CHAPITRE XCV
Château de Serrwalle. — Golo. — Pontenuovo. — Pas* toreccia. — Bataille de Pontenuovo.
A une demi-lieue de la route de Corte, on aperçoit les restes de l'ancien et pittoresque château de Serravalle, construit vers la fin du ix. e siècle; il domine la vallée de Deza et le village de Piedigriggio , et paraît assez fort pour le temps. Ses murs sont encore debout, et de tous les vieux manoirs de l'île , il est peut-être le plus vaste et le moins délabré. On lui donne pour fondateur un descendant d'Amondo Nasica, fe pre'tendu compagnon d'Hugues Golonna. Ce nom romain de Nasica existe encore aujourd'hui en Corse et il est porte par un honorable magistrat, homme de science et de conscience > M. Nasica, président du tribunal de Corte.
Le Golo , la première rivière de la Corse , n'est qu'une sorte de torrent qui roule le plus souvent entre des rochers, et au fond d'une humide et insalubre vallée.
Sur cette rivière est le long pont , dit Pontenuovo, et à côté une petite caserne crénelée
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occupée pendant l'hiver par la gendarmerie qui l'été se réfugie dans la montagne à Pastoreccia village d'à-peu-près cinq cents habitans, Pontenuovo étant un des points les plus malsains de
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Ces bords furenL le théâtre des derniers efforts
de l'indépendance corse. Maigre l'infériorité des armes et de la discipline , malgré le manque d'argent, de magasins et de places, malgré ses divisions, malgré quelques trahisons achetées, la Corse résista une année à la France qui alors n'avait qu'elle à combattre, Paoli dont le quartier général était à Morosaglia , instruit que l'armée française avait été imprudemment partagée en deux colonnes dont l'une traversait le Nebbio, et l'autre les gorges du Golo , résolut d'attaquer isolément chacune de ces colonnes séparées par un espace de cinq à six lieues coupé de torrens et hérissé de makis. Mais la rapidité des manœuvres françaises , et l'impatience corse qui engagea l'action plutôt que Paoli ne l'avait prescrit, déconcertèrent la sagesse de son plan. La seconde colonne arrivée a l'improvistc sur les hauteurs de Lento , les ordres de Paoli furent interceptés , et il cessa de recevoir des nouvelles. Placés entre deux feux, les Corses se retirèrent on désordre vcrs Pontenuovo afin d être couverts par le fleuve;
ALÉRIA. 505 niais le corps d'allemands et de déserteurs, anciens prisonniers passes à leur service , au lieu de les protéger, les chargea rudement sous prétexte d'arrêter la retraite, et un régiment français maître du plateau qui domine le pont et la plaiue , tira sur eux presque à bout portant.
Si la fortune manqua aux Corses , le cœur ne leur défaillit point. C'est alors qu'eut lieu cet héroïque expédient de vaincus , digne des Thermopyles : les Corses firent un rempart de leurs morts pour avoir le temps de charger derrière, et les blessés se traînèrent d'eux-mêmes jusque parmi les morts pour raffermir ce sanglant rempart.
Paoli vit le désastre de la route de Rescamone , et quoiqu'il eût bien put tirer encore la guerre en longueur, il sentit que les destinées de sa patrie étaient accomplies. Un mois après, le i3 juin 1769, il s'embarquait à Porto-Vecchio sur deux vaisseaux anglais avec trois cent quarante de ses généreux compagnons, et il arrivait à Livourne.
Les Corses perdirent a ce dernier combat de leur indépendance à-peu-près sept cents hommes. Les morts français furent nombreux et distingués. On remarquait un Bezons, un Chamisso et le capitaine Ségur du régiment de Soubise, jeune offi-
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cier dont le nom allait bientôt paraître avec éclat dans l'histoire politique , militaire et littéraire de la France. Irrité de ces pertes, M. de Marbeuf qui devait un jour si bien mériter de la Corse , souilla sa victoire : des grenadiers français parcouraient le champ de bataille et achevaient aVefc ironie leurs ennemis à terre , parmi lesquels durent se trouver quelques uns des immortels blessés, pierres de taille du rempart humain ; le village de Vignale fut brûlé ainsi que le couvent de Lucciana, Marbeuf ne pouvant oublier que Tannée précédente , à la bataille de Borgo , les frères avaient tiré de leurs cellules sur les Français, et que c'était peut-être une de ces balles monastiques qui l'avait atteint. Le triomphe de la France produisit à l'étranger une vive indignation , et l'on répandit en Italie l'énergique et injurieux distique :
GalHa vicisti! profuso iurpiler auro, Armit pauca, dolo plurima, jure nihil ' .
1 • France tu as vaincu ! par l'or honteusement répandu ; aux • armes tu dois peu , à la ruse beaucoup , au droit rien. »
CASINCA.
CASINCA.