ILE D'ELBE. 345 CHAPITRE VIU
Environs. — Palmiers. — Ermitage du Montserrat. — Avenue. — Ruisseau. — Sassi tedeschi.
Les environs de Portolungone sont agrëables , pittoresques : on y remarque jusqu'à des palmiers qui donnent des dattes mangeables, avantage qu'ils ont même sur les rares palmiers de la Corse et les palmiers nombreux de la Sardaigne.
Je me rendis au très-poëtique ermitage du Montserrat , au sein de pics, de rochers élevés , et précède' d'une belle et montante avenue de cyprès mêlés d'aloès alors en fleur. Au devant de la chapelle , une treille forme un rustique pronaos d'où la vue immense de la mer à l'horizon, est superbe. Un ruisseau perpétuel venant de la montagnè , roule une eau exquise ; mais elle n'a plus la même fraîcheur à la fontaine de l'ermitage , le conduit qui l'amène n'étant point recouvert.
L'ermite , frère André, n'est comme à l'ordinaire qu'un custode paysan ; mais outre la fête de la Madone , au mois de septembre , les prêtres de Portolungone viennent assez souvent dire la
messe à ce petit et très-pittoresque ermitage. La Madone du Montserrat est , comme on sait , une dévotion espagnole. Si les routes, les grandes constructions annoncent la domination des Romains ou des Français de l'Empire, les ermitages , les lieux de dévotion visités par les pèlerins, sont les traces caractéristiques et les plus durables de la domination espagnole.
Je ne sais si Napoléon a visité le Montserrat, mais il me semblait que l'aspect de cette fraîche , paisible et religieuse solitude aurait pu calmer son âme , le faire rentrer en lui-même et le désabuser à jamais des ambitions et de la gloire humaines.
L'étroite vallée du Montserrat fut le lieu de la défaite des Allemands par les Espagnols le 9 mai 1708; la cime d'une des montagnes s'appelle depuis sa&si tedeschi (rochers allemands), parce que des fuyards qui se croyaient sauvés à cette hauteur, y furent poursuivis et tués par les acharnés vainqueurs.
Par une étrange grossièreté, le général allemand afin de ne point se compromettre envers la légitimité de l'archiduc, n'avait cru devoir écrire la veille au brave Pinel de Mauroy, général des troupes de Pliilippe V et gouverneur de Portolungone, qu'avec la suscription al nemico (à l'en-
ILE D'ELBE. 545 nemi). Pinel qui s'était montré humain envers les prisonniers allemands, qui, maigre' l'incivile correspondance de leur général, avait écrit de sa main à l'un de leurs colonels pour lui donner des nouvelles de son frère prisonnier et blessé et lui annoncer qu'il pouvait lui envoyer son propre chirurgien et toutes sortes de secours, ce Français si courtois, comme certains hommes aimables dans le monde et tyrans domestiques , îut cruel envers les habitans de l'île d'Elbe qu'il n'avait pas trouvés assez dévoués à sa cause, et il mérita d'être destitué.