CHAPITRE LXI
Sainte-Marie d'Ornano. — Tour de Vannina. — Son innocence. — Château de Sampiero. <— Sa manière d'entendre la messe. — Urba Lacone. — Vues.
Sainte-Marie d'Ornano est un petit village entouré de montagnes. J'y couchai dans la tour de Vannina , haute maison , la plus grande de Sainte- Marie, sorte de bastion. Le souvenir de cette femme infortunée, étranglée par son mari accouru de Constantinople à Aix en Provence à plus de soixante ans pour ce forfait, m'avait profondément attendri. Je ne sais si l'obligeant accueil que j'ai reçu dans cette majfsorf qui appartient encore à un Ornano, m'a converti tout-à-fait à Vannina , mais j'avoue que malgré mon admiration pour Sampiero , j'ai trouve* vraisemblable l'opinion transmise dans la branche directe de Vannina. D'après cette tradition , la cruelle leçon donnée par Sampiero aux femmes qui se mêlent des affaires d'État , n'aurait point été méritée; la conduite de Vannina au lieu d'être une intrigue politique n'aurait été qu'une faiblesse d'épouse et de mère ; elle espérait obtenir des Génois l'amnistie de son mari , et de l'emploi pour ses
deux fils, et croyait que la lutte contre Gênes n'était plus possible. Quoique le sentiment de l'autorité' conjugale fût alors et soit encore resté trèsfort dans les mœurs corses, la mort de Vannina est la tache de la vie de Sampiero ; mais je ne sais ^ si la Cour de France qui crut devoir le priver alors du commandement des troupes italiennes , agit avec discernement , car un tel homme ne pouvait être remplacé.
A peu de distance de Sainte-Marie d'Ornano , sont les ruines vénérées du château que Sampiero, retiré momentanément des affaires, et brouillé avec le général de l'armée de France Giordano degli Orsrai, fit bâtir en 1 554, après que sa maison eut été * brûlée par les Génois. Bien qu'habité par des paysans , ce château formé de grosses pierres de granit, conserve encore son air de manoir,* et Ton remarque les traces de l'ancien fossé et du pontlevis. La chapelle, aussi bâtie par Sampiero , est séparée du château par. un champ,, et Sampiero peu scrupuleux , entendait ou plutôt voyait la messe de saienêtre.
Une autre masure voisine est donnée , comme à Dominicacce , pour l'écurie de Sampiero.
A l'église de Sainte-Marie , j'ai vu les armes de Vannina et de Sampiero -sur un bloc de marbre négligemment à terre ; il n'y a pas encore la fleur
de lys qui ne lui fut accordée que plus tard * .
Urba Lacone , village sur la route , passe pour avoir été une ville du temps de Pline qui parle bien de trente-trois cités, mais n'en nomme aucune.
On s'arrête à l'aspect extraordinaire de la rivière de Taravo, roulant au milieu de rochers au fond d'une gorge dominée par plusieurs rangs de collines et de montagnes.
1 Le chevalier de L'herraite Souliers , auteur du petit livre vide et déclamatoire, les Corses français , (Paris 1667), a toutefois prétendu et l'on a depuis répété qu'au siège de Perpignan , Sampiero en recevant après une action d'éclat , des mains du dauphin , sa chaîne d'or, avait été autorisé par celui-ci à porter la fleur de lys dans ses armes.