CHAPITRE LXXXYIII
Ma cécité. •
Depuis cinq mois, je parcourais à cheval les montagnes de la Corse et les plaines de la Sardaigne , m'enivrant du beau soleil qui les éclaire. Je n'avais pu me re'soudre à l'obscurcir par les verres bleus, verts ou gris de nos besicles 1 . Mes yeux presque épuisés par ces jouissances se trouvèrent charges de nuages à mon réveil à l'espèce de bivouac d'Aléria. Je me voyais arraché à mes travaux , à ces momimens de l'Italie , au milieu desquels je vivais depuis huit années par mes études et mes voyages, et je me sentais comme frappé d'une captivité, d'une mort subite. Je ne conservai qu'une demi-lueur qui eût été insuffisante pour examiner les détails des monumens de l'art , mais qui me laissait encore découvrir les grandes scènes de la nature. Je continuai donc ma route ne manquant à aucun des devoirs de
> J'ai vu depuis à Florence, chez un opticien , des conserves dont les verres étaient garnis de chaque côté d'un double crêpe noir et qui étaient fort à l'usage des Anglais. Il semble en vérité , que ce n'est guère la peine d aller en Italie pour apercevoir ainsi son soleil.
ALÉRIA. 281 voyageur que je m'étais imposés. Ma vue n'éprouva quelque amélioration sensible que le surlendemain à la Porta.
Après plus de deux années de consultations , après avoir passé par les traitemens de la science et de l'empirisme , mes yeux qui s'étaient un moment dessillés sous le ciel riant de la Toscane et à l'aspect de ses chefs-d'œuvre , ne m'ont point été rendus ; l'invincible cataracte a repris son cours , et il ne me reste plus qu'à me confier au temps et à la providence.
282 LIVRE î. CHAP. LXXXIX.
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