CHAPITRE XXIV
Speloncato. — - J.-M. Arrigbi. — Zèle moral d'un curé. — Plaine de Campiolo. — Assemblée nationale corse. — Aventure.
Speloncato, village escarpé, a l'une des bonnes eaux de la Corse , et depuis long-temps célèbre. Reçu dans l'honorable famille de M. Arrighi , j'y rencontrai son frère , Joseph-Marie Arrighi, écrivain laborieux, auteur du Voyage de Lycomède en Corse, et d'un Essai historique estimé sur les révolutions politiques et civiles du royaume de Naples, et alors vieillard accablé d'infirmités , auxquelles il devait bientôt succomber.
Le trait suivant , arrivé aux environs de Speloncato, peint assez bien la forme étrange que prenait le zèle pieux des anciens curés corses, pour le maintien des mœurs. Le curé remarquant les soins qu'un jeune homme rendait à une paysane , lui offrit son entremise pour obtenir sa main ; mais , s'apercevant du peu de dispositions du jeune homme à épouser, il tira de sa poche son pistolet , et lui déclara qu'il lui brûlerait la cervelle s'il le voyait encore auprès de la jeune fille.
BALAGNE. 77
Je traversai la plaine de Campiolo , dite de la Veduta , nom donné en Corse aux plaines où les chefs de l'indépendance convoquaient la nation. Cette pl aine , environnée de hautes .montagnes , avec un fond de mer, magnifique forum de la nature, était un lieu digne de telles assemblées. La Veduta de la Balagne rappelle une action de courage et de patriotisme unique dans les fastes de la parole. Au moment où se réunissait cette Veduta, convoquée par Rinuccio délia Rocca , le dernier des grands et puissans seigneurs feudataires de l'île , adversaire intrépide des gouverneurs de la banque Saint-Georges de Gênes, tué en i5ii dans une embuscade, son fils âgé de quatorze ans, emporté par le cheval qu'il montait, s'enferra dans la pique de son écuyer qui marchait devant lui. Malgré cet affreux augure Rinuccio fit continuer rassemblée , la maintint calme , la harangua pour l'exciter à la guerre, et il n'avait ni changé de visage , ni paru un instant ébranlé à la vue du cadavre de son fils, placé au milieu de la Veduta. Depuis, Sampiero, presque septuagénaire, souleva dans cette même plaine , ses compatriotes contre le joug génois , et les fit s'allier à la France. Certes le voyageur porté à admirer les actions grandes et généreuses , doit éprouver une joie sensible à fouler un sol aussi glorieux.
La plaine fertile de la Veduta fut le théâtre , il y a quelques années, d'une aventure qui contraste avec ces souvenirs héroïques. L'héritière d'un riche propriétaire de l'endroit, fiancée à un enfant de quinze ans, y fut enlevée par quatre hommes masqués, comme elle se rendait à la noce. Mais le rapt était intéressé , car la jeune fille avait peu d'attraits. Les ravisseurs , au lieu de se jeter dans une barque et de fuir à Gênes , allèrent s'établir à Saint- Florent, où la justice les atteignit; ils s'échappèrent par la fenêtre, abandonnant leur vulgaire proie. Celle-ci fut ramenée à son époux imberbe, qui dans la bagarre de l'enlèvement, n'avait regretté et réclamé avec larme», que son joli couteau.
BALAGNE
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