‹ Voyages en Corse. à l'île d'Elbe, et en Sardaigne;Chapitre 110 sur 129 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Vallée dei mulini. — Volterrajo. — Rio. — Fontaine. — Mine. — Orangers. — Eau acidulé. — Grotte romaine. — Ouvriers. — Exploitation. — Produit.

Sur la route de Rio, on de'couvre la belle vallée dei mulini (des moulins), fertile, cultivée, et que domine pittoresquement la tour de Volterrajo à la cime d'un rocher. Les fondations de ce petit fort sont le roc même ; un chemin aussi taillé dans le roc, conduit à une descente rapide, et les hautes murailles qui paraissent du xin. e siècle, ont une extrême solidité. Le Volterrajo a été attribue' à une colonie étrusque de l'illustre cité de Volterra , la plus ancienne de l'Italie ; mais l'île n'a aucun reste d'antiquités étrusques. Souvent détruit et relevé, ce fort remonte aux premiers temps de l'île ; il figure honorablement aux diverses époques de son histoire ancienne et moderne , et au milieu des fureurs de la seconde irruption de Barberousse amenée par les scrupules d'Appiani et de ses docteurs, il tint contre les troupes furieuses du corsaire.

Rio , le village le plus important de l'île , tire

son nom de 1 abondante fontaine à cinq bouches , regardée, quoique assez mal tenue, comme la plus belle de l'Elbe. Par une mystérieuse merveille , ce serait de Corse que l'eau proviendrait 5 des feuilles de châtaigniers y ont été trouvées comme signes de communication avec cette île où ils sont très-communs ; quelques-uns des lacs profonds au sommet des montagnes toujours couvertes de neige de la Corse , seraient des cratères de volcans éteints dont les voies souterraines communiquaient à Rio. Il a été reconnu que les diverses montagnes de l'Elbe ne pouvaient fournir l'eau de cette fontaine, et certes elle ne saurait provenir du petit mont pelé qui la domine.

Le chemin qui de Rio mène à la célèbre mine, chemin noir, poudreux, est comme parsemé, étincelant de paillettes d'argent et de diamans qui rappellent les Mille et une Nuits. Au fond de la vallée de fer, on découvre un bois d'orangers dont les fruits sont exquis , et plus loin la mer ; contraste charmant qui montre que la nature n'est point ici marâtre comme dans Rhadamiste , et qu'elle a rassemblé dans cet étroit espace , ses produits les plus forts, les plus utiles et les plus doux.

L'eau acidulé de la fontaine de la mine, agréable, tonique, purgative et principalement com-

posée de sulfate de fer, se débite au loin et même ne perd rien à être transportée.

La grotte dite romaine , travaillée au marteau , est singulièrement curieuse comme trace de la patiente exploitation des Romains. On y a découvert quelques outils antiques incrustés, incorporés avec le minerai. Virgile a peint la mine de Rio dans ce beau vers si faiblement rendu par Delille :

Insula, inexhaustis Chàlybum generosa metallis \

L'histoire de cette antique mine se rattache à quelques uns des grands souvenirs de Rome. Après l'expulsion des rois et le traité imposé a Porsenna, il fut stipulé qu'elle ne servirait plus qu'à fabriquer les instrumens de l'agriculture , noble clause et digne du traité qui fondait la liberté romaine A la suite du revers de la Trebia , son fer servit à réarmer l'armée défaite afin d'arrêter la marche invincible d'Annibal.

L'exploitation actuelle en plein air, au soleil , au lieu des ténèbres ordinaires de ces exploitations, offre un superbe et agréable coup-d'œil. Les mineurs , ni noirs , ni courbés , travaillent sur

* ■ Ilva , qui des métaux est la mère féconde. »

* D'après un passage de Tacite ( Hist. lib. m, cap. lxxii), et un autre de Pline l'ancien ( Hist. Nat. lib. xxxiv, cap. xxxrx) , qui contredisent Tite Live , c'est Porsenna qui prit Rome ; mais la clause du fer reste la même dans les deux opinions.

ILE D'ELBE. 349 des coteaux de minerai comme des bûcherons ou des vignerons sur leurs coteaux champêtres , et ils « font intrépidement sauter le sol, comme les premiers abattent des forêts. L'uniforme jaune de ces ouvriers au nombre de deux cent neuf ni^ neurs et de soixante manœuvres, les fait ressembler de loin aux galériens perpétuels employés à Portoferrajo, méprise qui cause momentanément une sorte de terreur, et que ne méritent' point ces honnêtes ouvriers auxquels on pourrait toutefois souhaiter plus d'activité , car ils ne travaillent que de huit heures à deux , même pendant l'hiver où la chaleur ne saurait les incommoder. Ils sont à la .vérité, presque tous propriétaires et cultivateurs, et ils consacrent à leurs champs le reste de la journée.

Ces ouvriers à leur aise comptent un prédécesseur distingué beaucoup moins bien traité par la fortune : c'est le lettré, l'intéressant Pierre de Corse 1 . Le malheur saisit Pierre dès l'enfance : à l'âge de sept ans, il avait perdu son père Picino, mort jeune, et sa mère Coralluccia s'étant remariée pour la troisième fois , il fut privé de son héritage, et sous le toit maternel, il était indigent. Alors il dit à sa sœur : o O Bianchina , si je m'en « allais, nos châtaignes ne te suffiraient-elles pas

• Voyec liv. i , chap. vin.

« pour vivre ?» Il partit , et devenu pâtre des brebis de son parent Ghilardino , celui-ci le dé-» pouilla de ses hardes. Pierre pria quelques marins du Cap-Corse, plus humains, de le mener à Vile d'Elbe ; à leur débarquement , ces braves gens déjà aussi honnêtes qu'ils le sont aujourd'hui 1 , portèrent dans leurs bras à travers la neige jusqu'à Rio , l'enfant voyageur et pieds nus. Après d'autres souffrances , le futur et élégant historien de la Corse parvint au grade d'ânier chargé de transporter le fer de la mine à la mer.

La pittoresque et poétique mine de Rio paraît assez arriérée sous le rapport des procédés d'extraction : le produit n'est que de trois cent cinquante mille francs , et elle pourrait rendre fort au delà.

* Voyei liv. i , chap. xi.

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