‹ Voyages en AmériqueChapitre 27 sur 65 · T. III · texte numérisé non relu

T. III

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cheveux. Le résultat de l’opération avait été si avantageux pour sa personne, que tout le reste-désira être traité de la même façon.

Le 16 janvier, le thermomètre descendit à 42°, et le lendemain matin il était à 43. Celte température fut suivie de tempêtes, de neige, et ce n’est que le 20 que, le temps s’étant éclairci , le commandant Ross et le chirurgien rendirent une visite au village , où on les divertit par une représentation de danse et de chant. Le soleil se montra pour la première fois, après une absence de cinquante jours, et la moitié de son diamètre était au-dessus de l’horizon visible. Celte réapparition , qui nous causait tant de plaisir, n’en fit éprouver aucun aux Esquimaux, pour qui la nuit de ces régions est le jour, et le jour le plus favorable, puisqu’il est le plus commode pour la chasse des phoques qui sont si rusés. C’est cette raison qui faisait qu’ils retournaient toujours chez eux quand le jour paraissait, se plaignant de la lumière comme de leur ennemie , puisqu’elle les contraignait à une oisiveté forcée et non point volontaire : c’est le soir de ce jour que mourut notre malheureux armurier.

Le 21 fut calme et clair : un garçon et une fille des Esquimaux , accompagnés de quelq'ues hommes, nous firent une visite. La fille était tellement enveloppée de fourrures qu’elle ressemblait tout-à-fait à un globe soutenu par deux montants; mais des yeux noirs très perçants, ajoutés à ses joues colorées et à sa jeunesse, composaient une jolie figure pour nous, en qui le type de la beauté était désormais descendu à un degré beaucoup moins élevé. Cette modification dans les impressions est beaucoup plus facile qu’on ne le croit, et tous les voyageurs en ont fait l'épreuve. La jeune personne en question était fiancée, suivant la coutume du pays, où les fiançailles ont lieu pendant la première enfance au jour même de naissance de la future épouse.

Nos visiteurs nous quittèrent peu de temps après midi. Le reste du temps fut employé par l’équipage à creuser la fosse de l’armurier, et à cette heure le soleil avait vraiment de l’éclat et se trouvait à une hauteur considérable. Sa vue était réjouissante en ce qu’elle nous donnait en même temps l’assurance qu’il croîtrait chaque jour en durée et en splendeur. C’est là , en effet, un lever de soleil auprès duquel toute la magnificence des soleils du malin n’est rien. Cet astre est toujours le bienvenu quand il annonce un jour nouveau, sans nul doute, mais c’est bien un autre matin pour ceux qui ont été privés de la lumière du soleil pendant plusieurs semaines, et qui n’ont eu pendant des mois qu’un soir prolongé, car alors c’est l’été qui vient.

Le mois finit avec une belle journée, et il s’était écoulé comme un rêve : nos occupations et nos distractions avaient été plus grandes qu’à l’ordinaire, et nos visiteurs avaient empêché que le temps ne se traînât dans une fatigante monotonie. Quant à la température moyenne de ce mois, elle avait été de 25°. Sans doute il se trouve en février et en mars des jours isolés plus froids qu’en janvier; mais dans l’ensemble, ce dernier mois est le plus froid de l’année. Quant à la, santé de l’équipage, elle était excellente, et nos relations avec les Esquimaux nous avaient déjà été utiles en nous procurant des vêlements convenables au climat; puis nous espérions pouvoir explorer uqe partie de la côte au moyen de leurs chiens et de leurs traîneaux.

Le ler février, nous reçûmes une nouvelle visite des Esquimaux, et une des femmes qui faisaient partie de celte société avait sur la tête un ornement composé de la tête d’une chouette et de quelques peaux d hermines Le 4 février, la température tomba au-dessous de 42, et le lendemain, bien qu’elle fût encore à 40°, une femme qui était en visite lira son nourrisson de son sac, et l’exposa nu à l’air pour lui donner le sein. Nous remarquions depuis quelques jours que les Esquimaux, semblables en ce point aux autres sauvages, dérobaient

assez fréquemment des objets à bord. Le thermomètre était descendu pendant plusieurs jours de 43 à 48°.

Le 26 février, soit que ce fût un jour de fête parmi eux, ou qu’ils voulussent nous divertir, une troupe vint nous donner le spectacle d’une danse : elle n’était pas de moins de vingt personnes Cette danse ressemblait plus à un spectacle d’ours qu’à autre chose, et l’ours savoyard devait être regardé chez eux comme le meilleur danseur. La danse fut suivie d’un concert vocal où les femmes rangées en demi-cercle, fermant les yeux et ouvrant la bouche, vociféraient de toute la puissance de leur gosier et de leurs poumons amna aija. Les Esquimaux du Groënland entendaient mieux leur art. Le résumé de la chasse des naturels pendant ce mois donna deux ours blancs, trois gloutons, une douzaine de renards et cinquante veaux marins; et comme, de notre côté, nous avions tué ou pris cinq renards avec quelques lièvres, des plarmejans et des perdrix de saules, ce n’est pas un pays si dépourvu de gibier, même à cette époque de l’année , qu’on l’a supposé en général : il est donc prouvé que ces ani maux n’émigrent pas dans le sud en hiver.

J’achetai, le 4er mars, aux Esquimaux un de leurs meilleurs chiens, que l’on me garantit pour tenir en échec un ours ou un bœuf musqué, pour découvrir les trous de veaux marins, et pour tirer le traîneau. Eu égard à de telles qualités, je le payai bon marché avec un couteau. Nous achetâmes, le lendemain, un autre chien pour compléter notre attelage. Le 6 mars, le soleil avait assez de force pour élever le thermomètre de 18 à 38°, puis il tomba à 24°. Le 9 mars, le temps était beau et calme, avec la lune pleine, et l’irrégularité du flux et du reflux et de la hauteur des marées était excessive. Deux des officiers se rendirent à la nouvelle ville qui était sur la glace et à sept milles au large. Ils y trouvèrent cinq familles qui avaient eu très bonne chance, puisqu’elle avait pris un grand nombre de veaux marins ; le lendemain deux détachements des naturels qui vinrent nous vendre un chien, deux veaux marins et des souliers, ainsi que divers autres objets, nous bâtirent une cabane de neige pour nos instruments.

Leur déjeuner, composé de cinq à six livres de veau marin pour chacun, parut leur faire un très grand plaisir. Après ce repas ils achevèrent la construction de la hutte de neige qui devait nous servir d’observatoire, et dont la perfection de construction était le moindre mérite, puisque tout en excluant toute influence du vent ou du froid, elle était assez transparente pour nous permettre de lire les caractères gravés sur les instruments. Un accident désagréable arriva à bord à un des enfants des Esquimaux : comme ils sont dans l’usage de lécher leurs plats et leurs ustensiles, ainsi que le visage les uns des autres, la pauvre créature ap pliqua sa langue sur le cercle de fer d’un tonneau, et ne put s’en retirer qu’en laissant la peau. Nous trouvâmes très bonne ta viande du bœuf musqué : elle avait exactement le goût du bœuf, et rien de la saveur du musc, qui peut-être se manifeste à une époque particulière. Ayant sept chiens accoutumés à celte chasse, nous avions la perspective de ces provisions fraîches pour l’équipage.

Le 19, M. Thorn et le chirurgien avaient été à dix milles de distance pour faire quelques observations, mais ayant été surpris par la nuit, au retour, ils n’arrivèreut que très tard et presque épuisés, après nous avoir causé beaucoup d’alarmes. Le lendemain, quelques-uns des naturels vinrent nous demander ce que signifiaient les coups de fusil et les feux bleus que nous avions lancés pour servir de signaux aux officiers absents, et qui les avaient remplis de terreur.

Dans la soirée du 30 quatre familles des naturels, formant un total de quinze personnes, passèrent près du vaisseau pour aller construire de nouvelles huttes à un demi-mille dans le sud. Ces gens avaient quatre traîneaux pesamment chargés, tirés chacun par deux ou trois chiens, mais qui allaient très lentement. Nous

KÜSS.

les suivîmes pour voir comment se bâtit une maison de neige, et nous filmes surpris de leur habileté : quarante-cinq minutes avaient suffi îi un. homme pour terminer son toit. Pendant le temps que l'on met à dresser une tente on élèverait presejuo une maison pareille. Le mode de construction mérité d être décrit.

Quand, au moyen de la baguette qui sert à sonder les trous de veaux marins, on s’est assuré que le terrain est suffisamment profond et solide, on nivelle le terrain destiné à la construction avec une pelle de bois, en laissant au-dessous une solide couche de neige, qui ne doit pas avoir moins de trois pieds d'épaisseur. Alors, commençant au milieu d’un cercle tracé, qui a dix pieds au plus de diamètre, on taille en forme de coins des blocs qui ont deux pieds de long à peu près, et qui sont épais d'un pied à la partie extérieure, et on les dispose de façon que la construction setermineen un dôme parfait. Alors on meuble cette maison de sofas de neige que l'on couvre de peaux, et l'on place des fenêtres de glace ; ensuite on y ajoute le passage dont j’ai parlé et quelques petites huttes pour les provisions.

Vers la lin de mars la glace fondait du côté sud du navire, et le soleil avait dépouillé les rochers de leur neige.

Excursion dans l’intérieur par le commandant Ross. Examen de l’intérieur. Retour au vaisseau. Singulière opinion des Esquimaux sur le vol. Seconde excursion du commandant. Chiens des traîneaux. On est sur le point de se battre avec les naturels. Explication. Raccommodement. Une nouvelle excursion est décidée.

Le 5 avril, le commandant Ross, accompagné du contre-maître et de deux Esquimaux, Awack et Oublouria, partit pour une excursion dans l'intérieur : je reproduirai ici son rapport. Notre bagage était sur deux traîneaux, tirés par des chiens, mais comme il était beaucoup plus pesant que celui des Esquimaux , tandis que ceux-ci montaient de temps à autre dans leurs traîneaux, il nous fallait sans cesse courir à côté du nôtre et très souvent même les traîner à travers les profonds amas de neige fraîche que nous rencontrions à chaque pas. Nous nous dirigeâmes dans le sud ouest, et presque parallèlement au village jusqu'à midi, heure à laquelle le vent devint très violent, et la neige si épaisse qu’ Awack qui nous conduisait perdit son chemin, et se fourvoyant dans des blocs de glaces entassés, eut son traîneau brisé en deux : cet accident faillit faire renoncer au voyage à peine commence. Cependant le traîneau fut aisément réparé, et nous continuâmes notre marche à travers lesblocs et les fragments de glaces : cependant après deux heures d’un voyage si rude, la neige fouettait si épaisse que nous dûmes renoncer pour l'heure à poursuivre, et consentir à ce que les Esquimaux construisissent une hutte de neige. Cela fut fait en une demi-heure, et nous fûmes alors aussi bien à l'abri que nous eussions pû l’être dans une maison de pierre. Cependant notre hutte était tout juste assez grande pour nous contenir tous les quatre; mais nous étions dans une si triste position que le plus misérable refuge était le bienvenu. Nos vêtements étaient à tel point pénétrés d’une poussière de neige, et ils étaient gelés si fort, qu’il nous fallut attendre longtemps , pour les pouvoir ôter, que la chaleur de nos corps eût commencé à les amollir. Nous souffrions aussi beaucoup de la soif, de sorte que pendant que nos Esquimaux s’occupaient de leur bâtisse, nous nous mîmes à faire fondre la neige à l’aide d'une lampe d’esprit de vin. La quantité d'eau que nous nous procurâmes ainsi dans un court espace de temps fut suffisante pour nous tous : ce qui causa autant de plaisir que d’étonnement à nos guides pour qui la même opération, faite dans leurs vases de pierre sur leurs lampes à huile, dura quatre heures.

Il nous fallut cependant subir un inconvénient inhérent à l’extrême petitesse du notre hutte : c’est que ses murs fondaient naturellement, et avec tant de promp-

titude, que ivos habits furent bientôt mouillés au point de nous contraindre à les quitter, et à nous mettre dans les sacs de fourrure : c’est là-dedans que nous dormîmes à l’abri de notre ennemi.

Le lendemain, fatigués par la pénible marche de trente milles que nous avions accomplie la veille, nous serions restés tard dans le plus profond sommeil, sans une révolte de nos chiens qui nous réveilla. Poussés par la faim, ils s’étaient mis en devoir de dévorer un traîneau fait avec du poisson gelé; mais le repas n’était pas très avancé quand on put y mettre un terme, et il suffit de quelques réparations qui n’occupèrent qu’une faible partie île la journée. Comme elle était trop mauvaisepour que nous pussions songer à reprendre notre marche, nous employâmes notre temps à des conversations avec les naturels. Comme ils étaient actuellement à leur aise et libres de leur première appréhension, ils se montrèrent à nous sous un jour Irès favorable, et témoignèrent plus d’intelligence et de pénétration que nous ne devions en attendre sous ces lourdes masses de chair et ces physionomies hébétées. Ce que nous recueillîmes alors de plus important, ce fut les renseignements qu’ils nous donnèrent sur la nature de la côte et de l'Océan à l’ouest, qu’ils nous représentèrent comme étant d’une vaste étendue. Ensuite iis nous décrivirent une île nommée Ou-Djiou-Lik , comme étant si éloignée, qu’il fallait traverser l’eau salée pendant plusieurs jours pour y arriver, fait qui confirmait leur première information sur la grandeur de la mer à l’ouest. Nous entendîmes après cela, avec un grand intérêt, le récit des circonstances qui les avaient amenés sur cette partie de la côte et dans notre voisinage immédiat. Deux d'entre eux ayant été pêcher à un lieu nommé On-IVit-Tivoïk, ils y virent le vaisseau près de la glace et portant vers le sud : très alarmés de ce fait, ils se mirent immédiatement en devoir d aller rejoindre le corps principal de leur tribut à Neyliel-Ie, où iis restèrent jusqu’à l’arrivée d’une femme appelée Ka-ke-lcag-iu. Celte femme avait une sœur qui se trouvait dans un parti de naturels que nous avions bien traités lors de notre premier voyage, et les détails séduisants qu’elle leur donna les décidèrent à chercher la f ictorg en quelque lieu qu’elle pût se trouver. C’est ce qu'ils firent, et nos compagnons nous décrivaient alors leur première sensation à la vue de la première trace de nos pas sur la neige, trace dont la dimension leur causa un grand étonnement. Pendant tout leur discours ils ne cessèrent de manger, car c’est une occupation que rien ne peut faire négliger à un Esquimau, tant qu’il y a quelque chose à dévorer; et notre expérience ne put nous habituer à voir, sans une surprise toujours renouvelée, la ténacité de leur appétit, la capacité de leurs estomacs et l’énergie de leurs facultés digestives. Du reste, ce n’était point besoin, mais voracité pure et plaisir de manger. Leurs provisions allèrent en conséquence plus vile qu'ils ne l'eussent désiré.

Notre latitude était alors de 69® 44’ 20”, et notre longitude de 44' 6” ouest du vaisseau. La hutte était construite sur le rivage méridional d’un passage long d'environ trois milles, et du côté opposé était une rivière que les naturels nommaient Ang-malouk-touk. Le nom de ce détroit ou passage, dans la langue du pays, est Tou-noud-lead.

A mon retour de l’éminence sur laquelle j’étais monté pour faire ces observations, je trouvai les deux guides Awack et Oubiouria , activement occupés à charger leurs traîneaux, et j'appris avec surprise et chagrin qu'ils s'apprêtaient à retourner au lieu que nous avions quitté, afin de prendre un surcroît de provisions. Je ne pus les décider à abandonner ce projet qu’en leur donnant, d'un côté, une partie de la provision de chair de veau marin que nous avions réservée pour nos chiens, et de l’autre côté, en les menaçant de la privation de la récompense promise, et qui se composait de limes: alors ils consentirent à poursuivre. Après avoir traversé une langue de terre,

HISTOIRE DKS VOYAGES.

large de trois milles environ, et contenant deux petits lacs qui, nous dit-on, était bien poissonneux, nous redescendîmes sur la glace d’eau salée que nos guides nous représentèrent comme appartenant au fond d'un détroit, auquel ils donnent le nom de Tar rio-nityoke. Cependant le sens de cette phrase est eau pas salée, de façon qu’il y coule probablement une rivière assez considérable. C'est ainsi que son entrée ou embouchure de ce passage est appelé sohah à vo/ce, c’està-dire il coule vite, sans doute parce que les eaux douces de l'extérieur et la fonte des neiges y causent, à certaines époques, une grande accumulation d’eau, qui se fait jour en se précipitant par une étroite ouverture.

Nous limes halte sur un petit îlot situé dans l'angle nord-ouest de cette baie, et nous y trouvâmes un canot couvert de pierreset qui avaitété enterré ainsi, afin d’empêcher les charpentes de se corrompre: pour la même raison, la peau qui le couvrait avait été enlevée. De cet endroit nous continuâmes notre marche directement vers l'intérieur, montant le lit d’une rivière , traversant plusieurs lacs étroits et marchant dans la neige épaissie pendant trois ou quatre milles; niais le vent s’accrut bientôt, à tel point que la neige qu’il lançait en véritables torrents nous obligea à chercher un 'abri dans une maison de neige que nos Esquimaux construisirent.

Le lendemain matin, 8 avril, le temps était nébuleux et la neige très abondante. Cependant nos guides nous firent la proposition de laisser les bagages derrière nous, afin de pouvoir aller plus vile à Ney-liel-le, et revenir coucher à la cabane. Je ne pouvais certainement choisir un jour plus défavorable pour visiter un lieu si intéressant ; mais comme je connaissais l’humeur capricieuse et changeante de ces gens, je ne voulus faire aucune objection. Nous partîmes donc à neuf heures du matin ; et, après avoir traversé deux lacs étroits nommés Kung-uck, à cause de la contrée montueuse qui les bornait, nous arrivâmes parune descente courte mais rapide, à l’endroit nommé Pad/e-ack, mot qui signifie fin du voyage. L’absence totale du manque de marées me fit d’abord douter si nous étions réellement arrivés à la mer; mais Awack détacha un de ses chiens qui découvrit bientôt un trou de veau marin, par lequel je pus goûter l'eau salée. Un fait essentiel de notre géographie était donc constaté par le succès de celle excursion.

Gardant notre direction vers le sud-ouest jusqu’à onze heures, nous passâmes une île que les guides appelaient O-wuk-sche-o-wik, parce que l’espèce de morue nommée o-wuk se prend en grande abondance sur ce rivage, qu’elle fréquente l’été et l’automne. De là nous retournâmes dans le sud, puis dans le sud est; et, après avoir traversé une plage basse de pierres à chaux, nous arrivâmes à une heure au grand lac de Ney-liel-le.

Le côté est de cette pièce d’eau déployait une chaîne de montagnes de granit sur les pentes desquelles Awack nous fil voir plusieurs huttes d’hiver qu'il nommait O-Kau-it; mais la neige qui m’aveuglait m'empêcha de prendre les dimensions de ce lac. Une rivière avait un demi-mille de large environ, et comme la glace qui la couvrait était épaisse, je fus porté à croire que l’eau était profonde. Aidé du maître, j’élevai un monticule de pierres à chaux ; nous prîmes possession de cette terre avec les cérémonies d'usage, et nous nous préparâmes au retour.

Arrivé à sept heures à la rivière de Padle -ak, je montai sur un point élevé avec Oublouria, et grâce à un temps clair j’eus une très belle vue de celte vaste baie. De tous les renseignements qu’il me donna sur les lieux mêmes, et en me désignant les divers points de l’horizon, je conclus que la terre sur laquelle nous nous trouvions faisait partie du grand continent d’Amérique, et que, s’il y avait quelque passage à l'ouest dans ces parages, on devait le chercher au nord de notre position actuelle.

Il était neuf heures du soir quand nous regagnâmes la hutte où Awack nous attendait. Il avait profité de notre exemple d une manière fort intelligente pour faire fondre de la neige, de façon que nous trouvâmes au retour abondance d'eau dont nous avions grand besoin. Le manque absolu ou la rareté de cette provision est pénible à l’extrême dans ce pays de neige et de glace, où l’on vit au milieu de l’eau, où l’on marche sur l’eau, où l’eau vous tourmente continuellement sous une de ses formes. C’est que l’on oublie que la neige et la glace de ces contrées ne ressemblent en rien à la glace et à la neige de nos hivers, et qu’on ne peut les convertir en liquide qu’à grands frais de peine et de chaleur. Nos guides dormirent profondément, ainsi que nous, et le lendemain nous continuâmes notre marche, toujours par une bise très froide, accompagnée de neige et qui dura toute la nuit.

Le 10 avril, le venttomba danslamalinéeelnous partîmes à midi, car nous avions un désirextrême de rentrer au vaisseau. Le guide Oublouria était dans un état pitoyable, presque aveuglé par la neige, et les genoux retirés par le frottement de ses culottes gelées : ce malheureux pouvait à peine voir pour se conduire, à cause des larmes abondantes qui remplissaient ses yeux enflammés. Il prit place dans notre traîneau, et nous étions de retour à la Victory le soir à six heures.

Le 11 avril, le commandant Ross étant rentré la veille, les guides reçurent les limes promises et partirent très heureux.

Le 15 et le 16 avril, nous détruisîmes le rempart de neige que nous avions élevé autour du vaisseau, et qui n’élait plus nécessaire. Pendant ces derniers jours, la température alla de 3° au-dessous à 3° au-dessus de zéro, et varia dans ces limites.

Le 17 avril, le commandant Ross alla explorer une baie au nord, et revint avec l’assurance qu'il ne se trouvait aucun passage dans celle direction. Ainsi tombait un de nos projets, mais il en restait deux encore C’est dans le courant de cette journée que nous vîmes les premières alouettes de neige.

Le 18 avril, un des Esquimaux nous rapporta la porte (le fer d’un piège à renard que son frère avait dérobé. Il paraissait être d’opinion que, bien qu’il fut mal de voler, ce mal n’existait pas si le propriétaire ne s’apercevait pas de l’absence de son bien. Comme ils n’en faisaient pas mystère à leurs amis, ceux-ci ne manquaient point de nous en informer, et quand les voleurs étaient découverts, loin de nier leur action, ils en riaient comme d’une bonne plaisanterie. Ils nous apportaient alors quelques offrandes de paix : dans le cas actuel, par exemple, ce fut un veau marin.

Le 11, avril, le commandant Ross, toujours accompagné du maître et d’un guide, partit pour une nouvelle excursion avec les provisions de sept jours; mais ils revinrent le lendemain après avoir constaté qu'il se trouvait un canal tortueux, large de deux cents pieds au plus, au nouvel établissement de Schagavoke ; qu’il avait un mille de long, et était au fond d’une baie, et conduisait aussi dans l’intérieur à un spacieux bassin de cinq milles de diamètre. Une scène assez plaisante avait eu lieu pendantcelle excursion : les chiens, ayant aperçu au loin trois rennes sur le rivage opposé de la baie. s’étaienl misen chasse avec le traîneau après eux; à chaque bond qu’il faisait, quelque partie du bagage sautait dehors, au grand divertissement du guide, à qui cette plaisanterie faisait pousser des cris de joie, et ce ne fut qu’au bout de trois heures que la scène finit, grâce à deux glaçons qui tenaient serré le traîneau.

11 était donc m'aintenantbien constaté qu’il n’y avait point de passage dans la mer occidentale au sud du 70e degré, et il était par conséquent inutile de dresser des plans pour nous diriger avec le vaisseau sur ce point. Notre attentif examen devait dès lors se porter plus au nord. Une partiedu rapport de ce dernier voyage était d’un vif intérêt pour nous, puisqu'elle nous apprenait qu’on avait vu à douze milles seulement de nous des rennes et des traces innombrables des pas

ROSS

de ces animaux, suivies des traces de pas de leurs ennemis les loups. .

Le 17 avril, tout le village nord était en confusion par suite de la mort d'un enfant qui avait été tué par la chute d’une pierre : son père et scs cinq frères sortirent, avec toutes les apparences de la frénésie, et le couteau à la main. Comme on ne savait pas ce que cela voulait dire, nos gens prirent leurs fusils • alors on força le père à rentrer dans la cabane, et la paix fut rétablie.

En somme, ce mois avait été beaucoup plus chauu dans sa première partie qu'on ne devait 1 espérer pour la saison, mais la fin fut si froide que le terme moyen fut zéro. Le plus important des événements qui le concernent furent ces deux voyages, auxquels un troisième allait s'ajouter , car le commandant Ross était parti le 27, et je dois lui laisser raconter cette expédition. ...

Comme la saison s’avançait rapidement, j’avais un vif désir de visiter ce lieu au nord . que les nalurels avaient désigné sous le nom de Airs-rouk-tou-te-ak : c’était une préparation au grand voyage que nous projetions vers l'océan Occidental. Nous partîmes donc de bonne heure le 27 avril , et en approchant des cabanes , nous lûmes excessivement désappointés quand nous n’entendîmes pas les joyeuses acclamations qui nous saluaient ordinairement. Une surprise très désagréable y succéda, car nous découvrîmes que les enfants et les femmes avaient tous été éloignés, et nous savions que c elait là un signe d’hostilité : nous fûmes bientôt convaincus de ce fait en voyant les hommes armés de leurs couteaux. Les regards sombres et mornes de ces gens présageaient malheur, mais il nous était impossible de former aucune conjecture sur la cause de ces dispositions.

Nous pouvions les voir beaucoup mieux qu’ils ne pouvaient nous distinguer, car le soleil les frappait au visage. C’est le bruit de nos chiens qui les avertit de notre arrivée et de notre approche , et dès qu’ils les entendirent , un d'eux sortit précipitamment d’une hutte , en brandissant le grand couteau qui sert à attaquer les ours, et en même temps des larmes coulaient sur sa figure âgée et sillonnée de rides, et il regardait autour de lui d’un œil hagard pour chercher les objets de son animosité. En peu d'instants il leva son bras pour lancer l’arme à moi et au chirurgien qui étions à quelques pas de lui ; mais le soleil l’ayant ébloui, il tint son bras suspendu pendant un moment. Son fils arrêta alors sa main et nous eûmes le temps de la réflexion, et de nous préparer à la défense, bien qu’elle parût devoir être de peu d’utilité en cette occasion. Nous nous retirâmes au traîneau où j’avais laissé mon fusil, et n’osant pas le quitter, puisque M. Debernethy n’avait pas d’armes, nous attendîmes l’issue, nous perdant en conjectures sur les motifs de l’offense, puisque nous nous étions séparés la veille bons amis.

Le féroce vieillard Pou-wit-yah était encore tenu serré par ses deux fils, qui lui attachèrent ' les deux bras au dos, et il faisait de vains efforts pour se débarrasser, pendant que le reste de son parti se tenait prêt à seconder toute tentative qu’il ferait contre nous. Il y avait toutefois parmi eux quelques différences d'opinion, et ils n’étaient pas tous également ennemis : c’est ce que l’on devait conclure de la conduite des deux jeunes gens. Nous pouvions donc encore espérer quelques explications avant d’en venir aux extrémités. Ils commencèrent en effet à discuter entre eux , puis ils se divisèrent comme pour nous cerner. Je crus devoir arrêter ce mouvement, et la vue de mon fusil en joue suffit pour les disperser et les faire rentrer dans leurs huttes.

Je ne pouvais les décider à se rapprocher ou à répondre à mes questions, quand une femme eut le courage et la confiance de venir à nous : elle nous expliqua la cause de tout ce tumulte, lequel, tout absurde qu’en était le motif, eût pu avoir un dénoûment fatal. Un des enfants adoptifs de Pou-wit-yah, bel enfant

de sept ou huit ans, que nous connaissions, avait été tué, comme il a été dit, la veille par la chute d une pierre, et ils avaient attribué ce malheur à notre, influence et aux pouvoirs surnaturels dont ils nous croyaient doués. Alors le père avait médité contre nous la vengeance dont l’exécution avait commencé. J’eus beaucoup de peine à persuader à cette bonne femme que nous n’étions pour rien dans cette catastrophe. Elle retourna cependant vers ses compatriotes, et répéta ce que j’avais dit : alors fis se câlinèrent, mais nous pressèrent de retourner au vaisseau, attendu qu'il leur était impossible de nous donner des guides avant trois jours, et de se servir de leurs chiens durant les trois journées qui suivaient la mort d’un des leurs. Bien que ce fût là, suivant toute probabilité, un usage funéraire, cependant je désirais les y faire renoncer, car trois jours perdus à cette époque de l'année étaient d'une grande importance.

Je montrai alors une grande lime, l’offrant à celui qui voudrait nous accompagner, et leur disant en même temps que, s’ils refusaient , nous irions seuls, et qu’ils perdraient ainsi la récompense. Sur ce , une délibération de quelques minutes eut lieu entre eux, et elle eut pour résultat que Pou-yet-lah , cédant aux instances de sa femme, s’offrit pour nous accompagner, pourvu que je permisse à Illiktah, beau garçon de seize ou dix-septans, de se joindre à lui. On pense bien que j’y consentis, car deux compagnons ne pouvaient qu;être plus utiles qu’un seul, et ils allèrent, en conséquence, dans leurs huttes faire les préparatifs du voyage. La paix était désormais loul-à-fait rétablie, et l'entière confiance de leurs relations avec nous ne semblait pas avoir été troublée.

Départ pour une nouvelle excursion. Chasse au bœuf musqué. Détails curieux sur l’état civil de ces peuples. Retour au vaisseau.

Il était dix heures quand nous nous mîmes en route vers l’angle nord-ouest de la baie, et nous fûmes suivis aussi loin que possible par les acclamations de nos amis. Les bagages et les provisions étaient sur deux traîneaux tirés chacun par six chiens. Nous avions fait dix ou douze milles quand le guide Pou-yet-tah arrêta son traîneau, et me frappant sur la poitrine, me dit que j’étais bon, puis, remarquant pour la première fois que j’avais laissé derrière moi mon fusil, il me plaça dans la main sa lance, en me disant que je devais être armé aussi bien que lui. Alors il tira de son long vêtement le couteau qu’il y avait tenu caché et le tint en guise d’arme. Quand il arriva à un trou de veau marin qu’il connaissait, il appliqua son nez à la légère couche de neige qui le couvrait, et dit que l’animal l’avait abandonné depuis quelques jours.

A deux heures de l’après-midi, nous entrâmes dans une anse que le guide appelait An-ne-reak-to , se dirigeant devant le nord-nord-ouest , et ayant à peu près un mille de large à l’entrée.

Le cap est de cette ouverture se nommait Neak-kogenck, dénomination prise d’un roc saillant qui avait une ressemblance imaginaire avec une tête humaine. La pointe ouest , nommée Neek-lerrid yeou , forme l’extrémité de Ac-caud-le-ruk-tuk, appellation qui paraît s’appliquer à toutes les terres, ou péninsules, qui sont à peu près entourées d’eau salée ou douce. Nous suivîmes la rive ouest de cette anse jusqu’à l’embouchure d’une rivière , laquelle , bien que couverte de glaces d’eau douce, portait des traces évidentes de l’action du flux et du reflux. A six heures nous arrivâmes à un petit lac où celte rivière prend sa source, et qui était entouré de bords hauts escarpés et en précipices, dont les ravins étaient remplis d'une neige serrée qui couvrait aussi les lointains sommets des montagnes. De ce point nous tournâmes plus au nord, traversant une chaîne élevée afin de gagner un autre lac. Nous n’arrivâmes à notre halte qu’à dix heures,

HISTOIRE DES VOYAGES

après une pénible marche de trente milles. Les deux Esquimaux eurent bientôt construit une excellente cabane de neige, et après notre souper de viande gelée, nous nous mîmes à dormir.

La nuit fut extrêmement tempétueuse, et le lendemain matin le vent soufflait violemment du nord avec une épaisse neige qui nous contraignit à partir tard, mais à midi le temps devint beau. La latitude était de 70° 25’ 19”. Nous vîmes à cette heure un grand nombre de marques d’Esquimaux élevées sur un îlot au milieu d'un grand lac. Nos guides nous apprirent que c'était une station de pêche très fréquentée en été et en automne, attendu que, pendant ces saisons, le saumon abondait dans le lac où il remontait de la haute mer par une rivière qui sort de l’angle nordest de cette nappe d’eau. La station se nommait Nappur-re-rep-ta-lig. Ce lieu est entièrement entouré de montagnes de granit et les îlots sont formés du même roc. Le lac est d’une forme très irrégulière , et son étendue est considérable du nord-est au sud-ouest.

Quittant ce point, nous traversâmes le lac dans la direction du nord-ouest ; mais notre marche était très pénible à cause de la grande profondeur de la neige peu solide qui occupait le couss de la rivière et le lac, et c’était malheureusement la direction qui nous convenait le mieux. Cet endroit, comme dans tous les endroits pareils dans le pays, se nommait It-tib-linneak. Bien que la route fût aussi mauvaise que possible, nous en trouvâmes une partie qui était pire que tout le reste. Au milieu de la rivière se trouvait une chute congelée, laquelle, outre les masses de glaces qui perçaient les amas des neiges, était d’une pente si, rapide, que les traîneaux y glissaient avec une vitesse efirayante, passant devant les chiens qu’ils entraînaient, et mettant en danger tout ce qu’ils portaient.

Nous pûmes arriver au lieu de halte par un chemin plus escarpé, mais moins périlleux, et quand mes guides me virent prendre mes instruments pour faire des observations, cet aspect les ramena à nous croire sorciers ; puis, comme l’idée de manger est toujours la première dans l’intelligence d’un Esquimau , ils s’inquiétèrent de savoir si, au moyen de celte inexplicable machine de cuivre, nous pourrions découvrir des bœufs musqués ou les voir dans les montagnes. Je ne désirais nullement passer pour un devin , car cette réputation peu enviable nous avait déjà failli mettre dans une position difficile. Je me hâtai donc de déclarer que j’ignorais entièrement ce que devenaient les bœufs musqués : notre guide n’avait du reste pas besoin d’une intervention surnaturelle , car, en moins d'une demi-heure, il avait déjà remarqué les vestiges de plusieurs de ces animaux sur le penchant de la montagne au pied de laquelle nous nous trouvions. En les examinant, il s’aperçut que les animaux étaient passés il y avait déjà quelques jours ; mais une recherche plus active le conduisit sur les traces de deux bœufs qui venaient de passer en ce lieu ce soir même. Nous retournâmes donc aux traîneaux, et après avoir choisi une place pour y construire une hutte, soin que nous laissâmes au jeune garçon, il prit son arc et partit, menant en lesse deux chiens, et me priant de le suivre avec mon fusil et mon chien favori Tup-lo-achrea.

Quand le guide eut retrouvé les traces, il lâcha immédiatement ses chiens, et je fis de même du mien : alors ils partirent à toutes jambes, et eurent bientôt disparu. Nous suivîmes leur direction assez péniblement pendant deux heures sur un terrain escarpé et à travers une neige épaisse, jusqu'à ce que le guide, voyant que les pas des chiens ne suivaient plus ceux des bœufs, en conclut qu’ils avaient joint les animaux, et que probablement ils tenaient aux abois l’un ou l'autre. 11 en était ainsi en effet, et en tournant l’angle d’une montagne, nous vîmes un beau bœuf en échec devant les trois chiens.

Nous courûmes aussitôt en avant : Pou-yet tah était toutefois le premier , et sur le point de lancer sa se-

conde flèche quand je le rejoignis. Elle avait frappé l'animal sur une côte, et ne détourna pas un instant son attention des chiens qui continuaient d’aboyer et de sauter autour de lui , le prenant aux talons quand l’occasion s’en présentait ou quand il se détournait pour fuir, puis battant en retraite dès qu’il leur faisait face. Pendant tout ce temps, il tremblait de colère, et faisait tous les efforts possibles pour atteindre ses assaillants ; mais il ne pouvait y parvenir, tant ils étaient habiles à celle manœuvre.

11 était facile de voir que les armes de mon compagnon étaient de peu de valeur dans une telle lutte, o,u que du moins elle ne pouvait assurer la victoire qu’au bout de quelques heures, car il continuait de tirer sans aucun efl’et apparent après avoir perdu beaucoup de temps à viser, et en perdant beaucoup encore à chercher ses flèches. Je fus ravi de cette circonstance , et sans parler de la valeur de la proie en question , de leur montrer la supériorité de nos armes, et je tirai deux balles au bœuf, à la distance de quinze pas environ. Elles portèrent et il tomba, mais, se relevant subitement, il s'élança sur nous; et nous étions déjà si près! Nous évitâmes l’attaque, en nous réfugiant derrière une grosse pierre qui se trouvait par bonheur près de nous, sur laquelle il se précipita avec tant de furie, qu’il se frappa la tête au point de tomber à terre avec un fracas qui fit que le sol durci répondit par un écho. Alors mon guide assaya avec son couteau de lui porter le dernier coup, mais l’ayant manqué, il chercha un asile derrière les chiens qui accouraient alors pour l’attaque. L’animal saignait alors si abondamment, que les longs poils qui couvrent ses côtes étaient collés de sang, et cependant sa fureur et sa force ne paraissaient pas diminuées , car il continuait à avancer et à porter des coups de tête avec tout autant de férocité qu’auparavant.

Pendant ce temps, j’avais rechargé mon fusil , et je m’avançai pour tirer de nouveau, quand le bœuf s’élança vers moi comme la première fois , à la grande terreur de Pou-yet- tah, qui me disait de me réfugier encore dans notre premier poste ; mais j’avais eu le temps de bien viser à mon aise, et l’animal tomba sous mes deux coups, mais non pas avant qu'il lût seulement à cinq pas de moi. La vue de son ennemi abattu fit que mon compagnon poussa des cris et dansa de joie : quand il m’eut rejoint il était mort. Une balle lui avait traversé le cœur , et l’autre lui avait mis l’épaule en pièces. L’Esquimau était confondu d’étonnement à l'aspect de l'effet de nos armes à feu : il examinait avec soin les trous que les balles avaient faits, et me montrait comment quelques-unes avaient percé d’outre en outre. C’est l’étal de l’épaule brisée qui le surprit le plus, et il serait difficile d’oublier son regard d’horreur et de stupéfaction quand il releva la tête pour me regarder, en s’écriant noro-ek-poke (il est cassé).

Il y avait dix heures que nous étions à jeun , et je m’attendais tout naturellement à ce que mon ami se hâterait de servir de ce bœuf un bon dîner : je lui faisais injure, et sa prudence l’emporta sur son estomac. 11 se contenta de mêler avec la neige qu’il fit fondre pour étancher sa soif un peu de sang chaud, et se mit tout de suite à écorcher l’animal. J’aurais dû me rappeler que cette opération serait bientôt devenue impossible, car le froid aurait sous peu de temps fait du tout une masse inséparable. C’est pour la même raison qu’il fit quatre parts de la carcasse ; mais il ne mangea pas ce qui se trouvait dans l’estomac de l’animal, comme il l’eût fait du contenu de l’estomac d’un renne, qu’un Esquimau regarde comme un mets très délicat. Notre appétit se révolterait certainement contre un plat de légumes accommodés de celte façon, mais il est pour eux un aliment très utile et très salubre au milieu de leur grossière nourriture animale , puisqu'il leur est à peine possible de recueillir par eux-mêmes des végétaux à manger.

Comme il nous était impossible d’emporter notre

HOSS.

proie, nous bâtîmes au-dossus de ses débris une Initie de neige, et nous nous remîmes en roule pour aller retrouver notre compagnon Nous découvrîmes sur notre chemin un autre bœuf h un quart de mille environ, mais nous étions beaucoup trop fatigués pour penser à le poursuivre.

Le 29 avril à cinq heures du matin, nous rentrâmes dans la hutte qui avait été bâtie, assez las et assez affamés pour trouver un très vif plaisir dans un souper chaud et le sommeil. Nous avions apporté avec nous un peu du bœuf, et nous le trouvâmes très bon, car sa chair n’a point à cette époque de l'année la saveur du musc, et il est probable que ce goût extraordinaire se manifeste (et l’on connaît des effets analogues dans d’autres animaux) lors de la saison du rut. Je constatai alors que nous étions par les 69° 35’ 45” de latitude et 38’ 33” de longitude ouest du vaisseau.

Nous n’étions pas endormis depuis plus de quatre ou cinq heures quand les aboiements des chiens et les cris de Pou-yet-tah nous réveillèrent. Aux questions que j'adressai au jeune garçon, il me fut répondu que notre guide le chasseur s’était esquivé en silence de la hutte il y avait une heure pour aller à la poursuite du bœuf que nous avions vu la veille. Il revint bientôt, et me dit qu’il avait trouvé l’animal paissant sur le sommet de la montagne, qu’il avait marché sur lui par le seul chemin accessible, en se tenant au milieu de ses chiens, et qu’il s’en était acquitté avec tant de promptitude que le bœuf, ne voyant aucun autre moyen de fuir, s’était jeté dans le précipice.

Nous trouvâmes en effet le corps de l’animal dans l’endroit qu’il nous avait indiqué, extrêmement déchiré par la chute qui avait été de trente pieds et plus; mais pour l'usage auquel il était destiné peu importait qu’il fût ainsi en lambeaux. La même opération se renouvela, et toute la journée fut employée à transporter la viande à notre cabane. Là, après avoir dîné, nous passâmes la nuit dans nos sacs de fourrure.

Le 30 avril, le vent du nord était si violent qu’il fut impossible de quitter la cabane de tout le jour, et nous eûmes tout le temps de causer avec nos compagnons de l’incident qui s’était passé. Pou-yet-tah luimême avait un vif désir de s’expliquer sur ce point, et il se mit à nous raconter l'événement avec tant de véhémence qu’il me semblait d’abord que sa colère se ranimait et que nous allions renouveler la querelle. Cependant je ne tardai pas à comprendre que toute cette énergie de démonstration était l’effet de l’anxiété où le tenait le besoin de me convaincre que ses amis n’étaient pas blâmables, et qu’ils avaient agi sous l’influence de la conviction où ils étaient de notre perfidie. Il finit par me remercier de ce que je n’avais pas tué son père ou brisé son épaule comme j’avais fait au bœuf musqué. Cet entretien amena des assurances mutuelles de bon accord et d’amitié.

Je fus au premier abord surpris d’entendre mon guide Pou-yet-tah appeler Fou-wit-yah son père, car, suivant toute apparence, il n’y avait que peu de différence d’âge : j’en demandai l’explication, et j’appris que Pou-wit-yali était son beau-père seulement, et qu’il n’était même que le second à ce degré de parenté, car Pou-yet-tah avait, du vivant de son propre père , qui avait pris une autre femme , deux beaux-pères, et le premier des deux avait épousé la femme dont Pouwit-yah s’était séparé à l'amiable : voici quelle en fut la cause. L’homme avait désiré passer à l'ouest , et la femme au contraire rester dans sa famille. Ils se séparèrent donc un mois après la naissance de Pou-yet-tah, et la femme épousa alors un autre homme , dont elle avait eu quatre enfants. Ce mari se noya, mais il laissait à sa veuve une grande fortune dans ses cinq fils. On conclura sans doute de ces détails que ces mariages seraient mieux qualifiés de concubinages, et pour corroborer cette opinion je répéterai que mon guide et son demi-frère n’avaient qu’une femme à eux deux.

C’est dans de pareils entretiens que toute la morne jO’ùïP-ée e'écoula. Le vent hurlait autour de nos mu-

railles de neige, et la neige qu’il apportait violemment retentissait contre ces murailles avec un bruit sifflant que j’étais bien aise d’oublier dans la conversation, qui empêchait quelquefois de l’entendre. Bien que notre maison n’eût pas quatre pieds de haut, et que nous fussions par conséquent forcés de nous y tenir constamment assis, elle était chaude cependant, et le contraste la rendait confortable. Il en est de beaucoup meilleures, qui n’ont jamais été si précieuses et si pleines de contentement et de calme sécurité.

La conversation de nos amis ne les empêchait cependant point de se servir de leur mâchoire pour un tout autre emploi. Ils passèrent toute la journée à dépouiller de viande la partie supérieure du bœuf, et l’enlevant par longues aiguillettes étroites , ils se les fourraient dans la bouche aussi avant qu’ils pouvaient les pousser, puis, coupant le morceau à la hauteur du bout du nez, ils aspiraient les bouchées comme eût pu le faire un chien affamé. Ainsi, se passant de main en main chaque tranche, ils réussirent enfin à avaler toute la viande du cou, de l’épine dorsale et des côtes d’une moitié du bœuf. Ils suspendaient cependant la manœuvre de temps à autre pour se plaindre de ce qu’ils ne pouvaient plus manger, et se laisser tomber sur leurs lits ; mais le couteau et le morceau non achevé ne quittaient pas leurs mains, et ils recommençaient avec autant d’énergie qu’au paravant, dès qu’ils sentaient la possibilité d’exploiter une autre masse de viande.

Dégoûtantes brutes ! la hyène même eût rempli son ventre et serait allée dormir ensuite. Leur estomac était tendu à un point incroyable, et ce poids leur causa une mauvaise nuit. S’ils avaient eu ou non le cauchemar, à coup sûr nous les eussions entendus parler le malin.

Singuliers usages matrimoniaux. On fait du jour la nuit pour la commodité du voyage. Retour au vaisseau.

Le 5 mai , les deux guides qui avaient suivi le commandant Ross avaient été retenus par le désir de prendre un bœuf musqué; mais ils n’en avaient pas vu. Le lendemain, une autre famille vint du nord, apportant un peu de veau marin et quelques peaux, et elle fut suivie d’un vieillard que nous n’avions pas vu encore, mais qui était père de ceux des enfants que nous connaissions. Il nous sembla que sa femme avait quitté son dernier mari, le troisième dont elle fût en possession , pour aller vivre avec lui. Autant que nous pûmes le concevoir, cet arrangement était légal ou formait une coutume équivalente à la loi. Le 8 mai, nous reçûmes la visite de cette jeune femme, du vieillard et’des deux enfants. Outre celte femme, le vieillard en avait une autre, tandis que les deux jeunes gens possédaient une épouse à eux deux : toute la société vivait d’ailleurs paisiblement en commun. Il y avait aussi une vieille femme avec deux maris, qui complétaient cette étrange famille polygame. On nous y assura que tout s’y passait avec la plus parfaite harmonie.

Le 5 juin, les hommes s’étant reposés, nous continuâmes notre voyage avec courage par un temps beau et clair. A sept heures , nous atteignîmes l’extrémité nord-est du grand lac de Teidjgriak, et nous dressâmes notre tente; car le soleil avait beaucoup de force à huit heures du matin ; puis nous fîmes notre souper, qui avait pris la place du déjeuner depuis que nous nous mettions au lit à neuf heures. Ce grand lac, qui a dix milles de long, paraît n’avoir en quelques endroits qu’un mille de large, parce qu’il contient une chaîne dîtes; mais il est des points où il doit avoir de trois à quatre milles et plus. Nous repartîmes après ce que nous appelions notre déjeuner, à sept heures de l’après-midi , et ayant traversé deux lacs. Nous arrivâmes au golfe de Schag-a-voke , qui est l’extrémité d’un bras de la mer orientale, qui s’étend à environ

huit milles dans les terres. Ainsi l’isthme se réduit à dix-sept ou dix-huit milles de largeur, dont douzesont de l’eau douce : de sorte qu’il n’y a en réalité que cinq milles de terre entre les mers orientale et occidentale. L’isthme était couvert de cercles.de pierre, restants des habitations des naturels, et nous vîmes un singulier monticule carré, uni, couvert de végétation, semblable aux deux faces d'un bastion, et qui, à l’examen, fut reconnu pour être le résultat d’alluvions déposées par le confluent de deux rivières. On sait que de pareils dépôts ont été souvent pris dans nos pays pour des campements romains ou autres.

Le 7 juin , à sept heures du matin, nous rentrâmes au vaisseau après une absence de près de neuf jours, et trouvâmes chaque chose en ordre et tout le monde en santé. Pendant notre voyage, les naturels étaient venus au vaisseau, et entre autres l’homme à la jambe de bois, qui l’avait cassée, et vint prier le charpentier de la lui raccommoder.

Nouvelle excursion. Première vue de la mer à l’ouest.

Ration réduite de moitié. On arrive à la mer. On est

contraint d’abandonner le voyage. Grand festin. Femmes prêtées.

Le 10 juin , nous fîmes un trou dans la glace audessus du Krusenstern, qui y était enfoui; mais il s’y trouvait enfoncé à une telle profondeur, que nous ne pûmes parvenir à voir ce bâtiment. La glace se couvrait d'eau de plus en plus. Le 12, on retira entièrement la toiture de toile , et l’on y substitua la tenture d’été. Le temps était couvert , et la première pluie de la saison tomba dans la soirée. On vit les torrents rouler du haut des montagnes, et nombre de canards et d’oies parurent pour la première fois. Il est à peine besoin de dire que les diverses espèces d’animaux forment par leur successive apparition dans ce pays un calendrier analogue à celui de la floraison des plantes sous nos climats; car, chez nous, les migrations des oiseaux, à l’exception de celle de l’hirondelle, du rossignol et du coucou, sont peu remarquées.

Le 20 mai, à deux heures, nous gagnâmes une pointe qui formait un des côtés d une vaste baie que je nommai Richardson. Nous la traversâmes, allâmes camper du côté opposé, et le 29, à six heures du soir, nous partîmes pour aller aboutir à une pointe que j’appelai le cap Félix, qui est le cap sud-ouest du golfe de Boolhia. Là nous vîmes que la terre tournait au sud-ouest, tandis que la vaste étendue de l’Océan qui s’étendait à nos pieds nous donna la certitude que nous avions enfin atteint la pointe septentrionale de ce continent, que j’avais déjà reconnu, avec beaucoup de satisfaction, comme tendant vers le capTurnagain, latitude 69» 46’ 19", longitude 98° 32’ 49".

Celte pensée que nous venions de doubler la pointe la plus au nord de celte partie. du continent, et de découvrir que la côte prenait la direction désirée, ne pouvait que nous donner la plus grande satisfaction. La vaste étendue de iner que nous avions aperçue du haut du cap Félix, dégagée de toute apparence de terres, exaltait encore nos espérances. Notre distance du cap Turnagain n’était pas maintenant plus considérable que celle que nous avions déjà parcourue, et quelques jours de plus nous auraient suffi pour revenir triomphants au navire. Mais ces journées n’étaient pas à notre disposition; car ce n’était point seulement le temps qui manquait, mais tout moyen de subsistance. Il fallut donc nous soumettre encore à songer à revenir au bâtiment par le plus court chemin possible. Je laissai un jour de repos à mes hommes, puis, repartis à huit heures, nous allâmes dans le sud-ouest jusqu’à minuit, quand, du haut d’une masse de glace de quarante pieds de haut, nous vîmes une pointe de terre portant au sud-ouest, à quinze milles de distance, et reconnûmes sa continuité avec celle où nous nous trouvions. Là, déployant notre pavillon, nous

prîmes possession de tout ce que notre œil découvrait jusqu'à cette pointe lointaine, et celle où nous étions reçut le nom de pointe Victory.

C’est à une heure du matin, le 30 mai, que nous tournâmes le dos à ce point dernier et extrême de notre voyage, et nous arrivâmes à notre premier campement à six heures.

Le 6 juin, étant arrivés à Neyielle, j’entendis bientôt les cris des Esquimaux, et un jeune homme ne tarda pas à nous rejoindre avec les expressions de la plus haute satisfaction. Un des naturels me conduisit à un amas de pierres, où je trouvai un billet du capitaine Ross, par lequel il m’apprenait qu’il m’avait attendu jusqu’au 4, et avait déposé quelques provisions à une certaine distance de cet amas de pierres. Quant aux provisions , les chiens des habitants les avaient découvertes, et Milluksa les avait apportées chez lui. Je me rendis immédiatement à sa tente, et sa mère m'apporta ce qui en restait; car elle reconnut qu’ils s’étaient servis d une partie du dépôt. Tout ce qu’ils nous avaient gardé se composait de huit livres de viande et d'un peu de pain; mais ces objets mêmes étaient dans un étal peu acceptable. Ils avaient jeté la caisse de rhum et de jus de limon, qu’ils appelaient de l’eau très sale, et alors ils nous montrèrent un étang où nous pouvions nous procurer de l’eau très propre.

Ils nous présentèrent ensuite un peu d’un poisson qui semblait être une petite espèce de morue , et ils promirent de nous en prendre. Ceci nous décida à camper près deux, et nos dispositions à cet effet étaient achevées à quatre heures de l’après-midi. Pendant le dîner, composé du poisson qui nous avait été donné, les naturels s’assemblèrent autour de nous, pour nous interroger sur notre voyage et son objet; ils étaient surtout en peine de savoir si nous avions élé à Oudjioulik. Les étrangers nous furent cérémonieusement présentés par nos anciens amis, et nous fûmes ensuite divertis par une histoire de leurs propies aventures pendant notre absence, récit que nous ne pûmes nous empêcher de regarder comme étant embelli et brodé à nos dépens, à en juger par les éclats de rire qui suivirent ces anecdotes. La longueur de nos barbes, qui n'avaient point été rasées depuis notre départ de la Victory , était , entre autres choses , une source de grand amusement , et l’un d’entre eux, étranger, dont la barbe était d’une dimension inusitée dans ces tribus, réclama à ce titre un droit de consanguinité avec nous. Cet homme, nommé Ou-wen-you-ah, était très intelligent et grand voyageur. Il m’apprit que Oudjioulik était à plusieurs journées encore du lieu où nous étions; qu’il fallait d’abord entrer dans un bras de mer, ensuite voyager trois jours sur les lacs, à travers des terres basses; qu’après les avoir dépassées on retrouvait l’eau salée , et qu’il fallait encore marcher plusieurs jours le long de la côte. Comme le temps était très beau, je pus prendre quelques observations à notre station qui se nommait E-nouk-schalig .

Dans la matinée, deux femmes nous apportèrent de la graisse de veau marin pour notre feu, et un homme, qui avait pêché pendant notre sommeil , nous donna toute sa pêche ; et de trois heures en trois heures nous recevions de ces gens un renfort de provisions fraîches, sans aucune vue intéressée : c’était de l’hospitalité pure, et mes deux chiens eux-mêmes n’étaient pas oubliés.

Pendant que les hommes travaillaient à certaines réparations urgentes, je me rendis avec un des naturels dans le détroit de lk ke-rusch-yuk , pour examiner le lieu où se déchargeait dans la mer la rivière que j’avais découverte le 8 avril, et je reconnus que sa branche occidentale doit y tomber quelque part au sud de la pointe Scott.

M. Abernethy m’apprit que, pendant notre absence, les naturels leur avaient donné un festin pour lequel chaque famille avait fait cuire plein un chcudrop de

ROSS

Nous étions encore, à la fin de juillet, entièrement entourés de glaces.

poisson. On les avait d’abord invités à l’une des tentes, d’où, le chaudron étant épuisé, ils avaient passé chez une autre famille, qui les avait traités de la même façon, et ainsi de suite pour chacune des cinq tentes.* Un trait de politesse exquise, que l'on eût plutôt attendu d’un ancien Espagnol que d’un Esquimau, c’est que , vers le temps que dura ce long repas , ces hôtes réellement bienveillants ne cessèrent de remercier leurs convives de l’honneur qu’ils leur faisaient.

I.e 10 juin, étant maintenant bien remis par un jour de repos et de bonne nourriture, nous partîmes à dix heures du soir, après avoir donné à nos hôtes tout ce que nous pûmes , et encore répondirent-ils à ces cadeaux par un don abondant de poisson, lequel, avec la graisse dont on nous avait largement pourvus, nous approvisionnait amplement pour le reste du voyage. Ils nous recommandèrent, au moment de la séparation , de suivre les traces d’un détachement qui nous avait précédés, et nous ne pûmes mieux faire que de nous tenir sur les pas de ces guides inconnus.

Nous arrivâmes le 11 , à huit heures du matin, à Tarrionetyoke , latitude 69» 41’ 6”, longitude 2° 54’ 21”, et nous campâmes sur le bord sud de la rivière qui porte à la mer les eaux de cette succession de lacs.

Le 12 juin, à huit heures du soir, après avoir tra-

versé à gué une partie de la baie de Schazavoke, nous fîmes halte par les 69° 48’ 10” de latitude et 92° 23’ 9” de longjtude, sur un petit rocher ou ilôt, où nous trouvâmes en fleur la saxifraga oppositi-foUa : c’était la première que nous voyions de tout le printemps. Nous apprîmes cependant , le lendemain , 13 juin, au vaisseau, qu’elle avait paru beaucoup plus tôt dans le voisinage.

Suite du journal. Enorme appétit des Esquimaux. Usage de sable. Mille livres pesant de poisson payées avec un couteau. Le vaisseau se retrouve libre et à la voile. Il fait trois milles seulement, et se retrouve captif.

Le 17 juin, je fis présent à Ikmallik d’un souverain pour porter à son cou, comme étant le portrait de notre grand chef, en le priant de le conserver et de le faire voir à tous les Européens qu’il rencontrerait à l’avenir. Quelque chose qui pût arriver, il n’était pas probable qu'il le dépensât jamais ; mais il aurait été grandement, étonné s’il l’avait vu se changer contre du bois, du fer, des hameçons, des haches, des couteaux et des aiguilles. Le lendemain, on débarrassa les chaloupes de la neige qui les couvrait, et l’on se prépara à une excursion pour explorer la ligne de côtes au sud-ouest.

HISTOIRE DES VOYAGES

Que les rapports extravagants du capitaine Cochrane soient vrais ou non, la voracité des sauvagesseptentrionaux sur les deux continents est suffisamment connue. Ces estomacs du nord ont été regardés comme spécialementpuissanls, mais le Bosch ni an de l’Afrique méridionale a des pouvoirs digestifs d’une énergie égale, et peut pareillement supporter les alternatives d'excès brutaux et de besoin. Cette vaste faculté de digestion est le résultat de la pratique et de l’habitude. L’Esquimau est un animal de proie, qui n’a d’autre jouissance que le manger.

Nous ne fumes pas médiocrement divertis par les usages fashionablcs de la table dans ces parages. La tête et l’épine du dos ayant été enlevées h deux poissons, ils furent passés à IJcmallik et Tulliahui , les anciens , qui fendirent longitudinalement le corps en deux parts, partageant chacune en deux encore : alors on les roula en cylindre de deux pouces de diamètre, et un des bouts ayant été placé dans la bouche aussi avant que possible, on coupa le reste avec le couteau d'assez près pour mettre en péril le bord du nez, puis la-société passait le reste au voisin. L’un d’eux s’étant mis ensuite à manger les débris qui étaient sur une de nos assiettes, où il y avait un peu de jus de limon, il fit la grimace au grand amusement et au rire de l’assemblée. L’homme paraît être un animal rieur, comme on l’a dit, même quand ilapproche d’aussi près que possible de ses inférieurs à quatre pattes.

Le 2 juillet j’allai avec lkmallik, à l'une des fosses où ils gardent leur poisson quand il est gelé, et supposant qu’elle pouvait contenir quarante saumons au moins, je lui offris en échange du tout un grand couteau qu’il accepta avec empressement. Je ne me serais point risqué à offrir un tel prix si j’avais su au juste le contenu de ce dépôt où je trouvai deux cent vingt poissons pesant cinq livres chacun. Nous réussîmes à transporter aux vaisseaux toute cette chair fraîche. Pendant cette courte expédition nous avions visité une rivière que les naturels nomment Tatchik ; elle est à quinze lieues du vaisseau, et a environ cinq cents pas de large.

A la fin de juillet, nous étions plus captifs que jamais, car la terre était impraticable et la mer n’était pas libre encore autour de nous: cependant le 1er août nous nous aperçûmes qu’une forte brise du nord avait mis enfin la glace en mouvemeat vers l’est , et elle prenait l’aspect d’amas de glaçons entremêlés de flaques d’eau. 11 ne manquait qu’un vent du sud pour disperser la glace rompue. Le 7, enfin le vent qui souffla du sud-ouest pendant dix heures fit mouvoir les glaces, mais le vent du nord les arrêta et les serra de nouveau.

Tout le mois d’août fut un mois d’anxiété de chaque jour et de chaque heure, d’espoir et d’appréhensions constantes, de promesses enfin qui ne se réalisaient jamais. 11 n’y avait que quatre semaines de cet été incertain que nous attendîmes sans cesse. Enfin, le 3 septembre et les jours suivants nous travaillâmes à nous frayer un canal pour sortir de la baie, et le 17 septembre, seulement à deux heures de l'aprèsmidi, notre vaisseau se retrouva dans l’eau libre et à la voile.

A la voile ! nous savions à peine ceque nous éprouvions, et si nous devions le croire. Il faut être un marin pour sentir que le vaisseau qui bondit sous lui, qui écoule les plus petits mouvements de la main et y obéit, qui semble ne se mouvoir qu’à sa volonté, est un être de vie, une intelligence conforme à ses désirs, et non point un corps inerte , le jouet des vents et des flots. Mais quel marin pourrait jamais le sentir aussi vivement que nous, quand cette créature, qui avait été habituée à nous porter joyeusemept sur l’Océan, avait été toute une année immobile , comme la glace et les rochers qui l’entouraient, sans secours, désobéissant, mort? Le vaisseau semblait maintenant recevoir une nouvelle vie, il nous obéissait encore, faisait ce que nous désirions, et par-dessus tout nous

étions libres nous aussi. Tel fut notre éclat de joie en recouvrant la liberté : mais nous ne tardâmes pas à découvrir, comme l’ont fait maints poursuivants de toute autre indépendance, que c’était une liberté qui ne devait pas nous conduire au bonheur.

Bref, nous étions délivrés, et nous fîmes trois milles environ ; mais une chaîne de glace nous obligea de serrer la pointe qui était à cette distance au nord de nous, et nous passâmes la nuit dans un port assez commode entre deux montagnes de glace.

Le 19 septembre, nous étions encore dans ce port entourés de glace nouvelle, car le froid venait de reprendre. Nos espérances de délivrance s’éloignaient, et nous n’eûmes plus qu’à penser aux moyens de nous frayer un autre canal vers un nouveau port, où nous pussions passer la plus grande partie de l’année qui approchait. La glace avait déjà un pied d’épaisseur, et le lendemain la mer en était encore couverte, et elle était épaisse de seize pouces. C’était l’hiver, l’hiver sans aucun doute, et notre seul espoir n’était plus que dans une autre année.

Celui qui peut espérer une seconde fois autant qu’il espéra une première est d’une plus heureuse constitution que ne semblaient être quelques-uns de nos gens Les découragés ne pouvaient cacher leurs sentiments, quoique je puisse dire du plus grand nombre que leur contentement ou plutôt leur résignation était au-delà de ce que j’espérais. Il était de mon devoir de leur montrer le beau côté de ce tableau, en récapitulant nos succès en fait de découvertes, l'excellente condition de notre vaisseau, le logis confortable que nous avions su nous en faire, notre ample magasin de provisions, notre bonne santé, la paix dont nous jouissions, et enfin le port que nous essaierions de trouver meilleur encore, c’est-à-dire d’une issue plus facile. Mais il n’est pas facile de voir le côté brillant de la vie à travers son côté sombre .j’avais donc à me fier dans le temps et dans l’habitude pour rendre nos maux plus supportables.

Quand je repassais en esprit la température que nous venions d’avoir pendant ce mois, je remarquais qu’elle avait été plus rigoureuse que celle du mois précédent, et comme l’hiver était précoce, nous devions nous attendre à l’avoir pire aussi.

Nous passâmes tout le mois d'octobre à nous scier un canal jusqu’au port que nous avions en vue, mais ce fut véritablement un travail de tortue, puisque nous ne faisions chaque jour que de trente à quarantepieds en avant vers ce point.

Enfin le 30. la glace étant trop épaisse pour espérer d’y pénétrer davantage, nous nous établîmes dans une baie qui s’étendait au sud, après être entrés dans une crique ouverte à l’est, et que nous nommâmes la

baie du Schériff.

Hiver précoce et long. Visite à une station d’Esquimaux.

Curieux détails sur le mariage. Echange de femmes.

Le 7 décembre, si nous eûmes ce jour-là quelque nouveauté , ce fut le premier soir resplendissant que nous eussions encore vu , tout ensemble le matin , le midi et le soir, d’un soleil qui ne se levait et ne se couchait jamais ; qui, promettant l'une et l’autre chose, n’en accomplissait aucune, et dont le plus haut midi n’était qu’un crépuscule, puisqu’il rampait non pas le long de l’horizon , mais sur le court espace qui nous annonçait qu’il ne nous verrait plus avant longtemps.

A la* fin de décembre et de l'année 1830, notre principale pensée fut un retour vers les découvertes qu’elle nous avait vus faire. Bien qu’elles n’occupent pas un grand espace géographique, elles sont d’une haute importance, puisqu'elles ont restreint le champ des investigations au point de rendre possible ce qui en reste à faire dans une seule saison, cl avec beaucoup moins de peine et de frais qu'il n’en eût fallu sans notre expérience.

noss.

Janvier et février 1831 furent semblables, quant aux circonstances atmosphériques, aux mois correspondants des années précédentes. Ils offrirent une succession do phénomènes aériens, aurores boréales, halos : le froid fut plus ou moins vif, mais il fut tel le 28 février, que nous perçâmes une planche avec une balle de mercure gelé, ce qui n’eût peut-être pas été possible jusqu'alors.

Le tcr mars, nous observâmes une brillante aurore boréale qui agita l'aiguille aimantée de la façon qui a été souvent remarquée. La lumière de celte aurore, que je pus recueillir au moyen d'une grosse loupe, n'eut aucun effet sur le thermomètre différentiel. Le froid continua d'être très vif jusqu’à la fin du mois.

La déconvenue que nous éprouvions en ne voyant pas paraître les Esquimaux croissait de jour en jour, car ils étaient un objet d’occupation et d'amusement dont nos hommes avaient plus besoin que nous. Nous manquions aussi de chair de veau marin pour nos chiens, qui seraient morts d’inanition sans nos chasses heureuses aux renards : nous aussi, nous soupirions après la venaison et le poisson frais, et nous n'étions pas tellement approvisionnés de vêtements de peau que nous n’en eussions plusà désirer.

Le S avril , nous fîmes la réflexion que , l’année dernière, nos excursions avaient commencé ce jour même; mais notre position actuelle élait bien différente, et d’ailleurs nous nepouvionsnous en bien tirer qu’avec l'aide des naturels et de leurs chiens. L’année dernière, à la même époque, il y avait des flaques d’eau libre autour du bâtiment et le long du rivage : à présent tout était glace solide et compacte. Enfin, le 20, le commandant Ross put partir pour une excursion. Nous fûmes aussi agréablement surpris par la visite de trois naturels, Nôytaknag,Po\veylak etNoyenak.

Ils venaient avec leurs chiens des montagnes de l’ouest , et firent halte à un quart de mille de nous, tenant leurs mains en l’air pour nous montrer qu’ils étaient sans armes, et poussant le cri de salut ordinaire manig tomig, puis nous avançâmes pour les rejoindre. Nous les reçûmes à dîner et à dormir, et ils nous donnèrent des nouvelles de leurs amis qui étaient tous à Neitchillie.

Le lendemain , prenant la trace du traîneau qui nous précédait pour guide, je partis avec le chirurgien, trois matelots et nos hôtes esquimaux pour aller visiter leur station. Nous y arrivâmes à onze heures : elle se nommait Niokhunagriu. On nous y bâtit surle-champ une maison , et nous ne tardâmes pas de notre côté à avoir apprêté un plat chaud qui était très acceptable après une. marche de seize milles dans des glaces très raboteuses. Comme les hommes avaient oublié leurs couvertures, nous fûmes approvisionnés de peaux par les naturels.

Nous vîmes une hutte assez grande pour renfermer trois familles, puisqu’elle avait seize pieds de diamètre; mais l’état de délabrement où elle se trouvait prouvait quelle élait occupée depuis une époque très éloignée de l'hiver. Nous fûmes très bien accueillis par les femmes, et une vieille, malade ou qui paraissait l’être, reçut du chirurgien quelques drogues. C’était la femme à plusieurs maris, et elle paya les soins du médecin avec une pierre à faire feu, et c’était là, dans son opinion , un précieux cadeau à faire. Nous apprîmes qu’un de ses enfants avait été nommé Aglugga, pour faire honneur, selon toute apparence, au commandant Ross qui portait ce nom parmi les Esquimaux. Nous fûmes obligés de jouer au jeu esquimau de l’ours et des chiens avec les enfants, ce qui divertit grandement toute la société.

Le 23 avril, nous partîmes, après avoir donné à chacune des femmes une aiguille, et à trois heures nous étions rentrés au vaisseau. Un des naturels étant entré dans ma cabine me conta quelques affaires de sa coterie. La veuve d’un homme mort avait immédiatement trouvé un nouveau mari parce quelle avait cinq

enfants. \ ,<> parce que ne serait pasunccxellcnte raison en Angleterre, où la famille toute faite d’un autre n’est pas ordinaiiemcnt une source de bien-être ; mais ici les cinq enfants sont une valeur, une grande fortune, une source de profil et non de perle, cl de bonheur au lien d’embarras. A huit ans ils commencent à être utiles; peu d’années après ils peuvent s’entretenir; enfin quand les parents sont vieux, fusSent-ils des enfants d’alliance ou d’adoption , c’est à eux de soutenir la vieillesse sans appui. Il est une autre partie de leur économie politique dont je ne saurais parler avec approbation ; cependant on y trouve quelque idée philosophique quand on la rapproche de la circonstance que je viens de citer : c’est la coutume de changer de femme entre soi. Que les Romains aient agi ainsi, sous l’empire d’une tout autre civilisation, je crains fort que leurs raisons ne fussent guère admissibles; mais dans celte contrée, les vues des habitants peuvent être physiologiquement philosophiques: ce peuple a sans doute considéré qu’ainsi il aurait plus d’enfants.

Le 2 mai, les naturels nous apportèrent un veau marin qui pesaitcentsoixante-lreizelivres,et cinq grands poissons de l’espèce qu’ils nomment erka-lonkait-lou. I.e 6 mai, nous sondâmes la glace : elle avait cinq pieds et demi d’épaisseur. Nous nous mîmes à fa re les préparatifs d’un voyage avec les naturels, et le 15 mai, à huit heures du matin, le premier traîneau chargé du ponton et de quinze jours de provisions, le second traîneau n’ayant que des vivres à porter, nous partîmes pour explorer la seconde chaîne de lacs et la côte ouest de la péninsule, aussi avant dans le nord qu’il serait possible de pénétrer. Nous devions être guidés par deux des naturels à travers les lacs. Ayant calculé que nous aurions atteint la côte en sept jours, notre dessein était que la seconde division, sous les ordres du commandant Ross, continuât ses investigations pendant que la première reviendrait prendre un renfort de provisions au vaisseau.

Enfin , après avoir traversé plusieurs lacs et rivières, le 25 et le 26, nous finies halle au lieu nommé Padliak, où nous vîmes une troupe de douze rennes. La terre était ici escarpée et âpre, ayant, chose rare dans ces contrées, quelque chose de pittoresque. Nous trouvâmes, dans deux huttes, trois familles de notre connaissance. A dix heures du soir, le 27, nous partîmes, et le plan était que le commandant Ross explorât la côte à l’ouest, tandis que j'examinerais celle de l'est, en revenant par Padliak. Nous nous séparâmes donc, et j’arrivai à minuit au .cap Isabella, par un temps très brumeux.

Le 28 mai, nous campâmes au milieu de la baie de Padliak; mais le soleil, étant couvert, ne pouvait nous guider. Nous partîmes néanmoins à huit heures, bien que les hommes se plaignissent beaucoup de leurs yeux, trouvant notre route comme nous le pouvions , dans la confusion et l’obscurité que causait l’épaisseur du brouillard.

Le 13 juin , le commandant Ross revint de son expédition : au lieu de résumer sa narration, je la reproduirai dans ses propres paroles.

Réflexions sur l’homme. Nouveaux visiteurs. Galanterie

des Esquimaux. Chasse Grande pêche. Le vaisseau

avance de quelques milles. Immobilité des glaces. Les

chiens sont durement traités. Les lièvres ont déjà leur

robe d’hiver. Supplice' de l’aspect de la neige. Nouveau

havre. Première pensée d’abandonner le vaisseau.

Le 21 juin le soleil avait presque atteint sa plus grande hauteur : nous étions près du solstice d’eté. Cependant il n’élait pas encore tombé de pluie, et le thermomètre n’avait pas fait le tour des vingt-quatre heures sans se trouver au point de glace; mais dans le cours de celte journée, il y eut une pluie de deux heures. On était sur le point d’avoir terminé I appareillage et le gréement du navire , et il y avait pour

HISTOIRE DES VOYAGES

nous quelque chose de décourageant à nous voir prêts si longtemps avant que le temps fût favorable, nous étions arrivés à la fin de juin , le solstice était passé et nous avions toujours des gelées de nuit sans que le jour y apportât une véritable compensation. Un solstice d’hiver, en Angleterre , est en vérité bien rarement ce qu’était notre solstice d’été dans cette région déplorable.

Tel est néanmoins le climat sous lequel l'homme réussit à vivre, et à vivre heureux, nous ne pouvons le contester. 11 ne peut pas boire d’eau au milieu de l’été, il est vrai, à moins qu'il ne fasse bouillir sa neige, et s’il n’avait pas assez, d’esprit pour faire du feu, il n’aurait rien pour se désaltérer pendant neuf mois de l’année. 11 ne respire aucune fleur, car il ne sait ce que c'est ; mais il préfère le parfum de l’huile de poisson. 11 n’a ni carottes ni fines herbes pour sa soupe ou ses sauces ; mais sa soupe et ses sauces sont invariablement de l’huile , et quand son bonheur le veut, il peut trouver dans l’estomac d’un renne une salade cuite à une chaleur dont les avantages n’ont jamais été contestés. S’il n'a jamais vu cet objet, cet objet entièrement inconcevable que l’on nomme un arbre, que lui importe, à lui qui peut construire des charriols avec du poisson, et se faire des charpentes avec les os? S’il peut se loger non-seulement sur la froide terre, mais encore sur la froide neige, son sort n'est pas dur, et s'il pense ainsi, pourquoi ne serait-il pas aussi bien logé que les princes de la terre? Les marbres de leurs palais n’égalent pas en pureté les matériaux de son architecture; car sa maison de marbre peut s'élever dans une heure, et peut être renouvelée, comme celle d’AIaddin, à chaque heure du jour et en chaque lieu qu'il lui plaît. L’homme doit être un noble animal, le fait est certain, même sous la figure et les traits d’un Esquimau Boothien. Est-il sur terre une autre créature capable de faire tout ceci, d’endurer tout ceci, de se prêter à tout, de s’arranger de tout, et d'être heureux , heureux à Naples comme un Boothia Félix ? .

Le 1er juillet, nous reçûmes la visite d’une troupe d’Esquimaux que nous ne connaissions pas : il fallut donc recommencer avec eux l’exhibition de toutes nos curiosités, et le cadeau d'un morceau de cercle de fer à chacun. Aucune des femmes ne fut congédiée sans quelques présents, parmi lesquels se trouvaient les précieuses boîtes de fer blanc. Les maris parurent très flattés de nos attentions pour leurs femmes.

Il semblait réellement que ces gens possédassent quelques-unes de ces idées de galanterie ou de chevalerie, que l’on a toujours regardées comme particulières aux élus entre les hommes et les peuples. Chacun sait à quel point ces dispositions sont rares parmi les sauvages, et combien y sont matériellement opposées les manières et la conduite de la plupart des insulaires de la mer du Sud, et par-dessus tout des Australiens. Si nous sommes bien informés, il est un grand nombre de tribus d’Esquimaux dans l’Amérique septentrionale, qui ne traitent pas mieux leurs femmes que les Australiens , tandis que chez les Indiens rouges des mêmes portions de ce continent, si l’état des femmes varie beaucoup , la balance penche à coup sûr vers ce mélange de sévérité et d’abandon que l'homme non cultivé prend pour sa règle générale en ce cas.

D’où vient donc cette différence également caracté ristique des tribus en question et du Uroënlandais? Bien que noire humeur nous portât (nous nous en rendions bien comple) à tout voir sous son jour favorable, nous ne pouvions nous méprendre sur les faits. Si, aux yeux d'un Européen , ce que nous entendons rapporter tous les jours des occupaiions et des devoirs des femmes semble mener à une conclusion différente,

Jfaut se rappeler que ces faits appartiennent à un système de division de travail dans lequel les femmes ne peuvent rester oisives, et qui ne laisse pas de temps pour celte idolâtrie qui ne ferait du sexe qu’un

objet d’admiration ou d’amusement. Dans cette condition, tous doivent travailler, ou l’on mourrait de faim en grand nombre. D’un autre côté, il faut reconnaître que les femmes réclament ici leurs devoirs comme des droits, absolument de même que sur les côtes de la France et de la Hollande : elles regardent comme un privilège et non comme une obligation l’office de sortir les hommes de l'eau, et si les hommes voulaient s’y opposer, elles sauraient bien maintenir ce privilège à l'aide de leurs armes naturelles.

On a dit que la galanterie appartient principalement, sinon exclusivement, aux nations placées sous les gouvernements monarchiques ou absolus, ainsi que sous ce singulier genre de despotisme que constituait le syslème féodal. En preuve de celte théorie , nous pouvons invoquer l'exemple contraire des républiques grecques et des Etats-Unis d’Amérique, où les sentiments de démocratie , faisant nécessairement des tyrans de tous les hommes, ont produit, pour le moins, celte négligence envers le sexe, qui est tout aussi voisine de l’oppression que possible dans un pays qui tient tant de l'Europe. Toutefois, dans le bienheureux pays en question , la- théorie n’est pas applicable; car il n’y a là ni aristocratie ni gouvernement. Je dois donc laisser à d’autres le soin de résoudre ce problème, et reconnaître que ce tableau de la situation de cette belle partie de la création dans la Boothia Félix tend à prouver qu'aucune des hypothèses mises en avant ne conduit à la solution de cette grande question, le traitement des femmes par l’autre sexe, ses causes et ses modes.

Le 6 juillet, un des hommes de l’équipage découvrit une portée de renards: il tua le mâle; un autre tira un coup de fusil à la vieille femelle, et nous apporta six petits vivants. Il n’y a pas encore dans Boothia Félix un dénûment assez complet pour empêcher les renards d’avoir des familles suffisamment nombreuses. On avait tué, pendant les jours précédents, une vingtaine de canards et quelques autres oiseaux. Le 21 juillet, la journée fut chaude, et je tirai un lièvre vêtu de sa nouvelle fourrure. Je remarquai que depuis quelque temps les starnugans avaient aussi changé de plumage. Je trouvai une plus grande variété d’oiteaux que je ne l’aurais supposé.

La fin de septembre nous trouva exactement dans la même position. 11 était impossible d'espérer quelque nouveau progrès sous une masse d'hiver comme celle qui nous entourait. La plus funeste partie de notre avenir était la perspective de ne pouvoir jamais débarrasser le vaisseau, et d’être contraints à l’abandonner avec tout ce qui était à bord.

Le 24 avril, nous nous remîmes en route. Nous eûmes après midi cette même nature de glaces, et au bout de quatre heures nous étions sur le bord de la mer, où nous trouvâmes une terrasse de glace formée par les marées du printemps, de manière à établir une communication deplain-pied avec les amas de glaçons entassés de chaque côté: ici donc le chemin était doux comparativement, et à six heures nous nous trouvions à sept milles de la pointe nord, où nous laissâmes le bateau, et revînmes à nos quartiers de la veille.

Le lendemain nous reprîmes de bonne heure notre marche, avec le second bateau et le traîneau aux provisions alternativement en dépit d’un vent fatigant chargé de neige : puis nous regagnâmes le bateau de la veille, et nous avions conduit le tout un peu plus loin quand nous fûmes obligés de nous loger comme le premier jour de ce voyage. Notre viande était gelée si dure que nous étions forcés de la couper avec une scie, et que nous ne pouvions arriver à la dégeler qu’en la mettant dans notre cacao chaud, car nous n'étions pas en position de dépenser du combustible pour l’un et l'autre de ces objets à la fois.

Le jour suivant , 26 avril , une tempête nous retint captifs; mais ce retard fut avantageux en ce qu’il donna un jour de repos aux hommes. Le 27, nous essayâmes de bonne heure de nous frayer un chemin

ROSS

sur les glaces de mer, où il élail si difficile de marcher que nous ne fîmes pas plus de trois eenls pas en deux heures. Ayant enfin gagné la terrasse de la glace qui bordait le rivage, nous eûmes une roule meilleure relativement, bien qu'elle nous contraignît à tourner chaque pointe de terie et à suivre les profils de chaque baie, ce qui nous faisait en definitive fort peu avancer en ligne droite. Nous avions cependant fait deux milles quand la terrasse aboutit à un cap en précipice, qui sur un espace de trois ou quatre milles était infranchissable par une glace telle que celle qui couvrait la mer.

Il ne nous restait donc rien de mieux à faire que de chercher à tirer nos traîneaux sur la rive, et de frayer du moins un endroit favorable pour les transporter par terre. Avec beaucoup de peine, et n’en pouvant prendre qu’un à la fois, nous franchîmes ainsi trois montagnes et gagnâmes une crique que nous avions en vue, où nous bâtîmes des cabanes de neige pour y passer la nuit.

Le 28 et le 29, le mauvais temps nous ayant retenus, nous prîmes le parti de bien assurer les bateaux et de retourner au bâtiment, attendu que le vent se trouvait derrière nous, et que l’on pouvait s’y exposer sans trop de risque; et le 30 à midi, nous étions au vaisseau, lin somme, le résultat de ce voyage avait été une marche de cent dix milles pour avancer réellement de dix-huit, et nous sentîmes la nécessité de parcourir trois fois cette distance avant que tout fût prêt pour le voyage, qui devait en dernier lieu être de trois cents milles , bien que la distance directe fût de cent quatre-vingts seulement.

Durant tous les premiers jours de mai, nous exécutâmes des expéditions pareilles à celles des dernières journées d’avril, et le 7 nous avions enfin réussi à transporter à la seconde station dedix-huit milles deux bateaux et des provisions pour cinq semaines, ouire un renfort pour dix jours de plus. Notre travail était beaucoup trop important et plein d’inquiétude pour admettre aucune plaisanterie : nous ne pûmes cependant nous empêcher de penser que nos voyages ressemblaient à ceux de la personne qui, dans l’équation algébriqùe, n’a d'autre affaire que de percer des œufs l’un après l’autre à un point donné.

Ce mois nous voyait en finissant aux 70° 21’ de latitude, ce qui nous laissait encore seize milles à faire pour gagner le port Elisabeth ; et bien que l’équipage fût, en général, en assez mauvais état pour travailler, cependant tous, jusqu'à l’aveugle et au boiteux, mettaient la main à l’ouvrage de quelque façon que ce fût, car leurs espérances ranimées soutenaient leur courage.

L’état de la glace à cette époque était incroyablement mauvais. La mer n’était de toutes parts qu’une solide masse de blocs les plus énormes, aussi loin que l’œil pouvait atteindre, et même les fissures que nous avions remarquées en dernier lieu dans les terrasses marginales s’étaient remplies et se trouvaient au même état de solidité que tout le reste. Tout était roc, et il semblait qu’il ne dût plus y avoir d’eau. Quoi qu'il dût arriver, il n’était désormais que trop clair que le résultat ne serait point de dégager dans l'année actuelle le vaisseau que nous venions de quitter. Il était du moins satisfaisant de voir qu’il n’y avait pas eu d’irréflexion dans notre conduite, et que nous n’avions pas fait autre chose que ce qu’il y avait à faire.

On arrive à la plage de la Fury. Maison construite. On y

passe l’hiver.Tritesse. Départ de la plage de la Fury pour

le détroit de Davis. Navigation dans la baie du Prince-

Régent. Une voile. L’Isabella. Bon accueil. Retour à

Londres.

Le ler et le 2 juin, nous reprîmes le cours de nos fatigantes marches, et le 3, les hommes, qui paraissaient exténués, me députèrent le maître Blanky pour me faire savoir l’intention où ils étaient de laisser les

bateaux et les provisions dans l’endroit même où nous étions en halte pour aller droit à la plage de la Fury, J’avais déjà soupçonné quelque chose de semblable; mais comme il pouvait arriver de là que nous laisserions nos ressources dans un lieu où il était impossible de revenir, j’exprimai non-seulement mon refus, mais j’ordonnai au détachement, d’un ton auquel on ne pouvait se méprendre, de continuer la marche, après avoir réprimandé l'ambassadeur pour l’extrême inconvenance de sa conduite. Ce fut le premier symptôme, quelque peu semblable à la manœuvre, que j’aie eu lieu de remarquer. Le 5, à minuit, nous traversâmes la chaîne qui borne au sud le port Elisabeth. Le 9, tout y était en dépôt. Là, nous montâmes sur une hauteur pour reconnaître l’état de la glace, et son apparence extrêmement mauvaise nous fit conclure qu’il serait impossible de porter plus loin les bateaux. Comme ils étaient maintenant à notre portée , s’il arrivait que nous fussions contraints à revenir, je me décidai à faire en avant , avec les hommes et trois semaines de provisions, vingt ou trente milles, laissant ici le reste comme une réserve, et envoyant un parti avancé à la plage de la Fury, pour constater dans quel état les choses y étaient.

En conséquence, le lendemain nous partîmes avec trois traîneaux lourdement chargés : quelques articles de valeur que nous ne pûmes prendre fuient laissés sous un des bateaux que nous renversâmes à cet effet, afin qu ils fussent sains et saufs au cas de notre retour : nous fîmes halte au sud de la pointe que forme la baie déjà décrite, puis nous la passâmes à minuit avec beaucoup defaligue. Le 12, le commandant Ross, avecAbernethy et l’ark, partirent à dix heures avec deux traîneaux, des provisions et une tente pour la pointe de la Fury. lis avaient pour instructions de laisser un billet à chaque endroit où ils passeraient la nuit, et nous avions calculé que nous, chargés comme nousl étions, nous atteindrions le même lieu dans le double de temps, de façon que nous devions avoir fait soixantedix milles, quand ils auraient atteint le but de leur voyage, qui se montait à une distance de cent cinquante milles alors.

Le 13 juin, ce détachement fut bientôt hors de vue, mais il avançait très lentement, car il était forcé de faire des circuits là où il lui était impossible de traverser. Après neuf heures de marche nous fîmes halte sur une pointe où nous ne trouvâmes pas d'eau, même à midi Nous laissâmes en ce lieu un dépôt de provisions. Le 14, le 15 et le 16, le mauvais temps ralentit encore notre marche ou nous retint tout-à fait ; mais le 16, nous trouvâmes le billet et l’amas de pierres élevé par le détachement qui nous précédait à environ minuit. Le 18, nous fîmes halte au second cairn (amas de pierres) du détachement, et nous y trouvâmes un billet qui nous annonçait qu'ils avaient été retardés par les maux d'yeux et de pieds. Le 20 juin, nous campâmes près du troisième cairn, sur une pointe où il y avait quelques vestiges d'anciennes stations de naturels. Le lendemain nous trouvâmes le quatrième cairn, mais renversé et sans billet : nous pûmes cependant suivre leur route au moyen de pierres qu’ils avaient placées de distance en distance.

Tandis que nous suivions la côte, le 25 juin, nous rencontrâmes le détachement du commandant Ross, qui nous rapporta que, sur la pointe de la. Fury, la mer s’était élevée, et avait emporté au nord trois bateaux, dont l’un était très endommagé. Quant au reste tout était dans l’état où nous l’avions laissé, et le pain, ainsi que les autres provisions, était en grande abondance. Nous nous dirigeâmes alors de ce côté, et nous finîmes le mois en vue de la plage de la Fury.

l«r juillet. — Enfin l’eau coulait actuellement des larges crevasses des glaces, et tout changeait d’aspect d’heure en heure. Trois ravines que nous avions passées versaient aussi chacune leur torrent, et c’est au pied de l’un d’eux que nous dressâmes nos tentes. Nous trouvâmes en cet endroit une caisse de farine,

.'iO

HISTOIRE DES VOYAGES

que l’eau y avait apportée : enfin nous étions campés à dix heures sur la plage de la Fury. Nous étions encore une fois chez nous : nous le sentions, et c’était quelque chose. Nous y avions une fois demeuré tous ensemble , puisque c’élait notre magasin, et ce lieu avait deux fois été le séjour du commandant Ross.

Le 20 juillet, il me fut possible de gravir une montagne haute de mille pieds, et de là je pus voir que la mer était une masse solide de glace sans aucun mouvement, aussi loin que le regard pouvait atteindre : quelques ravines profondes, qui ne conlenaientd’aulre eau que celle de la fonte des neiges, étaient assez pittoresques pour ce pays.

Le ter août, comme le dernier du mois précédent la glace s’était inopinément séparée , assez pour laisser l’eau libre et navigable, et que les bateaux étaien t prôls, nous nous préparâmes au départ avec l’espoir de pouvoir bientôt quitter ce détroit et d’arriver dans la baie de Baffin avant que les bâtiments se fussent éloignés. Les bateaux furent approvisionnés pour jusqu’au 1er octobre, et chacun portait sept hommes et un officier. Le commandant Ross et moi , nous échangeâmes des copies de noscartes et de nos journaux pour le cas d’une séparation, et une bouteille contenant un court détail de nos opérations fut enterrée dans la maison.

Nous quittâmes la plage à quatre heures de l’aprèsmidi, mais nous trouvâmes les canaux ouverts dansla glace si tortueux et tellement barrés par les glaces flottantes, qu’il nous était difficile de faire usage de nos rames. Nos progrès étaient donc lents, et après avoir passé deux rivières, au large desquelles il y avait une glace très massive, nous fûmes arrêtés à neuf heures sous le précipice même où la Fury fit naufrage. Comme nous étions à la marée basse, et que le mouvement des glaces vers le nord cessa à onze heures, il était clair qu’elles allaient bientôt revenir sur nous, de sorte que les bateaux furent déchargés aussi vite que possible et tirés à terre.

11 n’y avait pas une minute à perdre, car la glace revint immédiatement, et deux énormes glaçons qui étaient près de nous furent brisés en pièces avec un grand fracas. La distance que nous avions parcourue était de huit milles, et c’était une singulière coïncidence que ce fait d’un danger si imminent arrivé à nous, non-seulement à l’endroit même du naufrage de la Fury , mais le jour même où elle s’était perdue huit ans auparavant. Nous étions de plus exposés à être écrasés par les pierres qui tombaient à tout instant de ce précipice, et que le dégel détachait à l’improviste : enfin le 6 août, nous gagnâmes un ancrage plus sûr.

Là nous fûmes de nouveau captifs, et M. Thom alla à la Fury chercher des provisions pour trois semaines, et ce n’est que le 28 que nous pûmes nous remettre à la mer, nous dirigeant vers le détroit de Barrow.

Août fut un mois rempli de perplexités, et des espérances déçues sans cesse exercèrent rudement notre patience à” tous. Quand nous quittâmes la plage de la Fury , les apparences étaient si favorables que chaque progrès vers une pointe, une baie ou un cap, nous flattait de la perspective d'atteindre la limite septentrionale de la glace, et ensuite de surmonter la plus grande difficulté de notre voyage, en nous frayant un passage par la baie du Prince-Régent. Toutefois, quand nous fûmes par les 73u de latitude, nous fûmes malheureusement retenus si longtemps par la glace qu’il devint douteux que nous réussissions dans la saison actuelle.

Le 1er septembre, nousfûmes retenus encore par un coup de vent, et toute notre distraction fut la vue de quatre baleines noires et de plusieurs blanches; le lendemain, nous eûmes le même temps, et le 3, je montai sur la hauteur qui est en réalité la pointe nordest de l’Amérique, et de là je vis, d’un côté, le cap Warrender et le monument de llope, et de l’autre le cap York, avec trois promontoires au-delà, lesquels renferment toute cette partie du détroit nommé détroit de Barrow. C’était un champ de glace non interrompu, et tout était exactement dans le même état que le

31 août 1818. Triste perspective, en vérité, puisqu’elle semblait nous menacer d'être contraints à retourner à la baie de la Fury. C’est une conviclion que nous acquîmes aux dépens de nouveaux périls, le 24, et le lendemain nous partîmes par une brise fraîche pour rentrera la maison. Mais le 28 nous fûmes forcés, par un coup de vent, de nous réfugier sous le plus effrayant précipice que nous eussions vu encore, à deux milles du cap septentrional de la baie Batty. Il n’y avait là que six pieds de plage au-dessus de nous. Il devenait absolument nécessaire de s’éloigner surle-champ, mais un vent d’est poussant sur nous la glace de la baie, nous fûmes retenus le jour suivant.

Le lendemain un mouvement dans la glace nous permit de franchir le cap septentrional de cette baie, mais nous découvrîmes bientôt que le cap sud était complètement bloqué par des glaces massives : nous n’eûmes donc rien de mieux à faire que d’aller débarquer nos provisions sur un petit champ de glace à un mille du rivage.

Le mois d’octobre de celte année surpassa tous les autres par son froid constant et ses perpétuelles tempêtes; car nous n’eûmes que six jours tempérés. Nous avions cependant lieu d’être reconnaissants envers la Providence, car nousétionssurs de nos provisions pour une autre saison encore. Quant aux rations actuelles, on donnait aux hommes alternativement de la soupe aux pois, et une autre faite de carottes et de navets, provenant des provisions de la Fury. Au lieu de pain, que nous ne pouvions leur fournir suffisamment, ils recevaient des puddings faits de farine et d’eau. Us étaient, par le fait, assez nourris, puisque je remarquai que, depuis notre retour à la station , ils étaient en meilleur état. Les tempêtes de ce mois en brisant les glaces dansla baie du Prince-Régent, et en la faisant descendre de Baffin, auraient dû nous être très utiles, mais la température basse était maintenant contre nous. Taylor, Laughy et Wood étaient sur la liste des malades.

Novembre ne fut pas moins agité de tempêtes, et- ce fut avec beaucoup de peine que nous pûmes achever de faire nos préparatifs d’hiver. Les hommes, n’ayant pas de vêtements pour faire face au froid , pouvaient rarement travailler en plein air, mais nous réussîmes enfin à rendre un peu confortable notre maison , de façon que la température de l’intérieur était de 45° environ. Les hommes avai ent chacun un lit à fond de toile à voile et un mate/as piqué; de plus, pour ajouter aux couvertures, que chacun avait également, on faisait d’autres matelas.

Décembre et l’année 1832 finirent d’une rude façon, puisque le mercure gela, et les vents, continuellement du nord et du nord-ouest, tenaient la glace dans un mouvement perpétuel et violent. On vit pendant ce mois, l’eau libre , et le dernier jour de 1 année, on pouvait jouir de ce coup d’œil jusqu’au point où pouvait s’étendre la vue dans le nord-nord-est. Nous avionsamélioré notrehabilalion en augmentant la masse de neige et déglacé qui l’entourait, et en la planchéiant.

Malgré tous ces soins, il n’y avait pas moyen de se rechauffer entièrement; dans les premiers jours de janvier et quand nous essayions de goûter du feu d’un côté, nous étions gelés de l’autre; puis nous étions fatigués d’un autre côté encore, par le manque de livres ou de toute autre occupation, et l’impossibilité de faire de l’exercice au dehors. L’équipage, en général, allait bien, mais il n’y avait plus rien à espérer de la santé du charpentier : il mourut Je 15, et le 21, Chimham Thomas fut enterré avec les cérémonies d’usage. Il ne fut pas aisé, néanmoins, de lire dehors le service, tandis que le thermomètre marquait 45», et que la terre était si dure, que nous eûmes la plus grande peine à lui ouvrir une fosse. C’était la première de nos pertes que nous pussions réellement attribuer au climat et à notre position. Nous avions ainsi à regretter un homme bon et utile : qui désormais

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