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MISTRESS TROLLOPE

gcs moi lie moindres que ceux qu elles gagneraient en service; mais elles se figurent qu'elles dérogeraient, qu’elles compromettraient ainsi leur égalité; et le désir seul de se procurer quelque harde peut lever leurs scrupules. Néanmoins un obligeant ami s’employa si activement pour moi , qu'au bout de huit jours une grande et robuste demoiselle se présenta à notre porte, et selon la formule d’usage me dit : « Je viens vous aider, » nouvelle qui m’était fort agréable. Je l’accueillis donc le plus gracieusement possible, et comme aux Etats-Unis ce serait faire injure à un domestique nue d’aller aux informations sur son compte , je lui demandai tout de suite combien elle désirait gagner pour un an. « Oh I s’écria-t-elle , avec un bruyant éclat de rire, je gage que vous ôtes d'Europe, madame. Il ferait beau voir en Amérique une jeune fille s’engager pour un an 1 J’espère bien trouver un mari avant quelques mois; sinon je renoncerai au mariage, car j’entre dans ma seizième année. Vous me donnerez un dollar et demi par semaine, madame, et vous permettrez que Phillis, l’esclave de ma mère, qui demeure de l’autre côté de l’eau, vienne le samedi m’aider à nettoyer. » Je souscrivis à toutes les conditions, et cinq minutes après elle était installée. Voyant qu’elle allait laver la vaisselle avec un déshabillé jaune parsemé de roses rouges, je lui fis observer avec douceur qu'il serait dommage de tacher une si belle robe, et qu'elle devrait en changer. « Tiens! répliqua-t-elle, mais c’est ma meilleure et ma plus mauvaise; je n’en ai pas apporté d'autres. » En effet, elle avait quitté la maison paternelle sans plus de vêtements que ceux qu'elle avait sur le corps. Je lui donnai aussitôt de l’argent pour s’acheter du linge, afin qu’elle fût mise d'une manière aussi propre que décente, et avec mes filles nous lui confectionnâmes une seconde robe. Quand nous l’eûmes habillée à neuf de la tête aux pides, elle grimaça de joie, mais ne nous en remercia aucunement, ni de rien que nous pûmes par la suite faire pour elle. Sans cesse elle nous demandait de lui prêter nos hardes; et quand nous refusions : « Ah bien! disait-elle, je n'ai jamais vu des gens si fiers que vous. Il y a plusieurs jeunes personnes de ma connaissance qui de temps en temps viennent aider les dames de la ville; mais ces dames et leurs filles leur prêtent tout ce qu’elles leur demandent. Je gage que vous autres Anglaises croyez que nous empoisonnerions vos habits, tout comme si nous étions des négresses, n'est-ce pas? »

Cette domestique me quitta au bout de trois semaines , parce que je ne voulus pas lui prêter assez d’argent pour acheter un déshabillé de soie , afin d’aller à un bal. Celle qui la remplaça, apprenant qu’elle devait prendre ses repas à la cuisine , fut fort désappointée. « Il paraît , madame , me dit-elle , que je ne suis pas assez bonne pour manger avec vous. Alors je ne mangerai pas. » En effet, elle mangeait à peine, et passait son temps à pleurer. Je fis tout mon possible pour gagner son affection et la rendre heureuse; mais, j'en suis sûre, elle m'a toujours haïe. Comme je lui donnais de forts gages, elle resta cependant jusqu a ce qu’elle eût remonté sa garde-robe ; puis, un matin, elle arriva toute pimpante, et me dit: « 11 faut que je sorte. — C’est bien. Charlotte; mais quand reviendrez-vous? — J’espère ne jamais vous revoir, madame. » La troisième avait toujours sa Bible en main, et sous prétexte d’aller aux offices, s’absentait si souvent de la maison pour aller voir son ami, qu’un beau jour on com-

prend le reste. Il en fut de même de toutes nos domestiques.

Lorsqu'on est toujours si mal servi , il ne faut pas s’étonner que les maîtresses de maison, forcées de veiller sans cesse aux soins du ménage, aient peu le temps de cultiver leur esprit. Peut-être doit-on expliquer de la sorte la nullité de leurs causeries; car s’il ne manque pas à Cincinnati de femmes aimables, je n'en rencontrai guère qui fussent vraiment instruites. Au reste, telle est la mode, la forme, ou l’étiquette qui préside

à toutes les réunions , que les personnes qui les composent, regorgeassent-elles de talents, ne peuvent les produire. La conversation est nécessairement paralysée. Les dames font bande à part d'un côté de la salle, et les hommes de l’autre, ce que j’ai aussi remarqué dans toutes les autres villes à l’ouest des monts A 11eghany. Quelquefois un peu de musique amène une fusion partielle; les jeunes gens les plus hardis , encourages par la conscience de leurs cheveux bouclés ou de leurs beaux gilets, s'approchent du piano, et adressent quelques fadeurs aux demoiselles sur leur .délicieux talent à dire la romance. Lorsque la maison qui reçoit est si bien stylée qu’elle ait deux salons, on abandonne à eux-mêmes dans l’un le piano, les savantes musiciennes, les petits freluquets, et dans de telles occasions il sort souvent de celle pièce de bruyants éclats de rire. Mais le destin des personnages plus dignes qui restent dans l’autre salle est fort triste. Les messieurs crachent, parlent d’élections et du prix des denrées, puis crachent encore. Les dames examinent réciproquement les toilettes de leurs voisines, jusqu’à ce qu’elles en sachent par cœur la moindre épingle; ensuite elles causent du dernier sermon du curé un tel sur le jugement dernier, ou des nouvelles pilules pour la dyspepsie du docteur tel autre , jusqu’à ce qu’on annonce le thé. Alors elles se consolent toutes d’avoir tant souffert à combattre le sommeil, en se gorgeant, comme la chose ne se voit nulle part ailleurs, de thé, de café, de mille espèces de gâteaux, de confitures, de conserves, de bœuf salé, de jambon et d'huîtres marinées. Après ce lourd repas, elles reviennent au salon, y restent encore le plus longtemps qu’elles peuvent, puis se lèvent en masse, s'affublent de leurs chapeaux , de leurs manteaux et de leurs châles , et vont se coucher.

Il n'y a peut-être rien de plus curieux à Cincinnati que le marché. On y trouve à la fois la qualité , l’abondance et le bas prix. Vous chercherez vainement par la ville des bouchers, des fruitiers, des charcutiers, des épiciers, enfin aucun marchand de comestibles, sauf des boulangers; tout s'achète à la halle, et il faut que les ménagères se lèvent matin, car passé huit heures elle est fermée. Le bœuf, le veau, le mouton , quoique excellents, ne valent jamais plus de 20 centimes la livre. La volaille, le poisson, les œufs, le beurre et presque toutes les sortes de légumes, fort bons aussi, se vendent de même aux prix les plus modérés. Mais les pêches, les abricots, les brugnons, les fraises , les framboises, les mûres, les groseilles, les raisins, les pommes, les poires, les cerises et les prunes, tous les fruits enfin , sont chers et détestables. Les fleurs du pays n’ont également rien de beau. Est-ce le manque de culture ou la faute du sol? je ne sais ; pourtant j’ai ouï dire que l’Etat d'Ohio n’avait ni fleurs ni fruits indigènes, si on excepte les melons aquatiques, qui sont dans ce chaud climat un rafraîchissement délicieux et qui abondent toujours.

Cincinnati ne renferme guère de curiosités. Nous y visitâmes cependant deux muséums d’histoire naturelle qui étaient assez riches. Mais des collections de ce genre qui ne seraient formées que d’après les règles sévères de la science et du goût ne satisferaient pas les habitants de la métropole de l’ouest. Les établissements en question appartiennent à des particuliers , à des spéculateurs, et le public n’y est admis que pour de l’argent. Or, le public aime passionnément les figures de cire, et pour l’attirer, on n’a pu rien imaginer de mieux que de lui offrir les animaux ainsi imités, plutôt que ceux à qui on conserve leurs peaux ou leurs plumes véritables. On nous mena aussi voir une galerie de tableaux; mais je n’en parlerai pas : on m’accuserait d’en dire trop de mal , bien que je ne pusse en dire assez.

Je n’ai jamais vu de gens qui parussent autant que les Cincinnatiens vivre sans plaisirs. Chez eux, les billards sont défendus par la loi; de même, les caries. En vendre un jeu dans l'Etat d’Ohio expose le ven-

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deur à une amende de 50 dollars. Ils ne donnent point de bals, sauf, je crois, une demi-douzaine pendant les fêles de Noël , point de concerts, point de dîners. Ils ont bien un théâtre, qui de fait est le seul divertissement public de celte triste petite ville; mais ils semblent ne pas beaucoup s’en inquiéter, et, soit économie, soit dégoût, il n’est guère suivi. On y voit rarement des femmes mariées, et le plus grand nombre des autres regardent comme une offense envers la religion d’assister à la représentation d’une pièce. C’est dans les églises et dans les chapelles que les dames se montrent en toilette, etje suis tentée de croire' qu’un étranger, arrivant d’Europe et faisant une première reconnaissance dans Cincinnati , prendrait les édifices consacrés au culte pour les théâtres et les cafés de l'endroit. 11 n’est pas de soir dans la semaine où la religion ne rassemble dans ces divers édifices une foule des plus jeunes et des plus jolies femmes, toutes vêtues avec soin, avec élégance même ; car c’est là que se donnent le ton et la mode. Le commun des hommes les accompagnent rarement; mais parmi elles se glissent quelques galantins, dont la présence explique la recherche de leur mise. A dire vrai , sans les églises, elles pourraient bien jeter au feu leurs plus riches atours; car quelles occasions auraient-elles de s’en parer? Leur ménage les occupe trop pour qu’elles aient le loisir d’aller le matin visiter leurs amies en grande toilette .Elles n’ont pas de jardins, pas de boutiques , où il soit d’usage, comme en Europe, que les petitesmaîtresses se montrent l’après-midi. Si ce n’étaient donc, le soir, les offices et les thés, toutes les Cincinnatiennes courraient risque de devenir de véritables recluses.

L'influence que tous les ministres des innombrables sectes religieuses répandues à travers l’Amérique exercent sur les femmes, tandis qu’elle est absolument nulle sur les hommes, égale presque celle dont jouissent les prêtres catholiques en Espagne et en Italie. Cet empire extraordinaire leur vient de plusieurs causes. D’abord, dans ce pays où les riches affectent de reconnaître l’égalité des rangs, et où les pauvres la réclament à grands cris, il n’y est accordé de distinction et de prééminence qu’au clergé seul, qui acquiert ainsi une haute importance aux yeux des dames. Puis c’est du clergé seul qu’elles reçoivent de tendres attentions, qui, par toute la terre, sont si chèies à un cœur féminin. C’est non sur leurs maris, non sur leurs enfants, mais seulement sur les ecclésiastiques, que les Américaines trouvent à exercer ce doux empire que les Européennes possèdent sur toutes les classes de la société. Aussi, par retour, semblent-elles leur confier la garde de leurs cœurs et de leurs âmes.

Nous n’étions à Cincinnati que depuis quelques mois, quand soudain nous entendîmes tout le monde parler d’un ravivement qui allait avoir lieu. Longtemps, nous cherchâmes, sans pouvoir l’imaginer, le sens de ce mot barbare. A la fin , pourtant , nous apprîmes qu’en Amérique, où il n’y a point d’église nationale, et où la religion n’est nullement protégée ni secourue par les lois , la piété des fidèles tendait toujours à s’attiédir et qu elle avait besoin d’être ravivée à des intervalles fixes. Quand arrivent ces époques, les membres les plus enthousiastes du clergé courent le pays et s’abattent sur les cités , sur les petites villes , sur les villages, par bandes de vingt, de cinquante, de cent, selon qu’ils trouvent plus ou moins de place pour se loger. Ils y demeurent une semaine, quinze jours, un mois, selon que la population est plus ou moins considérable, et prêchent, prient, du matin au soir, souvent même la plus grande partie de la nuit. Ces missionnaires appartiennent à toutes les sectes, à toutes les subdivisions de sectes, hormis à celles, je crois, des épiscopaux, des catholiques, des unitairiens et des quakers. La plupart du temps, ils logenldansfes maisons de leurs partisans respectifs; et chaque soirée qu’on ne passe point avec eux dans les églises et auties lieux saints, de toute dénomination, est consacrée en leur

présence à ce que j'appellerais de scandaleux divertissements , mais à ce qu’ils appellent des prières communes. Les dames qui ont le bonheur de posséder chez elles un révérend père invitent leurs amies à ces réunions nocturnes , et les président avec autant d’orgueil qu’une maîtresse de maison qui , en Europe, fait voir et entendre à la société un littérateur fameux. On mange, on boit, on prie, on chante, on écoute des confessions à haute voix, on reçoit des convertis. Les appartements les plus splendides, les vêtements les plus beaux, les rafraîchissements les plus délicats, solennisent la fêle. La première heure, pendant que les invités arrivent , s’emploie à d’affectueuses causeries. On ne se donne que les noms de frère et de sœur, on se salue par des baisers, on se comble de caresses. Lorsque la salle est enfin pleine, les personnes de la compagnie, dont la plupart sont toujours des femmes, sont invitées, exhortées, enjôlées, à faire devant tout le monde l'aveu de toutes leurs pensées, de toutes leurs fiutes, de toutes leurs folies. Ces confessions sont les scènes les plus étranges. Plus on en avoue, plus on vous encourage et vous applaudit. Ensuite chacun s'agenouille , et le missionnaire improvise des actions de grâces. On soupe alors; au souper succèdent des chants d’hymnes, des exhortations, des prières, des chants enco:e, encore des prières, jusqu’à ce que tous les assistant aient la tête rompue. Dans les églises, les prédications de ces énergumènes sont si furibondes, ils peignent sous des couleurs si effrayantes les tortures de l’enfer, que toujours nombre de femmes et de filles tremblent comme la feuille, se trouvent mal, sont attaquées de convulsions et deviennent folles pour un temps plus ou moins long.

Cincinnati renferme beaucoup d’écoles, et les moins curieuses ne sont pas certainement celles de demoiselles. On leur y enseigne en effet et la philosophie et les branches les plus abstraites des mathématiques. Quand elles en sortent, elles subissent des examens publies, elles prennent leurs grades comme les jeunes gens, et, comme à et x, on leur délivre des diplômes qui leqr permettent de porter au besoin la robe et le bonnet du doctorat. Si ce système d’cducalion produit les bons résultats pratiques qu’on en peut espérer, la compagnie des Cincinnatiennes deviendra bientôt plus agréable qu’elle ne l’est aujourd'hui. Elles en remontreront alors à leurs seigneurs et maîtres; car ceux-ci ont vraiment des goûts singuliers. Par exemple, il est d’usage dans la ville que les messieurs aillent au marché. Oui, les plus élégants, ceux qui se piquent du meilleur ton, n’hésitent pas à quitter leurs lits avec le soleil , six jours de la semaine , et à s’en aller, munis d un panier énorme, chercher la viande, le beurre, les œufs, les légumes. Je les ai cent fois vus revenir avec leur lourd panier d’un bras, èt un monstrueux jambon qui pendait de l'autre.

Arriva le 4 juillet, qui est la plus grande de toutes les fêtes des Américains, comme anniversaire delà déclaration de leur indépendance. Leur plus grand défaut, suivant moi, est leur froideur glaciale, leur manque complet d’enthousiasme. Je les vis donc goûter un véritable plaisir, se livrer, le jour en question, à des démonstrations universelles de joie. Oui, le 4 juillet, tous les cœurs parurent s’éveiller du sommeil léthargique des trois cent soixante-quatre autres jours de l’année. Tout le monde me sembla fier, gai, social, généreux, ou du moins libéra! dans ses dépenses; enfin si, ce 4 juillet, les Américains pouvaient aussi cesser de cracher , s’ils permettaient à leurs femmes de prendre part aux réjouissances, si surtout il n’était pas pour eux une occasion d'injurier l'Angleterre, je pourrais dire qu’ils sont une fois par an les plus aimables gens du monde.

M (STRESS TUOLLOPE.

Nous allons demeurer à la campagne. Familiarité do nos voisins. Sort dos paysans aux Etats-Unis. Mariages prématurés. Charité publique. Fierté des pauvres, le' théâtre de Cincinnati. Pruderie des Américains. Bal. Séparation des deux sexes.

Nous louâmes une petite maison de campagne qui réunissait tous les agréments que nous désirions : une distance raisonnable de la ville, une basse-cour, un joli jardin, de l'eau, de l'ombre et des bois à proximité. Seulement l'étrange familiarité des villageois nos voisins nous effraya d'abord, et nous lûmes longtemps embarrassés de savoir comment répondre à leurs singulières avances, ce qui parfois amenait les scènes les plus drôles. Un soir, deux de mes enfants s’en allèrent explorer une montagne voisine de notre habitation. Comme ils tardaient un peu à rentrer, nous allâmes au-devant d’eux. Ne sachant trop quelle direction ils avaient pri<e , nous entrâmes dans un cabaret pour demander si par hasard on ne les avait pas vus passer. La personne que nous trouvâmes a-sisc au comptoir était une grande femme qui ressemblait à une vraie poissarde: néanmoins, elle répondit affirmativement à ma quc>tion avec la plus joviale humeur, et sortit pour nous aider dans' notre recherche; mais son air, sa voix, ses manière-, étaient si brusques et si bourrues, qu'elle m'épouvantait presque. Elle pas-a cependant son bras sous le mien , et, au grand amusement des personnes qui m'accompagnaient, elle m'entraîna une demi-heure sans cesser de parler et de m'interroger. Elle demeurait dans notre voi.-inage, et dès lors nous fûmes de .-es meilleurs amis; mais, quoiqu'elle n’eût que d’excellenles intentions, elle se permettait à notre égard de si grandes libertés , nous tutoyant tous , appelant mes fils et mes filles par leurs noms de baptême, que nous n'o ions pa-ser devant ?à porte. Quant à moi , le titre qu’elle me donnait ordinairement, comme d'ailleurs mes autres voisines, était celui de la vieille Anglaise, quoique les unes et les autres -e traitassent toujours de dames : elles affectionnaient même de placer ce mot dans leurs di-cours. Au lieu de dire tout simplement, pour dé igner de pauvres paysannes, la femme une telle , elles disaient : « la dame du bout de la rue, qui est blanchisseuse, » ou « la dame du coin qui vend delà chandelle. » Lor-que mon mari vint nous rejoindre, elles l’appelaient le vieux, ce qui ne les empêchait pas d'appeler monsieur un charretier, un garçon boucher, même un mendiant.

Peu nous importait, au résumé, qu’on nous refusât les habituelles dénominations de la politesse; mais un véritable ennui, c'était que toujours il fallait échanger des poignées de main avec ces messieurs et ces dames, d’autant que les premiers semaient du malin au soir l’eau-de-vie et le tabac. Un point sur lequel cette égalité républicaine était encore plus affligeante, c’étaient les longues et fréquentes visites qu'elle nous valait chaque jour. Personne ne songe à fermer sa porte dans l’Amérique occidentale. Le faire, m’assurat-on, serait regardé comme une insulte à tout le voi-inage. Nous étions ainsi expo-és à de continuelles et vexatoires interruptions de la part de gens que nous n’avions jamais vus, et dont plus souvent nous ne savions pas même les noms. Les indigènes, qui ont été dès leur tendre enfance habitués aux usages du pays , semblent passer par-dessus ces désagréments avec plus d’habileté que je fi ai jamais pu en acquérir. Plus d’une fois j’ai visité des gens de ma connaissance qui , venant à être assiégés de la même manière, ne paraissaient nullement s'en tourmenter. Ils continuaient ou de travailler ou de causer avec moi, comme si on ne les avait pas interrompus. Quand l'importun visiteur entrait, il disait au maître ou à la maîtresse de la maison : « Comment vous portez-vous?» puis leur serrait la main. « Assez bien, je vous remercie; et vous?» répondaient ceux-ci. Lorsque c'était une femme, elle

ôtait son chapeau ; lorsque c’était un homme, il le gardait. Dans l'un et l'autre cas, l'intrus prenait ensuite possession de la première chaise qu’il trouvait sous sa main, et y demeurait assis une heure de suite sans prononcer un seul autre mot. A la fin , se levant tout d’un coup: « Allons, disait-il, je crois que je vais m’en aller; » et il s'en allait effectivement après une nouvelle poignée de main , l'air fort charmé de sa réception. Je ne pus jamais, pour moi, parvenir à ce calme philosophique envers mes visiteurs. 11 me fallait toujours cesser de lire et d’écrire, me croyant obligée de causer avec eux.

Mohawlc, comme s'appelait notre petit village, nous fournil une excellente occasion d'examiner le sort des paysans aux Etats-Unis. Les ouvriers, pour peu qu’ils soient bons travailleurs, sont toujours sûrs d'avoir de l’ouvrage et de gagner un fort salaire, plus fort même qu’en Europe. Terme moyen, les gages d’un laboureur dans toute l’Union s’élèvent à dix dollars par mois, outre qu’il est logé, nourri, blanchi, raccommodé. S’il vit à ses dépens, il gagne un dollar par jour, et je crois que cette somme serait bien suffisante pour qu’il pût, avec de l’ordre, de l’économie et de la sobriété, subvenir à tous ses besoins; mais généralement il n’est ni rangé, ni économe, ni sobre. 11 lui faut faire ses trois repas, il lui faut aussi régulièrement que de l'air, du thé, du café, de l’eau-de-vie et du tabac. C’est ainsi qu’il dépense la majeure partie de son gain. Puis les maladies ne sont nulle part plus longues, plus fréquentes, plus coûteuses qu'en Amérique. Les paysans malades n’ont à attendre secours de personne, et, par suite de leur imprévoyance, ils sont, pour se soigner, contraints de vendre leurs quelques meubles. Je n’ai jamais vu misère plus grande que celle d une chaumière américaine où la maladie est entrée ; mais si malheureux que soit le sort du laboureur , celui de sa femme et de ses filles est pire cent fois. Ce sont elles les véritables esclaves du sol. 11 suffit de regarder la compagne d'un paysan américain, et de lui demander son âge , pour être convaincu qu'elle mène une vie de fatigues, de privations et de souffrances. Il est rare qu’une femme parvienne à trente ans et conserve encore le moindre vestige dejeunesse et de beauté. Vous voyez conlinuellementdes paysannes avec des enfants sur leurs genoux, et vous croyez être sûr qu’elles sont leurs aïeules, tandis qu'elles ne sont que leurs mères. Les jeunes filles elles-mêmes, quoique souvent avec de jolis traits, ont toujours la mine pâle, l'air malheureux. C’est qu'elles ne fuient, à ce qu'il semble, la domesticité chez les autres que pour la trouver sous le toit paternel. Cette triste condition qu’aucun plaisir, aucune fête de village ne vient jamais égayer, elles n’y échappent que pour passer sous le joug plus triste encore d'un époux. Elles se marient dès un âge fort tendre, et de fait, il n’est d’usage en Amérique, dans nulle classe, que les jeunes personnes connaissent cette délicieuse période de l’existence, si exempte de chagrin , si radieuse d’avenir, qui dans nos pays s’écoule entre leur enfance et leur mariage. « Nous saurons bien nous tirer d’affaire, » telle est la réponse que font à tous les avis qu’on peut leur donner un garçon de seize ans et une fille de quinze, qui ont mis dans leurs têtes de se marier. Ils gravissent clopin-clopant le chemin de la vie, jusqu’à ce que les enfants et les maladies arrivent, si la paresse et l'intempérance ne les ont pas visités avant, et alors ils manquent bientôt de toutes ressources.

Il y a, je crois, moins de charité en Amérique que dans une autre contrée chrétienne du globe. 11 n’est dans le caractère des habitants ni de donner ni de recevoir. J'ai par exemple vu porter aux nues, dans un journal, la générosité du président de l'Union, qui avait distribué aux pauvres la somme énorme de 50 dollars , 200 et quelques francs ! D’autre part , il n'y avait pas trois jours que nous habitions Mohawlc, lorsque deux enfants déguenillés vinrent nous demander un bouillon pour leur mère malade. Nous leur en don-

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Après sa tâche, il peut retourner à sa case et jouer avec ses enfants.

nâmes ; et l’aîné, tirant de sa poche une poignée de liards pour le payer, parut fort surpris que nous ne voulussions pas y consentir. Ce fut bientôt à qui aurait le superflu de notre lait; mais toujours on nous proposait de l'argent en retour. Quand nos voisins virent que la vieille Anglaise ne vendait rien, je suis persuadée qu’ils ne l’en aimèrent pas mieux ; mais ils parurent croire que si elle était folle, ce n'était pas une raison pour qu’ils fussent fous. En conséquence , les emprunts, pour me servir de leurexpression, devinrent très fréquents, mais toujours sous une forme qui montrait à la fois leur fierté et leur peu de gêne. Du malin au soir c'était une livre de fromage, une demi-livre de café qu'on m’envoyait emprunter; et plus d'une fois on me fit prévenir qu'il fallait que le lait fût chaud , ou non écrémé. Un jour, le commissionnaire le refusa, en disant que sa mère n'avait besoin que d’un peu de crème pour son thé. Je ne pus jamais les convaincre, l’espace d'un an que nous demeurâmes parmi eux, que je ne vendais pas les vieux habits de la maison. Ils voulaient à toute force les acheter; et quand ils se décidaient enfin à les prendre et à garder leur argent : « lié bien, disaient-ils, nous vous ferons quelques journées d’ouvrage; envoyez-nous chercher quand bon vous semblera. » Comme je ne profitais pas de cette offre et qu’ils n'en continuèrent pas moins leur formule, je conclus que leur intention était simplement

de s’éviter la peine de dire merci , car c’est un mot qui n’existe pas dans le vocabulaire américain.

Le théâtre de Cincinnati n’est ni vaste ni bien décoré, mais faute de mieux nous y allions de temps en temps, malgré même la distance, car c'était plaisir par les belles nuits d'automne et d'hiver de franchir la demi-lieue qui nous séparait de la ville. Les acteurs n’étaient pas trop mauvais, quoique les misérables recettes qui entraient dans la caisse du directeur ne lui permissent pas de faire souvent restaurer la salle. Mais il y avait pis que la malpropreté des décorations , c’é • taient le style et les manières de l’auditoire. Les hommes qui remplissaient le parterre avaient les bras en chemise et les manches retroussées, crachaient sans cesse , et exhalaient une odeur infecte d'ognon et d'eau-de-vie. Dans les loges, ils avaient ordinairement les talons au niveau de la tête , tournaient le dos à la -scène, ou bien se couchaient sur les banquettes. C’était un tapage perpétuel; et quand on applaudissait, au lieu de frapper des mains, on criait ou on battait des pieds. Pendant notre résidence à Cincinnati, deux danseuses françaises y vinrent donner plusieurs représentations. Ce n’étaient à coup sûr que des figurantes de l’Ambigu ou de la Gaîté : elles produisirent cependant une sensation des plus vives. Mais la surprise et l’admiration ne furent pas les seuls sentiments qu’elles excitèrent chez les spectateurs ; elles répandirent

MISTUESS TKOLLOPE.

Aux États-Unis on leur donne la journée du dimanche.

parmi eux autant pour le moins d'horreur et d’épou- j vanle. Personne ne doutaqu’elles n'eussent un sublime ! talent ; mais tout le monde convint que la moralité de j l’ouest avait reçu un coup mortel. Les dames aban i donnèrent le ttiéâtre , les hommes rougirent jusqu’au blanc des yeux, et le clergé, du haut de la chaire, lança anathème contre les pauvres danseuses, qui pourtant avaient eu la précaution d’allonger leurs jupes. Maison ne saurait imaginer combien les habitants sont chatouilleux sur l’article deladécence, les femmes surtout! Elles se croiraient perdues si elles appelaient par leurs noms un ■corset ou une chemise, et se servent de sottes périphrases pour désigner ces objets. Une demoiselle qui monte un escalier, rencontre-t-elle un jeune homme qui le descend, se sauve en jetant les hauts cris. Je proposai un jour une partie de campagne, une espèce de pique-nique; mais on me refusa, parce qu'il serait contraire aux mœurs que des dames et des messieurs s’assissent ensemble sur l'herbe. A Cincinnati, il y a un jardin où l’on va prendre des glaces. Pour la conservation des fleurs, du milieu d’un parterre s’élève, au faîte d'un poteau , une enseigne où est représentée une jeune paysanne suisse, tenant à la main un écriteau par lequel le public est invité de ne rien cueillir. Malheureusement l’artiste dessina la robe si courte, qu’on ville bas des jambes. A cette vue, lors de l’ouverture de l'établissement, grande fut la rumeur

des dames. Elles n’y auraient pas remis les pieds, si le propriétaire n’eût rappelé le peintre pour qu’il baissât la. jupe. Mais comme celui-ci n’avait plus de couleur rouge, bon gré mal gré il ajouta au cotillon une bande bleue.

En Amérique, le printemps n’est pas, beaucoup s’en faut, si agréable que l’automne. Ils sont tous deux lents à s'écouler, mais autant la longueur du second est délicieuse , autant celle du premier est irritante. Même, à rigoureusement parler, il n'y a point du tout de printemps. Ce bel automne se prolonge souvent jusqu’à Noël, après quoi commence l'hiver, qui se maintient avec une extrême rudesse trois ou quatre mois durant, pour ensuite cesser soudain et être remplacé par l'été. L’incertitude inouïe du climat est d'ailleurs telle que je ne saurais préciser à quelles époques ces changements surviennent, car d'un bout à l'autre de l’année le thermomètre varie de dix à quinze degrés en l’espace de douze heures.

A propos de l’hiver, je me rappelle n’avoir pas parlé, à Cincinnati , d’un bal annuel qui se donne dans toutes les autres villes et cités de l'Union , le 23 février, jour auquel naquit Washington; nous y assistâmes. Je fus réellement surprise à notre arrivée du beau coup d'œil que présentaient les salons, car ils étaient vastes, bien éclairés et remplis de dames les mieux mises. Surtout, j’y remarquai une foulede charmantes jeunes

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personnes. Les messieurs aussi avaient soigné leur toilette ; mais je n’avais pas encore assez longtemps demeuré dans l’ouest de l'Amérique, pour n ôtre pas ébahie de reconnaître dans presque tous les élégants qui passaient devant moi des maîtres ou des commis de boutique que j’avais coutume de voir derrière les comptoirs ou sur le pas de leur porte. Les mères et les demoiselles cependant leur souriaient et les agaçaient avec autant d’ardeur que je l’ai jamais vu iaire'pour des aînés de famille. J’en conclus donc qu’ils étaient regardés comme appartenant à la première classe ; car on ne doit pas imaginer que les Américains ne reconnaissent aucune distinction de rang. A ce bal, par exemple, je m’étonnaisdene pas rencontrer une jeune fille d’une beauté rare, qui m’était bien connue. «Ne vous en étonnez pas, médit une voisine avec hauteur, son père aide à fabriquer les objets qu’il vend; nous ne sommes que marchands, non pas ouvriers, nous autres. » On ne dansait ni bien ni mal; cequi seulement me parut un peu’ suranné, c’est que le chef de l’orchestre annonçait encore à haute voix les figures aux danseurs. Il y eut un souper dont les dispositions furent singulières, mais éminemment caractéristiques du pays. Les messieurs allèrent s’asseoir autour d'une table splendide dressée pour eux dans un autre vaste salon de l’bô'.el, tandis qu’une assiette fut simplement mise dans la main de chacune des pauvres dames qui, en l’absence des hommes, restèrent à se promener pensives de long en large. Bientôt après arrivèrent des domestiques portant des plateaux de confitures , de gâteaux et de crème. Toutes alors reprirent leurs places sur les banquettes qui garnissaient les murailles, et, faisant une table de leurs genoux, mangèrent en silence leur friande, mais triste collation. On ne pourrait se figurer une scène plus comique. Cet arrangement ne venait ni d’un motif d'économie ni du manque de place ; mais les hommes préféraient être seuls ; telle fut l’explication que m’en donnèrent vingt personnes à qui j’eus la curiosité de la demander.

Toujours les choses se pratiquent ainsi en Amérique. Ilormi les bals, où ne dansent guère que les jeunes gens des deux sexes non mariés, les femmes sont exclues de tous les plaisirs des hommes. Ceux-ci ont de nombreuses et fréquentes réunions, où ils dînent, jouent, font de la musique et soupent ensemble, mais celles-ci n’y sont jamais admises. Si telle n’était pas la coutume constante, il serait impossible qu’on ne parvînt pas h inventer quelque moyen d’épargner aux dames riches et à leurs filles la peine de remplir mille ignobles soins de ménage qu elles remplissent presque toutes dans leurs maisons. Même dans les Etats où l'esclavage est permis, quoiqu’elles puissent ne pas laver et repasser le linge, ne pas employer une moitié du jour à pétrir des gâteaux, et l’autre moitié à en surveiller la cuisson, encore les plus huppées s'occupentelles du tracas domestique de manière à ne pouvoir briller dans un cercle ni par leurs talents ni par leurs conna’ssances. A Baltimore, à Philadelphie, à New- York, celle règle souffre bien quelques exceptions, mais en général elle n’est que trop vraie pour toute la contrée.

Nous quittâmes Cincinnati pour nous rendre à Baltimore, à travers les monts Alleghany. Nous fûmes rudement cahotés par les diligences du pays, à partir deWheeling, que nous mîmes trois jours à atteindre; il nous en fallut presque autant pour arriver à Baltimore.

Baltimore est, je crois, de toute l’Union, la ville dont l’ensemble, quand vous approchez, vous offre le plus noble spectacle. Vous distinguez de loin une foule de dômes et de tours, et lorsque vous entrez dans la principale rue, vous reconnaissez sur-le-champ que vous êtes dans une magnifique et populeuse cité. Elle est effeclivement fort belle sous beaucoup de rapports. Outre lés nobles édifices qu elle contient, les maisons mêmes des particuliers ont un air de magnificence, à cause de l'abondance dti marbre blanc dont elles sont

ornées. Les portiques des principaux hôtels sont tous faits en celle précieuse matière. On a appelé Baltimore la ville aux Monuments ; il faut citer parmi les principaux deux hautes colonnes, élevées, l’une à la mémoire de Washington, et qui est surmontée d’une colossale statue de ce général patriote ; l’autre en commémoration de je ne sais quelle victoire, et un grand nombre de belles fontaines. La cathédrale est regardée par tous les Américains comme un superbe morceau d'architecture ; mais quiconque a vu les églises d’Europe doit penser autrement. Cette ville possède aussi un riche musée et un théâtre, peu fréquenté.

Washington. Aspect de celte ville. Le Potomac. Stonington. Fruits et fleurs du Maryland et de la Virginie. Philadelphie. Quakers. Condition de la femme aux Etats- Unis.

Pour aller de Baltimore à Washington , la route la plus courte de beaucoup est celle de la terre, mais voulant voir la fameuse baie Chesapealce, nous primes le paquebot à vapeur. La capitale des Etats-Unis a été si souvent décrite, que je respecte trop le lecteur pour la lui décrire encore. Je dirai seulement que l’aspect m’en parut enchanteur. Les étrangers, les Américains même, se moquent sans cesse de cette ville, parce que son plan fut dressé sur une énorme échelle, et que ' jusqu’à présent il n’est exécuté qu’en très petite partie. Mais j’avoue que pour moi Washington n’a rien de ridicule, et qu’il possède déjà d’assez nobles traits pour soutenir sa dignité comme métropole d’une grande nation. Puis, selon moi, l’absence de toute vue, de tout bruit et de toute odeur de commerce, ajoute infiniment au charme de cette cité. Au lieu de charrettes et de camions, vous y voyez d'élégants équipages; au lieu de gens à mine affairée qui courent et se croisent pour aller vendre leur sucre, leur café, leurs étoffes, vous ne rencontrez que des personnes bien mises qui se promènent tranquillement par les larges rues. Mais, chose étrange à dire, le théâtre, même à Washington, ne peut rester ouvert plus de trois ou quatre semaines de suite. On m’a dit que le jeu était l'amusement favori des hommes, et qu’ils s’y livraientavec passion ; mais là comme partout ailleurs, on ne joue que dans le plus grand secret. Pendant trois ans que je séjournai dans le pays, je ne me rappelle guère avoir aperçu qu’une douzaine de paquets de cartes. Le billard est aussi un plaisir fort goûté, quoique dans la plupart des Etats il soit illégal.

Les églises de Washington ne sont pas fort belles, mais l’Episcopale et la Catholique étaient toujours remplies de femmes mises avec élégance; et je remarquai plus d’hommes aux offices dans cette ville que dans aucune autre. Les dames presbytériennes y vont trois fois par jour; mais en somme l’aspect delà capitale, un dimanche, est beaucoup moins puritain que celui de presque toutes les cités américaines. Les habitants se promènent, et il n’y a point, comme à Philadelphie, de chaînes dans les rues pour les empêcher de monter à cheval ou de sortir en voilure, si bon leur semble. Les femmes se mettent bien , mais non pas si richement qu’à Baltimore. J’ai observe qu’il n’était pas extraordinaire, à Washington, qu’elles prissent le bras d’un homme qui n’était ni leur mari, ni leur père, ni leur frère. Ce remarquable relâchement du décorum américain a été sans doute introduit par les différentes familles des ambassadeurs étrangers. Les messieurs devraient de même suivre en tout l’exemple des Européens qui vivent chez eux, et par exemple quitter leur ignoble habitude de cracher à chaque instant, laquelle provient de ce qu’ils mâchent sans cesse du tabac. Elle est cause d’une particularité notable dans la physionomie des Américains : leurs lèvres sont presque uniformément minces et pincées. D'abord, j’expliquai ce fait par la théorie de Lavaler, et je l’attribuai à la sécheresse du tetppéi rament; mais il est

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trop universel pour être ainsi c\ i>licable , ot l'autre raison me semble beaucoup meilleure.

Durant noire résidence à Washington, un membre du congrès mourut , et je fus surprise de la solennité de la pompç de ses funérailles. Il parait que lorsqu'un sénateur ou un représentant meurt pendant la session, il est inhumé aux frais du gouvernement, et la disposition du convoi, dont ne se mêlent dès lors ni les parents ni les amis, devient une affaire d'Etat. Voici dans quel ordre défila sous mes jeux le cortège : les aumôniers des deux chambres; les médecins qui avaient soigné le défunt; la commission nommée pour aviser h toutes les mesures nécessaires; le corps, avec six membres tenant les cordons du poêle; la famille du mort, avec les sénateurs et le? représentants de l'Etal auquel il appartenait ; les huissiers de la chambre des représentants; la chambre entière, précédée de’ l’orateur; le sénat, précédé du vice-président des Etats-Unis ; les ministres, et enfin le président lui-même. Ce cortège était fort long, mais personne ne marchait à pied, et on avait loué en celte occasion la plupart des voitures de la ville. Le corps fut enterré dans le cimetière commun. Je n’ai pas vu le monument élevé en cette circonstance; mais je présume qu'il fut dans le style de plusieurs autres que je remarquai et qui portaient les noms de membres morts à Washington. Or, ce n'étaient que des blocs carrés de maçonnerie sans aucune prétention de splendeur.

Le Potomac, quand il arrive à Washington , décrit une belle sinuosité, formant une espèce de baie autour de laquelle la ville est bâtie. Juste à ( endroit où il fait ce coude, est un pont qui joint les côtes du Maryland et de la Virginie.

Après avoir séjourné un mois dans la capitale des Etats-Unis, nous allâmes nous établir pour l’été à Slonington, bourg qui en est distant d’une dizaine de milles et situé sur la même rivière. En face, la Virginie étend son sauvage mais délicieux et fertile paradis, et le Maryland lui-même nous étonna beaucoup par la profusion des fruits et des fleurs qui de toutes parts y poussent spontanément.

Notre été dans le Maryland fut vraiment délicieux. Le thermomètre centigrade se maintint à 30 ou 31 degrés; mais la chaleur ne fut pas à beaucoup près aussi accablante que celle dont nous avions eu à souffrir dans l'ouest. En nulle partie de l’Amérique septentrionale les productions naturelles du sol ne sont plus variées ni plus belles. Les fraises de la plus riche saveur naquirent d’abord sous nos pieds; et quand elles

assèrent, chaque bois, chaque champ, chaque sentier

travers la campagne, ressemblèrent aux plus fertiles vergers à cerises, offrant une inépuisable profusion de fruits à quiconque voulait se donner la peine de les ramasser. Puis arrivèrent les pêches, car chaque baie était formée de vigoureux pêchers, et quoiqu’elles n’eussent ni la grosseur, ni le parfum de celles q. i mûrissent en Europe sur les espaliers, nous les trou vâmes souvent assez bonnes pour nous rafraîchir agréablement dans nos longues promenades. Mais ce furent les fleurs et les arbustes fleurissant qui surtout rendirent cette région la plus enchanteresse que j’eusse jamaisvue, toujours excepté l’Alleghany. Aucune description ne peut donner une idéede leur variété, de leur abondance, de leursplendeur. Si je parlede roses sauvages, le lectéütf s’imaginera sans doute qu’il ne s’agitque des pâles et éphémères églantiers qu’on voit en Europe parmi les ronces ; mais celles de Maryland et de Virginie pourraient être le plus bel ornement d'un jardin. Elles sont rarement fort doubles, mais leur brillante couleur répare ce défaut. Elles présentent toutes les nuancesjlepuis le cramoisi le plus foncé jusqu’au rose le plus tendre. Leur odeur est riche et délicate. En largeur elles surpassent toutes celles que je connaisse, car souvent leur diamètre n’est pas nmins de quatre pouces. La feuille ressemble beaucoup à celle du rosier de Chine; elle est grande, noirâtre, dure et

luisante. L’acacia, ou, comme on l’appelle, \al6custe, fleurit avec autant de richesse que de profusion, el son odeur égale celle de la fleur d’oranger. L’arbre-chien est une autre des splendides fleurs blanches qui ornent les bois. Un arbuste encore très joli, mais de plus petite taille, c’est l'aune-poison. Heureusement, ses qualités nuisibles sont en général bien connue , car tout de suite il attire l'œil par scs délicats bouquets de fleurs blanches qu’on prendrait pour des crépines de rideaux. Mais le contactseul de cet arbuste est venimeux, et produit une violente enflure. L’arbre de Judée abonde partout, et ce sont ses grappes si élégantes, si nombreuses, qui, les premières, annoncent aux Américains le retour du printemps. Les azalias, blancs, jaunes et rouges ; les kalmias de toutes espèces, le trop odoriférant magnolin, et le superbe rhododendron, tous ici poussent avec une sauvage abondance. La plante connue en Europe sous le nom d g jasmin de / irginie grimpe souvent au faite des plus hauls arbres de la forêt, et laisse retomber avec grâce ses grosses fleurs en forme de trompette et d’un riche écarlate. Enfin, rien n’est plus beau que le sassafras. Mais ce qui surtout enchante l’Européen, lorsqu’il se promène l’été en Amérique, c’est de marcher au milieu d'une atmosphère de papillons, si resplendissants de cpuleurs , si variés de forme, qu’ils m’ont souvent paru ressembler à des fleurs ailées. L’oiseau mouche est une merveille particulière au climat, qui ravit l’œil. Les vers-luisants aussi nous ravirent d’admiration. Dans les lieux humides , ou avant les orages, ils sont fort nombreux, et pendant la sombre soirée d’un jour brûlant, alors que toute occupation devenait impossible, je les ai souvent examinés des heures entières.

Nous allâmes vers la fin d’août visiter Philadelphie. L’arrivée de cette ville n'est pas aussi noble que celle de Baltimore; quoique beaucoup plus vaste, elle ne se déploie pas avec autant d’avantage ; elle manque de dômes et de colonnes; néanmoins, c'est une fort belle cité. Je n’en connais pas déplus propre. Les rues sont bien pavées; et les trottoirs, faits de briques, comme dans toutes les vieilles villes américaines, sont presque entièrement abrités du soleil par les tentures qui dans les principales rues descendent des fenêtres de chaque boutique. Philadelphie est construite avec une régularité extrême et presque fatigante ; maison y remarque beaucoup de jolies maisons, s’il n’y en a point de vraiment splendides. Elles sont généralement bâties en briques, mais les hôtels des personnes opulentes ont, d’ordinaire, des perrons et des portes de marbre blanc. En somme, toutefois, les habitations particulières ont moins d'élégance qu’à Baltimore.

Philadelphie renferme beaucoup d’édifices publicsqui méritent d’être vus. Je citerai, entre autres, la banque des Etats-Unis <?t celle de Pensylvanie, l’hôtel du Gouvernement, le Muséum, et les deux théâtres. Malgré tout cela, malgré même sa population de cent trente mille âmes, la ville est triste. Le plus grand, le plus frappant contraste qu’elle présente, si on la compare aux cités d’Europe, s’aperçoit après le coucher du soleil. Alors, à peine si le moindre son retentit; à peine si une voix ou le bruit d’une roue interrompt le silence. Les rues sont ensevelies dans une obscurité profonde, car il n’y a de réverbères que devant les principaux hôtels et les demeures de quelques magistrats. Les seules boutiques qui soient encore ouvertes sont celles des apothicaires, eide loin en loin celles des traiteurs. Rarement entendez-vous le pas d'un vivant, et jamais une note de musique, jamais un éclat de folle joie. A la sortie du spectacle, quand même j’en sortais avant la dernière pièce, je n’ai jamais rencontré une seule voilure. C’était toujours de silencieuses ténèbres à faire peur. Dans la journée, les magasins, qui m'ont paru extraordinairement vastes, sont fort beaux. 11 y en a beaucoup dont le style rappelle l’élégance de ceux d’Europe. Les bureaux de loterie abondent, et c’est un jeu auquel presque tous les habitants se livrent. J’ai

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lâ

vu moins de carrosses à Philadelphie qu’à Baltimore ou à Washington; mais l'hiver, m’a-t-on dit, ils sont bien plus nombreux. En effet, beaucoup des meilleures familles avaient déjà quitté la ville pour se rendre aux différentes eaux, et d'autres les suivaient chaque jour. Les bains de Long-Branch, sur la côte de Jersey, sont fort à la mode, et on vient en foule tant de Philadelphie que de New-York. La description qui m’a été faite de la manière de se baigner m’a un peu semblé extraordinaire; tant de personnes me l’ont cependant répétée que je ne puis douter de son exactitude. A Long-Branch, par exemple, on ne peut guère se loger que dans de vastes pensions bourgeoises où toute la compagnie mange à table d’hôte. Or, il est d’usage que, en arrivant, chaque dame passe la revue des hommes mariés, au premier repas où elle se rencontre avec eux, et choisisse celui qu'elle trouve le plus à son goût pour être son protecteur dans les visites qu’elle se propose de rendre au royaume de Neptune. Elle lui adresse en conséquence la requête, qui toujours est gracieusement acceptée, de la mener goûter à l'onde amère ; mais une autre belle doit demander la protection du même galant, sinon le premier arrangement doit être rompu, car l'usage ne va point jusqu’à autoriser l’immersion en tête-à-tête.

Je n’avais pas encore eu, dans toutes mes courses, l’occasion d’entrer dans une synagogue de quakers, et comme je pensais ne pouvoir nulle part les visiter pour la première fois mieux qu à Philadelphie, la ville qui en compte dans son sein le plus grand nombre, j’allai un jour, avec une quakeresse de ma connaissance, à la principale réunion de ces coreligionnaires orthodoxes. La salle était vaste, mais absolument dénuée d’ornements. Les deux sexes étaient séparés par une grille qui la divisait en deux parties égales. L’assemblée était fort nombreuse des deux côtés, et l'atmosphère, d’une chaleur presque intolérable. Pendant que les fidèles se dirigeaient à pas comptés vers leur porte respective, je remarquai sous la prétentieuse coiffure des femmes beaucoup de jolies ligures ; et à cl aque fois qu’un des hommes, tous coiffés de leurs larges castors, venaient s’asseoir, le salut « entre donc, et garde ton chapeau, » que Parny suppose leur être réservé dans le ciel, se représentait à ma mémoire. Les petits bonnets et les chapeaux à vastes rebords se rangèrent par longues files , et le silence fut longtemps si solennel et si profond, que je pouvais à peine me croire entourée de personnes vivantes. A la tin, un homme grave et carré se leva, déposa son ample feutre, resta encore un gros quart d’heure sans ouvrir la bouche, poussa un gros soupir, et dit comme avec effort: « Ole ton pied. » Il redevint ensuite silencieux pour cinq minutes au moins, puis continua pendant une heure et plus à ne laisser échapper que quelques mots à la fois, et à de tels intervalles, quejewe pus aucunement comprendre le sens'de son discours, si toutefois il était compréhensible. Ma quakeresse me dit ne pas savoir qui c’était, et qu’elle regrettait beaucoup que j’eusse entendu un si pauvre prédicateur. Après qu’il eut fini, un vieillard à mine distinguée, chirurgien de profession , débita d’une manière agréable quelques sentences. Bientôt après qu’il se fut rassis , toute la congrégation se leva, j’ignore à quel signal, et sortit. C’est une singulière espèce de culte, si on peut donner ce nom à celui où les prières sont rigoureusement défendues; néanmoins, il me parut, dans son calme décent, beaucoup préférable à ce que j’avais vu aux synagogues des presbytériens et des méthodistes. La religieuse sévérité des mœurs philadelphiennes n’est en rien plus notoire que dans’le nombre des chaînes qui le dimanche barrent les rues pour empêcher les chevaux et les voilures de passer. Aucunement les Juifs ne peuvent l’emporter sur les habitants de cette contrée pour les observances extérieures. A quoi les messieurs de Philadelphie passent-ils les jours de fêtes, je ne prétends pas le deviner ; mais la {prodigieuse majorité des femmes dans les églises est fort remarquable. Quoi-

que le quakérisme soit professé par presque toute la population de cette ville, on y retrouve la même variété de sectes que partout ailleurs dans l’Union, et les prêtres y jouissent aussi de la même influence sans bornes.

Nos lettres d’introduction nous mirent bientôt en rapport avec une foule de gens aimables. Les manières ont à Philadelphie quelque chose qui me plut infiniment; il m’a semblé qu’on y avait moins d’affectation que toute autre part. Dans les salons règne un calme, une gravité, bien caractéristiques d’une ville fondée par William Penn. La mise des dames, de celles même qui ne sont pas quakeresses, parait s'en ressentir ; elle est de la propreté la plus élégante, et la toilette des jeunes personnes est un mélange de simplicité et de bon goût qui pourrait servir de modèle à toute l’Union. 11 n’y a peut-être pas de différence plus complète pour l’habillement féminin entre deux villes du monde, qu’entre Baltimore et Philadelphie. Il est de part et d’autre fort riche, mais se distingue dans le premier cas par une fastueuse splendeur ; dans le second, par l’élégance la plus simple. J’avais ouï dire que Philadelphie possédait beaucoup d’hommes célèbres par leurs éludes scientifiques. J’en rencontrai effectivement plus d’un qui étaient pleins de savoir et d’intelligence ; mais ils ont une si froide sécheresse de langage, et un manque si apparent d’intérêt pour les questions qu’ils discutent, que suivant moi, la conversation perd dès lors tous ses charmes. Au reste, cette absence de chaleur et de sentiment, celte insouciance pour tout ce qui ne lestouchepasde très près, est universellechez les Américains, et empêche qu’on ne trouve beaucoup de plaisir à causer avec eux. Tout l’enthousiasme de l’Amérique semble concentré sur le seul point de son indépendance et de son émancipation, A ce propos, elle est de feu, elle jette des flammes. On peut, je le crois, la comparer à une jeune mariée; la liberté, qu’elle a conquise depuis moins d’un demi-siècle, est pour elle comme un mari qu’elle vient de prendre. Elle n’a que pour lui des yeux, des oreilles , un cœur. La lune de miel n’est pas encore passée; quand elle le sera, peutêtre l’Amérique prendra-t-elle plus de coquetterie, et saura-t-elle mieux faire l’aimable aux autres nations.

Ce fut encore à Philadelphie, surtout au milieu des femmes les plus riches, les plus belles, les plus distinguées de la terre, que me frappa, comparativement à l’Europe, ce peu d’influence que notre sexe exerce en Amérique sur la société. Elles y mèneht la vie la plus nulle qu’on puisse imaginer. Qu’il me soit permis, par exemple, de décrire la journée d’une dame de la première classe. Elle sera femme, si on veut, d’un sénateur ou d’un jurisconsulte des plus renommés. Elle a une très belle maison, avec un bel escalier en marbre blanc, et les piliers de la porte de même, avec un beau marteau d’argent, et un bouton d’argent aussi. Elle a de magnifiques salons très magnifiquement meublés; dans un desquels à vrai dire est un buffet ; mais un très élégant buffet; mais garni d’élégants flaconsetd’éléganles carafes en verre taillé. Elle a un très bel équipage, avec un très beau nègre libre pour cocher. Enfin elle est toujours parfaitement mise, et d’ailleurs elle-même est fort jolie. Hé bien donc! elle se lève, et sa première heure elle la consacre à disposer sa toilette avec la plus scrupuleuse propreté. Puis elle descend à son parloir, ou salon, propre, raide, silencieuse. Son déjeuner lui est apporté par son laquais, un noir affranchi. Après avoir mangé son jambon frit et son poisson salé, elle boit son café en silence, tandis que son mari lit un journal, et en tient un autre sous son coude. Ensuite, peutêtre elle lave les tasses et les soucoupes, de crainte qu’un domestique maladroit ne lui dépareille la douzaine. Son équipage est demandé pour onze heures ; jusquelà, elle s’occupe à confectionner diverses sortes de pâtisseries, un tablier aussi blanc que la neige protégeant sa robe de soie couleur de souris. Vingt minutes avant que ses chevaux soient prêts, elle se retire dans sa chambre, comme elle l’appelle; quitte, secoue, et plie son tablier dont rien n’a altéré la blancheur; dé-

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chiffonne son riche déshabillé, met avec soin son élégant bonnet avec tout l'élégant et extern; puis descend juste au moment où le cocher cric au laquais que la voiture attend. Elle y monte, en laissant échapper ces mots : « A ma société de charité. » Le laquais reste au logis pour nettoyer les couteaux ; mais le cocher peut se fixer à scs bêtes tandis qu'il ouvre la portière, et sa maîtresse, qui n’a coutume de s'appuyer sur la main ni sur le bras de personne, en sort saine et sauve, quoiqu'elle ait l'un des siens embarrassé d une boîte à ouvrage, et l'autre d'un gros paquet de toutes ces indescriptibles merveilles que ces dames portent comme offrandes aux sociétés de charité. Elle entre dans le parloir, approprié à la réunion des membres, y trouve sept autres dames du même genre qu’elle, et prend place dans leur cercle. Elle présente sa contribution, qui est acceptée avec un joli sourire de ses amies, et qui consiste en rognures de drap, en bouts de rubans, en quelques feuilles de papier doré, et en petites épingles. Puis elle tire de sa boite trois pelotes, quatre essuie-plumes, sept allumettes de papier, et un portemontre de carton. Toutes ccs jolies choses sont accueillies avec acclamation, et la plus jeune des membres les dépose soigneusement sur des rayons parmi une prodigieuse quantité de pareils brimborions. Elle tire alors son dé, et demande de l'ouvrage. On lui en donne, et les huit dames cousent plusieurs heures de suite. Elles causent de prêtres et de missions; des profils de leur dernière vente, et de leurs espérances pour la prochaine; d'un vilain bonnet que madame une telle portail le dimanche matin, du gentil prédicateur qui a parlé le dimanche soir, et de l’abondante quête qu’elles ont en conséquence faite ce soir-là. Trois heures arrivent ainsi; la voiture revient, et la dame avec sa boîte à ouvrage retourne au logis. Elle remonte à sa chambre, ôte avec précaution son bonnet et extern , met son tablier de soie noire à dents, va à la cuisine examiner si tout se passe comme il faut, puis au parloir, où, après avoir jeté un coup d’œil attentif sur le couvert qui est mis pour dîner, elle s’assied, et travaille pour attendre son mari. Il arrive, lui serre la main, crache, et dîne. La conversation se réduit à peu de chose, et dix minutes suffisent au repas. Suivent le dessert et les liqueurs, le journal et la couture. Dans la soirée, monsieur, qui est un savant, va d’abord à quelque séance scientifique, et ensuite jouer aux cartes chez un voisin. Madame offre du thé à un jeune missionnaire, et à trois membres de sa société de charité. Demain , après demain, tous les jours, elle recommencera le mène manège. On voit qu’elle n’étudie pas beaucoup l’art de plaire.

Cuisine américaine. Costume. Voiture. Cupidité des habitants. Littérature. Beaux-arts Retour en Angleterre.

Puisque je raconte tout ce que je sais des Américains, je dois assurément ne pas omettre un trait aussi important que la cuisine. Or, il y a chez eux plusieurs anomalies dans la manière de servir, même un festin des plus splendides; mais comme elles sont tout-à-fait passées en usage, elles n’indiquent aucunement négligence ou mépris pour cette grande affaire ; et si on met les chapeaux sur la table ou sur le buffet ; si le potage, le poisson, les pâtisseries, la salade ne viennent pas toujours s’offrir aux convives dans un ordre très orthodoxe,peu importe. Je ne suis guère capable, j’en ai peur, de donner une savante critique sur ce sujet; il faudra donc se contenter d’observations générales. L’ordinaire des habitants de l'Amérique est abondant, mais non délicat. Ils consomment une quantité extraordinaire de lard. Le jambon et le beefsteak apparaissent régulièrement le matin, à midi et le soir. Pour manger, ils mêlent leurs différents mets avec la plus étrange incongruité imaginable. J'ai souvent vu mêler ainsidesœufsetdeshuîtres;lesempiternel jambon se sert sur une gelée de pommes, et le beefsteak sur une com-

pote de pêches. Le fruit est partout excellent, mais k peine y goûtent-ils, préférant de beaucoup, à déjeuner et îi dîner, des rouleaux de pâle chaude à moitié cuite. Le beurre est passable, mais la crème rarement bonne. De fait, les vaches sont fort mal soignées, comparativement à l'Europe. Les légumes qui abondent sont fort beaux; mais soit faute de pluie , l’été, soit manque de soins, ceux qu’on distingue par l’épithète de verts, finissent beaucoup plus tôt qu’en Angleterre et en France. Le maïs ou blé d inde se mange sous une grande variété de formes; quelquefois, lorsqu'il est encore tendre, on l’accommode comme les petits pois; quelquefois on le brise lorsqu'il est sec; on le fait simplement cuire à l’eau, et, comme le riz, on le sert sans autre apprêt sur la table; ce plat s'appelle de l’hommg. Avec la farine de ce grain se confectionne une douzaine au moins de gâteaux différents; mais, à mon goût, ils sont tous mauvais, tandis que la même farine, mêlée dans laptoportion d’un’ticrs à celle de froment, donne le meilleur pain que j’aie jamais goûté. Je n’ai aperçu aux Etats-Unis ni turbot, ni saumon, ni morue fraîche; mais la truite et l’alose y sont excellentes. On y manque absolument d habileté dans la composition des sauces, tant pour le poisson que pour tout le reste. On n’y connaît que deux ou trois espèces de ragoûts, qui encore seraient dédaignés par nos plus modeslcsgourmels. Le gibier est fort inférieur au nôtre ; le lièvre manquent je n ai pas vu de faisans. Il est rare qu’on se donne la jouissance des seconds services, malgré toutes leurs ingénieuses tentations pour forcer les gens à dîner une seconde fois; mais presque toutes les tables ont leur dessert, mot qui invariablementse prononce dessart. Les Américains aiment à la folie, pour me servir de celte expression, les puddings, les gâteaux, et toute sorte de confitures, en particulier les dames. Presque tout le monde boit de l’eau à table ; et par une étrange contradiction, c’est dans le pays du monde où il y a le plus de rudes buveurs qu’il se consomme le moins de vin à dîner. Les dames n’en prennent jamais au-delà d’un verre, et le plus grand nombre des femmes, pas une seule goutte. Effectivement, les copieuses libations, auxquelles il est notoire que les Américains se livrent, n’ont point lieu dans de gais banquets, mais dans la solitude. Le café ne suit pas aussitôt le dîner; mais on le réserve pour la collation qu’on appelle le thé, et qui vient quelques heures plus tard. Rien de plus extraordinaire que le repas de cérémonie où assistent des messieurs et des dames , à moins que l’amphitryon ne traite d’illustres étrangers • alors même on ne cause que fort peu. Ce qui enfin dépare , suivant moi, la table la mieux servie, c’est de placer tous les hommes d’un côté, et toutes les femmes de l’autre ; mais il est fort rare que la chose se pratique autrement.

Les dames ont d’étranges manières d’ajouter à leurs charmes. Elles se poudrent immodérément la figure, le cou et les bras, d'amidon pilé; l’effet, à la nuit, en est pitoyablement désagréable, sans être bien gracieux à aucune heure du jour. Elles ont aussi une très malheureuse passion pour les faux cheveux, dont elles portent des masses énormes ; et c’est d’autant plus ridicule, que généralement elles possèdent de magnifiques chevelures. Je soupçonne que cette mode bizarre vient du désir que leur toilette leur coûte le moins de peine possible, et du très petit nombre de femmes de chambre accomplies. Il est beaucoup plus commode de s'accrocher, ici, là, partout, un paquet de boucles indéfrisables, que de prendre le soin toujours long d arranger élégamment les tresses qu’on a reçues de la nature. Quoique la dépense des Américaines pour leur parure dépasse de beaucoup, relativement à leur ordre général de vivre, celle des dames d’Europe, il s’en faut bien, excepté à Philadelphie, qu’elle soit de bon goût. Elles ne consultent les saisons ni pour la couleur ni pour le style de leur costume. J’ai souvent frissonné de froid à la vue d’une jeune beauté qui s’en allait sautillant au travers de la neige avec un chapeau rose-

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pâle posé sur le haut de sa tôle, et j’ai connu une dame dont les jolies petites oreilles avaient été littéralement gelées d'être ainsi exposées h la bise. Elles ne portent jamais ni manchons ni bottines, else croiraient perdues si elles mettaient des chaussons, même quand il leur faut passer la glace pour gagner leur traîneau. E I les se promènent, l’hiver, chaussées seulemen l de souliers en miniature, si minces, si peu couverts, qu'ils ne les garantissent pas de la moindre humidité. Je dois dire, à leur excuse, qu’elles ont presque toutes d’excessivement petits pieds. Elles ne marchent pas bien, et même ne paraissent jamais à leur avantage, dès qu’elles se remuent. J’ignore quelle en peut être la cause, car elles ne manquent pas de maîtres à danser qui leur viennent de France. D’ailleurs, elles dansent mal, ou plulôtelles n’ontpas une bonnedégaîne en dansant. Si jolies que soient leurs figures, elles ne peuvent, dans un exercice où tout le corps est en jeu, suppléer ni à leur manque de tournure, ni à leur défaut universel de conformation en ce qui regarde le buste qu’elles ont rarement plein et gracieux.

Je n’ai jamais vu, en Amérique, un homme marcher ou se tenir bien. Les citoyens de l’Union, malgré la fréquence des exercices militaires, ont presque tous le ventre creux et le dos rond. Peut-être la faute en estçlle que les officiers n’osent pas dire aux simples soldats, qui sont leurs égaux : « Levez la tète; » mais, quel que soit le motif, toujours le fait sauterait-il de prime abord aux yeux des étrangers. Pour la taille et la physionomie, la majorité de la population, tant masculine que féminine, est singulièrement belle; mais ni les hommes ni les femmes ne savent se faire honneur. La moitié moins de beauté dans un autre pays produirait plus d’effet.

Rien ne peut surpasser l’activité et la persévérance américaines pour toute sorte de spéculations, non plus que leur industrie et leur audace pour toutes les entreprises qui promettent un bon résultat pécuniaire. Ils ont sous ce rapport une unité de vues, une sympathie de sentiments, qui ne se retrouvent nulle part au même degré, sinon peut-être dans une fourmilière. La conséquence en est celle qu’on peut prévoir : l’envie d'amasser que chacun se propose sans cessedonne un tour avide aux esprits, et, le pire, endurcit la conscience pour toutes les questions de probité. Vous les entendez cependant se vanter à tout propos d’être le peuple le plus moral du monde. Cette haute prétention à une vertu si supérieure demande examen, et après quatre ans d'observation attentive, je crois pouvoir dire qu'au total il y a moins de moralité en Amérique qu’en Europe.

Les voitures de tout genre ne ressemblent guère en Amérique à celles d’Europe. Celles des particulier^ ne semblent construites que pour servir l’été; sous ce rapport elles sont parfaites; mais doivent être fort incommodes l'hiver. Les charriois, les camions et les moindres baquets ont tous unegrande solidité, qui de fait est nécessaire à cause des roules qu'ils ont à parcourir. Les diligences sont plus lourdes et beaucoup moins commodes que celles de France; avec celles d’Angleterre elles ne peuvent soutenir la comparaison. Je n’ai jamais vu des harnais que je puisse appeler beaux, ni aucun équipage qui, pour les chevaux, la voiture ou les domestiques, ne laissât rien à désirer. Les promenades en traîneaux, que permet la neige, qui souvent couvre la terre, sont délicieuses; mais je ne sais pourquoi on se livre à ce plaisir plus la nuit que le jour, c'est peut-être parce que les hommes sont occupés de jour à leurs affaires. Les dames en pâtissent sans doute; si elles étaient un peu leurs maîtresses, elles s'amuseraient davantage ; mais il y a dans les mœurs américaines une particularité remarquable qui leur ôte la possibilité de toute dangereuse émancipation de cette espèce, et c’est que généralement elles n ont pas entre les mains la plus minime somme. Cent fois, en ma présence, des mémoires de quelques dollars, peut-être d’un seul, ont été présentés pour paiement à des dames

qui vivaient dans une grande aisance; elles déclaraient ne pas avoir d’argent, et envoyaient les fournisseurs se faire payer par le maître de la maison.

Le caractère de la littérature américaine est, généralement parlant, assez bien jugé en Europe : elle manque de noblesse et d’élévation. Quand les journaux sont les principaux véhicules de l’esprit et de la croyance d’un peuple, il ne faut guère s’attendre à des compositions plus gracieuses. Le goût général est décidément mauvais, et j’en trouve la preuve non-seulement dans la masse des niaiseries, qui chaque jour et chaque semaine sort de la presse, mais encore dans les éloges boutsoufflés dont ils comblent leurs moindres écrivailleurs. En fait de beaux-arts, la peinture est en aussi bon, ou plutôt en meilleur chemin qu’on ne doit s’y attendre, eu égard au peu de protection qu’elle reçoit. Le merveilleux est que personne se sente assez de courage pour embrasser une profession où il y a si peu chance de gagner sa vie. L’état de charpentier présente un avenir cent fois plus brillant, et cette vérité est si notoire que, pour se livrer aux arts, il faut en avoir véritablement la passion.

Nous repartîmes pour l’Angleterre en août 1831 , après un séjour de quatre ans en Amérique.

Albert-Montémont.

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