Paris. - !mp. Ucowi el C
Soufnol,t6.
HISTOIRE DES VOYAGES
une colonie autrefois enlevée par la France à l’Espagne. Les noms des rues y sont français, et celte langue s’y parle aussi communément que l'anglaise. Les marchés se tiennent sous des halles superbes, et sont toujours bien approvisionnés. Toutes les denrées qu'on y trouve viennent par eau, et souvent nous écoulâmes avec plaisir le chant dont les noirs bateliers qui conduisent des barques chargées de légumes et de fruits accompagnent la manœuvre; il ne se compose que d’un très petit nombre de notes , mais elles sont d’une délicieuse harmonie, et la voix des nègres est presque toujours riche et puissante. D’agréables heures, aussi, furent celles où j’explorai avec mes enfants les bois qui entourent la ville. La première fois surtout que nous pénétrâmes dans ces forêts vierges du Nouveau-Monde, le spectacle nous en parut poétique et sublime. En général, pourtant, les arbres sont trop pressés pour devenir ou grands ou gros, et leur croissance est d’ailleurs gênée par une plante parasite, qu’on n’a pu me désigner sous un autre nom que celui de mousse espagnole , qui se suspend avec grâce à toutes leurs branches , et leur donne l’air d’autant de saules pleureurs. Mais la principale beauté de la forêt dans celle région provient d'un luxuriant taillis de palmottes qui poussent sous les arbres , et qui sont bien des végétaux que je connaisse le plus joli et le plus délicatement nuancé.. Le pawpaw, encore, est un charmant arbrisseau et des plus abondants. Enfin, nous fîmes connaissance avec la vigne sauvage , qui pousse avec tant de profusion dans toutes les parties de l’Amérique, qu'on se demande pourquoi les indigènes n’ont pas encore ajouté le vin aux nombreuses productions de leur sol si fertile. Quoiqu’on fût au cœur de l’hiver quand nous visitâmes la Nouvelle- Orléans, la chaleur y était presque insupportable, et nous étions sans cesse tourmentés par les mosquiles; mais je soupçonne que pendant une ou deux semaines nous aurions" volontiers souffert ces légers inconvénients, plutôt que de ne pas voir des oranges, des petits-pois, et du poivre rouge mûrir à Noël en pleine terre.
Notre séjour à la Nouvelle-Orléans ne fut pas assez long pour nous permettre de voir ce qu’on appelle la société, mais on m'a dit qu’elle se divisait en deux classes fort distinctes , toutes deux célèbres à leur manière par leur élégance et leur luxe. La première se compose de familles créoles , dont presque tous les chefs sont planteurs et négociants, avec leurs femmes et leurs filles. Elles ne se réunissent que les unes chez les autres; elles ne mangent qu'ensemble ; elles forment une noblesse, une aristocratie. Dans la seconde classe sont reléguées les pauvres quadrons , cependant si aimables, que les hommes de la première ne dédaignent pas de se mêler parmi eux, lorsqu’ils peuvent s'échapper des grands salons, où le pur sang créole bout dans les veines aussitôti.qu'on parle de le souiller au degré le plus éloigné par le mélange de celù'î des nègres. De tous les préjugés qui soient au monde, je n'en connais pas de plus violent, de plus enraciné. Vainement de jeunes mulâtresses , filles reconnues de pères américains ou créoles qui regorgent de richesses, sont-elles élevées dans les meilleurs pensionnats, et ornées de tous les talents qu’on peut acquérir avec de la fortune ; vainement sont-elles jolies et gracieuses, douces et bonnes, enfin remplies de qualités : elles ne sont ni admises , ni même admissibles à aucune condition dans la société des familles créoles de la Louisiane. Elles ne peuvent se marier ; c’est-à-dire aucune cérémonie ne peut ni légaliser ni rendre indissolubles les unions qu’elles contractent. Tel est néanmoins le puissant effet de la grâce, de la beauté, de la douceur, qui leur sont particulières, que malheureusement elles deviennent toujours des objets de choix et d’affection. Si les dames créoles ont le privilège d'exercer le terrible pouvoir de la répulsion, la gentille mulâtresse a la douce mais la dangereuse vengeance de posséder celui de l’attraction. Les
alliances formées avec cette malheureuse race sont souvent, dit-on, heureuses et durables, autant du moins que peuvent l'être desalliancesauxquellesest toujours attachée i^ne espèce de déshonneur.
La Nouvelle-Orléans possède deux théâtres, l'un anglais, l’autre français ; mais nous avions quitté l’Europe depuis trop peu de temps pour beaucoup nous inquiéter de l’un ou de l’autre, non plus que des autres plaisirs qu’on peut trouver au sein des villes, et nous conçûmes bientôt le désir de nous mettre en route pour remonter le Mississipi. Les innombrables bateaux à vapeur , qui font l’office des déligences et des chaises de poste dans ce pays par excellence des lacs et des rivières, diffèrent de tous ceux que j’ai vus en Europe, et leur sont infiniment supérieurs. Je ne saurais mieux les comparer pour le dehors qu’aux bains Vigier à Paris. Comme eux, ils ont un double rang de fenêtres, élégamment drapées de rideaux. Au centre est un bel appartement qu’on appelle la cabine des hommes, et quelquefois ces messieurs insistent sans trop de politesse sur leur droit de la posséder seuls. Mais c’est dans celte pièce qu’on sert le déjeuner, le dîner, le souper , et ils ne peuvent alors empêcher les dames de venir y prendre leurs repas. Dans le paquebot sur lequel nous montâmes le 1er janvier 1828, le salon particulier au beau sexe était situé à la poupe : mal éclairé, triste, quoique meublé avec une somptuosité rare. L’ameublement de celui des hommes ne laissait aussi rien à désirer sous ce rapport; il était même tapissé d'un bout à l’autre ; mais quel tapis, bon Dieu! quel sale et dégoûtant tapis! Je jure que j’aurais mieux aimé partager avec certains pourceaux la litière de leur étable , qu’être renfermée dans une chambre si malpropre. Gel excès de malpropreté venait de l’usage bien connu qu’ont les Américains de sans cesse, sans cesse cracher à tort et à travers.
Les rives du Mississipi restèrent plates et uniformes pendant beaucoup de milles au-dessus de la Nouvelle- Orléans ; mais de gracieux palmellos, de noirs et nobleschênes, des orangers aux fruits d’or, des plantations de cannes à sucreei de coton se montraient de toutes parts, etplusieurs jours s’écoulèrent avant que nousfussionslas de les regarder. Surun ou deux points, la ligne de la forêt, qui à force d’être unie devient ennuyeuse, est interrompue par de petites éminences. Sur une de ces collines , dans un site délicieux, s’élève la ville de Natchcz. Si le climat, pendant la saison chaude, n’y était pas aussi malsain que celui de la Nouvelle- Orléans, elle offrirait de grands attraits aux colons.
Nous débarquâmes à Memphis, petite ville qui est située au plus bel endroit du Mississipi. 11 a sur ce point une telle largeur, que vous diriez un noble lac. Une île couverte d'arbres superbes le divise, et relève par sa large masse d’ombre l’uniformité du fleuve. Memphis n’est absolument peuplée que de commerçants ; les maisons qui en dépendent sont disséminées sans ordre le long de la montagne, depuis la rivière Wolf, un des innombrables tributaires du Mississipi, jusqu’à un mille au-dessous. On a abattu les arbres de la montagne à une certaine distance au-delà de la ville, et cet espace produit de bons pâturages pour les chevaux, les vaches et les porcs. Quant à des moutons, nous n’en vîmes pas un seul. Autour de la ville et de ces champs, la forêt élève de nouveau sa noire muraille, et semble dire à l’homme « tu n'iras pas plus 'loin ! » Le courage et l’industrie cependant ont bravé cette défense; car, à l’extrémité de la longue rue qui forme Memphis, vous trouvez encore quelques habitations éparses au milieu des bois, et le raide sentier qui vous y conduit devient à chaque pas plus sauvage. Dans cette partie, le sol est coupé par de nombreux cours d’eau, et les ponts sur lesquels on les franchit ne sont faits que de troncs d’arbres jetés d’une rive à l’autre, qui eu supportent d’autres pins petits posés en travers des premiers. Ces ponts ne sont guère agréables à passer, car ils tremblent sous les pas d’un homme, et remuent horriblement sous un cheval ou
MISTRESS 'l'HOLLOPK.
une voilure; mais on ne peut rien imaginer (le plus pii lorsque.
Départ de Memphis. L’Ohio. Louisville. Cincinnati. I.a ferme dans la lorèt. Domestiques. Soirées Marché. Musées. Absence d'amusements publics et privés. Eglises et chapelles. Influence du clergé. Un ravivement. Ecoles. Climat.
Ce fut le ter février que nous continuâmes à remonter le Père-des-Eaux, comme les pauvres Indiens à présent bannis des possessions de leurs ancêtres ont. coutume d'appeler le Mississipi. Nous ne vîmes encore pendant une centaine de milles que des forêts, toujours des forêts I A la fin pourtant, nous laissâmes derrière nous ce que les Américains appellent avec raison le Flevve-de-Mort , car l’air de scs rives est méphitique, et nous entrâmes dans la Belle-Iiivière , ainsi que les Français lorsqu'ils vinrent jadis s’établir à la Nouvelle-Orléans ont baptisé l'Ohio. Il mérite bien ce nom ; toujours en effet il est pur, limpide, argenté. Ses bords, aussi, à chaque instant- varient d'aspect. C'est qu'il traverse une contrée où peut-être ne saurait-on faire vingt pas de suite sans monter ni descendre. Une partie considérable du sol est encore couverte de bois; mais du moins, de distance en distance , apercevions-nous des fermes , des prairies, des troupeaux, même d’élégantes villas. Cette suite de charmants paysages avait tellement amélioré noire disposition d’esprit, que nous cessâmes de murmurer contre la mauvaise cuisine du bord, et parvînmes presque à manger aussi vite que nos voisins de table, tant nous étions empressés de nous remettre aux aguets pour ne rien laisser échapper des beautés qui nous passaient devant les yeux. Pourquoi faut-il, hélas! que ces charmants rivages soient eux mêmes malsains? Plus d’une fois, débarquant, nous causâmes avec les familles des bûcherons , et à peine s'en trouva-t-il une dont quelque membre ne fût pas mort récemment des fièvres. Les habitants les gardent d’un bout à l'autre de l’année , et quoique leurs maisons soient beaucoup meilleures que celles des rives du Mississipi, ils ont encore l’air de gens qui sacrifient tout à l'amour du gain, même leur santé.
Pendant notre navigation, les scènes qui se présentaient à nos regards du côté de l'Etat de Kentucky étaient infiniment plus belles que de celui des Etals d’indiana et d'Ohio. Le premier fut un lieu de prédilection pour beaucoup de tribus des Indiens, qui l'avaient réservé de commun accord pour venir y chasser en certaines occasions. J'ai ouï dire que leurs descendants ne peuvent en parler sans être émus, et qu’ils ont encore un chant triste et sauvage par lequel ils en célèbrent le souvenir. Mais ce n’est pas récemment qu’ils ont été exclus de ce territoire; le Kentucky a été conquis à la civilisation bien avant l'Illinois, l’Indiana ou l'Ohio , et il paraît non-seulement mieux cultivé , mais encore plus fertile que ces trois autres provinces. J'ai rarement vu en aucun pays de plus riches tableaux. Les arbres des forêts, aux lieux où ils ne sont pas trop serrés, atteignent une grosseur et une élévation merveilleuses, et les récoltes sont toujours des plus abondantes, à moins qu'une culture malentendue n'épuise le sol par une suite continuelle de moissons qui eu pompent tous les sucs. Louisville est une cité considérable, qui repose du côté kentuckyen ou méridional de l'Ohio. Nous y passâmes quelques heures pour en voir les curiosités, et si ce n’était qu'on m’eût dit que d’ordinaire il y règne une espèce de contagion pendant l’été, j’y aurais volontiers séjourné plusieurs mois pour explorer les belles campagnes du voisinage. Frankfort et Lexington sont deux villes dignes aussi d'èlre visitées. La première est le siège du gouvernement de l’Etat de Kentucky, et dans la seconde résident plusieurs familles indépendantes , qui, pouvant par leur fortune vivre plus en repos que
ne le font généralement les Américains, cherchent davantage à se donner les douceurs de la vie.
Nous parvînmes il Cincinnati le 10. Celle ville est avantageusement située sur le versant méridional d’une montagne qui s'élève en pente douce du bord de la rivière; vue de quelque distance, elle n’a ni grandeur ni majesté. Elle manque de dômes, de tours, de clochers ; mais rien de plus beau que le port, où je comptai jusqu'à quinze bateaux à vapeur. 11 est long de plus d'un quart de mille, bien pavé, et entouré de bàlimenls propres et jolis , sinon très élégants. Dès noire arrivée nous allâmes élire domicile à l’hôtel Washington, et comme le voyage avait un peu creusé l'estomac, nous apprîmes avec joie qu’on venait de servir le dîner de la table d’hôte. Mais à peine eûmesnous entr’ouvert la porte de la salle à manger, que nous battîmes en retraite, déconcertés de n’y voir qu’une soixantaine d’hommes. Nous dînâmes avec les femmes de la maison, c'est-à-dire avec l’hôtesse et ses cinq ou six servantes ; après quoi , devant séjourner assez longtemps à Cincinnati-, nous courûmes la ville pour y chercher un appariement. A grand' peine en trouvâmes-nous un : quoique quatorze cents maisons neuves eussent été bâlies l'année précédente, lé nombre des habitants excédait de beaucoup le local des habitations. De retour à l'hôtel , me souciant peu d’aller prendre le thé soit avec les messieurs , soit avec les domestiques , je demandai qu’on nous l'apportât dans notre chambre. Le hasard voulut que je m'adressasse à notre hôte. « Quoi ! s’écria-t-il, quelqu’un est-il malade parmi vous ? — Non pas , Dieu merci ! répondis-je. — Alors, madame , il faut queje vous le dise, vous mangerez avec ma femme et moi, ou bien vous quitterez notre maison. Ici on ne doit dédaigner personne. » J’osai dire, pour excuse, que nous étions des étrangers, et que nous ne connaissions pas encore les usages du pays.- « Nos usages sont excellents , madame, répliqua-t-il avec chaleur : et nous ne voulons pas les changer contre ceux d Europe. » Je ne soufflai pl as mot, mais je résolus de prendre, dès le lendemain , possession du logement que nous avions loué.
Nous fûmes bientôt établis dans notre nouvelle demeure, qui était assez gentille, assez agréable, mais qui manquait de presque toutes les commodités que les Européens regardent comme indispensablement nécessaires. Ainsi , point de latrines, point de robinet pour l'eau ; aucun moyen -de se débarrasser des ordures, car jamais il ne passe de tombereau destiné à les recueillir. Je demandai à notre propriétaire qu’il nous indiquât le moyen de ne pas être au bout de quelques jours ensevelis sous les immondices. « Votre aide, répliqua-t-il, n’aura, mon Dieu! qu’à les porter au milieu de la rue; mais , cnlendez-moi bien, je dis au milieu; car nous avons fait une loi qui défend de les déposer le long des murs. A l'endroit permis, elles seront enlevées sur-le-champ par les cochons. » C’est la vérité : dans tous les quartiers de la ville, on voit sans cesse de ces animaux qui entretiennent la propreté de la voie publique; et quoiqu'il ne soit pas très récréatif de toujours en rencontrer des bandes sur son passage , mieux vaut qu'ils soient si nombreux et si actifs à remplir leurs devoirs, car sans eux la ville ne serait bientôt plus qu’un immense fumier.
Nous avions beaucoup entendu parler de Cincinnati, de sa beauté , de sa richesse , de sa prospérité sans égale. Aussi , à peine eûmes-nous terminé nos petits arrangements domestiques , nous examinâmes en détail « cette Merveille de l'ouest, — celte Citrouille à croissance magique du prophète, — cet Hercule enfant, » car tels sont tous les noms qu’on donne à cette ville. Mais, hélas ! qu’elle répondait mal à 1 idée que nous en avions conçue ! D'abord, elle est extrêmement petite, et jamais on ne croirait qu elle peut contenir une population de vingt-cinq à trente mille âmes. Ensuite , ses. édifices n’ont aucune prétention à la beauté ; et si ce n’étaient le tapage des rues, et l’air
HISTOIRE DES VOYAGES
affaire de loul le monde, vous diriez un village plutôt qu'une ville. Je parle de Cincinnati tel que je l’ai vu en 1828 , car je sais que depuis ce temps on y a bâti plusieurs petites églises dont les clochers produisent un bon effet au milieu de la masse sans intérêt des autres bâtiments. A l’époque dont je parle, il n’y avait que Main-Street , c’est-à-dire la rue Principale, par laquelle la ville est traversée d'un bout à l’autre , qui fût entièrement pavée. A droite et à gauche régnent des trottoirs de briques, mais à la moindre averse ils sont inondés, car Cincinnati n’a ni égouts ni ruisseaux , omission d’autant plus remarquable que la ville est située de manière en môme temps à faciliter leur construction et à les rendre indispensables. En effet, reposant, comme je l’ai dit, sur le flanc d’une montagne , les grosses pluies du climat la maintiendraient toujours propre, si elles trouvaient après l’avoir balayée à s’échapper par quelques endroits; mais dans l’état actuel des choses , ces pluies ne balaient les rues hautes que pour laisser les ordures qu’elles entraînent dans le premier endroit plat qu’elles rencontrent, et il se trouve que c’est la rue la plus importante après Main-Street, qu’elle coupe à angles droits, et celle qui renferme les plus grands magasins. Cincinnati, de même, je crois, que la plupart des villes américaines, est construit en squares , pour me servir de l’expression des habitants. Mais ces squares sont l’inverse de ceux qu’on voit en Angleterre. Au lieu d’être creux ils sont pleins. Ce sont des masses carrées, ou mieux des pâtés de maisons, qui regardent le nord, l’est, l’ouest et le sud. Seulement chaque habitation, outre la porte de la rue, en a une seconde qui ouvre sur une allée de derrière. Ce plan ne sera pas mauvais, quand les eaux de la ville trouveront convenablement à s’écouler; mais à présent ces allées sont des cloaques infects.
Au nord, Cincinnati est borné par une chaîne de collines couvertes de forêts, assez raides pour empêcher qu’on y bâtisse ou qu’on les cultive, mais trop basses pour que de leurs sommets l’œil puisse au loin contempler la campagne environnante. De profondes et étroites rivières, à sec Tété, mais roulant l'hiver une masse d’eau considérable, divisent ces collines en beaucoup d’éminences séparées, et c’est ce qui seulement varie le paysage dans une circonférence de plusieurs lieues. L’Ohio y forme un délicieux trait sur tous les points où il se montre ; mais la seule partie de la ville qui jouisse de sa beauté est la rue qui longe la rive. Les montagnes de Kentucky, lesquelles s’élèvent à environ même distance de la rivière, de l’aulre côté, forment la limite méridionale du bassin dont Cincinnati occupe le fond.
Sans, comme de certaines personnes, ranger cette ville parmi les sept merveilles du monde, on est néanmoins étonné de son importance quand on songe que l’emplacement qu’elle occupe était encore, il y a trente ans , obstrué par une forêt vierge. De mois en mois elle paraît s’étendre et s’enrichir. Les économistes du pays vous disent que c’est le résultat de leurs institutions libres , je crois plutôt qu’on en peut chercher la cause dans la nécessité qui sur cette terre aiguillonne sans cesse l’industrie, et dans l’absence de toute ressource pour les paresseux. Pendant deux années de résidence à Cincinnati ou dans le voisinage, je n’ai vu ni un mendiant ni un homme assez riche pour qu’il cessât de chercher à augmenter sa fortune. Ainsi chaque abeille de la ruche déploie tous ses efforts pour trouver ce miel vulgairement appelé argent. Les sciences, les lettres, les beaux-arts, le plaisir, rien ne peut distraire ces travailleurs. Ils ne prennent jamais la moindre récréation ; jamais ils ne dînent ensemble, si ce n’est dans les tavernes et aux tables d’hôtes, et on sait qu’en pareils cas ils n’ouvrent la bouche que pour manger. Enfin j'ai ouï dire à beaucoup de dames que le seul amusement auquel se livraient leurs maris était, le soir, après que toutes leurs affaires paient finies, de boire entre eux une bouteille de liqueur
forte, et quand il n’y avait pas de femmes pour les importuner , de s’abandonner alors à une licence effrénée de langage. A Cincinnati, vous pouvez aisément satisfaire tous les besoins animaux, et au prix le plus bas ; mais n’y cherchez aucune jouissance intellectuelle. Le manque de manières est si complet, si général chez les individus des deux sexes, que vainement cherche-t-on à s'expliquer d'où il provient, car les habitants des Etats-Unis possèdent tous un assez haut degré d’intelligence. Je leur ai beaucoup entendu tenir des conversalions lourdes et sans intérêt , mais rarement débiter des sottises, si j’excepte la classe partout privilégiée des fort jeunes dames. Les Américains m’ont tous paru avoir de l’esprit, du bon sens au moins , et être plus ignorants sur des sujets qui n’ont qu’une valeur de convention que sur tels dont l’importance est véritable; mais il n’y a aucune grâce, aucun charme dans leurs entretiens, et pendant mon séjour parmi eux, je ne sache pas qu’un seul élégamment tourné soit, en ma présence, sorti de leur bouche. Nous fîmes néanmoins à Cincinnati la connaissance de gens aimables, dont la société nous permettait d'employer agréablement nos loisirs. Ce qui nous intéressait davantage, c’étaient nos excursions dans les alentours; car elles nous menaient à même d'observer le genre de vie des paysans, et déjuger des douceurs de cette indépendance si vantée qu’on trouve en Amérique au fond des bois. Un jour surtout, je me rappelle que nous visitâmes une ferme dont les habitants trouvaient absolument moyen de se suffire à eux-mêmes. Mais quelle vie , quelle triste vie que la leur ! Ils demeuraient au cœur des bois, à quatre ou cinq milles d’aucun village. Leur habitation était bâtie sur le flanc d’une montagne si escarpée, qu’il fallait une échelle pour arriver à la porte. Du reste, au bas coulait un limpide ruisseau ; ils avaient un magnifique champ de maïs, des vaches, un cheval, des brebis, des cochons et d innombrables volailles, avec un petit jardin où ils élevaient des pommes de terre, et où végétaient quelques pêchers, quelques pommiers. Ils pouvaient avec ces richesses se passer de toute la terre. La maison était construite en bois, et divisée en deux pièces, l’une servant de cuisine, l’autre de chambre à coucher, toutes deux garnies des meubles nécessaires. La fermière et une jeune fille qui paraissait sa sœur s'occupaient à filer, tandis que trois petits enfants jouaient autour d’elles. La mère me dit qu elles filaient et tissaient tous les vêtements , soit de laine soit de coton , de la famille, qu elles tricotaient tous les bas, et que son mari, sans être cordonnier par état , confectionnait toutes leurs chaussures. Us fabriquaient de même le savon, la chandelle et le sucre qu’ils consommaient. Le seul argent dont ils eussent besoin était pour acheter du thé et de l’eau-de-vie, et ils s’en procuraient au besoin par la vente de quelques poulets ou d’une motte de beurre. Ils n’avaient pas ae blé, mais ne vendaient pas un seul grain de maïs, quoiqu’ils en récoltassent beaucoup, l’employant à faire leur pain, leurs gâteaux, et à nourrir leurs bêles pendant l’hiver. La femme n’avait pas l'air bien portante, et elle nous dit qu’ils avaient tous les fièvres chaque année; mais elle paraissait heureuse, fière surtout d'être indépendante, quoique ce fût avec un peu de tristesse qu’elle observa «qu’ils ne voyaient pas tous les jours de la compagnie et que sans doute le soleil se lèverait bien des fois avant qu’ils reçussent une autre visite. »
La plus grande difficulté, lorsqu’on monte une maison dans l’Etat de l’Ohio , est de trouver des serviteurs, ou, comme on dit, des aides , car c’est commettre une véritable trahison envers la république, que d’appeler serviteur un citoyen libre. Toutes les femmes qui , par leur condition sociale , ne peuvent avoir du pain qu’en travaillant, sont enseignées à croire que la plus profonde misère est préférable à la domesticité. Des centaines de jeunes filles à demi nues travaillent dans les manufactures , pour des ga-