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bien ce doit Être une affreuse souffrance que celle do voir jour par jour la neige monter autour de soi, et son espérance de salut diminuer heure par heure, jusqu’à ce qu’on acquière enfin la preuve que tout chemin est impraticable et toute issue fermée ! Mais , sans môme de telles réflexions, l'intérieur do ces huttes est toujours asseg mélancolique,
Dans celle qui nous abrita ce soir-lh , les malheureux à qui elle avait servi de prison , non-seulement s'étaient chauffés avec la table qui est fixée d’urdi» nuire dans le plancher ; mais encore , pour obtenir un peu plus longtemps une chaleur moinonlanéo, i|s avaient de désespoir brûlé jusqu’à la parle qui devait les défendre de la furie dos 'éléments. Puis, au risqua de se faire écraser, ils avaient arraché une grosse poutre qui formait ie dessus du cello porte , et les briques supérieures paraissaient ne plus tenir que par l'adhésion du ciment. Celte besogne, qui évidemment avait été accomplie sans autre instrument que leurs couteaux , devait leur avoir coûté plusieurs jours de travail. D élai des murs indiquait aussi les horreurs dont ils avaient été témoins, bà , an effet, contrairement à un usage que tout le momie sait êlroen géné-* ral, les parois ne perlaient ni le nom des voyageurs qui avaient passé, ni leur histoire, ni la date de leur naissance, ni l'indication du pays où ils étaient nés, ni celle du pays d’où ils venaient, ni le bqt de leur voyage, ni même les tendres secrets de leurs cœurs, rien ! Non, dans toutes çaa imites des Andes, vous ne découvririez pas un seul mot d’éoriture. Jl semble que les gens qui se réfugient sous oes abris, souvent, hélas ! pour y mourir, ne peuvent en aucune manière être distraits de leurs souffrances.
Le lendemain avant la pointe du jour , nous remontâmes sur nos malheureux mulets pour franchir la Cambre, tandis que la surface de neige qui la couvre était encore dure par suite du froid rigoureux delà nuit. Ce fut seulement là qu’il nous fallut dire adieu aux rives du torrent que noua avions si longtemps suivi de l’est vers l’ouest, et qui alors abandonna notre direction pom? venir du sud, Notre chemin se trouva donc obstrué par la Cambre, ou chaîne supérieure de la Cordillère, que nul artifice ne put éviter, et qui , couverte de rocs détachés ou décomposés , offre presque un angle de quarante-cinq degrés d'inclinaison. Au pied nous trouvâmes une autre hutte, qui n’avait non plus ni table, ni porte, ni poutre, et où sans doute beaucoup d'infortunés avaient péri ; mais nous ne nous y arrêtâmes pas. Le sentier que nous piîmes pour gravir la montagne montait en zig-zag depuis le bas jusqu’en haut, "et était si rapide, que tout le temps, pour ne pas glisser de nos selles nous étions obligés de nous retenir à la maigre crinière de nos mulets. Souvent il tournait si court, que ces animaux bon gré, malgré, reculaient d’un ou deux pas, mais bientôt avec une détermination et une patience vraiment merveilleuses, ils regagnaientle terrain qu'ils avaient perdu. Parfois ils s'arrêtaient, mais telle était la raideur de la pente, telle la disposition des pierres qui roulaient sous leurs pieds, que d’eux-mêmes ils se remettaient en marche au bout de quelques secondes. Après avoir grimpé de celte singulière façon pendant plus d'une heure, nous atteignîmes le sommet, et ce fut pour nous un instant de triomphe et de satisfaction. Jusque-là nous avions toujours vu devant nous des difficultés à vaincre; dès lors nous les vîmes vaincues à nos pieds , et pour ma part, je me sentis tout ému en présence d’une grande croix de bois érigée en ce lieu.
11 régnait sur la cime des Andes un froid si piquant, que nous n’y pûmes faire une longue halte. La route que nos mulets eurent à suivre était fort extraordinaire : une étroite et profonde tranchée avait par le conlinuel passage d’un de ces animaux élé ouverte dans la neige, qui élait fort épaisse, et la muraille qu’elle formait à droite et à gauche obligeait souvent le cavalier à mettre ses pieds sur les oreilles de sa
monture. En outre, comme les voyageurs passent toujours par le môme endroit, les hôtes enfonçaient presque à chaque pas jusqu’aux genoux. On voyait ça et la des taches de sang laissées par les mulets qui les avaient précédées, et s’il fallait s'étonner d'une chose , c'était qu’un pareil chemin ne leur fût pas absolument jmpralicable.
Après avoir descendu , non sans beaucoup de peine, l’espace d’un mille, nous rencontrâmes une quatrième hutte de refuge qui élait dans le môme état que les trois précédentes, mais entourée d'environ douze pieds de neige; car du côté des Andes qui regarde le Chili, il y en a toujours beaucoup plus que de l’autre. Comme nos mulets ne paraissaient pas encore trop faligués, nous coupâmes, au lieu de suivre la route ordinaire; et malgré plusieurs pentes fort raides que d’autres animaux n'eussent jamais pu descendre, en une heure nous fûmes hors des régions glacées, Puis, peu à peu, les montagnes commencèrent à prendre un aspect différent; et lorsque nous vîmes des arbres, il nous sembla que nous entrions dans la plus belle contrée du monde. De môme que sur le versant oriental , nous prîmes encore le cours d’un torrent pour guide,
Nous étions tous si las d’avoir gravi la Cambre que nous débridâmes plutôt qu’à l’ordinaire auprès d’une habitation appelée la Guarclia, où il y avait quelque fourrage pour nos bêles. Mais comme la maison élait pleine de puees , nous préférâmes presque tous dor ■ mir dehors, quoique par terre. Un peu après minuit, aussitôt que la lune se fut levée, nous remontâmes en selle, et reneonll'ant çà et là maints ruisseaux et maints laderas périlleux , traversant une contrée semblable à celle de la veille, nous parvînmes avant midi aux portes de la YHIa-Nueva de los Andès, ville dont le nom explique qu’elle a été récemment bâtie dans les Andes.
Elle est située sur une espèce deplateau, mais environnée de montagnes, ou plutôt de collines, car le pays perd déjà cet air de grandeur auquel nous étions habitués, Oq a dessiné le plan de Villa-Nueva d’après celui de toutes les autres cités du Chili , vastes ou petites. Les rues sont larges, toutes à angles droits, et par conséquent parallèles ou perpendiculaires les unes aux autres. Au centre est une plaza ou grande place, d’un côté de laquelle se voit un laid bâtiment qui n’en est pas moins 1 hôtel du gouverneur. En passant., je vis sous le portail, assis ou couchés ou endormis, certain nombre de soldats malpropres, sans souliers, et presque sans autre vêtement que leurs ponchos ; ce qui me donna une triste idée des troupçs chiliennes.
On était alors en été, et le soleil qui au Chili est toujours brûlant nous avait tellement exténués , que nous éprouvions l’impérieux besoin d’aller au plus tôt nous reposer à l’ombre. Un groupe de femmes nous indiqua la boutique du coin , où l’on vendait de la limonade. Après nous être rafraîchis nous demandâmes à la maîlresse du lieu quelle nous logeât ; elle nous fit conduire dans unemauvaise auberge dont les chambres étaient pleines de vermine et la cuisine abominable : il fallut bien nous en contenter.
Le lendemain nous partîmes pour Santiago. Nous atteignîmes un cabaret à moitié chemin où nous devions passer la nuit. Le jour suivant nous déjeunions à Santiago. La plupart des maisons indiquaient par de larges crevasses que les tremblements de terre ne sont pas rares dans ce pays.
La grande place est ornée d’une fonlaine’&u centre , mais environnée de bâtiments qui n’ont aucune élégance. Pendant que nous la traversions, huit heures sonnèrent à une des églises. Aussitôt tout le monde, qu’on fût à cheval ou à pied, s'arrêta. Les hommes se découvrirent, les femmes s'agenouillèrent, et je dus faire balte. Chacun se signa, et au bout de quelques secondes reprit son chemin respectif. Cette cérémonie se répète à midi et le soir.
Les habitants de Santiago sont les plus paresseux et
Passage de la grande Cordillère.
les plus immoraux du monde; l'éducation est fort mauvaise et l'état de la société déplorable. La ville est encombrée de moines et de prêtres, tous fainéants et plus gras les uns que les autres; ils ont la tête rasée de différentes manières, portant d’énormes chapeaux plats, et sont vêtus de robes à capuchons en serge blanche ou noire. Tous les hommes se découvrent quand ils passent à côté d'un de ces indolents personnage?, non moins grossiers que lubriques. Les filles publiques pullulent à Santiago et occupent toujours les appariements au rez-de-chaussée, même dans les maisons les plus respectables. Enfin les prêtres à Santiago mènent une vie crapuleuse, et cependant
sont encore respectés par le peuple. La sieste a lieu à midi et les boutiques ne se rouvrent que de quatre à cinq heures. La chaleur est brûlante le jour, mais les soirées sont rafraîchissantes, à cause de la brise des Andesqui environnentla ville.
Quand j’eus pris les renseignements dont j’avais besoin sur les mines du voisinage de Sanliago , je repassai la chaîne des Cordillères et revins à Buénos- A;yres par la route que j’avais suivie.
Albert-Montémont.