‹ Voyages en Corse. à l'île d'Elbe, et en Sardaigne;Chapitre 94 sur 129 · CHAPITRE XCIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XCIV

Maison de Paoli. — Fontaine del melo. — Paysans. — Exemplaire des oeuvres d'Alfieri envoyé à Paoli et inscription. — Selle du dey de Tunis. — Épée de Frédéric. — Gloire de Paoli.

La maison de Paoli à Morosaglia pose sur un coteau , environné de montagnes boisées ; au-devant roule et se précipite un limpide ruisseau. La maison avait une petite chapelle. On montre l'étroite chambre où naquit Paoli ; un nouvel escalier de pierre a clé commence'; l'ancien, de bois , est une espèce d'échelle. Les vieillards du lieu racontent que lorsqu'il revint de Kaples , son frère Clément ayant cru devoir faire mettre des vitres , il les cassa avec sa canne , et dit qu'il n'y en avait point quant il était parti. L'aspect de la maison n'est point changé, mais on regrette qu'elle soit aussi mal entretenue par le propriétaire, mari d'une nièce de Paoli, qui a de la fortune et vient quelquefois l'habiter. Un tel monument domestique et national méritait le culte d'un vrai Corse et il ne devrait pas être ainsi négligé.

29f> LIVRE I. CUAP. XCIV.

L'eau de Morosaglia esl excellente. A la fontaine del melo (du pommier), elle coule avec abondance par un canal et dans un bassin , tous deux tailles dans le roc.

Les paysans de ce canton de Rostino, aises, intelligens, que Paoli traitait familièrement «, et qui vénèrent sa mémoire , ont conservé , par tradition , un certain reflet des hommes distingués qui se groupaient autour de lui. Ils n'ont point oublié que Paoli, qui portait ordinairement un habit de drap vert avec un galon d'or , paraissait dans ses visites chez eux et chez les monta-

» On trouve sur ces entretiens de Paoli et l'adresse qu'il mettait à maintenir sa popularité , le détail suivant dans les récens et honorables Mémoires de M. Lucien Bonaparte. « Tous les jours une foule . nombreuse de monta çnards attendaient le moment de sa prome- « nade pour le voir et pour lui parler; ils l'environnaient avec un « respect filial. Lui , parlait à tous comme un bon père, et ce qui me « causa d'abord une extrême surprise, il reconnaissait et appelait « par leurs noms des chefs de famille qu'il n'avait pas vus depuis « un quart de siècle. Cet appel , cette souvenance produisaient sur

« nos insulaires un eflel magique La même scène jouée plu-

« sieurs fois à chaque promenade et presque dans les mêmes ter- « mes finit par m'inspirer de? doutes. Je commençai à observer . les préparatifs de la scène journalière. Lu moine allait toujours . dans le cabinet do Paoli avant sa promenade; je le suivis ave:; . malice, et je le vis , plusieurs jours de suite descendre nu milieu « de la fouie et causer avec les plus appareils de ceux qui aUen- « daient l'audience. Je fus sur la voie de la découverte. Il me parut . «' vident que le moine précurseur f nppléait par m>ji rapport roufi- . lifuliel à la mémoire du patron. »

ALÉRIA. 29T gnards , vêtu à la Corse el avec une veste de laine commune. Le souvenir de l'illustre chef anime, peuple , vivifie toute la contrée.

J ai été assez heureux pour retrouver à Morosaglia l'exemplaire des œuvres d'Alfieri qu'il avait envoyé à Paoli, exemplaire disparu dans le pillage de l'appartement qu'il avait au couvent, et que l'on croyait détruit. Ce pilla ge avait eu lieu en 1796 avant l'occupation du couvent par les soldats républicains : les paysans craignant qu'ils np s'emparassent des effets de Paoli, s'étaient par dévouaient pour lui , mis à piller sa maison , et' à soustraire les pièces qui auraient pu exposer ses partisans. Paoli n'avait sur ce point aucune prudence , et l'on dit même qu'il aimait assez à compromettre son monde. Les divers volumes de celte édition ont été cédés par un paysan à M. Polidori, jeune avocat , fils du juge de paix de Morosaglia, digne de les posséder. Il ne lui manquait qu'un volume qui était dans le pays , et il espérait bientôt , comme on dit , se compléter. C'est l'édition incorrecte de Didot, 1788, avec son premier volume discarto (de rebut) , dont les fautes faisaient faire à Alfieri, del sangue verde y selon la vive expression italienne.

L'envoi et les vers ne se lisent qu'en tête de la tragédie de Timoléon dédiée par Alfieri à Paoli,

En voici le texte curieux , jusqu'ici inédit 1 :

AlVegregio Corso , de'nuovi Francesi Fattosi compagno, e maestro.

Tu invan col brando, ed io con penna, invatw, Paoli, destar Vllalia un d% tentammo :

Vedi or, se accenna i sensi tuoi mia mono.

Parigi, di 11 aprile 1790 ».

On peut remarquer ici qu'indépendamment de la sympathie et de l'énergie des principes , il y avait quelque ressemblance extérieure entre Aliieri et Paoli , par les yeux , le front , la couleur des cheveux et la haute stature.

La gloire de Paoli célébrée par les poètes et les philosophes, avait parlé même au cœur d'un barbare. Une selle tissue d'or et d'argent, un superbe cheval , un tigre , deux autruches , une paire de pistolets et un sabre garni de diamans furent solennellement offerts à Paoli dans le palais de Corte

1 L'auteur a également donné le premier, l'épitaphe consacrée par Alfleri à son ami Gori-Gandellini. Voyez les Voyages historiques et littéraires en Italie, liv. XI, chap. xn.

* • A l'illustre Corse qui , des nouveaux Français , s'est fait compagnon et maître. En vain , Paoli , de ton épée, en vain de ma plume, nous tentâmes un jour de réveiller l'Italie : vois maintenant si ma main retrace ta généreuse pensée. Victor Alfieri. Paris , 11 avril 1790. .

ALÉRIA. 599 par un ambassadeur du bey de Tunis reconnaissant de ce qu'il avait fail réparer un navire naufrage' de la régence , et restituer à l'équipage les objets enlevés par les habitans de la Balagne. Cette selle magnifique avait aussi disparu dans le pillage sentimental des paysans ; ils l'ont depuis rendue à sa famille ainsi que plusieurs autres effets.

Le sort de l'épée que lui offrit le grand Frédéric et qui portait pour inscription les mots : jtugna pro patria x , a été moins heureux : cette noble épée tomba entre les mains de Salicetti qui la conserva jusqu'à sa mort; elle a dû passer à ses héritiers. Frédéric parait toutefois s'être mépris dans une partie de son enthousiasme lorsqu'il appelle Paoli « Le premier capitaine de l'Europe.» Paoli était plutôt, ainsi qu'on l'a vu, habile administrateur et grand homme d'état. Voltaire, sans être homme de guerre, l'a infiniment mieux jugé que Frédéric : « Paoli , dit-il avec une admi- « rable justesse , était plus législateur que guer- « rier ; son courage était dans l'esprit. »

J'aime à m'étendre , à revenir sur Paoli, sur ce

' • Combats pour la pairie. » Celte inscription est la mente que celle des huit brillans étendards envoyés par Catherine de Medicis à Sampiero après les succès qui signalèrent le commencement do su dernière expédition.

caractère digne de Plutarque , mélange heureux de vertus antiques et d'ide'es nouvelles. Malgré la renommée de Napoléon , Paoli est resté le héros national , l'homme de la Corse : Napoléon n'est que l'homme du monde.

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