‹ Voyages en Corse. à l'île d'Elbe, et en Sardaigne;Chapitre 112 sur 129 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Campo. — Saint-Nicolas. — S ami-Jean. — Fontaine. — Tour. — Secchetto. — Chantiers romains. — Pianosa.

Saiht-Pierre de Campo, gros village de mille habitans, se divise en deux petites bourgades, Tune à mi-côte de la haute montagne de granit , l'autre au bord de la mer. L'église Saint-Nicolas est fort curieuse. Deux anciennes et superbes colonnes de granit venaient d'être ridiculement peintes en granit de la même couleur : colonnes qui ont ainsi, comme certaines personnes estimables , l'affectation des qualités qu'elles possèdent. Une vieille et bonne Madone avait été encore non moins malheureusement restaurée.

On monte , à travers d'énormes blocs de beau granit , à l'église Saint-Jean regardée comme la première qui ait été élevée dans l'île. Le bâtiment actuel en granit, ainsi que le clocher, paraît

de construction pisane. La coupole plus nouvelle et refaite, fut trois fois ravagée par la foudre. L'office ne se célèbre que trois ou quatre fois l'année; mais la fraîcheur, l'agrément du site,

ILE D'ELBE. 353 l'excellente eau de la fontaine Saint-Jean attirent $uv cette hauteur pendant la belle saison les habitans de Campo qui viennent y faire des parties champêtres.

A peu de distance de l'église, une petite tour quadrangulaire jetée au-dessus d'une masse isolée de granit avec de hauts murs aussi de granit et d'étroites chambres, mérite, malgré la difficulté de l'accès , l'attention du voyageur antiquaire. Peut-être était-elle, ainsi que l'indiquent les souvenirs de Sénèque et du jeune Agrippa i, un de ces gîtes* redoutables où le despotisme des empereurs de Rome reléguait ses victimes doublement exilées par la solitude et la mer. Le canton de Campo, le plus nu, le plus aride de l'île, brille indépendamment de ses divers granits par le marbre serpentin, le cristal de roche et de belles calcédoines. La plage dite Secchetto et la montagne voisine sont parsemées de colonnes de superbe granit, ébauchées et extraites par les Romains et les Pisans. La plus grosse de ces colonnes, enfouie dans un makis de genêts, de lentisques et de romarin, n'a pas moins de trentedeux palmes. C'est encore un de ces chantiers romains si dignes d'observation a.

» Voyez lïv. i, chap. xv et ci-après même chapitre. * Voyez lir. i, chap. i.\xx et liw m. ; »■

Un Français fixe à Florence , et propriétaire à l'île d'Elbe , exploite le chantier romain. Ce chantier a fourni les petites colonnes destinées à servir de bornes au Corso de Rome , sort bien différent de celui des colonnes antiques , leurs compatriotes } qui figurent au Panthéon ; La riche carrière de l'Elbe s'honore encore d'avoir produit le granit de deux des plus splendides monumens de l'art moderne , le dôme de Pise et la chapelle des Médicis dé Florence. Les traces de l'exploitation voisine de Campo se remarquaient parmi les ateliers romains $ mais cette exploitation .paraissait languissante , et le moulin qui fait partie de la propriété est, m'a-t-on dit, plus fructueux que le noble granit. /

Du Secchetto , on croit toucher à l'île voisine de la Pianosa , ainsi appelée de sa surface unie. De ce point elle ressemble, comme on me le fit observer, à une femme couchée dans l'eau, Né<réide de tuf et de chaux; avec un poste militaire, et un petit et assez mauvais fort improvisé par Napo*, léon. Un Corse de la famille Lando avait déjà possédé la Pianosa au xiv. e -siècle ; elle lui avait été concédée par acte du 22 juillet 1 344 1 moyennant une forte redevance , bail emphytéotique déposé aux archives du chapitre de Pise. Le bruit se répandit en 1 83 5 que la Pianosa allait être cédée à

une compagnie russe, moyennant soixante mille e'cus, prise de possession dans la Méditerranée qui occupa fort les diplomates de FloreaGe T et fut signalée dans les gazettes comme un nouveau pas du colosse russe. Mais la nouvelle n'était point fondée : il ne s'agissait que de la cession emphytéotique par le grand duc à un négociant de Livourne , de terres incultes depuis long-temps abandonnées, et que le capitaliste patriote voulait faire cultiver exclusivement par des Toscans.

La Pianosa est une de ces îles jadis florissantes devenues désertes par l'effroi des barbaresques ; elle comptait neuf cents habitans lors de l'irruption du corsaire Dragut qui brûla le village, détruisit la tour et emmena la population esclave. On remarque encore l'extraordinaire grosseur de ses oliviers aujourd'hui sauvages. Les Génois sentant l'impossibilité de conquérir l'Elbe , fondirent en 1 174 sur la Pianosa , et violant la capitulation, ils enchaînèrent et transportèrent à Gènes les courageux et infortunés habitans : malgré leur christianisme, ces barbares vainqueurs avaient anticipé sur les excès des invasions musulmanes.

L'histoire de cette île si petite dont le pillage , la captivité , le meurtre des habitans , font toutes les annales modernes , se rattache à l'un des plus terribles souvenirs de l'antiquité : c'est là qu'Àu-

guste vieux et cédant aux instances ambitieuses de ïivie , relégua le dernier de ses petits fils , fils de Julie, Agrippa le posthume , jeune homme commun, maître peu regrettable à la vérité, mais dont la disgrâce valut au monde Tibère qui le choisit pour première victime.

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