‹ Voyages en Éthiopie (janvier 1882-octobre 1884) notes, lettres & documents diversChapitre 1 sur 16 · JANVIER 18S2 — OCTOBRE 1SS · texte numérisé non relu

JANVIER 18S2 — OCTOBRE 1SS

WxJULCoiu^^,

Envoyé par la Société française d'Obock etdu golfe Persique^M. Paul Solcillet, parti du Havre, le 38 novembre 1881, sur le steamer VObock, mouillait, le 10 janvier, aux îles Sebah, à l'entrée du détroit de Bab-el* Mandeb, 9 milles sud-ouest de Périm, et arrivait le i a janvier à Obock, d^oti il adressait la lettre qui suit :

« Nous sommes arrivés heureusement à Obock le 12 janvier, dit M. SoletUet. J'y ai fait commei^çer de suite la construction d^ne faaorerie pour le compte de la Société, à côté des établissements fondés par la Société franco-éthiopienne.

» Le 31, j'ai laissé mes collaborateur^ à Obock et je suis venu à Aden échanger un courrier avec l'Europe.

» J^ai rapatrié ici tous les membres de l'expédition de la Société francoéthiopienne qui devait aller au Choa, voyage quMls n^ont pu exécuter.

» Je vous écrirai bientôt longuemenL »

De plus, M. Gabriel Gravier, secrétaire général de la Société, recevait du même explorateur les lignes qui suivent :

« Mon cher ami,

» Je suis installé à Ubock depuis le 1 2 du courant. Tout va très bien et je crois qu'un prochain avenir fera de ce point un centre important de commerce français. Obock, aussi bien qu'Aden, peut devenir un point de relâche pour la route des Indes et, si Aden a derrière elle P Arabie, Obock a TEthiopie, le pays Gallas, etc.

» La rade d'Obock est très sûre et les passes sont faciles. Nous avons pu y mouiller sans pilote, et sortir de ce port le 2 1 , pendant la nuit, car les indications de la carte sont excellentes.

» Bien à vous de cœur.

» Paul SOLEILLET. »

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A Monsieur Gabriel Gravier.

Obock, le 8 mai i88».

« Mon cher ami,

» Nous avoni éa ^d '(lies misères de toute sorte, mais enfin Obock est fondé. vH..:.Yii;t.

9 Je viens de reicéfvdîl' une importante caravane qui m^a été envoyée direaement, par la route de Hoaussa, par le roi Menelik, et c^est la première qui vient du Choa à Obock. J^espère qu'elle sera suivie de beaucoup d^autres.

• Mes relations personnelles avec les indigènes sont toujours des meilleures, bien que Tun de nos domestiques ait tué, par accident, un enfant donkali.

» Je suis en très bons termes avec tous les chefs du pays : les sultans de Reitta, de Tadjourah, du Loheita et du Haoussa.

9 Je suis même assuré d^un bon accueil chez le terrible Mohammed Hanfalé, dont on fait une sorte de croquemitaine, pour n'avoir voulu, jusqu^à présent, recevoir aucun blanc. Je me propose d'aller le voir dans quelques jours, et de faire amitié avec lui.

» Adieu, etc.

• Paul SOLEILLET. »

A Monsieur Gabriel Gravier.

Mon cher Am,

Ne me grondez pas, ne criez pas : voici des renseigneihents pour la Société normande de Géographie.

Les Arabes ont donné le nom de Danakil (au singulier Donkali) à des populations de la côte orientale d'Afrique qui se donnent à elles*mémes le nom (TA/ar. Elles sont appelées Adalloche (au singulier Adal) par les Abyssins et les Gallas qui, eux, repoussent ce nom de Gallas, sous lequel ils sont universellement connus, pour prendre celui d*Oromont.

Les Afar, Adalloche ou Danakil sont pasteurs et nomades. Ils ont sur le linoral deux centres fixes de population, Reitta > et Tadjourah K

I Ou lUheita, sur le détroit de Bab el-Mandeb, formé de cent quatre-vingts à deux cents cabanes en paille. Il y a quau« à cinq cents habitants qui s*adonnent au commerce.

s Petit port à vingt-neuf milles au sud-ouest d*Obock, sur la bande septentrionale de la baie de Tad^oura. U est d*asp6Ct misérable, et compte trois mille habitants qui sont adonnés au commerce*

Dans rintérieur, ils ont deux on trois villes dont la plus importante est Haottssa >.

Les Danakil vivent par tribus quMls nomment KabiL Chaque tribu est administrée par un chef appelé Ras (tête). Les Ras sont toujours choisis dans une même famille et sont vassaux desultans qui résident dans les villes. Sous ce rapport, leur gouvernement est aristocratique et féodal ; mais les Ras ne font qu^exécuter les décisions prises dans les Kalam, à la majorité des voix, et comme les Kalam ont la décision de toutes les affaires publiques, même le jugement et la punition des Ras, le gouvernement Danakil est paiement démocratique.

Le territoire compris entre le Ras Doumeirah >, au. nord, et le Ras Ali ', au sud, nous a été cédé par le traité de 1862. 11 comprend neuf tribus dont les Ras reconnaissent la suzeraineté du sultan de Reitta. Ces tribus sont celles des Adal, des Bodoîtamella, des Tokailli, des Scheka (appelé Mechalrs par les Arabes), des Assoba, des Assemela, des Maddina, des Bossona et des Mandita.

Le sultan de Reitta, avec qui j^ai personnellement de bonnes relations, (quand il m^écrit il m^appelle son ami intime), est allié des sultans de Tadjoura et de Loita et ces trois sultans sont feudataires de Mohammed Hanfalé, sultan de Haoussa v*

Le sultan de Tadjourah vit en nomade, dans les environs, depuis l'occupation de sa ville par les Turcs.

Le sultan de Loita commande aux tribus les plus guerrières du pays: celles des Debenek.etde Vehima.

Mohammed Hanfalé, ami et allié de Ménélik II, roi du Choa, com-

I Sur la rivière Aouach, à la pointe nord-ouest du lac Garoaticbad. D*après les renseignements recueillit parle comte Antondli et publiés dans le Bulletin de la Société Italienne de Géographie (mai-juin i88a, p. 469), Houssa serait le nom d*une province et non d*une ville. Cela est contraire à Tavis de tous les géographes. Ce n'est pas un motif pour que M. Antonelli ait tort. Je crois cependant que cette ville sans nom qu*il place dans le site de Haoussa est celle que nous connaissons «ous ce nom. Abd-er-Rahaman Jusef, son informateur, a pu lui donner un nom différent, et nous n'avons pas besoin d'aller en Afrique pour trouver des villes ayant plusieurs noms. Nous savons aussi que souvent des villes changent de nom par suite d'événements politiques et militaires.

s Sur la mer Rouge, à vingt kilomètres au sud de la baie d'Assab. — G. Gr.

I Sur la bande méridionale de la baie de Tadjourah.

4 Pendant la saison des pluies, le sultan du Haoussa réside à Gargori, entre Diholu et Dobé (le comte Antonelli, op. cit.).

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mande aux nombreuses tribus qui se groupent sous le nom de Hassa* Yaman.

Le sultan de Reitta est la seule autorité reconnue par les Ras des tribus du littoral. Cest donc avec lui que les Francis doivent surtout traiter pour leurs relations avec ces tribus.

L'intérieur du pays nous sera ouvert par Mohammed Hanfalé Je sultan du Haoussa. Plusieurs foisdéjà, pour conserver son indépendance ^s-à-vis de TEgypte, ce chef a sollicité Talliance de la France. De cœur, bien à vous.

Paul SOLElLLBT. — --

A Monsieur Gabriel Gravier.

Obock, i8 août 188».

Mon CHER Ami,

Demain, 19 août, je pars pour le Choa, par la route directe d^Obock à TEthiopie méridionale, qui traverse le Haoussa.

Le 26 juillet, j*ai reçu par cette route une imponante caravane qui m^a été envoyée par le roi Ménelik II , avec qui une première affaire a été cohdue.

Le Sulun Homed Loîta nous a cédé le pon et la rade de Sagallo, dans le golfe de Tadjourah. Je viens d^y instaUer un agent. Ainsi non seulement nous avons utilisé le territoire français d'Obock, mais nous Tavons agrandi. ^

Je vous écrirai du Choa.

Je compte être en France en janvier i883.

De cœur à vous.

• Paul Soleu.let.

A Monsieur Gabriel Gravier.

SsgallOy le 29 août 188s.

Mon cher Ami,

Je quitte demain Sagallo S où je suis resté quelques jours pour ins^ uller M. Louis Grand (ancien élève de Técole de Commerce du Havre), comme directeur du comptoir que je viens de créer sur le territoire que

I Près de Tadjoonh, dans le golfe du m€nie nom. — G. Gr.

NOTES ET DOCDMBKTS DIVERS b

m*a concédé le sultan Homed Loita. J^ai pris possession effeaive de ma possession, en la faisant mesurer et en la délimitant par quatre bornes en maçonnerie de forme conique, de deux mètres de diamètre sur deux mètres de hauteur, et blanchies à la chaux. Celle de TEst est près d^un palmier très élevé qui indique le mouillage.

L'installation du comptoir est toute primitive. Elle se compose d*une zariba (enceinte d'épines) et d^une cabane en paille, mais sur cette cabane flotte le pavillon français.

Les indigènes nous ont accueillis avec enthousiasme. Les Egyptiens établis à Tadjourah sont pour eux une menace : ils craignent le son des paysans du Harar qui en sont réduits à couper les caféiers parce que leur produit total ne suffit pas à payer l'impôt, qui est de 80 0/0 du produit brut des bonnes récoltes. Outre cette ineptie fiscale, qui rappelle Phomme de la poule aux œufs d'or, l'Egypte a le tort de gouverner par des soldats, c^està-dire très mal.

Maintenant, mon ami, prenez une bonne carte de TAbyssinie et vous verrez tous les avantages de la nouvelle position que nous occupons, et cela sans abandonner Obock. Sagallo est auprès de la montagne de Goba > qui est, à cause de son altitude, abondamment pourvue d'eaux vives et de pâturages. Elle est habitée toute l'année par de nombreux Bédouins. Nous ne sommes séparés des Isa Çomalis que par un petit bras de mer. Il y a là aussi les éléments d'un trafic important.

Pour le moment, nos relations de voisinage se bornent à tirer tous les soirs un coup de fusil à poudre, dans la direction de la montagne, pour montrer que nous faisons bonne garde. Les Isa Çomalis sont d'audacieux voleurs, mais ils ont une peur effroyable des armes à feu, et nous exploitons ce sentiment. .^

La route la plus fréquentée de l'Ethiopie méridionale à la mer est celle dite des Lacs salés. Suivant la saison, cette route passe par la vallée de l'Aouach ou par Erer et Faré > ; c'est cette dernière que je vais suivre.

A vous de cœur.

Paul SOLSILLST.

' Goodah des cartes anglaises. — G. Or.

> Je ne connais ni. Erer ni Faré. Je suppose que Soletllet veut désigner la route, ou plutôt la piste longue d'environ 420 kilomètres que suivent les caravanes d'Ankobèr à Tadjourah. Cette route conpe TAouach par environ 90 39 de latitude nord, monte un peu au nord par Seikotban, puis au nord-est par Baddikoma, au nord par GabboUa, au nord-est par Tutteli et Sabotu, au nord par Karabu, au sud du lac Assal ou Salé; elle

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• P. S. Au moment où Soleillet recevait du Choa une caravane richement chargée, où il agrandissait son cercle d'action et se mettait en route pour la cour du roi Ménélik II» la Société Godin et O faisait prononcer sa dissolution par le tribunal de commerce de la Seine. Elle annonce que le capital engagé est insuffisant et que celui souscrit est complètement perdu. Cette décision est d^autant moins compréhensible qu^elle se produit juste quand le succès paraît assuré, quand la récolte commence.

Obock sera-t-il encore une fois abandonné alors que nous avons devant les yeux Tétat florissant de la colonie fondée, par les Italiens, sur la

baied^Assab? .

Gabriel Gravier.

Lettre de M. Paul Soleillet à M. Gabriel Gravier^ Secrétaire général,

reçue le 24 juin i883.

Aureillo (Choa), le 18 octobre 1881.

Mon cher Ami,

Mon voyage d'Obock au Choa sV^t accompli très heureusement, quoique très lentement. Je ne dois cependant pas trop me plaindre de cette lenteur, la cause en étant les relations amicales créées à Obock entre moi et les chefs Danakil. Dans tous les camps j^ai été reçu en ami et partout, de gré ou de force, il a fallu s^arréter à boire du lait ou à manger de la viande. Aussi, je ne suis arrivé à Ankobèr que le 2 du présent mois.

Grâce à ma situation de chef d^Obock (c^est le titre que Ton me donne), j^ai été on ne peut mieux reçu. L'azage Oualda Tsadec, premier ministre du roi, est venu à ma rencontre à plus d^une heure d'Ankobèr avec 5o soldats qui m^ont salué par une salve db mousqueterie. Lx>rsque je suis arrivé à Ankobèr, le roi était déjà parti pour Aureillo, oti va se célébrer, samedi prochain, le mariage de sa fille avec le fils de Fempereur Jean. Dès que S. M. a connu ma présence dans ses états, elle m^a fait envoyer une inviution pour assister à ce mariage. Elle a fait la même politesse à Tagent de notre compagnie, M. Chefneuz, qui est depuis sept mois au Choa, oti il est très bien vu. M. Chefneuz parle et écrit TAmarigna.

passe enfin entre ht bande septentrionale du golfe de Tadjourah et le sud du Djebel Goodah jusqu'à la vUle de Tadjourah, d*où elle se dirige soh sur Obock, loît sur la côte delà mer Rouge. — G. Gr.

NOTES Et DOCUMENTS DIVBRS 7

J'ai été fort bien reçu par le roi Ménélik II (Méaélik I*' était fils de Salomon et de Makada, reine de Saba). Je l'ai déjà va plusieurs fois^ chaque fois très longuement. M.* le comte Louis de Jouffroy d^Abbans, consul de France à Aden^ auprès duquel je suis accrédité par un passe-port diplomatique et par une lettre du ministre des Affaires étrangères, m^avait donné une lettre pour le roi du Choa. Cette lettre a (ait le plus grand plaisir au roi. L*envoi d^une ambassade en France est actuellement décidé en principe, et je dois être chargé de raccompagner, ^ambassadeur sera probablement le premier ministre du roi.

Depuis Rochet d'Héricoun, la France est très aimée au Choa. Lorsque le roi actuel apprit nos revers et sut que les Allemands nous avaient imposé une rançon, il voulut envoyer en France quelques milliers de thalari, comme cadeau, pour aider à notre rachat. Un européen, alors auprès de lui, Ten dissuada en lui expliquant ce que c'est que cinq milliards. Le roi craignit que Ton ne se moquât du don qu'il voulait faire et n^osa renvoyer, mais l'intention y était. y

Le royaume du Choa est peu de chose par lui-même, mais actuellement Ménélik a conquis tous les pays Gallas jusqu^à Kaffa. Depuis la chute de Théodoros, Ménélik est le plus puissant des souverains de TAbyssinie, le seul qui, avec l'empereur Jean, puisse porter le titre dt negus (roi). Aussi l'empereur, jaloux de lui, a poussé dernièrement le ras Adal, chef du Godjam, à combattre Ménélik. Pour les mettre de pair, l'empereur avait donné au ras Adal la couronne du Kaffa avec le titre de Negus Téclahimanot. Téclahimanot a dernièrement passé TAbal, mais il a été défait complètement par le roi et fait prisonnier. A la suite de cette victoire, Tempereur a reconnu les conquêtes de Ménélik, lui a laissé la couronne du Kaffa et de tous les pays Gallas qu'il a conquis et pourra conquérir, et le roi Téclahimanot redevient simple ras.

Deux nouveaux royaumes sont formés, Tun avec le Ouollo que Ménélik donne à sa fille avec le titre de reine; Fautre avec le Tigré que Tempereur donne à son fils unique, Arahya Sellasié, avec le titre de roi.

Les deux nouveaux souverains vont être unis samedi prochain par le mariage indissoluble dit de la communion. De plus, Tempereur a reconnu Ménélik pour son successeur à Pempire, ce dernier promettant sa succession à son gendre.

Vous voyez par là, mon cher ami, Timportance que peuvent avoir pour la France des rapports directs et amicaux avec le Choa.

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Je vous mènerai des Ethiopiens à Rouen. Vous verrez par vous même quece sont des gens intelligents, de bonne compagnie et de gais compagnons, ce qui ne gâte rien, grands mangeurs, grands buveurs, braves à la guerre et fidèles dans leurs aminés. .

Je vous enverrai, par une occasion plus sûre que la présente, copie de mon journal de voyage.

A vous de cœur, Paul Soleillet.

P. S. — Vous savez que Ménélik est anti-esclavagiste. La traite est interdite dans ses états. Elle se fait clandestinement, mais si Tun de ses sujets chrétiens était convaincu d^avoir vendu un esclave, il serait puni de mort.

Lettre de M. Paul Soleillet à M. Gabriel Gravier.

Ankobèr, le lo novembre i88a.

Mon cher Am^

Je vous ai envoyé d'Aureillo, pti je suis allé assister aux fôtes du mariage delà fille du roi avec le fils de Tempereur Jean, une longue lettre que vous avez dû recevoir par la voie d^Assab. Aujourd'hui je profite du départ de M. Léon Chefneuz, notre agent ici, qui va à Aden, nous échanger un courrier avec la France.

Vous trouverez ci-joint, pour votre Bulletin, les notes de voyage de 2^Tla à Ankobèr que M. Léon Chefneux avait rédigées pour moi.

M. Chefneuz à pris les angles de la route comme je le fais. Son chiffre^ est suivi de O. Les autres cotes sont barométriques et thermométriques. Faites un croquis de la route ; celui publié par les Italiens, dans le Bulletin de la Société de Géographie de Rome^ est inexaa.

Je vous envoie de mes notes de voyage ce que j'ai eu le temps d*en recopier, car je suis toujours ici par monts et par vaux. Pour le Choa, ce n*est point une métaphore, et si l'on n'avait les muleis, je ne sais ce que Ton deviendrait. Pour beaucoup de nous, et pour moi tout le premier, il serait impossible de faire à pied les grimpages funambulesques qu'exécutent ces bonnes bêtes. Heureusement, j'en ai trois et des meilleurs.

NOTES ET OOCOMBNTS DIVEKS 9

Figaro, mulet Isabelle, que m'a donné le sultan de Reiu ; Rosine, belle mule noire, fine comme un pur sang anglais, que M. Léon Chefneux a eu la gracieuseté de m^envoyer à Obock ; César, mulet noir, exceptionnellement grand, beau, fort et rapide, marchant Tamble comme pas un. Cest le roi Ménélik qui me l'a donné, et comme il y a joint une selle de dedjas match (porte des gens en campagne), grade équivalent à celui de général de division, et comme en ce pays moyen-âge tout est hiérarchisé, je suis dedjas match au Choa chaque fois que je monte mon mulet revêtu de la selle officielle ; alors on me salue eu baisant la terre, etc., etc.

Uun étranger, c*est la selle qu*on salue.

A Aureillo, j*ai fait autre chose que d^assister aux fêtes, qui, du reste, ont été fort belles (je vous enverrai plus tard le récit de tout cela); j'ai obtenu du roi, avec qui je suis fort bien, trois importantes concessions :

lo Un très grand territoire au Choa ;

2^ La moitié de la récolte, pendant 25 ans, des oliviers sauvages que je pourrai greffer, et il y a d^immenses forôts d'oliviers sauvages susceptibles de produits non inférieurs à ceux de la Kabylie ;

30 La concession d^un chemin de fer à voie étroite d^Obock au Choa, et celle des lignes à établir dans le Choa.

Comme voyageur, je suis *rès satisfait : C'est quelque chose d^avoir ouvert la route d'Obock au Choa (ce qui n^avait pas encore été fait). J^ai cependant en espérance beaucoup mieux que cela.

Dernièrement, je suis allé voir à Gimbici, entre Debrab-Berhan et Antoto, le ras Gobanna, ce qui m^a permis d^apercevoir les ruines portugaises d^Angolala, que je visiterai au premier jour.

Ras (mot arabe et éthiopien qui signifie tête) est le titre qui vient immé» diatement après celui de negus, roi.

Le ras Gobanna est ce que Ton appelait autrefois en France un soldat de fortune. Simple guerrier galla, il s^est élevé par son courage à la dignité de ras. Il est le plus important des feudataires du roi. Son armée particulière se compose de 3o,ooo cavaliers. Il est assez riche pour avoir pu offrir en cadeau au roi Ménélik II, à Toccasion du mariage de sa fille, i,3oo chevaux, dont 5oo harnachés. Trois cents des harnais étaient en argent. Outre les chevaux, ce présent comprenait des mules, de Pivoire, du café, etc. Jai vu tout cela à Aureillo.

Gobanna a soumis au roi Ménélik tous les pays Gallas, jusqu'à Kafia. Le roi de Kaffa lui-môme, grâce à Gobana, est tributaire de

lO NOTES ET DOCUMENTS DIVERS

Ménélik, et Fempereur Jean reconnaît Ménélik comme roi de Kaffa. Le royaume de KafTa est Tun des plus anciens et des plus célèbres de l*empire des Attié (empereurs d*Abyssinie). Les negus y résidèrent à plusieurs reprises. Il est fermé aux Européens depuis longtemps. Il n*a été visité, je crois, que par M. Arnaud d'Abbadie. Les Italiens ont échoué

dernièrement dans cette entreprise. KafTa est encore le but du voyage du docteur Steker. Soit dit entre parenthèses, j'ai rencontré ce voyageur en très bonne santé, le mercredi i'^ novembre, à 9 heures 20* du matin, dans le pays de Jiguem.

Nous avons déjeûné devant lui. Comme les Amaras, il. jeûne le mercredi et le vendredi. Il pone au col, d'une Ëiçon très apparente, une croix en or, pendue à un cordon de soie bleu, le cordon chrétien. Il se fait tout à tous. Je ne puis que Papprouver, puisque, moi-même, je porte le cordon bleu. Il nous a dit qu^il se rendait à Borou-Meida, auprès de l'empereur Jean, et qu'il se rendrait ensuite dans le KafTa.

Le docteur voyage avec une suite frès nombreuse et une quarantaine de mulets de charge, dont plusieurs portent des animaux vivants^dans des cages, et d'autres collections.

Le ras Goubanna m^a très bien reçu. Comme tous les auromons fgallas)^ il aime beaucoup les Français. Nous sommes, disent-ils, les Français éPici^ et ils ont raison. Les voyageurs leur ont reconnu la plupart de nos brillantes qualités. Ils sont braves et impétueux à la guerre, francs et loyaux, volages, sans souci, coints (dans le sens de Montaigne), voltairiens en diable, mais aussi superstitieux et un peu trop passionnés pour rhydromd.

' Le ras Goubanna est très bien avec tous les Français qui sont venus au Choa. Nous avons trouvé en villégiature, chez lui, M. Eloi Pinot, capitaine au long cours, envoyé ici par la maison Tramier, Lafarge et C*, de Marseille. M. Léon Chefneux est aussi en excellents termes avec le ras. Quand M. Chefneux l'a informé de son départ pour Aden, il lui a donné un cheval pour lui et un pour le consul de France; il m'en a donné un aussi, et ces trois chevaux sont harnachés d'argent.

J^ai dit au ras que pendant l'absence de M. Chefneux, qui doit durer deux mois, je désirais voyager en pays Galla. Il m'a répondu : Va partout où je commande. Après Kaffà, le pays ne m'appartient pas. Partout tu seras le bienvenu. Aussi, lundi prochain, t3 courant (i3 novembre dernier) je pars pour KafTa. J'en suis bien heureux, vous le comprenez, mon

cher ami. Je pars dans les meilleures conditions possibles : seul (TEuno^ péen,peu de domestiques, sans bagages.

Gourmand comme vous Têtes, vous savez certainement que le café est originaire de Kaffa, dont il tire son nom. Le climat sec de FArabie ne convient nullement à cette plante, qui veut de la chaleur, il est vrai, mais aussi de Tabri et de l'humidité. Les Arabes de Mokka, qui, de tout temps, ont eu des relations avec PEthiopie, ont importé à Mokka du café de Kaffa ; on Tachetait à Mokka, et Tezcellent café de Kafia a fait la répatation du mokka.

Plus tard, lors de Tinvasion de TEthiopie méridionale par le conquérant musulman Gragne, les relations de Mokka et de Kaffa devinrent très difficiles. L*usage du café se répandit en Europe, les Arabes plantèrent des caféiers dans les vallées chaude;^» humides et abritées de TYémen. Mais le vrai Mokka, le meilleur des cafés, est toujours celui de Kaffa. Vous en jugerez, je Tespère, ainsi que nos amis de Rouen, à qui j'envoie mes mei]«* leurs compliments.

De cœur à vous,

Paul SOLEILLET.

Lettre de M. Paul Soleillet à M. Gabriel Gravier^ Secrétaire général,

reçue le 23 fuin i883.

Ankobèr, le 3 février i883.

Mon cher Amt,

Je rentre de Kaffa. J*ai fait le plus heureux de tous les voyages. Je suis parti d'Ankobèr le 1 3 novembre dernier. Je me trouvai aussitôt au milieu du peuple Oromon (Galla) et sur de grands plateaux couverts de pâturages et de cultures, un pays des plus riches et des plus prospères, et cela jusqu'à la rivière Guébé (ou Gibé), affluent du fleuve Oromo ou Omo, qui va se jeter dans Tocéan Indien.

Le 29 novembre, nous entrons dans le royaume de Djema, qu*aucun européen n^avait encore visité. Cest un état musulman de race Oromon, vassal du Choa. Nous y fûmes très bien reçus par le roi et sa mère. Je voyais avec admiration le sous-bois des forêts que nous avions à traverser presque exclusivement composé de caféiers dont les baies sèches sont en partie sur les arbres sans qu'on songe à les recueillir ; chacun en prend ce qui lui est nécessaire pour sa consommation personnelle.

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De Djema, nous nous rendons, avec des indigènes, à Kafft, pays qui n*a encore <té va que par deux européens, le français Arnaud d*Abbadie et nulien Massaglia, ancien précepteur de Victor Emmanuel, qui se fit capucin et vint, sur Tinvitation des frères Abbadie, évangéliser les Ethiopiens. Il erra quinze ans en Arabie et en Ethiopie avant de pénétrer chex les Oromons. En iSSa, il arriva au Goudrou et y fonda une misi^ion. En 1862, il a été expulsé de l'Ethiopie avec trois autres évéques capucins, ses collègues.

Tout est mystérieux à Kaffa. La race est Sidama et a des usages tout particuliers. Dans ce pays, on ne dit ni bonjour ni bonsoir, mais chevau^ chava (je me cache sous terre). Les chemins sont bordés de haies impénétrables derrière lesquelles se cachent habitants et habitations. A tout instant les chemins sont barrés par des fossés, des haies, etc.

Le roi ou tatino de ce curieux pays, qui prétend descendre de Salomonct de Makada, la reine de Saba, vit entouré d'un luxe bizarre. On le tient en fermé dans de grandes cabanes gardées par des eunuques. Lorsque les ministres ou les grands du royaume ont à lui parler, ils se couvrent de vêtements en peau (vêtements d'esclaves) et entrent à reculons dans. la salle où le roi se tient derrière un rideau. Ils s'approchent de ce rideau, toujours de dos et lui parlent ainri.

Son nom est un mys tère, mais avec un lac de perles dorées fabriquées à Paris j'ai corrompu un grand et je sais que son nom est Gallito.

Quand S. M. le tatino Gallito veut sortir, on le couvre d^un vieux sac bien sale, on la place sur le plus mauvais cheval que l'on peut trouver, les quatre plus grands rachos tienne nt par la bride ce bucéphale et deseunuques chassent à coups de fouet les rares curieux que le hasard met sur la route du cortège. Il parait que c'est un crime capital de voir le roi, même couvert de son sac.

Si les mœurs de Sidama sont curieuses à observer, le pays ne l'est pas moins. Cest, comme végétation^ le plus riche que j^aie vu. Il y pleut un peu chaque jour. La terre y est riche en humus. Le sol est formé d'un terreau noir.

Le pays présente un réseau de petites vallées bien abritées, entourées de hautes montagnes.

Le Kaffa, comme vous le savez, est le pays du café. On en cultive une très grande quantité. Il est très beau, très bon et à vil prix. .

En revenant à Ankobèr j^ai parcouru le royaume de Ghera où j^ai

NOTES LT DOCUMENTS DIVEKS l3

fait un pieux pèlerinage à la tombe de Texplorateur Cherini. J^ai vu Limouz et Goma qui n^avaientpas encore été visitées par un européen.

J^ai constaté par moi-même que d'Obock à Kaffa nos négociants peuvent circuler librement en toute sécurité, sinon sans fatigues, et trafiquer sous la protection puissante du roi Ménélik.

Je n'en dirais pas autant de la France. Je sais bien que le pacha de Zeîla, Aboubaker, est protégé français et quMl a pu impunément faire assassiner Lucereau et Pierre Arnouz. Pour ces deux crimes il s^est caché, mais pour moi il ne se gêne pas. Il envoie à ma poursuite une troupe de quarante Çomalis et leur donne un collier à lui appartenant» ainsi que le veut Tusage, pour bien montrer qu^ils agissent par son ordre. Si je n^avais pas été Tami d^un homme que les gens, — qui reçoivent dans leurs salons de Paris, de Marseille, d^ Alexandrie et d'Aden, les négriers Aboubaker, — traitent de sauvage, j^aurais été attaqué par les sicaires de ce pacha. J'aurais plaint ces pauvres Çomalis, car nous étions quatorze bien armés. Depuis que j^ai vu laissé impuni le meurtre d^Arnouz comme celui de Lucereau, je compte sur mon revolver et sur celui de mes hommes. Cela m'a suffi jusqu^à présent, mais cela me suffira-t«il jusqu^à mon retour en France ?

Quoi quMl en soit, j^ai fait d'Obock à Kaffa un très beau et très intéressant voyage. J^ai passé successivement du bassin de TAouach, qui se jette dans le golfe de Tadjourah, dans celui de TAbal, qui va dani la Méditerranée, et dans celui de TOmo qui se jette dans la mer des Indes, près de Zanzibar.

Pendant le cours de ces voyages, j*ai pu faire de curieuses observations géographiques et ethnographiques. Je rapporte des collection^ et deuz crânes d'Oromons authentiques, ramassés sur un champ de bataille, malgré mes gens.

Je me trouve heureuz d'avoir pu consacrer à ces ezplorations le temps que me laissaient mes ezplorations Sahariennes, que j^espère bien reprendre pour continuer Tœuvre à laquelle je me dévoue depuis 17 ans (i865), et qui est d'ouvrir des routes, de crier des relations entre nos possessicris d* Afrique et Vintérieur du continent. Cest ce qui m'a successivement amené à In Çalah, à Ségou, dans TAdrar, etc., et fait que je reviens de Kaffa. Je me console en pensant que si ma dernière œuvre ne profite pas à la France, qui possède Obokh, elle profitera auz luliens, qui ont Assab, car euz aussi sont Latins et doublement mes frères, puisque je suis firançais et provençal.

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Ce qui me dicte cène mébaooUqQe réficzion, c^esi te nouvelle qui me parvient de te mise en liquidation de te Sodéié qui m'a envoyé en Ethiopie, Ses affaires en Afriqueimi eu eependani um succès qu*il eût été téméraire d'espérer. Jlgnore d^ailleuis complètement les motifs qui ont pu dicter cette décision : rien ne me met sur la txace.

Enfin, la route est ouverte, en profite qui pourra. Je crains bien que cette fois encore je ne sois que le caillou qui empierre la route au lieu d^étre le rouleau qui Tafrianit.

Je vous ai informé dans le temps (voir p. 4), que le Sultan de Lolta

m'avait donné le territoire de Sagallo, dans la baie de Tadjourah. Les

Egyptiens, qui le laissaient tranquille depuis qu'il leur a massacré l'armée

conduite par Musinguer pacha, sachant qu^il y avait des Européens (deux!!)

à Sagallo, sont venus avec des soldats pour les expulser. Encore cette fois

Loita les a chassés et leur a pris leur drapeau. Ils sont revenus avec un

navire anglais. Le commandant de ce navire a été assez penaud quand le

seul Européen de Sagallo lui a démontré que la famille Aboubaker tenait

à SagallOy parce que Sagallo était le point d^arriyée de ses caravanes

d'escteves. Le commandant est reparti sans rien dire mais avec la preuve de

ce qu'on lui avançait.

Bien à vous,

Paul Soleillet.

' Lettre de M. Paul Soleillet à M. Gabriel Gravier.

Ankobèr, le ag avrfl i883.

MOH CHEE Am,

Ce matin à trois heures, il y a eu 41 ans révolus que Ton a dit dans U maison de mon père : un fils nous est né ! Ce fils, c^éuit moi. Le ciel devait être rempli d^astrcs errants, et celui chargé de présider k ma naissance avait certainement pour maison une tente.

Depuis ma dernière lettre, je n'ai pas mal battu l'estrade. Je suis allé jusqu'à FAbai > (le Nil Bleu). Etant sur les rives de ce fleuve, vend ce que j*ai appris sur son nom : Abai, en amarigna (je commence k parler, k lin et

i L*AlMl, ca mum de VEùnopie, pfcad le mm éc Bahr-el-Amfc o«

NOTES ET DOCVMENTt DIVEKf l5

à écrire un tout petit peu cette langue), veut dire : mon père^ de abba père et de>^e,de moi. Un peuple appelé Ouaitia^ et regardé en Ethiopie comme infâme, habitait ses rives. Il était idolâtre, avait fait du fleuve son principal

dieu et rappelait mon père.

Le vendredi 3o mars, je quitte, avec le roi, Debra Beram et nous allons coucher à Sokoro, pays appartenant au ras Goubanna. Sokoro signifie, en amarigna, chardon, et, en effet, il a ici des chardons arborescents gigantesques.

La veille, il nous était arrivé, venant de la Haute-Ethiopie, par Aureillo, M. Auguste Franzoj, rédacteur de la Gaiette de Turin. Il est parti ce matin pour Li-Marafia et Ankobèr.

J*ai pour compagnon de route le docteur Raphaël Alfieri, médecin ordinaire de S. M., dont j^ai déjà eu Toccasion de vous parler. Le docteur parle, en descendant qu^il est du grand Alfieri, la belle et harmonieuse langue toscane. C'est une fête pour mes oreilles provençales. Si par un patriotisme, peut-être exagéré, le Dante n^avàit pas renoncé à son premier projet, qui était d'écrire en roman provençal la Divine Comédie, où se trouvent encore pas mal de mots provençaux, TEurope méridionale parlerait aujourd'hui la même langue et formerait probablement une seule nationalité.

L'Union économique des races latines est le rêve que je caresse. En proposant le transsaharien dès 1873 (il y a donc dix ans et mes ennemis auront beau faire, je suis le promoteur du transsaharien), le but principal pour moi était de créer une voie transcontinentale qui aurait mis en relation directe les Latins de TAmérique avec ceux de TEurope. Tous ces rêves d^aujourd'hui seront des réalités demain. Que nous sommes loin de Sokoro où je me réveillais le 3 1 mars, au son des hautbois qui annonçaient le départ du roi 1 '"

On se hâte de partir et nous nous mêlons à la foule des pages, des courtisansi des fusiliers, etc., etc., qui suivent le roi et forment un tout des plus pittoresques.

La région que nous avons traversée, plus ou moins lentement, avec un arrêt de vingt-quatre heures le i^' avril, a été constamment une région de plateaux et de pâturages, et c'est justement le 2 avril, que par des gorges chaotiques, nous avons descendu dans la rivière Mjama ou Abadal qui prend sa source à Gouassa, où j'étais le 10 octobre dernier, à 3 h. 5o du soir. Elle se jette dans TAba! ou Nil Bleu au bas du Darra. Ses principaux

afBucnu sont la Beressa et la Tchacha. Par le litd*an torrent^ nous montons à un petit village appartenant à Ras Dargué et nommé Arradit, diminutif d^Arradà, qui en amarigna signifie col, A droite, nous avons le mont-fort de Daubà et à gauche celui de Ko Hache. Le roi me fiiit appeler ici pour manger des pèches qui sont excellentes. Ce sont les moines qui les cultivent dans les jardins de leurs couventt.

Le 3 avril, je prends congé du roi et, avec son oncle, le Ras Dargué, je continue ma route pour TAbal.

S. M. Ménélik II m'a gracieusement accordé (ce qui est pour le pays une marque étonnante de confiance) Pautorisation de visiter ses monts-forts. Le 4 avril, après avoir visité le mont-fort de KoUache, je pénétrais dans celui de Koro (POrgueil), où se trouvent les tombeaux des ancêtres de Sahalla-Salassié, le grand-père du roi actuel, Atto Oldon et Atto Djen.

Le 1 1 avril, j^arrive avec le Ras dans sa ville de Fitché, province de Salalé, et le 12 j^en pars pour le grand marché de DjarsOy lieu de réunion des négociants du Choa et de ceux du Godjam. Le i5 avril je visite l'Abai, à un ou deux kilomètres en aval du point où ce fleuve reçoit la Soukà et la Monga, rivières du Godjam. Le fleuve est ici encaissé entre des montagnes grises où poussent quelques accacias et autres arbres verts. Quand j^ai vu les eaux du Nil Bleu, elles étaient jaunes 1

Le 1 8 avril j'ai visité le Êimeux monastère de Debra Libanos (couvent des gens du Liban) où se trouvent enterré, dans un endroit inconnu des profanes, le célèbre évéque Abboun Tecla Haimmanot. D*après la tradition, ce prélat reposerait dans un cercueil d'argent, renfermé dans un cercueil d^or.

Le 2 1 , je rentrai à Ankobèr, où le roi arrivait le lendemain.

Vous le voyez, mon cher ami, j*aurai beaucoup à vous dire, mais en ce moment, j'ai sur les bras tant et tant d'affaires et si diverses, que le temps me fait absolument défaut pour coUiger mes notes. Ce qui est différé n^est pas perdu.

Mes compliments à tous nos amis commues.

Tout à vous,

Paul Soleillet.

Ankobèr, le 10 mai i8!S3.

Bien des jours se sont passés depuis que je vous ai écrit sur cette feuille, Dfiais je n^ai pas eu un instant à moi.

Le comte Antonelli est arrivé ici le dimanche 29 avril, jour de la Pâque éthiopienne, dans Paprés-midi du jour où, le matin, je vous écrivais.

Il vient d'Assab. Il a heureusement traversé le Aoussa. Il est chargé/ je crois, d'une mission diplomatique. Je sais qu'il a remis au roi Ménélik une lettre et des cadeaux du roi Humbert.

Tout ce qui se fait à Assab doit profiter à Obock, et tout ce qui se fait à Obock doit profiter à Assab. Ici comme ailleurs, les intérêts des deux nations sœurs sont identiques. Vous devez tous applaudir au succès du voyageur italien qui vient d'ouvrir la route d^Assab au Choa.

Le pacha Aboubaker, tout aussi furieux contre M. Antonelli, qui a ouvert la route d^Assab, qu'il Ta été contre moi, pour avoir ouvert celle d'Obock, a envoyé ses sbires à la poursuite du voyageur italien. Ils n'ont pas eu plus de chance avec lui qu*avec moi, et c'est encore mon ami le sultan Homed Loïta qui les a arrêtés. Cependant, le 6 mai, on a assassiné à Farré l'un des afars de la caravane de M. Antonelli. Tout fait présumer que cet assassinat a été commis par un homme du pacha Aboubaker, qui a une partie de sa famille établie s*ir la lisière du Choa.

On ne saurait trop le répéter, le pacha Aboubaker hait mortellement les Européens parce qu'il craint pour son ignoble trafic de chair humaine, qui Tenrichit, qu'il fait sûrement en sa qualité de fonctionnaire égyptien, de protégé français et d'ami des Anglais. L'impunité de ce négrier est une honte pour l'Europe.

Il a fait assassiner Lucereau et Pierre Arnoux ; il n'est pas étranger au massacre de la mission Julietti >, et a tenté de me faire assassiner; il vient de faire la même tentative sur lecomte Antonelli. On en verra bien d'autres.

A vous,

Paul Soleillet.

I Julietti a été assassiné sur la route que suivent les caravanes d*esclaves d'Aboubaker pour aller en Arabie, où elles abordent tantôt par Djedda, tantôt par Hodelda. Les Anglais, si philanthropes, théoriquement, ne voient rien et ne veulent rien voir à cela. S*il s'agissait d'engager des ouvriers noirs pour nos colonies, ce serait bien différent ; la loyale Angleterre protesterait en se voilant pudiquement la face. — G. Gr.

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lS NOTES ET DOCUMENTS DIVEtS

i4 Monsieur Gabriel Gravier.

Ganane, a septembre i885.

Mon cher Ami,

Je suis ici dans une position absurde; comme sœur Anne, f attends et ne vois rien venir. J^attends des nouvelles de feu ma Compagnie, et ne sais encore rien de plus précis que ce que m*en a appris votre Bulletin^ et suis réduit à faire suppositions sur suppositions.

Pour le moment, grâce à la bonté de S. M. Ménélik II, ma vie s^écoule assez doucement, ce roi ayant bien voulu me nommer titulaire d^un mal^ cagnat (fief); je suis indépendant sur une terre qui ne relève que du roi et mène à peu près l'existence des barons du moyen âge dans leur manoir.

Le matin je passe une heure ou deux à manéger mes chevaux dans mes prairies ; je chasse ou pêche ; je préside ensuite le dîner de mes gens et je rends aussi la justice, car à tout malcagnat sont attachés des gabares, paysans, qui sont administrés au nom du roi par le malcagnat.

Les gabares ne doivent point être assimilés aux serb du moyen âge, car ils sont propriétaires du sol qu'ils cultivent ; ils peuvent le vendre, le léguer ; mais à ce sol, au lieu d^impôt, est attachée, en faveur du malcagnat, une corvée de deux jours de travail sur cinq jours ouvrables.

J'ai ainsi une centaine d'administrés, et un territoire d^une bonne journée de longueur sur une demie de largeur, qui est traversée par la rivière Accaki, affluent du fleuve TAouach. La moitié du terrain à peu pcès m^appartient ; il y en aurait assez pour nourrir mille personnes, car le sol est des plus fertiles, sunout en grains, blé et teffe.

Cette terre avait jadis eu comme malcagnat un évêque catholique, Mgr Torreins. La plupart des paysans sont catholiques, et le roi, en me la donnant, a voulu remettre ces gens, qui avaient appartenu à un Français, entre les mains d^un Français, et donner ainsi une nouvelle preuve de sa tolérance religieuse ; de plus, une terre d'évéque est bonne en tout pays. Il . m'a donné ainsi un témoignagne d^amitié auquel je suis très sensible, et je m^efforce d'être, pour le moment, aussi bon malcagnat que fiiire se peut.

Bien à vous,

Paul Soleillbt.

Lettre de Ai. Paul Soleillet à M. le Ministre de l'Instruction publique Communication de Ai. Paul Soleillet, reçue le 23 juin.

Ankobèr, le lo février i883.

Je charge mon excellent camarade et compatriote Gaillard, député de Vauduse, de vous remettre en main propre cette lettre et ce (}ue pai pu terminer d^un rapport sommaire sur le le voyage d'Ankobèr à KalTa, que je désire vous adresser avant de rentrer en Europe. M. Gaillard aura l'honneur de vous faire savoir les motifs qui m^obligent à agir ainsi.

Je dois à la bienveillante protection de S. M. Ménélik II, qui veut bien m^honorer de son amitié, d^avoir pu me rendre dans le Kaffa, mais je suis heureux et fier de constater que je dois Pamitié du roi Ménélik à la haute estime que des Français comme MM. Dufey, Rochet d^Héricourt, les frères Abadiepnt su, à juste titre, se faire accorder en Ethiopie.

Il est à remarquer que juste au moment où Ton me faisait parvenir à Kalla on forçait un autre Européen à rebrousser chemin.

Je ne suis qu*un simple voyageur et je n'ai nullement la prétention d^étre un savant^ mais, comme Thirondelle du fabuliste, j^ai beaucoup vu et, partant, un peu retenu. Je rapporte de mon voyage d^Obock au Kaffa de précieuses collections (notamment deux crânes authentiques d^Oromons) que je destine au musée d'ethnographie de Paris.

J^ai fait d^intéressantes remarques géographiques, ethnographiques, mêmes botaniques, zoologiques et géologiques.

D'Obock à Kaffa, je suis successivement passé dans les bassins de PAouach, qui se perd dans les lacs en communication souterraine avec Tadjourah, dans celui de TAbai, affluent du Nil, et enfin dans celui de rOromo (ou Omo) qui se jette dans la mer des Indes, près de Téquateur, si mes souvenirs sont exacu, car je n^ài pas avec moi de carte générale de r Afrique.

De la mer à PAouach, sauf le massif montagneux, anciens volcans où se trouvent les lacs Salés qui, diaprés mes observations barométriques auraient une altitude de — i oo à — 1 20 mètres, on est sur de vastes plateaux qui rappellent, par Taspect de leurs grandes ondulations, aussi bien que par leur flore (. . . .gommiers), que par leur faune (autruches, outardes), ceux du Sahara.

UAouach, au point où je Tai traversé, un peu à Touest des mines de soufre de Choa, c'est-à-dire approximativement par 3i^ longitude est (mér.

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aO NOTES ET DOCUMENTS DIVERS

de Paris) et le lo* de latitude nord, coule au milieu d'un massif volcanique remarquable par le nombre des sources thermales qui Tarrosent.

L*oIivier et le cyprès sont les arbres caractéristiques de cette r^ion où Ton trouve, comme animaux sauvages, outre ceux de la r^ion précédente (moins Tautruche), Téléphant, Thippopotame, le crocodile et la panthère mouchetée. Le sol est très accidenté, tourmenté, semé de hautes montagnes volcaniques percées de gorges où coulent des torrents, où Ton cultive, outre les céréales, le coton, la canne à sucre, etc.

L'Allemand Ritter, par une des conceptions que le génie seul inspire, a divisé TAfrique en terres montagneuses et en terres planes. Les, Ethiopiens font de même. Ils nomment koulla (ou kollas) toutes les régions des vallées, et deuga (ou degas] toutes les terres planes qui sMtendent d^Ankobèr à la rivière Guebé, affluent de l'Oromo dont les sources sont dans les monts Enarea, entre le 8^ et le 9^ degré de latitude nord et entre le 35< et le 36< degré de longitude est (mér. de Paris).

Entre Ankobèr et le Guébé, les deuga ont une altitude qui varie de 2,3oo à 3,000 mètres. Ce sont de grands plateaux légèrement concaves, formant des espèces de bassins séparés par des coteaux. On y remarque des buttes en forme de ballon. Tout ce qui est protubérance est couven de bois, surtout d'innombrables oliviers sauvages, de cyprès et autres conifères, de bambous, de quelques acacias et de diverses espèces de plantes grasses ayant la dimension d^arbres. Les indigènes, qui donnent à une portion de ces deuga le nom de outna -deuga (plateau à vigne], ont ainsi conservé le souvenir de ce qui faisait Tune des grandes richesses de leur pays avant l'invasion d'Hamed Gragne (i55o-i58o). Cette région est caraaérisée par de nombreuses espèces d'oiseaux, entre autres par le merle métallique, par des mammifères du genre oryaérope, une panthère noire, l'éléphant et les autres animaux plus haut cités. Les deuga sont peuplées, cultivées, arrosées par de nombreuses rivières ; elles ont de gras pâturages qui nourrissent d^innombrables troupeaux de chevaux, de boeufs, etc.

Au Guébé, on se retrouve dans les koulla. Les oliviers cessent et l'on rencontre, comme arbustes de sous-bois, dans toutes les foréu jusqu^an Kafia et au-delà, des caféiers. La civette est Tun des animaux qui caractérisent cette r^ion. Le sol en est généralement volcanique. On y rencontre cependant des terrains qui ne sauraient être rangés dans cette catégorie, ainsi que le démontreront les échantillons et un mollusque qtie fen rapporte.

D'Obock à Kaffa, j'ai constaté partout la présence du fer, mais les nombreuses pierres noires qui brûlent, d*après les indigènes, et qui ont fait croire à la présence de la houille, ne sont, du moins celles que fat vues, que des pierres schisteuses ou des lignites sulfureux.

J'ai reconnu que toutes les -populations traversées dans ce voyage, d^Obock à Kaffa, devaient avoir une origine commune. Les usages sont partout les mêmes, bien que parfois dénaturés; tel est celui des Afarsquise décorent d'un bracelet au poignet droit quand ils ont tué un homme, même en l'assassinant, ou un esclave acheté exprès. Dans toute TEthiopie, la mort d^un homme tué à la guerre donne droit au pon du bracelet au poi* gnet droit. Les idiomes sont les mêmes. L'affar, Tamarigna, Toromon, le sidama, le çomali sont tous des patois du ghè:{ ou ghèe\ qui jusqu^à présent est resté la langue littéraire de toutes les populations chrétiennes. Depuis un siècle ou deux on écrit bien des lettres en langue amarigna, mais les livres ne s'^écrivent quVn ghèz.

De la diversité des types, un type unique se dégage : le type éthiopien. Partout mêmes costumes, même manière de se vêtir en se drapant dans une toge de forme rectangulaire, mêmes armes : la javeline, le bouclier rond, etc.

Pour peu que Ton vive dans ces pays, on sent que s^il n*y a pas de race éthiopienne il y a encore une grande nation éthiopienne; et quMl suffit d^un homme ou d'un événement pour restaurer cet empire des Attié fondé il y a vingt-neuf siècles. Ce rôle est peut-être réservé au roi actuel du Choa. Son nom Ménélik II, et sa devise : // est né le lion de Juda, sont d'heureux augure.

Quoi quMl en soit, le roi Ménélik II possède actuellement l'état le plus grand, le plus riche, le plus civilisé^ non seulement de toute TEthiopie, mais de toute l'Afrique orientale.

Son autorité est reconnue, à divers titres il est vrai, par tous les indigènes d'Assab à Berberah jusqu'au Nil et au Kaffa, y compris ce royaume. Partout j'ai trouvé la protection de ce roi toute puissante. Je ne saunûs oublier que c'est un vassal de ce roi, le sultan Homed Loita, qui a chassé les meurtriers qu'avait lancé à ma poursuite le pacha de Zeilah, le négrier Aboubaker, l'assassin impuni des français Lucereau et Pierre Arnoux.

L'attachement à la France est traditionnel dans la famille de Ménélik. Nul doute qu'il repoussera les offres de certain Européen, comme son grand-père, le roi Sahala Salassié, repoussa celles de TAnglais Haris. Si

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23 NOreS ET DOCUMENTS DITEBS

toutes les avances que ce souverain fait à la France demeurent sans effet, comme il ne peut rester isolé de l'Europe, espérons qu^ayant à choisir entre les Anglais, les Allemande, les Italiens, qui le sollicitent également, il choisira ces derniers : eux, au moins, sont aussi des Latins.

Veuilles, eic.

Paul Solbolet.

Par une lettre d'Obcck, le 23 septembre 1884, adressée à M. Gabrid Gravier, M. Paul Sokillet annonce son prochain retour en France et fait connaître qu'il est resté neuf mois entiers sans pouvoir échanger de correspondance.

Le roi du Choa, Ménélik II, comme signe de bienveillance et de haute considération, Tavait déjà fait. Tannée dernière, Malcagnat de Gallane, c'est-à-dire qu'il lui avait donné un fief correspondant à peu près à une de nos anciennes baronnies.

Il vient récemment de l'honorer d^une nouvelle distinaion en le décorant du troisième ordre de son royaume.

Cette décoration correspondant au grade de commandeur de notre Légion d'honneur, elle se porte également au cou.

Par une autre lettre, datée d'Adeq, 6 octobre 1884, M. Soleillet annonçait son embarquement, du 8 au 12, sur le paquebot le Yarra, venant d^Australie. Il rapporte comme échantillons pour les industriels de notre région, quelques articles de tissus anglais, dont la consommation est toujours assurée au Choa et sur tout le littoral de la mer Rouge.

Notre compatriote est accompagné d'un négociant éthiopien, intelli* gent et connaissant à fond le commerce de son pays, avec lequd il est en rapport depuis deux ans et demi. Cet homme vient en France pour se renseigner de visu sur nos productions industridles.

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