‹ Voyages en Corse. à l'île d'Elbe, et en Sardaigne;Chapitre 62 sur 129 · CHAPITRE LXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXII

Bicckisano. — Sollacaro. — Point de vue du Tabbione.

— Château de Vincentello dTstria. — Mousse. — Inscription. — Citerne. — Vue. — Savilia. — Tour.

— Colonne en Corse. — Héroïsme patriotique d'une mère corse.

Bicchisano, bourg de huit cents habitans, offre de sa nouvelle chapelle et de sa promenade , une vue d'un riant caractère. Elle s'e'tend sur un vaste vallon cultive' , avec une c'chappée de mer et le golfe de Taravo. Sollacaro , village de six cents habitans , est distingue' par sa vue et la multitude , la variété' de ses souvenirs historiques.

Du point de rocher dit il Tabbione , on jouit de l'une des plus admirables vues de la Corse : à droite , des montagnes couvertes de neige ; en face , une haute chaîne de montagnes comme alignées, à gauche, la mer dentele'e de plusieurs promontoires, (»tà vos pieds le fertile vallon de Ta-

SARTÈNE. 495 ravo dans lequel serpente cette rivière : tout cela ëclairé par le soleil couchant d'Italie était superbe.

Près du Tabbione une petite pyramide de brique au-dessus de la tombe- d'un père et d'un fils tués récemment dans une vendetta , produit une impression de tristesse. On -gémit et Ton s'étonne de pareilles fureurs dans un si beau lieu.

J'ai visité sur la haute montagne voisine de Soliacaro , les ruines du château de Vincentello d'Istria , jeune héros du commencement du xv.* siècle, dont le nom rappelle tant de gloire et de malheur. Vincentello s'était rendu à la Cour du grand roi Martin d'Aragon , afin de se former aux arts de la chevalerie ; mis à la tête de la flotte de ce prince , il battit les Génois , s'empara de presque toute la Corse dont il fut nommé viceroi ; mais pris à la suite d'une tempête , il périt dlcapité à Gênes.

La route qui conduit aux ruines du châtea^ Vincentello est à travers des rochers et un vaste bois de chênes verts, qui porte le nom bizarre de Pancaramio. Nos guides étaient deux grandes paysannes, la mère et la fille , sans bas et en savates qu'elles quittaient aux passages difficiles ; elles gravissaient les rochers , sautaient les murs et les haies avec une incroyable légèreté et elles prenaient familièrement les fusils des deux voltigeurs

corses et du fils du maître de la maison où j'avais loge' , doux et brave jeune homme dont la famille ëtait alors en vendetta et qui avait eu besoin d'escorte. Les voltigeurs me firent remarquer une certaine mousse filandreuse et très-fine qui vient sur l'éeorce des chênes , préférable à l'étoupe même pour la bourre des fusils : on dirait que la nature favorise ce fatal armement général des Corses et qu'elle en est comme complice.

Le château , vaste nid fortifié, n'a qu'une forme assez incertaine puisqu'on a été obligé de suivre dans sa construction les divers mouvemens des rochers qui couronnent la cime de la montagne , et qu'une vigoureuse végétation de chênes verts encombre et entrelace les ruines. La longue inscription latine, sur une pierre brisée, à la porte du donjon , ne laisse plus déchiffrer que ces mots : Hoc opus ex magnifico domino Vincentello. La citerne profonde en chaux et pouzzolane existe encore et garde son eau.

Ce château fut vaillamment défendu en i5o4 par un autre héros corse Rinuccio délia Rocca » secondé par les seigneurs d'Istria , contre quatre mille Génois et une nombreuse cavalerie qui levèrent le siège. > ^ ' s» , La vue immense offre un majestueux aspect de

' Voyci ci-après, rhap. lxv.

mer, de montagnes et des côtes azurées de la Sardaigne qui semblent presque voisines et s'élèvent à double étage*

L'emplacement du château de VincenteHo était précédemment celui de la dame Savilia, veuve de Lucien de Franchi , château détruit par Giudice d'Istria après sa cruelle vengeance du guet à pens dans lequel cette femme artificieuse l'avait attiré. La veuve de Franchi redoutant la puissance d'un voisin tel que Giudice ( les ruines de son château de Valle se découvrent encore de cette hauteur), feignit de vouloir l'épouser , et comme Giudice accompagné d'une suite peu nombreuse lui rendait visite , elle le fit arrêter et enfermer. Chaque matin , l'inhumaine Savilia descendait à la prison de Giudice, et là , découvrant son sein et ses autres appas qu'elle lui montrait à travers les barreaux , elle lui disait avec ironie : « Comment un homme « aussi laid que toi (Giudice en effet , dit-on, n'éa tait pas beau) a-t-il pu croire qu'il posséderait tout « cela ?» Le captif étant parvenu à gagner la camériste de Savilia , ses gens avertis par le son de la trompe parti du château , le délivrèrent. La punition que cet amant si cruellement déçu imagina fut horrible : il fit mettre Savilia dans une espèce de barraque au lieu dit Bocca di CUaecia , carrefour au milieu des bois sur la route , et que Pou

198 LIVRE I. CIIAP. LXH.

indique encore , et l'exposa aux prostitutions pu^bliques des femmes de Babjlone : au bout de trois jours Savilia avait succombé aux affronts réitères des passans.

La tour de Sollacaro où j'avais logé chez le maire , M. Antoine Vincentello Colonna d'Istria , homme de tête et d'esprit , membre du conseilgénéral , offre encore les traces des meurtrières pour se défendre contre les Sarrasins , ainsi que la date de sa restauration en i5yi par un des ancêtres de M. Colonna. Ce beau nom de Colonne est extrêmement commun dans tout le canton et en Corse ; il est porté par de pauvres paysans qui sentent leur origine ; tout le village de Balogna*, des gardes -champêtres et deux boulangers d'Ajaccio sont Colonne. Un érudit corse de ce nom , Ange-François Colonna . chapelain en i6a6 du cardinal Colonna 9 et depuis archidiacre de la cathédrale d'Ajaccio , offrit au connétable Colonne un mémoire dont le titre fait de cette famille une véritable tribu et presque, une nation disperse'e à Rome , en Corse , en France , en Espagne , en Allemagne , à Naples , en Sicile et jusqu'en Pologne

» Balogna , près Vie©, a des eaux thermales.

» Memoria sulla Famiglia Cohmna e génie Colotiesc Rotnana , Corsa, Gullei, Ispana, Germana, Polacea, Ts'apclctcna e Sict- Uana.

SARTÈNE. 199 C'est à la tour de Sollacaro, pendant un des séjours de Paoli , qu'eut lieu cette scène digne de l'histoire de Sparte. Une femme accompagnée d'un jeune homme , se présente et annonce qu'elle veut parler au général. Celui- çi étant à travailler et ne recevant point en ce moment , elle fut écartée par les deux (actionnaires ; mais au bruit qu'elle fait en insistant > Paoli sort et lui demande avec assez d'humeur ce qu'elle veut. « Général , « répond-elle , j'ai perdu l'aîné de mes fils pour « la défense de la patrie, et j'ai fait vingt lieues « pour vous amener celui qui me reste. » Paoli convenait qu'à ces mots, il avait été profondément humilié r et qu'à l'aspect d'une telle mère, il s'était trouvé petit comme un enfant.

200 LIVRE L CHAP. LXffl.

Page 1