‹ Voyages en Corse. à l'île d'Elbe, et en Sardaigne;Chapitre 31 sur 129 · CHAPITRE XXXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXII

Cargèse. — Colonie grecque. — Archimandrite. —

Pétition.

Cargèse , élevé régulièrement en amphithéâtre au-dessus de la mer, planté de beaux mûriers , est un agréable village. U a été bâti par M. de Marbeuf *, pour lequel il fut même érigé en marquisat , et peuplé par la colonie grecque réfugiée en Corse vers 1676. Dans ce village de six cents âmes , on parle à la fois très-bien grec , italien et français. Le chef de la colonie s'appelait Constantin Stéphanopoulos : quelques-uns de ses descendans habitent encore Cargèse et Àjaccio, et sonteonsidérés comme des premières familles du pays. Une branche de cette famille s'est établie en France 7 et sur la demande de Démétrius Comnène , a été reconnue par Chérin, en 1782 , descendante de

» L'assemblée constituante qui annula toutes les concessions faites on Corse , excepta celle de M, de Marbeuf, puisqu'elle était le prix de sa bonne administration : le majorât que Napoléon institua en faveur du jeune Marbeuf (voyez ci-dessus, chap. m), l>cu de jours après la bataille de Wagram , fut aussi considéré comme une indemnité du marquisat de Cargèse.

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David Gomnène, dernier empereur de Trébisonde, tué par ordre de Mahomet II. Madame la duchesse d'Abrantès, nièce de Démétrius, et peintre plus ingénieux et plus fidèle que généalogiste j a même fort hasardeusement ratlaché la famille Bonaparte au grec Calomeros, fils de Constantin Stéphanopoulos , établi en Toscane , et dont le nom qui signifie belle ou bonne part , aurait été italianisé ï. Les fugitifs grecs ont retrouvé sur la terre étrangère et de la part de leurs jaloux voisins, les montagnards du Niolo et les laboureurs de Vico , une partie des violentes avanies et des spoliations qu'ils auraient subies dans leur patrie. Par deux fois, ils furent contraints d'abandonner Cargèse, de chercher un asile à Ajaccio, et en 1814 ils perdirent de nouveau une partie de leurs biens que l'autorité chancelante de l'empire ne sut point protéger. A chaque remûment politique , ils sont menacés des mêmes périls ; aussi Gargèse est-il un des lieux de la terre qui s'arrange le mieux du temps présent et qui est le plus ennemi des révolutions.

Ces grecs , indépendamment de leur langue , ont gardé leurs rits, leurs habitudes; mais le costume national qu'ils avaient autrefois conservé a disparu , et les yeux et les physionomies ont seuls

T - ( Jfr'm. Chap. tiO.

retenu quelque trace grecque. Le contraste de la civilisation grecque, madrée, ingénieuse, active, à c^té de la rudesse et de la nonchalance corse , est singulièrement frappant à Cargèse environné des villages les plus barbares de Pile. Cependant, depuis quelques années , ces réfugiés forment des alliances avec les familles indigènes, et même le sang corse commence à dominer.

L'archimandrite, curé grec, vieillard de soixantedix ans, assez grimacier, assez théâtral, me dit avoir échappé au massacre de Ghios , et avoir été blessé dans sa fuite. Il m'avait invité à assister à ' l'office du soir (c'était le dimanche des Rameaux, i834) ? et plusieurs fois il envoya dans la maison où je dînais des messagers me rappeler ma promesse. A peine étais-je arrivé, que je remarquai qu'il faisait allumer les cierges des divers autels , et quoique j'aie assez oublié mon peu de grec, certains 6x<7<Xevç m'avertirent qu'il se passait quelque chose de solennel. Le malencontreux Archimandrite avait en effet entonné le Te Deum grec pour mon heureuse arrivée , qu'il fit suivre de la prière pour le Roi et de l'exposition du Saint- Sacrement. Accablé de tant d'honneurs, je me préparais à faire une prudente retraite, lorsque je vis mon Archimandrite qui s'agitait , et qui d'un air auguste , s'avança vers moi et me remit de l'autel même ,

VICO 105 une pétition, la seule peut-être qui jamais soit partie directement de là. Cette pétition en fran- ; çais , réclame un secours de mille francs pour les réparations de l'église et de son magasin , secours qui pourrait être accordé avec autant de justice à l'église latine inachevée , exposée à la pluie et non moins délabrée que l'église grecque.

Si le train ordinaire des choses de ce monde vous rend assez indifférent de n'y rien pouvoir, il est quelques circonstances où cette inutilité vous pèse et vous afflige, et j'ai vivement regretté de n'avoir point été à même de réclamer la réparation des deux pauvre? églises de Cargèse. Mais il est dans nos mœurs politiques actuelles une formalité sans laquelle vous n'obtiendrez rien ; c'est comme on dit la dëputation : vous découvrez à l'écart quelque homme honoré , indépendant , qu'une légère faveur attirerait , elle ne sera point accordée sans la dëputation, autorité certes animée de' l'amour du pays, mais pleine de vanité, vraiment française, qui tient à faire annoncer dans la gazette l'argent que sur sa proposition il a été alloué à telle commune ou à tel individu ; sans la députation, vous n'arracherez de l'Etat, malgré les plus justes droits, ni une obole, ni le moyen de sécher une larme : le département n'est qu'une espèce de fief de la députation. Qu'il me soitper-

mis toutefois d'ajouter que si la politique croit devoir exiger un rang , un titre , que si le privi* lège de la pétition n'appartient qu'aux députés et à certains , la bienfaisance royale admet l'égalité de ia prière , et que chaque jour elle secourt l'infortune , quelle que soit l'obscurité de la voix qui l'implore.

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