CHAPITRE LXXXVII
Vadina. — Alèria. — Etang de Diana. — Huîtres. -— Plaine d'Aléria. — Le roi Théodore.
Avant d'arriver à la plaine d'Aléria, je réh* contrai sur ma route Vadina , autrefois ferme et domaine considérable , maintenant dégradé et livré à des paysans de la montagne qui faisaient la moisson. Ces cultivateurs ambulans et temporaires expliquent les faibles progrès de l'agriculture ; elle serait bien plus avancée, si l'insalubrité de l'air ne rendait impossible la résidence sur le soi.
Les ruines de Mariana et d'Aléria sont les seules antiquités romaines de quelque célébrité en Corse. Les Romains paraissent avoir dédaigné d'orner cette colonie qu'ils possédèrent si longtemps , des monumens d'utilité et de magnificence qui signalèrent presque en tous lieux leur passage. Les trente- trois cités et les deux colonies romaines annoncées par Pline, peuvent très-bien
ALÉRIA. 277 être contestées puisqu'aucun reste ne les indique, que Strabon n'en a point parlé, et que Pline luimême ne les nomme point. Mariana avait été fondée par Marius, Àléria le fut par Sylla. Il est remarquable de rencontrer les deux terribles proscripteurs dans ce pays sauvage et chez cette âpre nation. Il ne reste absolument rien de Mariana. Les rares et incertains débris d' Aléria consisteraient en une maison prétoriale dite par les paysans Casa reale, une espèce de cirque à-peu-près imperceptible , quelques traces des murs d'enceinte , et un fossé ; mais aucun monument de l'art n'a été trouvé parmi ces ruines.
L'étang de Diana, barré par le sable, parait avoir servi de port à Aléria, ainsi que l'indiquent encore les gros anneaux de fer fixés sur ses bords. H est aujourd'hui renommé par ses huitres exquises et d'une grosseur extraordinaire.
A la fin du xm. e siècle, Aléria n'était pas encore entièrement détruite, l'évêque y résidait ainsi que la fàmille des Cortinco qui était la plus puissante de la partie cismontaine de l'île ; ce fut cette famille qui, dévouée aux Génois, les introduisit dans l'île.
La plage occupée par Marius et Sylla futde-r pais le burlesque théâtre de deux débarquemens et d'un rembarquement de ce baron de Weslphalie
Newhoff, dit le roi Théodore, aventurier couronne', ami de Law, fastueux, beau parleur, libertin , enferme pour dettes en Hollande , mort dans un grenier de Londres et illustré par le souper des six rois de Candide à Venise, et par le libretto de Casti et la musique de Paisiello.
La plaine d'Aléria longue d'à-peu-près trente beues sur deux ou trois de large , une des plus fertiles du monde, pourrait nourrir au-delà de cent mille habitans. Le climat doux, sans hiver, permettrait d'y cultiver même les plantes des Tropiques. Cette superbe plaine , au bord de la mer, est environnée de hautes montagnes , parsemée de légères inégalités et ondulations qui la sauvent de la triste uniformité des plaines. On y sent comme sur la côte sarde de Terra-Nova l'ancien emplacement - d'une cité puissante. Je n'eus que trop le loisir d'admirer cette plaine pittoresque, ayant erré tout le soir, au soleil couchant, afin de trouver un gîte et un souper, depuis la Casabianda jusqu'au fort d'Aléria et à la maison du receveur des douanes. Les quinze soldats que l'on isole sur ce point et qui seraient beaucoup plus utiles dans l'intérieur, avaient été obligés de quitter le fort comme il arrive chaque année , à cause de l'insalubrité de l'air, et le receveur n'a-
» Voyez livre III.
ALERTA. 270 vait qu'une unique chambre dont, maigre sa politesse, je me gardai bien de le priver. Il semble que dans une île ou l'hospitalité' est à la fois nécessaire et dans les mœurs , l'administration pourrait s'y associer en logeant un peu moins à l'étroit ses pre'pose's lorsqu'ils résident au milieu de pareils déserts. Un italien fugitif de Modène, qui exploitait le liège des montagnes voisines , voulut bien ni'offrir un matelas sur lequel je dormis plus tranquillement que le sanglant fondateur d'Àléria; mais le réveil fut affreux.
280 LIVRE I. CHAP LXXXYIII