‹ Voyages en AmériqueChapitre 28 sur 65 · KO SS · texte numérisé non relu

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pourrait réparer nos bateaux? Il avait quarante-huit ans, et sa santé avait déjà été très altérée sur les lacs d'Amérique et dans la guerre des Birmans. Un marin qui a servi si longtemps, s'il a uésislé, est à l'âge qu'il avait un vieillard. Quant à nous, nous étions enfoncés dans la neige comme dans la hutte d'un Esquimau.

Nous essayâmes, vers lo milieu d’avril, nos voyages de transports de provisions en avant, et le 24 on tua un ours qui avait dans l'estomac notre pavillon et rien autre chose. La graisse de cet ours et d’un second ajoutèrent pour quelques jours à notre combustible, et leurs peaux avaient beaucoup de prix pour nous.

A la fin de mai toutes les provisions étaient concentrées à Batly-Bay. Nous revînmes à la plage de la Furu, où nous tuâmes un ours et deux renards; et nous vîmes deux alouettes de neige et un froncolin, faibles signes de l’approche de l'été. La quantité de prov isions que nous nous étions assurée pour notre marche vers la délivrance pouvait durer, aux deux tiers de ration, jusqu’au ter octobre.

Le 1er juin 1833, nous avions tout transporté sur les bateaux, de manière à pouvoir saisir la première ouverture des glaces pour nous mettre en mouvement. Le 1 0, un ours vint à la cabane, et se mit à dévorer quelques peaux et la carcasse d’un ours tué en dernier lieu. On le tua à son tour : il avait déjà été blessé. On remarquait du reste que le grand œuvre de la dissolution des glaces allait plus rapidement que les années précédentes : les animaux d’été venaient en nombre, et nous avions tué deux douzaines decanards et une oie.

Le 12 juillet, nous avions atteint Batty-Bay. Là nous découvrîmes que les ours et les renards avaient exercé des déprédations considérables sur nos provisions, en détruisant une caisse de pain, en mangeant de l'huile et du sucre, et tout ce qui était de cuir, bottes et souliers.

Jusqu'au 15 août, nous fûmes retenus à Batty-Bay par les glaces que chassait le vent du nord-est; mais enfin, le 16, nous étions bien dans la mer libre, et le détroit s'ouvait devant : c’était l’Angleterre, c’était le pays. Nous eûmes bientôt tourné le cap septentrional de la baie de Batty; et ayant trouvé un canal d’eau, nous traversâmes, à midi, la baie Ehvin. Ici nous ne trouvâmes pas de passage à l'est ; mais le canal d’eau s’étendant toujours au nord, après un peu de repos, nous poursuivîmes donc dans cette direction. La mer libre allait toujours s’élargissant devant nous, et à huit heures du soir nous étions revenus à notre première position sur le cap nord-est de l’Amérique. La vue du haut de la montagne nous convainquit qu’au nord et au nord-est la glace était en état de permettre d’y faire voile-, mais comme il ventait trop fort pour s’y risquer la nuit, nous dressâmes nos tentes.

Le 26 août, à quatre heures du matin, et quand tout le monde dormait encore, l’homme de guet, David Wood, pensa qu’il découvrait au large une voile et en avertit sur-le-champ le commandant Ross qui, au moyen de sa lunette, reconnut que c'était en effet un bâtiment. Tous les marins furent immédiatement hors des tentes, et l’on courut sur la plage. Chacun discutait sur ce navire, ses agrès, sa qualité , sa direction ; et il y avait cependant des oiseaux de sinistre augure qui soutenaient que ce n’était qu’une montagne de glace.

On ne perdit toutefois pas de temps : les bateaux furent lancés, et l’on fit des signaux avec de la poudre trempée; puis complétant notre embarcation, nous quittâmes notre position à six heures. Notre trajet fut fatigant à cause des calmes passagers et des légères aires de vents qui soufflaient dans toutes les directions. Cependant nous allions au vaisseau, et s'il se fût tenu tranquille, nous aurions bientôt été à bord. Par malheur, une brise vint à s’élever, et alors le navire fit de toutes voiles au sud-est : ce qui fit que le bateau

qui élait en avant était en arrière, tandis que les deux autres gouvernaient plus à l’est, afin de le couper.

Vers dix heures nous vîmes une autre voile se diriger vers le nord, et nous crûmes à certaines manœuvres qu'on nous avait vus; mais il n'en était point ainsi, puisque le bâtiment s’éloigna bientôt, et il fut bientôt évident qu’il s’éloignait de nous à toutes voiles. C’est le plus cruel moment que je connus jamais. Deux vaisseaux étaient près de nous, l’un ou l’autre pouvait mettre un terme à toutes nos craintes à et toutes nos fatigues, et nous n’atteignions ni l’un ni l’autre!

Il était cependant nécessaire de soutenir le courage des hommes, en leur donnant de temps à autre l’assurance que nous rejoignions ce navire ; par grand bonheur le calme s'établit, et nous gagnâmes réellement à tel point, qu’à onze heures nous vîmes ce bâtiment virer, et descendre une chaloupe qui fit force de rames vers nous.

Elle fut bientôt près de nous ; le contre-maître qui la commandait nous demanda si nous avions perdu notre vaisseau ; une réponse affirmative lui ayant été faite, je demandai quel était le nom du vaisseau , en exprimant le désir d elre pris à bord. J’appris que c’é tait Y Isabelle de Hall , autrefois commandée par le capitaine Ross. Alors j’établis que j'étais précisément l'homme en question, et que mes gens étaient l’équipage de la Victory. Je ne doute pas que ce contremaître nefut confondu à cette nouvelle, puisqu'il m’assura avec l'étourderie ou l'étourdissement que cause une violente surprise, que j'étais mort depuis deux années. Je le convainquis aisément que ce qui aurait dû arriver n’avait été qu'une conclusion un peu précipitée. La fourrure d’ours de chacun de nous lui auraitprouvé, avec un peu d attention, que nous n’étions pas d'élégants baleiniers, et que cependant nos faces rasées et faméliques appartenaient à l’espèce humaine , et que nous étions des hommes et non des imposteurs. Ces explications finirent tout naturellement par une sin cère félicitation, en véritable style de marin, et nous apprîmes ensuite que Y Isabelle était sous le commandement du capitaine Humphrey, qui vint lui-même nous donner l’assurance que lui, comme toute l’Angleterre, nous croyait depuis longtemps perdus.

Nous fûmes salués de trois hquras quand nous fûmes près du vaisseau à la longueur du câble, et nous ne fûmes pas longtemps avant d’êtrç à bord de mon vieux bâtiment, où nous fûmes tous traités parle capitaine Humphrey avec la cordialité d'un marin.

Quand nous n’eussions pas été recommandés par nos noms et notre caractère , nous n'en aurions pas moins été en droit d’obtenir de la charité les marques d’attention qu’on nous prodiguait, car jamais on ne vit une réunion de malheureux plus dépourvus. Nos visages n’avaient point .été rasés depuis je ne sais quelle époque; nous étions sales, nos haillons n'étaient point ceux de la civilisation, mais bien des lambeaux de bêtes sauvages ; et si nous comparions nos yeux égarés et nos joues creuses jusqu’aux os par la faim, avec l'apparence des hommes bien vêtus qt bien nourris qui nous entouraient , nous sentions pour la première fois ce que nous étions, ce que nous devions paraître aux autres. Mais bientôt le burlesque prit le dessus : chacun avait faim et avait besoin d’être repu; tous étaient en guenilles, et il leur fallait des vêtements; il n’était aucun de nous à qui une ablution ne fût indispensable , et auquel sa barbe n’enlevât toute physionomie anglaise. 11 fallait donc tout faire à la fois, se barbifier, se laver, s'habiller, manger, tout pêlemêle : tout se confondait , et au milieu de tout cela abondaient les demandes et les réponses, les aventures de la Victory, les faits politiques de l’Angleterre et les nouvelles qui avaient alors quelque courte date ; mais enfin tout se calma, et la nuit amena ses graves et paisibles réflexions , et sans doute, il n’est pas un homme qui n’ait exprimé sa gratitude à cette providence qui nous avait relevés d’un désespoir à vivre

Un ours vint à la cabane et se mit à dévorer. . . .

toujours dans le souvenir, et nous avait retirés du bord de la tombe pour nous rendre à nos amis et au monde civilisé.

Toutefois, accoutumés que nous étions à un lit froid sur la neige durcie ou le roc nu , peu d'entre nous purent dormir dans l’aisance où nous étions. Je fus contraint de quitter le lit qu’on m’avait affectueusement donné, et de m’établir pour la nuit dans une chaise.

Nous apprîmes le lendemain, du capitaine Humphrey, que l’ Isabelle , suivie du fVilliam-Lee , l’autre

vaisseau que nous avions en vue, avait tenté hardiment de traverser le détroit du Prince-Régent, jusqu’aux îles de Léopold, dans l'espoir de retrouver quelques traces de nous, plutôt que nous-mêmes; mais qu’elle avait été arrêtée aux deux tiers du chemin par un champ de glace. Nous l’avions manquée à l’aller, et ce n'est qu’au retour qu’elle nous avait aperçus.

Enfin, le 13 septembre 1833, nous quittâmes le détroit de Davis, et à la fin d’octobre nous étions de retour à Londres.

Albert -Montèmont. -

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