, ainsi que la fantaisie les prend, et empoignants tout ce qu'ils trouvent et rencontrent , le jettent d'un costé et d'autre ^ puis se couchent et dorment quelque espace de temps ,• et se resveillants comme en sursault, ils prennent du feu et des pierres,

qu'ils jettent de toutes parts ^ sans aucun égard. Ceste furie se passe par le sommeil qui les reprend^ puis venants à suer, ils appellent leurs amis pour suer avec eux ^ croyants estre le vrai remède pour recouvrer leur santé. Ils se couvrent de leurs robbes , et de grandes escorces d'arbres^ ayants au milieu d'eux quantité de cailloux qu'ils font rougir au feu , chantants tousjours durant qu'ils suent. Et d'autant qu'ils sont fort altérez , ils boivent grande quantité d'eau , qui est l'occasion que de fols ils deviennent sages. Il arrive par rencontre, plustost que par science, que trois ou quatre de ces malades se portent bien , ce qui leur confirme leur fausse croyance d'avoir esté guéris par le moyen de ces cérémonies , sans considérer qu'il en meurt dix autres.

Il y a aussi des femmes qui entrent en ces furies , et marchent sur les mains et pieds comme bestes, mais elles ne font tant de mal. Ce que voyant l'Oqui , il commence à chanter, puis faisant quelques mines, il la soufflera, lui ordonnant à boire de certaines eaues, et qu'elle face un festin, soit de chair, ou de poisson, qu'il faut trouver. La crierie faite , et le banquet fini , chacun se retire en sa cabanne , jusques à une autre fois qu'il la reviendra visiter, la soufflant et chantant avec plusieurs autres appelez

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pour cet effect , tenants en la main une tortue seiche remplie de petits cailloux^ qu'ils font sonner aux oreilles du malade, lui ordonnant qu'elle face trois ou quatre festins tout de suite, une partie de chanterie et dancerie , où toutes les filles se trouvent parées et peintes , avec des mascarades, et gens déguisez. Ainsi assemblez, ils vont chanter pi es du lict de la malade, puis se promènent tout le long du village, cependant que le festin s'appreste et se prépare.

Pour ce qui concerne leur mesnage et vivre, à^\ul, ^",1^^chacun vit de ce qu'il peut pescher et recueillir, '""'"'''■ ayant autant déterre comme il leur est nécessaire. Ils la désertent avec grand' peine, pour n'avoir des instruments propres pour ce faire^ puis émondent les arljres de toutes les branches , qu'ils bruslent au pied d'icelui, pour le faire mourir. Ils nettoyent bien la terre entre les arbres , puis sèment leur bled de pas en pas, où ilsmettent en chacun endroit environ dix grains, et continuent ainsi jusques à ce qu'ils en ayent assez pour trois ou quatre ans de provision ,^ craignants qu'il ne leur arrive quelque mauvaise année, stérile et infructueuse.

S'il y a quelque fdie qui se marie en hyver , chasque femme et fille est tenue de porter à la nouvelle mariée un fardeau de bois pour sa provision (car chaque mesnage est fourni de ce qui

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lui est nécessaire), d'autant qu'elle ne le pourroit faire seule , et aussi qu'il convient vacquer à d'autres choses qui sont lors de temps et saison.

Pour ce qui est de leur gouvernement, les niiciens et principaux s'assemblent en un conseil ;0Ù ils décident et proposent tout ce qui est de besoin pour les affaires du village ; ce qui se fait par la pluralité des voix , ou du conseil de quelques-uns d'entre eux , qu'ils estiment estre de bon jugement; lequel conseil ainsi donné, est exactement suivi. Ils n'ont point de chefs particuliers qui commandent absolument, mais bien portent-ils de l'honneur aux plus anciens et vaillants, qu'ils ncmnient capitaines.

Quant aux chastiments ils n'en usent point, ains font le tout par prières des anciens, et à force de harangues et resmontrances , et non autrement. Ils parlent tous en général, et là où il se trouve quelqu'un de l'assemblée qui s'offre de faire quelque chose pour le bien du village , ou aller en quelque part pour le service du commun , si on le juge capable d'exécuter ce qu'il promet, on lui remonstre et persuade par belles paroles qu'il est homme hardi , propre à telles entreprises, et qu'il y acquerra beaucoup de réputation. S'il veut accepter ou refuser ceste charge, il lui est permis; mais il s'en trouve peu qui la refusent.

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Quand ils veulent entreprendre des p;uerres , ;"^7s'gT.êrve^ ou aller au pays de leurs ennemis ^ deux ou trois des anciens ou vaillants capitaines entreprendront ceste conduite pour ceste fois, et vont aux villap;es circonvoisins faire entendre leur volonté , en leur donnant des présents , pour les obliger de les accompagner. Puis ils délibèrent le lieu où ils veulent aller , disposant des prisonniers qui seront pris, et autres choses de considération. S'ils font bien, ils en reçoivent de la louange , s'ils font mal ils en sont blâmez. Ils font des assemblées générales chacun an en une ville qu'ils nomment, où il vient un ambassadeur de chaque province, et là font de grands festins et dances durant un mois ou cinq sepmaincs, selon qu'ils advisent entre eux, contractants nouvelle amitié, décidants ce qu'il faut faire j our la conservation de leur pays, et se donnant des présents les uns aux autres. Cela estant fait, chacun se retire en son quartier.

Quand quelqu'un est décédé , ils enveloppent le corps de fourrures, et le couvrent d'escorces d'arbres fort proprement, puis ils l'eslèvent sur quatre pilliers, sur lesquels ils font une cabanne aussi couverte d'escorce d'arbres, de la longueur du corps. Ces corps ne sont inhumez en ces lieux que pour un temps, conmie de huict ou

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dix ans , ainsi que ceux du village advisent le lieu où se doivent faire leurs cérémonies, ou pour mieux dire , conseil g^énéral , où tous ceux du pays assistent. Cela fait, chacun s'en retourne à son village , prenant tous les ossements des deffuncts, qu'ils nettoyent et rendent fort nets, et les gardent soigneusement ; puis les parents et amis les prennent, avec leurs colliers, fourrures , haches, chaudières et autres choses de valeur, avec quantité de vivres, qu'ils portent au lieu destiné, où estants tous assemblez, ils mettent ces vivres où ceux de ce village ordonnent, y faisants des festins et dances continuelles , l'espace de dix jours que dure la feste, pendant lesquels les autres nations y accourent de toutes parts, pour voir les cérémonies qui s'y font; par le moyen desquels ils contractent une nouvelle amitié^ disants que les os de leurs parents et amis sont pour estre mis tous ensemble , posants une figure, que tous ainsi qu'ils sont assemblez en un mesme lieu , aussi doivent-ils estre unis en amitié et concorde, comme parents et amis, sans s'en pouvoir séparer. Ces os estants ainsi meslez, ils font plusieurs discours sur ce sujet, puis après quelques mines ou façons de faire , ils font une grande fosse^. dans laquelle ils les jettent , avec les colliers, chaisnes de pourceline, haches,

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chaudières, lames d'espées, rousteaux. et autres bagatelles , lesquelles ils prisent beaucoup , et couvrants le tout de terre, y mettent plusieurs grosses pièces de bois ^ avec quantité de piliers à Fentour , et une couverture sur iceux. Aucuns d'eux croyent l'immortalité des âmes, disants qu'après leur déceds ils vont en un lieu où ils chantent comme les corbeaux.

Reste à déclarer la forme et manière qu'ils usent en leurs pesches. Ils font plusieurs trous en rond sur la glace , et celui par où ils doivent tirer la seine, a environ cinq pieds ae long, et trois de large, puis commencent par ceste ouverture à mettre leur filet , lequel ils attachent à une perche de bois de six à sept pieds de long, et la mettent dessous la glace, et la font courir de trou en trou , où un homme ou deux mettent les mains par iceux, prenant la perche où est attaché un bout du filet , jusques à ce qu'ils viennent joindre Touvcrture de cinq à six pieds. Ce fait, ils laissent couler le rets au fonds de l'eau , qui va au bas , par le moyen de certaines petites pierres qu'ils attachent au bout , et estant au fonds de l'eau , ils le retirent à force de bras par ses deux bouts , et ainsi amènent le poisson qui se trotive prins dedans.

Après avoir discouru amplement des mœurs, coustumes, gouvernement , et façon de vivre de

nos Sauvages , nous réciterons qu'estants assemblez pour venir avec nous , et nous reconduire à nostrehabitation, nous partismes de leur pays le aoejour de Mai , et f usines quarante jours sur les chemins^ où pcschasmes grande quantité île poisson de plusieurs espèces, comme aussi nous prismes plusieurs sortes d'animaux et gibbier , qui nous donna un singulier plaisir, outre la commodité que nous en receusmes, et arrivasmes vers nos François sur la fin du mois de Juin, où je trouvai le sieur du Pont , qui estolt venu de France avec deux vaisseaux, qui desespéroit presque de me revoir, pour les mauvaises nouvelles qu'il avoit entendues des Sauvages que j'estois mort.

Nous veismes aussi tous les Pères Religieux, qui estoient demeurez à nostre habitation , lesquels furent fort contents de nous revoir , et nous aussi eux : puis je me disposai de partir du Sault Sainct Louis, pour aller à nostre habitation, menant avec moi mon hoste Darontal. Parquoi prenant congé de tous les Sauvages, et les asseurant de mon affection, je leur dis que je les reverrois quelque jour , pourles assister , comme j'avois fait par le passé , et leur apporterois des présents pour les entretenir en amitié les uns avec les autres, les priant d'oublier les querelles qu'ils avoienteues ensemble, lorsque je les mis

d'accord^ ce qu'ils me promirent faire. Nous partismes le 8^ jour de Juillet, et arrivasmes à noslre habitation le il du dit mois, où trouvasmes chacun en bon estât, et tous ensemble, avec nos Pères ReHgieux, rendismes grâces à Dieu, en le remerciant du soin qu'il avoit eu de nous conserver et préserver de tant de perds et danrrers où nous nous estions trouvez.

Pendant ceci , je faisois la meilleure chère que je pouvois à mon hoste Daronlal, lequel admirant nostrebastiment, comportement et façon de vivre , médit en particidier, qu'il ne mourroit jamais content qu'il ne veist tous ses amis, ou du moins bonne partie, venir faire leur demeure avec nous, afin d'apprendre à servir Dieu , et la façon de nostr^ vie, qu'il estimoit infiniment heureuse, au regard de la leur. Que ce qu'il ne pouvoit comprendre par le discours, il l'apprendroit beaucoup mieux et plus facilement par la Fréquentation qu'il auroit avec nous. Que pour Fadvancement de cet œuvre nous fissions une autre habitation auSaultSainct Louis, pour leur donner la seureté du passage delà rivière, pour la crainte de leurs ennemis, et qu'aussitost ils viendroient en nombre à nous pour y vivre commefières : ce que je lui promis faire le plustost qu'il me seroit [)Ossible. Ainsi après avoir demeuré quatre ou cinq jours ensemble, et lui

Nosire arrivée

ayant donné quelques honnestes dons ( desquels il se contenta fort ) , il s'en retourna au Sault Sainct Louis, où ses compagnons Fattendoient.

Pendantmonséjouràriiabitation^jefis couper du bled commun . à sçavoir du bled François qui y avoit esté semé , lequel estoit très beau , afin d'en apporter en France , pour tesmoigner que ceste terre est très bonne et fertile. Aussi y avoitil du bled d'Inde fort beau , entes et arbres que nous y avions portés.

Je m'embarquai en nos barques le 20^ jour à Tado»s.a.-. j^ Juillet, et arrivai à Tadoussac le 28^ jour du dit mois , où le sieur du Pont nous attendoit avec son vaisseau prest et appareillé, dans lequel nous nous embarquasmes , et partismes le troisiesme jour du mois d'Aoust , et eusmes le vent si à propos , que nous arriva smes à Honnefleur le lo^ jour de Septembre 1G16, où nous rendismes louange et action de grâces à Dieu de nous avoir préservez de tant de périls et liazards où nous avions esté exposez, et de nous avoir ramenez en santé dans nostre patrie. A lui donc soit gloire et honneur à jamais î Ainsi soit-il.

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