‹ Voyages en Corse. à l'île d'Elbe, et en Sardaigne;Chapitre 4 sur 129 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Saint-Roch. — La Conception. — Inauguration du buste de Paoli. — Saint- Jean-Baptiste* — Tombeaux de Boissieux. — de Marbeuf. — Lettre de Napoléon. — M. de Montélëgier. — Le curé Bajetta. — Tableau de M. Pasqualini.

La petite église Saint-Roch , espèce de salon , est riche comme toutes les églises dédiées à ce saint en Italie, et même aujourd'hui à Paris, grâce à la pieuse munificence de la plus auguste et de la plus sainte des paroissiennes de notre Saint-Roch.

La Conception, autre petite église voisine, et dorée , fut élevée à la fin du xvi. e siècle par la confrérie rivale de celle qui avait fondé Saint- Roch. Une telle émulation, sainte vanité, commune alors aux grandes et commerçantes cités de l'Italie, est à la fois un signe de piété, d'opulence et de civilisation.

C'est à la Conception qu'eut lieu la première assemblée du parlement de 1 795 j le buste de Paoli fut inauguré avec un perfide respect, alors que lui-même allait être mis honnêtement de côté, faute grave des Anglais , car Paoli nommé vice-

6 LIVRE I. CHAP. ni.

roi , pouvait seul empêcher le retour des républicains français. Xa belle constitution donnée par l'Angleterre et rédigée par un Corse , M. Pozzo di Borgo, ce code si savamment pondéré, un des plus libéraux dont aucune nation ait été dotée, les sages réglemens administratifs et judiciaires dus au même publiciste et imprimés ainsi que la constitution à Corte, Tor prodigué par les maîtres nouveaux * , tout ce bien-être politique et matériel devait être moins puissant sur l'esprit d'un peuple indigent, mais indépendant et fier, que le nom national, que le vieux nom du chef de l'insurreotion.

Saint-Jean*Baptiste , inachevée, est l'église la plus riche , la plus grande et la plus importante de Bastia. Dans le chœur, le tombeau d'un neveu de Villars, du comte de Boissieux, généreux et infortuné commandant de l'armée française , prédécesseur de Maillebois, et mort le a février 1738, n'a même pas d'inscription. Boissieux périt à la suite de la défaite dite improprement vespero

» La somme versée en Corse par l'Angleterre, pendant les deux années de sa domination, a été évaluée à 57 millions , et la perception des impôts avait été à peu près nulle, fl existe encore aujourd'hui en Corse, une vingtaine d'officiers, tant lieulenans que capitaines, pensionnés par l'Angleterre : les premiers touchent par jour une demi-solde de 4 fr. 75 c. , les seconds de 7 fr. , demisoldes qui sont le double de celles 'de nos braves.

BAST1A. 7 corso , puisque cette affaire fut une véritable bataille et non un vaste assassinat comme le meurtre de Sicile.

Par une étrange réaction d'épitaphes , la tombe de M. de Marbeuf , mort presque octogénaire, dont le nom est déjà consacré par l'histoire et la reconnaissance des Corses, ne porte aucune inscription : les révolutionnaires détruisirent la première, honorifique, et la remplacèrent par une autre, injurieuse, qui a disparu à son tour et a laissé depuis la pierre muette * . L'autorité pourrait, sans beaucoup se compromettre, rétablir l'épitaphe honorifique et méritée : la France doit Napoléon à M. de M arbeuf (el cela soit dit sans croire à la chronique de 111e) ; l'empereur n'oublia point les bienfaits qu'il avait lui et sa famille reçus de l'ancien gouverneur de la Corse a : la comtesse de Marbeuf fut recherchée et traitée par lui avec la plus rare distinction 3 $ son fils devint officier d'or-

1 Voici cette inscription , monument curieux de la grossièreté de l'époque, qui , malgré sa manie d'imiter les Romains, s'est fort peu exprimée en latin. Monumentum , quodvile mendacium et venalis adulaiio tyranno gemends Corsicœ dedicârunt , ridentis nunc totius Corsicœ libéra veritas et vera libertas delevere.

* Voyez à l'appendice n.° i , sa lettre inédite à M. de Marbeuf fils , et ci-après, chap. xxxn.

3 À la formation des maisons des membres de la famille impériale, madame Letitia ayant cru devoir mettre à la tète de la liste de ses dames pour accompagner, madame de Marbeuf, Napoléon

donnance , colonel d'un régiment de lanciers , et fut marié à l'une de ces riches héritières portées aux statistiques départementales , et son gendre

M. le lieutenant-général d' pair de France,

rapidement avancé. Le jeune Marbeuf périt dans la campagne de Russie , blessé à mort à la téte de son régiment lorsqu'il enfonçait un carré ennemi ; il fut amèrement pleuré de Napoléon. La veuve de M. de Marbeuf, à laquelle il s'était uni presque septuagénaire , existe encore , et elle a conservé de la Corse le plus cher et le plus doux souvenir. Cette femme jolie , irréprochable, d'un esprit aimable et cultivé, a embrassé, après la perte de son fils , la vie religieuse , à laquelle ses vertus chrétiennes et ses œuvres de charité l'avaient depuis long-temps préparée. On se souvient encore à Bastia de cette association de dames, véritables sœurs grises de la société, instituées par madame de Marbeuf, et de la touchante commisération déployée par la jeune épouse du magnifique gouverneur de l'île , qui parcourait les salles de l'hôpital avec son pieux cortège , portait la potion aux malades , soulevait leur couche , et ,

s'y opposa par une noble délicatesse : « Après ce que M. de Mar-

< beuf a été pour nous, dit-il à sa mère, il ne serait point conve-

< nable que sa veuve fût à votre service. » Il avait accordé a madame de Marbeuf, faite baronne , la jouissance du majorât créé en faveur de son fils.

BASTIA. 9 ceinte du tablier de toile cirée , pansait de ses mains les blesses.

Un tombeau plus re'cent rappelle la nouvelle gloire militaire de la France : c'est celui de M. de Montélégier, mort gouverneur de la Corse , universellement regrette' pour l'agrément de ses manières, l'éclat de ses fêtes et l'abondance de ses aumônes. L'intermédiaire de ces aumônes était un Corse, Pierre Bajetta, pendant vingt ans curé de Saint-Jean-Baptiste , véritable apôtre , mort dans la pauvreté. Un seul trait entre mille peut faire juger de la charité de Bajetta. Un soir qu'il rentrait chez lui après ses visites spirituelles qu'il accompagnait ordinaiiBment de secours aux malheureux, sa nièce crut s'apercevoir à sa démarche embarrassée et à la précaution qu'il prenait de cacher ses jambes avec sa soutane , qu'il n'avait ni ses bas, ni un autre vêtement voisin encore plus indispensable : étonnée, un peu confuse, elle lui demanda ce qu'ils étaient devenus ; « Ne « vous en inquiétez point , répartit le saint prê- « tre , je les ai laissés à des pauvres qui en « avaient plus besoin que moi. » Tel était l'amour qu'avait inspiré M. de Montélégier, que lors de sa mort prématurée , la douleur fut générale et publique ; et que spontanément , sans ordres, les magasins et les boutiques se fermèrent j

touchant témoignage qui, depuis M. de Marbeuf ,

ne s'était point renouvelé.

Saint-Jean-Baptiste a une ancienne et petite pêche miraculeuse , qui parait un bon ouvrage. A la chapelle Saint- Antoine et Saint-Diègue, est un tableau du saint, envoyé de Rome par M. Pasqualini, peintre distingué de Rostino, et commandé par M. Lota, négociant honorable, maire de Bastia, en mémoire de bonnes opérations de commerce faites le jour de la féte de saint Diègue.

BASTIA

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