CHAPITRE XCVIH
Maison de Filippini. — Sa vigne. — Maison de Ceo caldi. — Murât à Vescovato. — Projet de Jean- Jacques de s'y retirer. — LesCasabianca. — Hérédité, simultanéité des réputations en Corse. — Esprit de famille.
La maison de Filippini qu'occupent des paysans, a été conservée par respect pour sa mémoire ; elle n'a plus que trois étages au lieu de quatre. Cette maison , solidement bâtie , est un modèle curieux de maison corse du xvi. e siècle; l'historien s'y trouvait à son aise ; il pouvait y recevoir quelques amis; elle paraîtrait maintenant fort incommode. Filippini est l'historien populaire de la Corse. Quoique diffus , peu correct , il touche par sa candeur et le sentiment national qui perce à travers sa contrainte et sa circonspection, puisqu'il écrivait sous la domination génoise et qu'il avait été détenu à Gênes comme suspect d'avoir été favorable à l'insurrection de Sampiero. Une des premières questions que fit Napoléon au docteur Antomarchi son compatriote, lorsqu'il vint à Sainte-Hélène, fut : « Avez-vous un Filippini? »
Vescovatp est le lieu de naissance de trois historiens de la Corse du xvi. e siècle , Monteggiani, incomplet mais siucère , Ceccaldi , chaud , élevé' , et Filippini. Un tel nombre d'historiens paraît remarquable pour une île jusque-là assez peu littéraire. L'histoire est de tous les genres d'écrits celui qui se rapproche le plus des actions humaines , et elle a dû être cultivée de préférence chez une pareille nation. La résolution du caractère corse passait facilement à la narration , et le style ressemble aux faits. Le métier d'historien n'était point la toutefois sans quelques risques , et la vigne de Filippini où il composait et qui se voit encore près de Vescovato , est entourée de hautes murailles afin de le préserver des coups de fusil auxquels son livre l'exposait.
La maison de l'historien Ceccaldi , grande , relaite, délabrée, existe encore. Le nom de Ceccaldi a été illustré de nouveau par le brave général André Colonna Ceccaldi , un des premiers chefs de l'insurrection de 1729, digne frère d'armes de Louis Gialferi et de Hyacinthe Paoli 1 . Cest à la suite d'une défaite contre les deux premiers généraux que le général autrichien Wactendock passé au service de Gênes avec quatre mille hommes , t ^ écrivant à Daun , gouverneur de Milan , pour lui
» Voyez l'appendice n.° 8.
CASINCA. 311 demander du renfort, dit qu'il combattait une nation qui ignorait la peur.
De nos jours , cette maison d'un historien a vu et fait de l'histoire. Elle servit d'asile à Murât lorsqu'il vint en Corse en 1 81 5 demander l'hospitalité' au gênerai Franceschetti , autrefois colonel de son armée ; le générai l'occupait encore en 1 834 > sa femme étant Colonna Ceccaldi , et je l'y visitai Murât , ce cavalier toujours si bien monté et éperonné , ce paladin à la blanche aigrette qu'il ne quittait jamais devant l'ennemi , fit son entrée à Vescovato sur un mulet, en bonnet de soie noire , sans chapeau , en capote et en guêtres de soldat. Sa grossière chaussure était encore conservée dans cette maison. Heureux s'il avait pu céder aux sages conseils de son hôte et comprendre avant son fatal départ que Naplesetlui n'étaient ni Napoléon, ni la France.
C'est à Vescovato qu'un asile fut offert en 1 764 par le comte Mathieu Buttafuoco à Jean-Jacques qui avait montré un très-vif désir de s'y retirer, afin d'échapper à ses persécuteurs de la Suisse. Le philosophe génevois , a-t-on répété , avait presque
1 Le général Franceschelti mourut en 1856, ruiné par suite de la résidence de Murât chez lui , et pour l'avoir accompagné dans son expédition de Pizzo. Deux de ses fils admis sous la Restauration à l'école de Saint-Cyr, sont aujourd'hui des officiers distingués.
annoncé la destinée de Napoléon et la gloire de la Corse lorsqu'il avait dit dans le Contrat social , ce J'ai quelque pressentiment qu'un jour cette pe- « tite île e'tonnera l'Europe ; » mais la prétendue prophétie doit plus raisonnablement s'appliquer aux principes de liberté qui régnaient en Corse , et dont il était naturel, possible de prévoir les immenses progrès. Rousseau refusa le plan de législation que Buttafuoco demandait au nom de Paoli pour la Corse ; il ne consentait môme à s'y rendre que sous l'étrange condition de ne point entendre parler de ses affaires. Il semble cependant que le sort d'un peuple brave , pauvre , isolé, luttant pour son indépendance et qui accordait une si généreuse hospitalité méritait bien quelque intérêt. L'histoire de l'île était le seul travail auquel Jean-Jacques promettait de se livrer. Cette histoire eût été la quatrième et même la cinquième écrite à Vescovato , puisque Buttafuoco en a laissé une manuscrite , tant l'air de l'endroit est historique.
Vescovato est la patrie d'une famille ancienne et distinguée, appartenant au parti populaire et qui a fourni à notre histoire militaire contemporaine trois de ses plus illustres morts : le capitaine de l'Orient qui se fit sauter à la bataille d'Aboukir, son héroïque enfant qui , âgé de onze ans, ne voulut point l'abandonner et périt près de
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lui , et le jeune et brillant colonel tué à la tête de son régiment dans la campagne de Russie. Le trait du poète ,
Fortes creantur fortibut et bonis ,
semble particulièrement applicableaux fortes générations de la Corse ; le même nom y est successivement ou simultanément illustré : c'est ainsi qu'elle compte ses trois Sampiero d'Ornano, ses trois Paoli, ses deux Abbatucci, ses deux Cervoni, ses trois Casablanca, ses deux Sébastiani : il faut dans ce pays des titres ou des prénoms à la gloire pour s'y reconnaître. L'esprit de famille est le secret de cette production rapprochée d'hommes remarquables. Là, les existences, les individualités se tiennent et s'appuient, au lieu d'être éparses, isolées , comme parmi notre multitude ; il y a des . traditions domestiques , et les liens du sang ne se brisent point à chaque pas par l'égoïsme , l'opinion ou la vanité. Si le christianisme , si la chevalerie ont, à des époques diverses, renouvelé la société, l'esprit de famille paraît aujourd'hui a de jeunes sages ne devoir pas lui être moins secourable et moins utile. Cet esprit est le fond des mœurs corses , et s'il était possible d'en corriger les cruels abus , cette île méconnue pourrait servir d'exemple à noire civilisation.
7>lï LIVRE L CHAP. XCIX
MARASA.