H MAD
Vautour fauve.
s'abandonne-t-elle à la paresse. Mais, que voulezvous? et comment les habitants de Mendoza seraientils autres? Leur situation géographique les condamne à l'inactivité. Ils sont , pour ainsi dire , emprisonnés par les Andes et par les Pampas; et avec de si formidables barrières autour d’eux, qu’ont-ils à faire de l'histoire , des inventions ou des connaissances du reste du monde? Leurs besoins sont en petit nombre* et la nature y pourvoit en quelque sorte pour eux. La journée est si longue! Si tôt donc qu’ils ont déjeuné et qu’ils se sont mis en mesure de trouver le soir à souper chez eux, il fait tellement chaud qu'ils s’abandonnent au sommeil; et quel autre parti meilleur pourraient-ils prendre ?...
Indiens des Pampas.
Pendant mes courses rapides en Amérique, je n’eus guère ni le temps ni l’occasion de voir beaucoup d’indiens. Toutefois, d’après ceux que j’ai vus et les renseignements que j’ai recueillis sur leur compte en général, je n’hésite pas à croire qu’ils composent une race d’hommes aussi belle et aussi robuste que jamais il en exista dans une position pareille à la leur. Dans les mines, je fus souvent témoin de l’aisance avec laquelle ils manient des outils dont nos mineurs dé-
claraient n’avoir pas la force de se servir, et couraient lestement avec des fardeaux qui briseraient l’épine dorsale d’un Européen. J’en appelle aussi à ces voyageurs d’Europe qu’ils ont portés sur leur dos à tïavers la neige, et je leur demande s’ils eussent été capables de rendre le compliment. Sinon , quoi de plus grotesque que le spectacle d’un homme civilisé qui chemine sur les épaules d’un de ses semblables , dont il a osé cependant mépriser la force physique ?...
Mais les Indiens dont j’entendis le plus parler étaient ceux qui habitent les vastes plaines inconnues des Pampas, et qui sont tous cavaliers, ou plutôt qui passent leur vie à cheval. Leur manière de vivre est singulièrement intéressante. En dépit du climat, qui est l’été d’une chaleur brûlante et l’hiver d’un froid glacial, ces hommes, si courageux qu'ils n’ont jamais été encore soumis, vont entièrement nus, et n’ont même rien pour se couvrir la tête.
Ils vivent ensemble, réunis en tribus, dont chacune est gouvernée par un cacique ; mais ils n’eurent jamais un lieu fixe de résidence. Lorsqu’ils rencontrent un endroit où le pâturage est bon, ils s’y établissent jusqu'à ce que leurs chevaux l’aient consommé ; puis ils gagnent aussitôt une partie plus verdoyante de la plaine. Ils n’ont nipain, ni fruits, ni légumes, ne vivent tous en tout temps que de la chair de leurs juments qu’ils ne montent jamais, et le seul luxe qu’ils se per-
HISTOIRE DES VOYAGES
mettent quelquefois est celui de baigner leur chevelure dans le sang de ces animaux.
L'ofcupalion île toute leur vie est la guerre. La guerre! qui leur semble le plus noble et le plus naturel u âge auquel ils puissent employer leur temp ; et ils déclarent que la plus fière altitude du corps huma:» est quand l'homme, penché sur le cou de son cheval, s'élance à la rencontre de ses ennemis. L’arme principale dont ils se servent est une lance longue de huit pieds. Ils la manient avec une habileté rare, et savent lui imprimer un mouvement si rapide, qu'ils ont souvent fait sauter en l’air les sabres des Européens.
Par suite de leur constante habitude d’être à cheval, les Indiens peuvent à peine marcher. Le fait doit sembler étrange; mais ils s'accoutument dès le bas âge à ne point poser les pieds sur la terre. Passant leur vie au milieu d’une plaine sans bornes, on peut concevoir sans peine que toutes leurs occupations, tous leurs plaisirs doivent être nécessairement à cheval. Or, quand on fait de l'équitation un exercice si continuel, les jambes s'affaiblissent peu à peu ; et il est assez naturel que cet affaiblissement détruise toute inclination pour la promenade, qui chaque jour devient plus fatigante. En outre, les distances qu'ils peuvent parcourir sur leurs coursiers à travers ces immenses solitudes sont si vastes, comparées à celles qu’ils parcourent à pied en un même espace de temps, que ce dernier mode de voyager doit leur paraître triste et ennuyeux.
Comme nation militaire, ils sont tout-à-fait dignes d’être admirés ; et, il faut bien le dire , leur système de campagne est plus noble, plus simple, plus parfait dans son genre que celui d'aucun peuple du monde. Lorsqu’ils se rassemblent, afin d'aller attaquer leurs ennemis, ou envahir la contrée des chrétiens avec qui ils sont presque toujours en guerre, ils réunissent d’innombrables troupes de chevaux et de juments; puis sonnant leur sauvage cri de bataille, ils partent au galop. Dès que les montures sur lesquelles ils sont partis commencent à se fatiguer, ils grimpent k poil sur de nouvelles, et ainsi de suite ; mais ils ont soin de garder les meilleures qui sont sellées d’avance, pour l’instant où ils viendront à découvrir leurs adversaires. Tout le pays offre, chemin faisant, des pâturages à leurs chevaux; et en tel ou tel lieu qu’il leur plaise de s’arrêter, ils n’ont qu’à tuer quelques juments. La terre est le lit sur lequel, depuis leur enfance , ils ont toujours dormi, la chair de jument est la’nourrituredont ils ont été toujours habitués à se nourrir; ils marchent donc au-devant de l’ennemi le cœur léger et l’estomac plein, seuls avantages qu'ils croient que des hommes doivent désirer.
Deux fois , la première lorsque j’allais à cheval de Buénos-Ayres à Mendoza, et la seconde lorsque je revenais de Mendoza à Buénos-Ayres, je rencontrai un nombreux détachement de ces Indiens, ils en étaient naguère venus aux mains avec les troupes des provinces-Unies du Rio de la Plata, qui leur avaient tué plusieurs hommes, dont je vis en effet les cadavres nus encore jonchés çà et là sur la plaine. Des Gauchos que je trouvai sur ma route, et qui avaient pris part à l’action , me dirent que les Indiens s’étaient comportés très vaillamment ; mais que tous leurs chevaux étaient exténués de fatigue, sans quoi on n’eût jamais pu les attaquer. Les Gauchos , qui montent eux-mêmes avec tant d habileté, avouent qu’il leur est impossible de suivre les Indiens à la course, parce que les chevaux de ces peuples valent mieux que les leurs, et encore qu’ils ont une telle manière de les exciter, tantôt au moyen de leurs cris, tantôt par un mouvement particulier de leurs corps, que même s'ils changeaient avec eux de chevaux, les Indiens les battraient toujours. Les Gauchos semblaient tous redouter affreusement les lances des Indiens. Ils disaient que quelques-uns de ces barbaros chargeaient sans bride ni selle, et qu'en certaines occasions ils se sus-
pendaient presque sous le ventre de leurs chevaux, et hurlaient d’une si horrible façon que ceux de leurs adversaires n’osaient plus marcher à leur rencontre. Dans les deux engagements dont j'ai parlé plus haut, les Indiens avaient eu à repousser, avec leurs chevaux fatigués, l'attaque d’un corps de troupes fraîches, et un grand nombre d’entre eux était, par cette raison, resté sur le champ de bataille.
Les Européens, peuples à passions si froides, quoi qu’on en dise, ne peuvent guère comprendre la haine sauvage, invétérée, furieuse, qui existe entre les Gauchos et les Indiens. Ces derniers envahissent le pays uniquement pour se procurer le délicieux plaisir de massacrer les chrétiens: et dans les luttes qu’ils ont ensemble, toute pitié est inconnue. Avant d'avoir encore pu me persuader à moi-même celte affreuse vérité, je galopai un jour de compagnie avec un jeune Gaucho, de figure douce et intéressante , qui s’élait plusieurs fois mesuré avec les Indiens. Après qu’il m'eut complaisamment dénombré leurs morts et leurs blessés danschacune des actions auxquelles il avait pris part, il m'arriva, chose toute simple, de lui demander combien on leur avait, dans ces occasions, fait de prisonniers. Eh bien 1 je n’oublierai jamais la réponse nette que j’obtins de ce jeune homme, et qui fut précédée d’une énergique pantomime. Il ouvrit les lèvres, serra les dents, puis pendant un quart de minute imita avec l’index sur son cou nu le mouvement d’une scie; et se penchant vers moi , enfonçant avec force ses éperons dans le flanc de son cheval, il me dit d’une voix basse et rauque : « Se matan todos. Nous les avons tous tués! » S’ils avaient eu l’avantage, les Indiens n’auraient pas manqué d’en faire autant. C’est donc à juste titre qu'on les accuse de cruauté; mais, toute prévention à part, on devra reconnaître que pour mener la vie qu’ils mènent, il leur faut nécessairement posséder un grand courage. Leur profession est la guerre. Rien de plus simple que leur nourriture, et leurs corps jouissent d'un tel état de vigueur et de santé qu’ils peuvent se relever nus de la plaine sur laquelle ils ont dormi, et fièrement regarder leur image que la gelée blanche a dessinée sans inconvénient pour eux sur le gazon. Nous, gens vêtus de soie, de laine ou de coton des pieds à la tête, en pourrionsnous faire autant?
Des personnes qui pendant plusieurs années avaient vécu parmi eux m’ont appris que les Indiens des Pampas ont une religion fort compliquée. Ils croient à de bons et à de mauvais esprits, et adressent des prières aux uns comme aux autres. Lorsqu’une des personnes qui leur sont chères meurt avant d’être arrivée au terme naturel de la vie, ce qui est fort rare, ils sont persuadés qu’un ennemi a dû obtenir sa mort de l’esprit du mal , et ils se réunissent pour chercher en commun quel peut être cet ennemi. Puis, aussitôt que leur soupçon tombe sur une victime, il faut qu’à tout prix ils assouvissent sur elle leur vengeance. Ces querelles ont de très fatales conséquences. Ainsi , le résultat politique en est de semer la discorde parmi les différenles tribus, et d’empêcher entre les Indiens une alliance solide qui pourrait les rendre beaucoup plus redoutables aux chrétiens.
1 1s ont foi en un état futur, qu’ils s'imaginent devoir commencer pour eux dès l’instant de leur mort. Ils espèrent qu’ils seront alors dans une éternelle ivresse, et qu’ils chasseront toujours; et lorsque la nuit les Indiens traversent leurs plaines au galop , ils disent, montrant avec leurs longues lances les constellations qui brillent aux cieux, que ce sont les figures dè leurs ancêtres qui, tournant sur le firmament, sont montées sur des chevaux plus rapides que le vent et qui chassent des autruches.
Ils enterrent leurs morts; mais, sur chaque tombe, ils tuent plusieurs de leurs meilleurs coursiers, dans la croyance qu’aulrement le défunt n’aurait pas de monture à enfourcher. Leurs mariages sont fort simples. Au moment où le soleil va se lever, on fait cou-
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cher n U> rie , la lôle tournée à l'ouest, les deux personnes qui désirent s'unir. On les couvre alors d une peau de cheval , et aussitôt que l'astre du jour montre son disque dans la direction de leurs pieds, on les déclare unis.
Les Indiens aiment passionnément toute espèce de liqueur enivrante ; et quand ils sont en paix avec Mendoza ou quelque autre province , ils apportent souvent des peaux d'autruches , des cuirs, etc. , pour les échanger contre des couteaux , des éperons et des spiritueux.
Le jour de leur arrivée ils s'enivrent presque immanquablement; mais avant de se livrer a ce plaisir, de l'air le plus grave du monde ils remettent à leur cacique leurs couteaux et toutes leurs autres armes qu’ils peuvent avoir, sachant qu’ils se querelleront dès que la boisson leur aura monté à la tète. Ils boivent alors jusqu'à n'y voir presque plus, et s'égratignent, se mordent tout le reste de la soirée. Le jour suivant, ils le consacrent à débiter leurs marchandises, car ils ne s’en déferont jamais pendant celui qu’ils ont résolu de donner à l'ivresse ; convaincus que dans un tel état ils n’en tireraient pas tout le profit possible.
Ils ne veulent point trafiquer de leurs cuirs pour de l'argent, qui, disent-ils, ne leur est d’aucun usage; mais ils les changent contre des couteaux, des éperons, du mattè, du sucre, etc. Ils refusent aussi de vendre au poids, car le système d'une balance est chose qu'ils ne comprennent pas. Us indiquent donc sur une peau quelle largeur ils demandent qu’on en couvre de sucre , ou de toute autre espèce de denrée qu'ils désirent recevoir en échange de ce qui leur appartient. Lorsque leurs affaires sont finies, ils consacrent généralement un second jour à Bacchus ; puis, dès qu'ils ont ou à peu près recouvré la raison, ils remontent sur leurs chevaux , et, la bride lâche, leurs éperons neufs aux pieds, ils s’en retournent au galop, quoique tout chancelants, vers les déserts de leurs plaines natales.
Passage de la grande Cordillère.
Le jour auquel était fixé notre départ de Mendoza , j’avais demandé pour midi les mulets qui devaient nous transporter par-dessus les Andes, mais ils n’arrivèrent pas avant quatre heures du soir. Sans perdre de temps, le capataz chargea nos bagages sur les uns; mais celte opération est toujours si longue, que quand nous montâmes sur les autres, après avoir pris nos pistolets et nos carabines, et sortîmes enfin de la fonda, c’est-à-dire de l'auberge, le soleil était presque couché. 11 faisait encore une chaleur étouffanté ; cependant la sieste qui, avec le dîner dont elle est suivie, est tou jours à Mendoza une affaire de six heures, était terminée et les habitants se mirentsur leurs portes pour nous voir partir; mais comme nous primes par l’Alamcda, nous fûmes bientôt hors de la ville. Dans le canal qui longe les peupliers de la promenade, hommes et femmes se baignaient comme de coutume sans vêtements, et, à ce qu'il semblait, sans s’inquiéter les uns des autres. Ainsi que la chose se pratique en pareille occurrence, les jeunes nous apostrophèrent de maintes grosses plaisanteries que nous leur rendîmes avec usure.
Après avoir suivi l’Alameda, la route traverse, l’espace d’environ deux lieues, une campagne artificiellement arrosée par le rio de Mendoza; et la fertilité, l’abondance qui y régnent sont vraiment extraordinaires. Les murs de terre brune qui bordent le chemin étaient couverts de raisins qui pendaient par magnifiques tas , et une multitude de pêchers, tout chargés de fruits , qui étaient répandus parmi les plus riches moissons, donnaient à la scène un air de luxe et d'opulence , tandis que les montagnes de la Cordillère formaient un superbe fond à un tableau qui, pour des voyageurs comme nous sur le point de franchir les
Andes, était particulièrement plein d'intérêt Mais à l'endroit où se terminent les canaux , soudain la contrée cesse d’être fertile. Le soi , léger et sablonneux, ne produit même aucune espèce d herbage. Pendant plus de trente milles, vous approchez des monlaenes a travers une plaine où ne poussent absolument que des arbustes nains; et quand on réfléchit qu'il n'y a sans doute rien poussé autre chose depuis la création du monde, on s'étonne que cell • él ti n . f i débile et si malade, ait pu demeurer si longtemps sans mourir. Cependant, le fait même qu’elle est impérissable sur ces plaines ne démontre-t-il pas que celles ci sont capables de donner à l'homme d abondantes récoltes dès que son travail y « cherchera le trésor? »
Ce pays plat est toujours fort ennuyeux à parcourir; car les montagnes , quand on quitte Mendoza , semblent n’être éloignées que de trois ou quatre milles, et on dirait à la lettre que le chemin s’allonge à mesure qu’on avance. Nous le trouvâmes d'autant plus long qu'une obscurité complète nous environnait. A la fin pourtant nous atteignîmes la première ravine de la Cordillère, et, guidés par le bruit de l’eau plus encore que par la vue du courant , nous grimpâmes sans malheur jusqu’à la poste de Villa-Vicenlia située non loin de ses bords.
Cette poste, qui sur toutes les cartes routières de l’Amérique méridionale a l'air si respectable, ne consistait cependant, lorsque nous y passâmes, qu’en une hutte solitaire sans croisée . avec une peau de bœuf pour porte et un toit fait à jour. Sous un mauvais hangar , qui servait de cuisine , brûlaient quelques tisons. Comme la nuit était froide et qu’il nous fallait coucher en ce misérable lieu, après un frugal souper j’allai m’étendre près du feu; je pris pour oreiller un de ces crânes de cheval qui servent de sièges dans cette partie du Nouveau - Monde , et m’enveloppant dans mon poncho, je ne lardai pas à m’endormir. Le le*K demain, à mon réveil, pendant que les postillons apprêtaient les mules, je fus visiter une source thermale, distante d’un mille environ , qui passe dans le pays pour avoir une vertu merveilleuse contre les affèctions rhumatismales. Un passage assez pittoresque, taillé tout entier dans le roc, me mena à une petite esplanade où je vis les ruines de deux ou trois huiles et trois ou quatre tentes. Tentes et huttes étaient encombrées de baigneurs. Des hommes, des femmes, des enfants de tout âge y étaient confondus pêle-mêle, d’une façon qui aurait fort surpris les petites maîtresses dont regorgent nos bains d’Europe pendant la belle saison. Ce qui ne m’étonna guère moins, c'était que, pour sa baigner, il fallait se déshabiller en public et se coucher dans le ruisseau que formait la source. Mais on a sur les Andes d’autres coutumes et d'autres idées du décorum.
Après avoir, sans plus de scrupule que les personnes présentes , profité du bénéfice que m’offrait la source , je regagnai la poste où je trouvai les mulets sellés. Me hâtant donc d’avaler un peu de bouillon et de croquer une grillade de quànaco, je partis pour Uspallata où notre intention était de passer la nuit suivante.
La route, quand on laisse Villa-Vicenlia, fait presque aussitôt un coude et va longer un torrent qui se précipite à travers une des plus belles gorges de la Cordillère. Les montagnes sont éxtrêmement escarpées de droite et de gauche, et, comme le torrent décrit de nombreux détours, on rencontre sans cesse des endroits qui ont l’air de culs-de-sacs , car au premier coup d'œil on croirait qu'ils n’ont pas d’issue. En d’autres places les rocs sont suspendus perpendiculairement sur la tcle du voyageur, et les énormes fragments qui obstruent presque le passage, faisant contraste avec ceux qui semblent sur le point de tomber, augmentent l’apparence du. danger et la grandeur de la scène. Tandis que nous gravissions, nous aperçûmes sur la cime la plus extrême d’une des montagnes un quanaco qui était évidemment là pour sa
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sûreté, lise délachait sur l'azur du ciel , et son altitude, car immobile ltii-môme il nous regardait passer, indiquait bien la vie sauvage et libre que mène cet animal. Sa petite tête et son cou mince montraient aussi avec quelle vitesse il doit pouvoir s’éloigner du chasseur.
Devançant bientôt mes compagnons , je cheminai seul l’espace de quinze milles, et après avoir continuellement monté je parvins au sommet du Paramillo , ainsi que se nomme la haute rangée de montagnes qui domine Villa-Vicentia. De ce point, la vue est magnifique. Le faîte de la chaîne forme un petit plateau à l'extrémité duquel une rapide descente mène vers la vallée d’Uspallata, qui est encore distante d’une trentaine de milles.
Celte vallée est la base supérieure de la grande chaîne de la Cordillère, et on ne peut d'abord s’empêcher d’être surpris quand on voit que les montagnes du Paramillo, qui avaient paru si hautes, ne sont plus que d’imperceptibles traits du tableau, comparées à la gigantesque barrière qui, en dépit de son éloignement , semble menacer dès lors d’empêcher qu’on ne passe. Cette énorme masse de pierres, car elles ont l’air absolument nues, présente un aspect si sauvage et une construction si rude, qu’on ne croirait pas qu’aucun animal en pût franchir le sommet, qui, couvert de neige, et en quelques endroits d’une neige éternelle, paraît être une inaccessible région suspendue entre le ciel et la terre. Toute tentative, même d’escalade , à moins de suivre dans un ravin le cours d’un torrent, serait réellement inutile.
Du Paramillo, la vue vers l’est, c’est-à-dire dans la direction contraire , est aussi fort intéressante. Rien de plus doux que de regarder à ses pieds les obstacles qu’on a déjà vaincus pour parvenir jusqu’à ce point, tandis que par-delà Villa-Vicentia on voit s’étendre aux bornes de l'horizon quelque chose qui d’abord ressemble beaucoup à l’Océan, mais qu’on reconnaît bientôt pour les vastes plaines de Mendoza et des Pampas.
L’exhalaison naturelle de la terre le couvre d’un nuage d’incertitude. Les points qui ont pu vous sembler remarquables à tel ou tel titre sont perdus dans l’espace, et les espérances, les passions, l’existence même des hommes ne se laissent pas soupçonner à travers l’atmosphère épaisse qui les cache. Mais on n’a guère le temps de moraliser au faîte du Paramillo, car le vent y souffle avec tant de violence que l’exercice le plus raisonnable qu’on puisse faire de ses facultés est de songer à bien tenir son chapeau; et comme celui à larges bords que j’avais acheté à Mendoza fit plus d’une tentative pour y retourner, nous descendîmes au plus vite, moi et mon mulet, vers la vallée d’Uspallata. Au bout d’une ou deux lieues, je remarquai soudain , de chaque côté du chemin et à faible distance, un assez grand nombre de masses brunâtres, dont la taille, la forme et la couleur ressemblaient tant à des lions couchés à terre, que je ne pus distinguer si réellement ce n’en était pas. J’avais sans cesse remarqué dans les Pampas l’étonnante manière dont tous les quadrupèdes, et plus encore les oiseaux, y sont protégés contre leurs implacables ennemis par des plantes ou des feuillages qui leur ressemblent, et comme je savais que les alentours de Villa-Vicentia étaient fréquentés par une multitude de lions, et qu'à chaque pas je voyais des traces de leur passage , sans trop de pusillanimité je pouvais craindre. Apercevant donc une petite veine de cuivre dans un rocher, je crus que d’en faire l'examen serait une excuse valable pour attendre que mes compagnons me rejoignissent, et je les attendis. Je dois dire à mon honneur que, quand ils arrivèrent, l’aspect des lieux leur inspira le môme soupçon qu'à moi, soupçon qui pourtant n’était pas fonde."
Un d'entre eux tenait à la main une jambe de cheval. Il me conta que pour son compte il n'avait jamais été si fatigué de sa vie, et que son mulet avait aussi
totalement épuisé ses forces à gravir la montagne; que pour soulager la pauvre bête il en était descendu, mais qu'il n’avait pas seulement pu s’en faire suivre; qu’alors, en désespoir de cause , il lui avait fait avaler son flacon d’eau-de-vie; puisque, prenant pour fouet une jambe desséchée de cheval qui était à terre, il avait remonté sur son mulet, et qu'il avait fort bien été depuis. « Mais , monsieur, ajouta gravement ce digne homme, vous dire si cela lui est venu de l’eaude-vie qui lui sera montée à la tête , ou de l'idée que je le battais avec une jambe de cheval, ma foi! je ne saurais. »
Nous continuâmes la même route tous ensemble, et après avoir descendu quelque temps nous parvînmes au district dans lequel sont situées les mines d'Uspallata. Le climat de cette région est tel qu'on doit naturellement s’y attendre sous pareille latitude et à pareille hauteur. Par la première de ces deux raisons elle est exposée à un soleil brûlant , par la seconde à un degré de froid considérable ; et comme l’air est en même temps sec et raréfié, il y a peu de réfraction, d’où résulte que la chaleur et la lumière du jour s’évanouissent presque aussitôt que le soleil s’abaisse sous l’horizon. L’hiver, époque à laquelle nous visitâmes ces mines, nous trouvâmes pendant la journée la température plus chaude qu’elle ne l’esten été en Angleterre, mais la nuit l’eau gela constamment à nos côtés, tandis que nous dormions entassés les uns sur les autres dans une petite hutte. La contrée tout entière est la plus fertile que j’aie vue, et par cette cause bizarre, qu’il n’y pleut jamais.
Le sol n’est absolument qu’une décomposition de rochers, qui reste sur les flancs rapides de la montagne, et qui roule sous les pieds comme les cendres mouvantes de l’Etna et du Vésuve. Vous n’y découvrirez pas le moindre brin d'herbe. Çà et là sont parsemés quelques arbustes résineux ; mais telle est. la rigueur du climat que . dans presque tous les endroits, ils rampent à la surface de la terre. Comme sur certaine partie des Pampas, les animaux morts qu’on aperçoit decôté etd'autre sont lousdesséchés dansleurpeau et présentent le plus singulier aspect. En somme , c’est une preuve frappante que sans eau ce monde ne serait qu’un immense désert. Un de nos mineurs, après avoir regardé autour de lui avec étonnement, ramassa une oignéedece sol nu et verdâtre, et la considérant avec eaucoup d’attention : « Ma foi ! dit-il, je crois vraiment qu’il y a du poison dans cette terre. »
A peine eûmes-nous dépassé les mines que le soleil disparut, et, quoique nous vissions la hutte de la poste d’Uspallata, nous eûmes cependant beaucoup de peine à y arriver. Mon premier soin fut de trouver quelque fourrage pour nos pauvres mulets. 11 n’y avait guère dans la plaine que des pierres chaudes et de bas arbrisseaux pleins de résine ; mais le maestro da posta m’apprit qu’au moyen de fréquentes irrigations il entretenait à quelque distance un petit enclos d'herbe. Je coupai court à un long débat qu’il voulait engager avec moi relativement au prix que j’aurais à lui payer, et d’un ton qui n’admettait pas de réplique je lui ordonnai de conduire lui-même nos bêtes à son pâturage. Faisant de nécessité vertu , il obéit. Mais quand de retour nous lui demandâmes ce qu’il nous donnerait pour souper, à toutes nos questions il répondit de l'air le plus indifférent: «Nohay; » ce qui équivaut à « je n’ai rien. » Nous finîmes cependant par découvrir qu’il avait des pêches sèches et des chèvres vivantes, et il nous tua un de ces animaux que nous mangeâmes rôti avec les conserves en guise de pain.
Le jour suivant , nous commençâmes de bonne heure nos préparatifs de départ. Le rtslant de notre souper de la veille devait faire notre déjeuner; nous avions d’ailleurs du thé avec nous, mais je désirais aussi avoir du lait. Toutefois , lorsque je priai notre hôte de nous en procurer, il me répondit que « c'était impossible, » d’un air qui semblait impliquer de sa
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pari le (Toute qu'il y en cûl dans l’univers. « Me9 vaches, ajouta-t-il, soûl à quatre lieues d’ici, et n'arriveront que dans une couple d heures. — Vos chèvres n’ont-elles pas de lait? » repartis-je. Ma question, pourtant fort simple , lui parut fort plaisante. Et en dépit de ses rires malhonnêtes, j’envoyai vers son troupeau mes gens qui ne revinrent pas les mains vides. Il est bien entendu que je payai généreusement toutes ces réquisitions.
Un de nos mulets de somme avait sur le dos un ulcère qui le gênait beaucoup. Lorsqu'il fut question de recharger nos bagages, je vis le capata/. , que celte besogne regardait , ouvrir son grand couteau et tailler jusqu’au vif les reins de la pauvre bête , avant de lui mettre son bât. Comme je l’engageais à finir, il voulut m’expliquer qu’il agissait ainsi par humanité pure; mais je n’écoutai pas ses explications, et lui donnai ordre de terminer au plus tôt son chargement. Alors, en nous éloignant d’Uspallata, nous prîmes congé de la dernière habitation qui se trouve sur le versant oriental de la Cordillère.
Les premières montagnes que nous devions gravir nous paraissaient si peu distantes, que nous espérions en atteindre la base au bout d’une dizaine de minutes ; mais, auparavant, nous eûmes à traverser, trois ou quatre heures durant , une plaine aussi sèche et aussi nue que celle déjà décrite de l'autre côté d’Uspallala. Enfin nous franchîmes un torrent rapide, puis un second qui prend sa source au sommet de la chaîne, et dont le cours tortueux a su en quelque sorte trouver des pentes si douces, que bien qu'il puisse y avoir une route plus directe on a tout profit d'en remonter les bords. C’est à cet endroit que le voyageur peut réellement s'enorgueillir d'être en chemin d'escalader les Andes.
La surface des rocs dont nous étions environnés n’offrait pas une seule herbe; et des buissons rabougris, des arbustes nains, montraient combien le climat était rude en hiver. Néanmoins , on ne pouvait pas voir sans étonnement et sans admiration les différentes formes des montagnes et les groupes bizarres qu’elles formaient , étayées les unes au-dessous des autres.
Au coucher du soleil , le guide nous invita à faire halle, car nos bêles étaient passablement fatiguées. J'eusse désiré marcher au moins jusqu’à la nuit; mais ilmefitobscrverque nous netrouverionspasailleurs une place aussi bonne pour camper. Ici, ajouta-t-il, en me montrant quelques plantes plus jaunes que vertes et de grosses pierres détachées , « hay aqui pasto bueno para las mulas , y para su mercen buen alojamiento, bar aqua, aqui hay todo : Voici de l’ouvrage pour les mules, et pour Votre Excellence un bon logement, de l’eau, tout ce dont elle a besoin. » Nous mîmes donc pied à terre près d'une source , nous allumâmes du feu pour préparer notre frugal souper; après quoi , étendus sur le roc , nous attendîmes que le sommeil vînt nous délasser de nos fatigues. L’air était assez froid, mais agréable, et nous avions sous les yeux un magnifique spectacle. Les objets dont nous étions entourés devinrent peu à peu obscurs , tandis que le soleil, qui s’était depuis longtemps couché pour nous, dorait encore les sommets des plus hautes montagnes, et faisait briller -d’un vif éc'at la neige qui s’évanouissait avec la lumière du jour. Nous vîmes la scène subir mille beaux changements; et lorsque tout fut plongé dans une obscurité profonde , sauf le contour de la plus haute rangée de montagnes , qui se détachait sur les cieux , elle parut encore plus belle que jamais.
Le lendemain , le nombre des mulets morts, dont nous trouvâmes toute la roule jonchée depuis Mendoza jusqu’à Santiago, nous sembla devenir plus considérable; et on ne saurait croire combien il était triste d’en voir de vivants cheminer parmi les os et les cadavres de ceux qui avaient péri de fatigue. Les nôtres étaient venus de Mendoza sans presque prendre de repos ni de nourriture, et devaient horriblement souffrir.
Ils ne se faisaient pasencorc tirer; mais ils ne suivaient plus qu’avec des efforts inouïs le pas de la madrina, ou mule qui portail la sonnette.
Après avoir passé plusieurs torrents très rapides , nous eûmes à gravir une montagne dont la pente était presque droite de haut en bas. Nous aperçûmes, vers le milieu du chemin, une troupe d’une quarantaine de guanacos qui nous regardaient tous avec la plus grande attention. Ils étaient arrêtes sur une espèce de gradin qui se prolongeait parallèlement à la direction du cours d’eau que nous suivions toujours; et comme le versant de la montagne était couvert de pierres détachées , nous craignîmes un instant qu’ils n’en fissent rouler quelques-unes sur nous; mais nous en fûmes quittes pour la peur. Un peu plus loin, nous vîmes la plus singulière formation géologique : c’était une masse énorme de porphyre qui , avec son sommet découpé en créneaux et ses flancs comme garnis de tourelles et percés de fenêtres, avait absolument l’air d’un vieux château gothique.
Tandis que je cheminais lentement, les yeux levés vers la région des neiges, le capataz, qui était à quelques pas derrière moi, me rejoignit et me demanda si je voulais l’accompagner, car il allait voir, avant que les mulets y parvinssent, si le Ladera de las Vacas était praticable. Lorsque, à la suite de la fusion des neiges, la Cordillère commence seulement, pour nous servir de l'expression du pays, à être ouverte, c’est-àdire franchissable, on ne peut passer par ce ladera, qui est trop étroit; mais il s'élargit vers la fin de l’été, et alors on y passe. J’acceptai la proposition qui m’était faite ; nous mimes nos bêtes au trot , et au bout d'une demi-heure nous atteignîmes le lieu en question. C’est bien le pas Je plus difficile des Andes. La montagne , d'un côté , s'élève à peu près perpendiculairement, 'tandis que de l’autre elle descend presque à pic jusqu’au rapide torrent qui gronde à ses pieds. Le chemin qui tournoie sur ses flancs est terrible à suivre pendant l'espace d’environ soixante-dix verges; car il n’a que quelques pouces de large; en certains endroits, peu s'en faut que votre épaule droite ne louche les rochers, tandis que sous le pied gauche vous avez le précipice, et qu’au-dessus de votre tête sont une multitude de grosses pierres détachées qui, à la moindre impulsion, semblent devoir s’écrouler sur le téméraire voyageur. Le péril cependant que court le cavalier n’est qu'imaginaire; car les mulets sont si prudents et paraissent si bien comprendre leur situation, qu’on n'a point à craindre qu'ils fassent un faux pas.
Quand nous eûmes franchi ce passage , le capataz, en me montrant à l’extrémité un endroit que l’eau , qui souvent découle du haut de 1a. montagne , avait rendu extrêmement lisse et glissant, me dit que là était le véritable péril pour les mulets, surtout pour ceux qui portaient des bagages; que plus de quatre cents, à sa connaissance, y perdant pied, étaient allés mourir dans le torrent qui écumaitau bas de nous, et que sans doute quelqu’un des nôtres aurait le même sort. Avançant donc un peu plus loin, et nous garant sur un roc qui faisait saillie, nous les attendîmes. Us arrivèrent bientôt, se suivant les uns les autres, au commencement de l’étroit sentier. Plusieurs n’avaient aucun fardeau; mais le reste était monté ou pesamment chargé , et tandis qu’ils parcouraient les sinuosités de la roule, la différence de couleur, tant de ces animaux que de leurs paquets, le costume pittoresqtie des postillons, qui vociféraient le chant sauvage au moyen duquel ils stimulent leurs bêtes, la vue du périlleux passage qu’ils avaient à franchir : tout concourait à former une scène vraiment intéressante.
Aussitôt que le mulet qui marchait en tête de la file parvint à l’endroit où le chemin se rétrécit tout d’un coup, il s’arrêta, éprouvant une répugnance manifeste à continuer, et par conséquent tous les autres s’arrêtèrent aussi. Mais alors les postillons se mirent à crier de plus belle; et, se baissant de leurs montures, ramassant des cailloux , ils les lancèrent à l’animal rc-
HISTOIRE DES VOYAGES
calcitrant, qui enfin se décida à poursuivre. Le nez à (erre et, à la lettre, flairant son chemin, il avança tout doucement; car chaque fois qti il se préparait à poser un pied, s’il sentait que la place n’était pas solide, il se hâtait de le poser ailleurs. Ainsi tâtonnant, il s’avança jusqu’au point périlleux, là s’arrêta de nouveau, et je commençai à craindre sérieusement pour notre valise , qu'il portait Mais les postillons recommençant à lui jeter des pierres, il se résolut à passer outre, et arriva sans accident jusqu'à moi. Plusieurs autres le suivirent avec non moins de bonheur. A ia fin , une jeune mule, chargée de deux énormes sacs de provisions, frappa son fardeau contre le rocher : ce choc lui jeta les jambes de derrière dans le précipice , et leur contact mit aussitôt en mouvement les pierres détachées dont la pente était couverte. Cependant, comme elle avait encore les jambes de devant sur l’étroit sentier, elle réussissait à rester en équilibre : elle allongeait le plus qu’elle pouvait la tête, crainte que son poids ne l’entraînât; et, ne parvenant toutefois qu’à poser le museau sur le bord du chemin , elle avait l’air de le tenir avec les dents , lorsque par malheur vint à passer un mulet libre qui la heurta. Le destin de la pauvre bête fut bientôt décidé : sans que le bagage qu’elle avait sur le dos se détachât, elle roula tout le long de la pente avec une étonnante rapidité et tomba dans le torrent, où elle disparut pendant quelques minutes. J’étais convaincu qu’elle avait péri noyée , lorsque je la vis revenir à la surface de l'eau et chercher à nager. C’était presque tenter l’impossible : elle réussit cependant à s'approcher de la rive; mais lorsqu'elle allait ÿ toucher, ses forces s’épuisant de plus en plus, elle enfonça un peu et, saisie par le courant, elle fut entraînée avec violence. Je ne tardai pas à la perdre de vue.. . Pourtant, je remarquai que les postillons, avec leurs lassos en main, coururent à quelque distance le long du torrent pour lui prêter secours s'il était possible; mais bientôt ils revinrent sur leurs pas , l’air consterné , et j’en conclus que tout était fini. Ils le croyaient comme moi, quand par hasard, dix minutes environ après nous être remis en marche , venant à me retourner, j’aperçus noire mule qui tâchait de rejoindre. Nous l’attendîmes, ce qu’elle méritait bien. Elle avait encore le poil tout mouillé, l’œil morne „ 1 air piteux, et ne portait plus rien sur son dos; mais elle ne s'était casse, aucun membre, et pas même écorché la peau. La sonnette de la madrina parut lui redonner du courage : elle suivit sans se faire prier; seulement elle ne marchait plus qu’avec une extrême circonspection.
Nous continuâmes alors notre route et, en deux heures, nous atteignîmes le Rio de las Pacas, qui est le plus dangereux torrent qu’on ait à franchir dans les Andes. Nous le traversâmes, gens et bêtes, sans qu’aucun malheur nous arrivât; mais il était fort profond, et tellement rapide, qu’il roulait sans cesse d énormes pierres avec ses eaux. Les mulets sont accoutumés à rencontrer de tels obstacles; néanmoins, ils ont toujours une horrible peur, et ce n’est qu'à coups d 'éperons qu’ils se décident à marcher. Pendant que nous passâmes, les postillons allèrent se poster une centaine de verges plus bas le long du courant, prêts à lancer leurs lassos pour repêcher au passage la première personne qui viendrait à être entraînée. Mais comme celles de nos malles qui, pendant le trajet, se détachèrent de dessus les bêtes furent , au bout de vingt pas , brisées en mille morceaux, je crois que la précaution eût été inutile, ou que du moins les mulets leur appartenant, ils auraient songé plutôt à les saisir que non pas les cavaliers.
Après qu’on a franchi le Rio de las Yacas, les ravins paraissent devenir plus étroits et plus raides , et les cimes des montagnes, qui sont celles de la plus haute chaîne, sc présentent sourcilleuses, avec des angles et des pics singulièrement aigus. Nous trouvâmes bientôt sur notre chemin quantité de neige et de glaçons . qui étaient descendus de plus haut , et que nous ne
traversions pas sans beaucoup de peine, car souvent ils cédaient sous les pieds de nos mulets , qui toutefois se relevaient avec une sagacilésurprenanle, et comme s’ils y fussent habitués. Bientôt aussi nous passâmes devant une de ces bulles en briques qui, à chaque deux ou trois lieues, ont été bâties pour protéger le voyageur contre les affreuses tempêtes de neige qui l'assaillent dans ces régions, et poursuivant notre marche à peu près jusqu'au coucher du soleil, nous en rencontrâmes une autre, à laquelle nous fîmes halte.
Nous aperçûmes à quelque distance une troupe de mulets qui se tenaient immobiles au milieu des pierres. Quoiqu’ils n’eussent rien sur le dos, présumant qu’ils n'étaient point là sans propriétaires, je marchai dans leur direction, et, en effet, je trouvai trois hommes qui dormaient à terre. J'en éveillai un , et lui demandai de nous faire la charité de quelques vivres, car nous avions perdu tous les nôtres au Ladera de las Vacas. A son réveil il parut d’abord effrayé de voir un inconnu bien armé près de lui; mais nous ne tardâmes pas à nous entendre, et au bout de quelques secondes il insérait plus d’une pièce de monnaie dans une longue bourse faite avec un cou d’autruche, tandis que je retournais vers mes compagnons, les deux bras pleins de biscuits de mer et de bœuf sec, du sel dans une main , et dans l’autre du poivre rouge de Chili.
Pendant que le souper se prépara, j’examinai l’endroit où nous allions passer la nuit : ce n’était de toutes paris que tristesse et désolation. Je vis d’abord nos mulets, qui n’avaient plus ni selle ni bride, mais qui conservaient tous l’attitude dans laquelle on les leur avaient ôtées; tous, la tête basse, semblaient dormir debout, seule jouissance qui leur fût permise, car il n’y avait absolument rien à manger pour eux. Ensuite, portant les yeux plus loin et autour de moi, je n’aperçus que de la neige, partout delà neige, et en présence d’un tel spectacle je ne pus m’empêcher de réfléchir au grand nombre de voyageurs qui, dans ces parties des Andes, avaient été surpris par l’ouragan et avaient péri.
En effet, le capataz me conta que ces temporales sont si violentes, qu’aucun animal ne peut leur échapper; qu’elles ne sont annoncées par nul signe précurseur, mais que soudain on voit la neige venir par dessus les montagnes en tourbillon ; que des milliers de gens perdaient la vie dans ces tempêtes; que beaucoup de malheureux étaient morts de faim dans ia pelite maison qui était sous nos yeux; et que, il y avait seulement deux années de celte histoire, l’hiver commençant tout d’un coup, ainsi que cela arrive généralement, il avait fermé la Cordillère et chassé vers cet abri dix pauvres voyageurs. Lorsque la violence des premiers ouragans s’était apaisée , le courrier de la poste, passant par Lt pour se rendre à Buénos-Ayres, en trouva six sur dix étendus morts dans la bulle, et à leurs côtés étaient couchés les quatre autres presque morls de faim et de froid, lis avaient mangé leurs mulets et un chien, et nous vîmes encore les ossements de ces animaux.
Ces huttes sont toutes construites d’après un même plan , et répondent fort bien à l’usage auquel on les a destinées. Bâties de briques et de ciment, elles sont pleines de maçonnerie jusqu’à une hauteur de dix à douze pieds. La chambre unique, qui est établie nu faîte de cette fondation pour sc trouver toujours audessus delà neige, et à laquelle on monte par un escalier extérieur aussi de brique, a environ douze pieds carrés. Les murailles, extrêmement épaisses, sont percées de deux ou trois lucarnes à jour , hautes et larges de six pouces; le toit est en voûte, et le plancher de briques comme tout le reste.
Une pièce si petite et d’une construction si massive a nécessairement l’air d'un cachot, et quand on se lient debout, à la porto, l’aspect des lieux environnants la fait encore paraître plus sombre et plus lugubre. Puis, on ne peut s’empêcher de réfléchir corn-