‹ Voyages en Corse. à l'île d'Elbe, et en Sardaigne;Chapitre 83 sur 129 · CHAPITRE LXXXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXXXIV

Mépris de l'argent. — Indépendance des Corses. — Migîiacciaro. — Exploitation.

Il est impossible en parcourant la Corse de n'être point frappé à chaque pas de la hauteur de sentimens qui fait repousser même aux plus pauvres la main qui leur tend la pièce après un service rendu. Il y a certes bien de la noblesse dans ce mépris de l'argent , avec l'indigence du pays. J'ai déjà cité la délicatesse des servantes de village ; les sacristains ne sont pas moins dignes 1 , et je me rappelle qu'à la fin d'une rude et chaude journée de cheva.1 , arrivé sur le bord de la mer, à la maison Scafelli , espèce de métairie délabrée, une vieille qui m'avait apporté quelques rafraîchissemens, ne voulut accepter aucune rétribution. Après de pareils traits , on pense bien que le voyageur n'a point à redouter les importunes demandes, le spectacle des infirmités , ni ces ruses de la misère qui le poursuivent ailleurs , car le Corse ne mendie jamais.

L'indépendance naturelle aux Corses ne les rend

» Voyez ri-dessus, ckap. xix et ci-apris chap. xci.

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FIUMORBO. 365

pas moins inhabiles à l'esprit de servitude. C'est fort sottement qu'on a rappelé' d'après Strabon que les Romains ne voulaient point d'eux pour esclaves; ce reproche est plutôt un magnifique ëloge que les Corses mériteraient encore aujourd'hui. On ne trouve point dans l'île de serviteurs à gages , ainsi que M. Miot en fit l'expérience lors de ses deux importantes missions >.

Le Migliacciaro, vaste domaine , de dix lieues carrées , dans le meilleur terrain du Fiumorbo et même de la Corse, qui s'étend sur les bords de la nier, plonge jusqu'au sein de la montagne , et dans lequel passe l'ancienne voie romaine , appartenait autrefois à la maison Fiesque de Gènes. L'agent (t7 fattore) lui payait en 171 8, jusqu'à vingt mille livres génoises , environ seize mille livres, et il paraît y avoir trouvé son compte, puisque l'ancien facteur Battisti construisit à Bastia le palais occupé actuellement par le gouverneur de la division. Le revenu du Migliacciaro s'élevait à peine à quatre ou cinq mille livres du temps de l'abbé Gaudin, ancien vicaire-général du Nebbio depuis député de la Vendée à l'assemblée législative, correspondant de l'Jnstitut, mort juge et bibliothécaire de La Rochelle en 1810, qui avait résidé huit années en Corse et dont le Voyage est

» Voyez sa traduction de Diodore, t. 11 , 558.

assez estimé maigre les petits vers qu'il y a mêlés. Les paysans des villages voisins ont eu long-temps des prétentions sur ce domaine ; il a été plusieurs fois envahi dans les jours de troubles , et des bandits touchèrent les fermages.

Je trouvai le M igliacciaro occupé par une compagnie industrielle française récemment installée :

le nouveau propriétaire M. R avocat à la cour

royale de Paris , avait amené des mécaniciens et un élève de la ferme de Roville. L'exploitation de ce domaine trop long-temps abandonnée 7 l'industrie , les bonnes méthodes agricoles portées en Corse, l'introduction d'instrumens aratoires dans un pays qui n'en a que de si imparfaits, et ignore même la brouette «, sont véritablement un acte de citoyen , digne d'estime, et qui réclame au plus haut degré l'intérêt et la protection du Gouvernement. J'ai vu en Sardaigne des chevaliers , des v comtes et des marquis créés pour avoir plante ou

greffé seulement un certain nombre d'oliviers la sorte de défrichement du Migliacciaro serait d'une bien plus haute importance, puisqu'elle amènerait encore l'établissement d'usines, de

scieries etc.

» Voyez la lettre de M. Cottard, chargé des fonctions de recteur en 1827 , i la Société d'encouragement de Paris.

* Voyez Hv. m.

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Les femmes de M. R et de l'ancien agent

M. M ainsi que leur fille étaient au Migliac-

ciaro. Cette société parisienne, la gaîté de ces dames chantant les airs du Gymnase , au fond du Fiumorbo et leur gracieuse hospitalité' me charmèrent maigre le gîte de planches où nous étions comme campés. Un mois ne s'était point écoulé

que la jeune femme de M. R qui le secondait

avec un zèle si intelligent , expirait , consume'e par l'air insalubre de la plaine et que son époux retournait en France avec son cercueil. L'ancien agent , accuse' par de jaloux voisins d'excitation à l'incendie de leurs proprie'te's , était de'tenu dans la prison de Bastia où je le visitai , et dont il devait sortir acquitte.

L'abandon des travaux du Migliacciaro serait une calamité pour la Corse qui , avec l'extraordinaire fertilité de quelques points , ne produit pas assez de blé pour sa faible population. Malgré les difficultés d'une telle entreprise à sa naissance, malgré les préventions et le mauvais vouloir des habitans , les résultats obtenus étaient du plus favorable augure , et l'on devrait vivement regretter le morcellement destructeur de ce vaste et beau domaine.

268 LIVRE I. CliAP. LXXXV.

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