‹ Voyages en OrientChapitre 10 sur 10 · CUSTOS · texte numérisé non relu

CUSTOS

Devant l'autel, sur la tombe, au milieu de la couronne de lampes toujours ardentes, des bouquets de fleurs fraîches, emblèmes sans doute des fleurs de reconnaissance dont le cœur des fils de St Benoît était le mystique parterre. La crypte est en voie de devenir un monument d'art. On la couvre de mosaïques, l'histoire bénédictine en est l'argument naturel. L'arbre, à l'ombre duquel le monde entier vient chercher la paix, en est un sujet principal. L'œuvre n'est pas terminée. Elle ne le sera pas avant nombre d'années.

On voit avec plaisir cette espèce de renouveau de vie dans les ordres monastiques ; chacun ressuscitant et cultivant amoureusement ses propres gloires et ses propres souvenirs. Les Bénédictins s'appliquent à entourer le front de leur patriarche de l'auréole la plus belle possible. Dans l'enceinte du monastère se trouve la première cellule du Saint, son oratoire, etc. Les fils de Saint Benoît, toujours friands d'art, aujourd'hui comme aux siècles passés, s'appliquent de préfé-

rence à la peinture monumentale. Les principes sur lesquels ils appuient leur innovation — car il s'agit d'une nouvelle école d'art — sont un peu originaux et peut-être trop mystiques ; mais il est certain que leur peinture a un caractère trèshiératique et que beaucoup de figures sont ravissantes de vérité et d'expression religieuse. L'abbaye renferme également une imprimerie et une lithographie remarquables, au service des religieux,dont quelques-uns continuent dignement les traditions de l'ordre, qui ont fait identifier le travail avec le nom de Bénédictin. Je revis avec plaisir le grand réfectoire où, il y a trente ans, j'avais assisté au souper et au dîner, en compagnie de tous les religieux, entre autres l'abbé Tosti, le savant auteur d'une grande série de livres d'histoire. 11 y avait aussi alors un pensionnat d'enfants, qui portaient le costume de Bénédictin ; cela représentait sans doute la « schola interior », et un pensionnat déjeunes gens portant l'habit laïc, la « schola exterior » de la règle de St Benoît. Lorsque toutes ces voix entonnèrent le Bénédicité, j'en reçus une impression qu'après trente ans je n'ai pas oubliée. Aujourd'hui nous ne pûmes visiter la bibliothèque proprement dite de l'abbaye : elle est entre les mains du gouvernement italien. La bibliothèque et les archives sont d'une très grande valeur, l'abbaye ayant toujours été un centre intellectuel de premier ordre. Enfin en souvenir du •corbeau qui ravitaillait St Benoît dans sa grotte ■de Subiaco, les religieux ont toujours eu des corbeaux qui volèrent dans les cours et les bois en

vironnants et semblent partici|)pr h cette paix, «un plane sur tout ce domaine.

Dans la plaine s'élevait autrefois un couvent de Bénédictines; il fut fondé par StcScholastique, sceur jumelle de St Benoît. Le frère et la .sœur se voyaient une fois l'an, dans une petite dépendance du monastère à mi-côte de la montagne. On connaît le beau récit des dialogues de St Grégoire le Grand. Scholastique battit là son incomparable frère sur le turf de la prière. Le jury qui n'était autre que Dieu lui-même, donna raison aux .sentiment affectueux de la sœur contre l'austérité du frère. Nous saluâmes les emplacements où ces faits se sont passés, faits qui entourent pour ainsi dire toute la montagne d'une auréole de souvenirs embaumés. Dans le lointain Aguino, la patrie de St Thomas d'Aquin. On sait que St Thomas, fit ses premières études au Mont Cassin. Nous descendîmes à pied par levieux chemin très-raboteux, qui coupe les lacets du chemin nouveau et qu'en différents endroits nous voulûmes couper encore sans assez compter avec les déclivités. Il en naquit des situations dont nous ne nous tirâmes pas sans quelques sauts périlleux.

Nous prîmes le train de Rome à 5 h. 18. Arrivés à 8 h. 15 du soir après une course vertigineuse, à toute vapeur pour regagner quelque retard, nous descendîmes à l'hôtel de Londres, place d'Espagne. Le lendemain, notre première visite fut pour St Pierre, que l'on aime toujours à revoir au point de vue religieux, artistique et historique. L'après-midi nous allions voir le quar-

tier de Ste Marie-Majeure et de St Jean-de- Latran.

Notre voyage en Terre Sainte aurait été incomplet, si nous n'étions allés remonter à genoux la Scala Sancta, l'escalier dont à Jérusalem nous avons dû suppléer l'absence par nos souvenirs de Rome. Vers cinq heures nous allâmes faire visite à Messieurs Charles Mullie et Paul Liebaert, ainsi qu'à M. De Cuyper de Gulleghem, tous les trois élèves du collège belge. Nous les trouvâmes en excellente santé et pleins d'ardeur au travail. Mgr de T'Serclaes, leur président, nous donna le meilleur témoignage sur ses élèves. Nous écrivîmes dès le lendemain une carte à M. Albert Liebaert, pour lui notifier notre visite et lui faire savoir sur la santé de son fils ce que nous avions constaté de visu.

Le lendemain matin, contre ma propre attente, je fus admis à la chambre de St Ignace-de- Loyola, conservée au Gesu et à laquelle donne accès une porte dans la rue. Tout le vaste immeuble en dehors de l'église du Gesu et les deux petites chambres qui constituent les appartements de St Ignace, a été annexé par les Italiens. Je pus dire la messe dans la chambre du Saint ; là vécut et mourut St Ignace ; là vécut et mourut St François de Borgia ; là vécut Laynez, second général des Jésuites, qui exerça une influence si prépondérante et insoupçonnée de beaucoup de Jésuites eux-mêmes, sur les constitutions et sur l'orientation de la compagnie de Jésus. Cette chambre reçut la visite de St Charles Borromée et de

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St François de Sales, Quel fleuve de sainteté et de sanctification s'est échappé de cette chambre, comme une source sort de dessous la pierre pour devenir ensuite un grand fleuve et porter partout la fécondité.

Par une fenêtre, dans un bout de corridor, je pus jeter un coup d'œil dans le jardin intérieur de l'ancien couvent : tout était silencieux ; de magnifiques orangers cachaient leurs ors parmi le feuillage de leurs arbres éternellement verts. Où étaient maintenant les habitants de ces lieux consacrés par tant de souvenirs religieux ? Ceci ramenait mon esprit à trente ans en arriére. On venait de signifier au Général des Jésuites, feu le R. P. Beckx, qu'il avaitquarante huit heures pour évacuer le Gesu. Les évéques belges lui firent offrir par Mgr Van den Branden, que j'accompagnai dans cette agréable mission, l'hospitalité du Collège Belge. Le R. P. Beckx ne refusa point ; mais n'accepta pas non plus. Il était irrésolu. Quelques jours après, je fus en voyage pour huit jours et à mon retour je trouvai le R. P. Beckx installé au Collège Belge avec le P. Anderledy, devenu plus tard successeur du R. P. Beckx au Généralat. Celui-ci occupait ma chambre d'étude. Les deux religieux avaient accepté l'hospitalité offerte par les évéques, et partagaient notre modeste table d'étudiants, un peu plus richement servie pourtant pour la circonstance. Nous apprîmes alors par le R. P. Beckx lui-même, qu'il avait été question d'aller en Belgique. Le même père nous raconta des souvenirs intéressants sur son

séjour en Autriche, sur l'enfance de notre reine Marie-Henriette et ainsi de suite. Le passage au Collège Belge c'était fait sans bruit ; petit-à-petit, la nouvelle s'en répandit dans le public et y suscita d'après l'opinion à laquelle on sacrifiait (car c'était sacrifier qu'on faisait en ces temps là) de mauvaises passions ou de la compassion. Les journaux italianissimes se mirent à crier ; les ami.9 voulurent démontrer leur sympathie et pendant plusieurs jours une file de voitures stationna devant le Collège Belge ; voitures de gens qui venaient rendre visite au P. Beckx. Le Père Général prit peur : il perdit l'appétit. Il fut décidé qu'il irait résider à Fiesole. La peur du R. P. Beckx fut un embarras; comment parviendrait-il à quitter Rome, sans provoquer de démonstrations dans un sens ou dans un autre ou dans tous les deux ? Il fut convenu que les deux religieux prendraient le costume complet des prêtres séculiers, et arriveraient deux trois minutes avant le départ du train^ en société de Mgr Van den Branden, en voiture bien fermée. Je fus chargé de prendre les coupons, d'embarquer les bagages et de passer les coupons aux trois voyageurs, le P. Beckx, le P. Anderledy et Mgr Van den Branden, à leur entrée dans la gare. Le petit groupe traversa hâtivement la salle d'attente et alla occuper un compartiment de première dans le train qui attendait. Les rideaux furent tirés. Mgr Van den Branden me raconta à son retour de Fiesole qu'au départ il avait trois assiettes avec tous les accessoires voulus et un poulet froid. Le R. P. Beckx se sachant en sécu-

rite, retrouva immédiatement son appétit. C'était là celui que beaucoup de gens considéraient comme le Torquemada par excellence, de ces terribles Torquemadas que le vulgaire appelle desj Jésuites! Je crois que le Père Général n'est plu'jamais retourné à Rome ! Et il y a trente an depuis tout cela ! L'orage qui éclata alors, n'a pas cessé de gronder : tant de Jésuites (jue j'ai connus et qui croyaient (jue la tourmente serait éphémère, sont morts depuis. Ces lieux silencieux évoquaient en moi leur mélancoli(jue souvenir !

Dans la matinée nous courûmes jusqu'au Forum, pour jeter un coup d'œil sur les fouilles exécutées, sur toute l'étendue du ci-devant Agro Brario. C'est une scène d'abomination, de désolation. Des pans de murs sur d'autres pans de n^ttf^, des fûts de colonnes etc. dans un fouillis inénarrable. C'est positivement laid, et je me denr ce que l'archéologie a bien pu gagner à metticj i découvert tous ces insignifiants et inutiles débris ! Mais il faut cela, sans quoi on a l'air de ne pas estimer l'histoire et d'être un ostrogoth en archéologie !

A 12 heures, nous partîmes pour Assise par un temps splendide, qui du reste ne nous avait pas quitté depuis Naples ou même depuis Port-Saïd. Lé soleil s'est obstiné à nous faire la cour, malgr('le calendrier qui renseignait cependant l'hiver. Nous arrivâmes en gare à Assise à 5 i '2 du soir. Voilà la troisième fois que j'y viens et toujours avec un plaisir nouveau. Le « poverello » dont le souvenir embaume toute cette Vallée de l'Ombrie

Monte Cassino — Parvis de 1" Eglise.

Monte Cassino — Intérieur de 1 église.

Rome — S* I*îerrc.

Rome — Château S* A ige.

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Assise ~ Vue de la Gare.

Assise — Ca hédrale et Cljître.

Assise — Entrée de la Gaihédrale.

Assise — Route de S' Dam en.

Assise.

Pérouse — Grand Place.

et la petite ville d'Assise, qui en est comme la sentinelle, est une fi^^ure à la fois si gigantesque et si douce, qu'elle fascine quiconque à osé chercher à la comprendre un peu. Salomon, il y a des milliers d'années, s'est exprimé ainsi : « Heureux celui qui ne s'est pas mis à la remorque de l'argent : qui n'a pas mis son espérance dans l'or ni les richesses, yuel est cet homme ,^ Nous ferons son éloge : car sa vie est une merveille. » Or, St François appelait la pauvreté sa fiancée, celle dont il voulut fair la chair de sa chair et l'os de ses os. Et pauvre, il ne le fut point en paroles : il le fut de vrai. Et non pas par orgueil ou fatuité comme Diogène et d'autres héros de l'antiquité. Il le fut par amour pour le Christ ! Rien ne représente mieux cet héroïsme que le tableau de Murillo : St- François enlace de ses bras Jésus crucifié, tandis que le Sauveur détache un bras de sa croix pour donner l'accolade à son serviteur. St-François baigne son regard dans l'affection surhumaine qui jaillit de l'œil du divin Crucitîé ; et du pied il repousse le monde sous la forme d'un globe. O amour insatiable, qui déborde et éclate dans tous les actes du Saint d'Assise! Le Subasio et les montagnes, ses voisines, n'avaient pas assez d'échos pour répéter ses cris de joie, les fontaines pas assez de miroirs pour rendre ses larmes d'allégresse : et ce qui est toujours le signe du véritable amour divin, celui-ci débordait sur toute l'humanité qui ne semblait pas assez vaste pour l'absorber. « O Seigneur, » disait St-François, «je veux rompre une lance avec vous et notre arme,

Eu Orient iç

o céleste Paladin, sera l'amour. Mais comment osé-je vous provoquer ? Je le reconnais d'avance, vous êtes plus fort : vous savez aimer ; et moi je ne le sais pas. Car vous êtes tout amour !» Je ne rends pas ce cantique à la lettre, parce que j'en ai oublié la formule. Je rends seulement le sens. Ces pensées et ces sentiments faisaient assaut à notre ùme lorsque nous arrivâmes à Assise.

A l'ouest de la ligne du chemin de fer se trouve la vaste église de Sainte Marie-des-Anges, dans laquelle se trouve la chapelle de la Portioncule ; à l'est de la même ligne, là bien loin sur la montagne, que l'on gravit par une route carrossable en lacets, la petite ville d'Assise (3 à 4000 âmes^ qui se déploie en amphithéâtre comme une grande ville, dominée par les tours de ses nombreuses églises, au sud, tout en haut, la cathédrale, au nord, la basilique construite au dessus du tombeau du Saint, sur les substructions qui donnent à la petite ville l'air d'une forterosse. Les Apennins, qui constituent le fond du tableau, sont couverts de neige. Cette nature si belle, était digne d'encadrer la vie merveilleuse du poverello.

Nous commençâmes par la visite de Notre- Dame-des-Anges, réservant au lendemain l'exploration hagiographique et artistique de la ville. Au milieu de l'église on voit la petite chapelle de la Portioncule, la première chapelle de St-François d'Assise. Il y en a qui croient que la toute première chapelle du Saint fut celle de Rivo-Torto dans le voisinage. C'est à la chapelle de la Portioncule que se rattache la grande indulgence « il gran

pardono » parce que c'est là que notre Seigneur apparut à François et lui accorda l'insigne faveur. Dans la même église se trouve la chambre où St François fut malade, mourut et fut conservé durant quatre ans. La porte authentique de la cellule, porte en bois, se trouve là, défendue contre la piété des pèlerins pour ce héros de la pauvreté.

L'église a été ruinée par un tremblement de terre en 1836 (je crois): la chapelle de la Portioncule. Dieu en soit loué, a été préservée ! Au temple très vaste, qui ne s'emplit qu'aux jours de l'indulgence, est adossé un couvent de Frères Mineurs. Dans le jardinet se trouvent les rosiers, descendants de ceux qui furent témoins des pénitences du Saint. A l'intérieur du couvent il y a des chapelles, ornées à l'envi par des pinceaux pieux, inspirés par l'enthousiasme pour cette enthousiaste répulsion des richesses : une d'elles contient la cellule habitée par François. Comme on jouit intellectuellement en présence de cette merveille de la conception franciscaine de la vie!

Après cette visite nous montons les lacets de la route jusqu'à l'hôtel Subasio. Nous ne pûmes résister à la tentation d'aller réciter une courte prière à la basilique, située à côté de l'hôtel. L'endroit où elle s'élève s'appelait autrefois l'inferno, parce qu'elle était le lieu d'exécution d'Assise, au moyen-âge.

L'humilité de l'endroit fut cause que François le réclama comme lieu de sépulture. Lui qui chercha l'humilité ne trouva que la gloire : car

En Orient /v.

des centaines de princes sont allés s'agenouiller sur les dalles de cet « inferno ». Lui qui ne chercha, qui ne voulut que la pauvreté, qui repoussa du pied toutes les richesses, il n'a pas pu échapper aux richesses après sa mort. Une vaste basilique s'élève sur son tombeau, et au dessus de cette basilique, où les plus grands des primitifs italiens, Cimabue et Giotto, ont déroulé les fantastiques richesses de leur palette en un incomparable poëme en l'honneur de St François, s'élève une autre basilique, où les murs sont couverts de chefs-d'œuvre des mêmes pinceaux. C'est vraiment un musée et un musée tel que n'en possèdent pas les grandes villes, qui rappelle là, dans ce coin de l'Ombrie, à nos yeux étonnés la secousse donnée au monde du treizième siècle, avec rien d'autre que l'effort créateur de la vertu.

Le lendemain j'ai pu dire la messe sur le tombeau de St-François, dans la crypte que l'on a construite ce siècle-ci, autour du tombeau, sous les basiliques. Dans la matinée, nous visitâmes longuement l'église et la sacristie où se trouve le trésor. Celui-ci renferme quelques objets se rattachant à la vie de St-François, vêtements, ustensiles, quelques caractères d'écriture, c'est peu de chose en soi ; mais à mon avis, tout intéresse, lui même et tout ce qu'il a touché !

La basilique est monumentale. Elle fut bâtie, si je ne me trompe, en deux ans, par Frère Elie, l'étrange successeur de François dans le généralat. Elle est gothique : celle d'en bas est un peu surbaissée; celle d'en haut est beaucoup plus

élancée et ne sert que dans des circonstances exceptionnelles. Devant, à la sortie, il y a comme une cour d'honneur, entourée d'une colonnade.

Il y a vers le milieu de la largeur de la ville, une église bâtie sur l'emplacement de la maison paternelle de François, où l'on montre quelques objets et quelques endroits, qui rappellent les relations de François avec son père, au temps de sa vocation. Mais ce qui est beaucoup plus mtéressant, c'est tout ce qui se rattache à Ste Claire et puis, les «Carceri, «situés dans les flancs du Subasio.

L'église deSt Damien se trouve en contre-bas de la montagne sur laquelle s'élève Assise. C'est à cette église que se rattachent les premiers souvenirs de la vie religieuse de François ; sa restauration a été le premier objet de l'apostolat du Saint. C'est là aussi qu'il reçut les premières grâces de son étonnante vocation. Plus tard, à côté de l'église, s'éleva un petit couvent où St François établit Claire, sa iille spirituelle. On a conservé les stalles où Claire et ses compagnes chantaient l'office divin, le réfectoire, où sur les ordres du Pape, Claire bénit la table et obtint que le ciel multipliât les croix sur chacun des pains ; l'emplacement de la chambre où mourut la Sainte, l'emplacement aussi de la fenêtre par laquelle Claire, armée de l'ostensoir, repoussa les Sarrasins ; la cellule de Ste Agnès d'Assise, sœur de Ste Claire ; tout a été conservé dans la mesure du possible, car les tremblements de terre ont été dévastateurs. Dans l'église on conserve plusieurs objets qui ont appartenu à St François ou à Ste Claire : des

instruments de pénitence, des vêtements, des ustensiles religieux, la sonnette pour annoncer les exercices, etc. C'est à St Damien que François composa son hymne au soleil. Pour remonter à Assise, nous essayAmes d'un nouveau moyen de traction que nous n'avions pas encore rencontré dans notre long voyage. Deux bœufs furent attelés devant notre cheval, de manière que celui-ci devenait par le fait même membre honoraire de la traction. Les bœufs marchant « d'un pas tranquille et lent » finirent par nous hisser dans la ville. Ce n'est ni gracieux, ni commode, ni économique. Qu'est-ce donc que ces chevaux-ci, si nous les comparons à nos chevaux arabes de Palestine, qui semblaient regretter qu'il n'y eût pas assez de montagnes pierreuses à monter !

C'est cependant l'attelage, que, sur les instances du cocher, nous adoptâmes l'après-midi pour faire l'ascension du Subasio, jusqu'aux Carceri. Il y a trente ans, je fis la même excursion à dos d'âne et je crois qu'à choisir entre les deux moyens de locomotion, mes préférences iraient au second. Mon ânier il y a trente ans, était un garçon d'une quinzaine d'années. Il me demanda si j'avais déjà vu de ma vie des pièces d'or... et puis d'un regard interrogateur, si j'en avais ? Je lui répondis en demandant si lui avait déjà vu des pièces d'or. Oui ! une... elle valait dix francs, ma mère, sous prétexte de la bien garder, me demanda ma pièce... et ne la rendit jamais. Si aiyourd'hui je parvenais encore à en gagner une, je ne la donnerais plus à ma mère. — Qu'en feriez-vous ? — Je la pla-

cerais sous une pierre et... j'irais de temps à autre, à la dérobée, la contempler. Quand nous fûmes de retour à Assise, il me demanda lo fr. C'était beaucoup trop : mais il espérait une pièce d'or. Je ne marchandai pas sur le prix, mais lui payai les dix francs en papier ! La couleur du métal que l'univers adore avait déjà séduit le garçon : je doute qu'il soit devenu l'émule de son incomparable concitoyen, St François.

Nous montâmes donc lentement les lacets, qui contournaient le flanc du Subasio et à chaque pas s'élargissait l'horizon, malheureusement un peu voilé par le brouillard. La montagne, quoique sauvage, n'est pas désolée comme les montagnes de Palestine, car elle est boisée de taillis au moins jusqu'à une grande hauteur. Après une heure trois quarts d'ascension, nous aperçûmes le couvent des Franciscains, suspendu au haut d'un ravin profond qui s'ouvre entre deux montagnes, dans la direction de la plaine. Rien de plus pittoresque ! Le couvent n'est pas grand : la communauté n'est pas grande non plus ; elle ne compte que trois membres et un domestique « qui n'est pas frère convers, mais est traité sur le même pied que s'il l'était, » et s'estime très heureux dans cet endroit sauvage, isolé de tout le monde. C'est lui-même qui nous pilote à travers le dédale de petites galeries et de poternes où l'on rencontre après l'église, le lit de St François, qui n'est autre que le rocher, et son oreiller qui n'est autre qu'une bûche de bois, le trou par lequel se sauva le diable chassé par le St thaumaturge, et divers autres

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curiosités. Cette promenade dans une attitude inclinée qui ne préserve pas encore des heurts, nous mène au jardin. Voici l'arbre où St François, dit-on, prêcha aux oiseaux (ce que pourrait faire tout le monde) et s'en fit écouter, ce qui est plus difficile.

Sur un pont maçonné on passe sur l'autre flanc du ravin. En haut se déploie, au-dessous des neiges, le verger d'oliviers. Puis on descend des marches et encore des marches et enfin on arrive à des cavernes naturelles où François vécut avec ses premiers compagnons. La nature de ces lieux, sanctifiés par la pénitence de la première famille franciscaine, est tout ce qu'il y a de plus pittoresque. Nous cueillons une fougère, emblème de l'humilité du Saint ; elle a même été transportée jusqu'à Courtrai où elle pousse très bien, dans mon jardin; mes compagnons de voyage les feront multiplier pour amis et connaissances.

. (Cette visite fut suave et comme le bouquet de -jçjqtre pèlerinage aux lieux sanctifiés par St François. Au retour, il fallut se presser pour ne pas manquer le train de 4 h. 19.

Je ne puis oublier cependant l'église de Ste Claire. Claire est morte à St Damien : mais ses restes ont été transférés à l'intérieur de la ville, à cause de l'insécurité du lieu de son décès, situé à la campagne. L'église de Ste Claire a quelques peintures remarquables : quelques peintures murales ont été absolument gâtées par des essais de restauration malheureuse. Dans la sacristie est conservé le crucifix dont le Christ parla àSt François.

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On ne le montre qu'avec un appareil liturgique de cierges allumés et de prières. Au milieu de l'église^ il y a une crypte, au fond de laquelle s'élève le tombeau de Ste Claire ; le corps est en état de conservation : on le voit par le vitrage qui entoure le mausolée. L'escalier, qui descend de l'église à la crypte, a été payé par le comte de Nédonchel, de Tournai, dont la fille, si j'ai bon souvenir, est décédée au couvent des pauvres Claires d'Assise. Pour finir, ajoutons que le couvent de St Damien a été acquis par Lord Ripon, l'ancien vice-roi des Indes, illustre converti Anglais, qui du grade de Grand-Maître de la F'ranc-maçonnerie anglaise, est passé à l'Eglise Catholique.

A l'hôtel « Subasio » se trouvait en même temps que nous Paul Sabatier, savant protestant français, qui s'est illustré par ses études et ses recherches sur Saint François. A l'hôtel on vendait la 28" édition de la vie de St François ; sur l'exemplaire que j'acquis il voulut bien inscrire « Assise, 30 Janvier 1903, Paul Sabatier. Ami e sarai amato. Farola di fratc Egidio. » C'est assez étrange, un protestant écrivant la vie d'un Saint né, grandi et mort dans l'Eglise Catholique. Monsieur Sabatier est incontestablement sincère ; mais il n'a vu St François qu'à travers un voile, le voile de son Calvinisme : c'est le protestant qui trace le cadre dans lequel se meut St François ; c'est le protestant qui juge les faits de sa vie ; et malgré le désir d'impartialité de l'auteur, n'est pas impartial qui veut. St François n'y gagne rien, s'il n'y perd la finesse du parfum qu'exhalent ses vertus et la

compréhension surhumaine de sa vie. Du reste un protestant comprend difficilement qu'on puisse aller au ciel sans protester contre l'Eglise Romaine.

A 4 heures 19, nous partîmes pour Pérouse où nous arrivâmes le 30 Janvier à 5 i 2 h. du soir. Nous descendîmes au Grand-Hôtel. La situation géographique de Pérouse, dominant la vallée de rOmbrie, est de toute magnificence. Nous nous sommes dit que Pérou.se n'était pas un lieu de passage, mais un lieu de séjour. Elle ne vaut pas une visite,si l'on veut rencontrer des monuments : il y a le Cambio, qui est un beau reste de style méridional, l'église cathédrale de St Constant, où au mur extérieur et donnant sur la place publique, on voit une chaire de vérité où prêcha St Bernardin de Sienne, le palais épiscopal, auquel se rattache le souvenir de Léon XIII, qui y eut si longtemps son domicile, la fontaine monumentale^ ce n'est pas assez pour arrêter le touriste, mais à qui voudrait faire un séjour hygiénique ou trouver un centre, d'où il puisse rayonner pour faire des études sur les antiquités étrusques, Pérouse se trouverait tout indiquée. De plus elle possède une université et de belles promenades.

A 10 h. I 2 du matin, nous partîmes pour Sienne. Nous arrivâmes à 6 i 4 du soir et descendîmes à l'hôtel Continental. Le i février était un dimanche ; j'ai pu dire la messe à la cathédrale. Sienne rappelle l'histoire des républiques italiennes. Elle eut, comme toutes les autres, beaucoup de rivalités avec ses voisines et souvent des rivalités sanglantes.

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Sienne — Cathédrale.

Pise — Tour penchée.

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Pise — Baplislère.

Pise — Campo-Sanlo.

Pise — Portail de la Cathédrale.

A certains moments elle voulut être l'émule de Florence. Sa place publique creusée en forme d'écaillé portant à son sommet une fontaine publique, un simple bac oblong mais splendidement orné de sculptures et de statuettes, est entourée de constructions rappelant le palazzo Vecchio et la place de Florence. La cathédrale est merveilleuse ; comme Ste Marie-des-Fleurs à Florence, elle est construite en marbre blanc, avec des stries de marbre rouge. Elle est de style gothique et dédiée à l'Assomption. C'est un des monuments les plus achevés que l'on rencontre, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur. Le triple pignon de la façade de devant est merveilleux de richesse sculpturale. A l'intérieur tout est également riche ; les colonnes, les voûtes, la frise portant les portraits de toute la série des papes, le parquet reproduisant les sybilles païennes,qui sont censées avoir prédit le Messie, et les grands prophètes messianiques de l'ancienne loi, ainsi que les fastes de Sienne ou des scènes de l'histoire biblique, des batailles etc., le tout en mosaïque de marbre blanc et bleu. On ne peut désapprouver que certaines pièces modernes d'ameublement et le maître-autel avec son tabernacle de goût douteux. Où ces petites villes ont-elles trouvé les ressources pour se doter de pareils monuments ? Monuments où rien ne manque, où tout est conçu avec une exubérance d'art, qu'il semble difficile de surpasser. J'ai été souvent étonné de l'aisance avec laquelle les anciens artistes se mouvaient au milieu des exigences de leur art. Ainsi à Sienne, derrière

l'abside de la cathédrale, il y a le baptistère de St Jean, également superbe ; l'église totale se trouve ainsi comprise entre deux pignons

Les grands souvenirs de Sienne, au moins les souvenirs religieux, se groupent autour de deux personnes : Ste Catherine de Sienne et St Bernardin de Sienne. St Bernardin de Sienne appartient à l'ordre de St François. Il fut vraiment l'apôtre de l'Ombrie. J'ai déjà rappelé la chaire de vérité, adossée au mur extérieur de St Constant-de-Pérouse. Nous avons rencontré encore à Assise, à la sacristie de la F'ortioncule et à la basilique supérieure de St F'rançois des chaires illustrées par le St prédicateur. Il prêchait avec une simplicité qui se rapprochait de celle de St François. On a édité dernièrement quelquesuns de ses sermons. Un auditeur avait noté les attitudes de l'auditoire, les applaudissements, les interruptions, qui entrecoupaient les discours. Son manuscrit a été publié et montre combien la prédication de ces temps-là, au moins en Italie, était conçue autrement que de nos jours. L'efficacité de cette prédication est due bien plutôt à la personne de l'orateur, qui n'était pas seulement dicendi peritus mais avant tout vir bonus, d'une éclatante sainteté.

La petite chapelle et le couvent de St Bernardin présentent quelques souvenirs de sa vie : entre autres le tableau dont il s'aidait pour ses discours au peuple, comme font les chansonniers populaires. Cette chapelle avec tous ses souvenirs, avec ses peintures et ses reliques a été inca-

mérée par le gouvernement italien. Depuis longtemps il n'y a plus de religieux. Il y a un laïque avec sa famille, dont le grand souci est « la buona mano » des rares étrangers qui vont visiter ces souvenirs. A côté se trouve un ancien monastère de Franciscains, qui sert à présent de séminaire épiscopal. La grande église de St François, qui est propriété de la ville, et flanque le monastère, église construite en tau T ayant à peine une abside, est devenue presque le témoin muet d'une splendeur disparue. Elle est ouverte au culte, mais à peine fréquentée : l'abside et le transept sont remplacés par une ligne d'autels perpendiculaire à la nef. L'effet est étrange, mais pas défavorable.

La ville est extrêmement accidentée ; elle doit faire le désespoir des cochers. Nous avons vu une couple de voitures dans la strada Maestra ; les autres rues doivent voir rarement des voitures, si elles en voient jamais. Faut-il chercher cette manière de bâtir des villes dans les intentions défensives des anciens habitants ? Toujours est-il que les Siennois doivent avoir du jarret et des poumons !

Ste Catherine de Sienne, de son nom de famille Catherine Benincasa ! Cela avait été la « great attraction -> qui nous avait conduits à Sienne ! Quelle étonnante figure historique ! Presque encore une jeune fille (elle est morte à ^^ ans) elle est une merveille de charité ; elle est la pacificatrice de ses concitoyens et de sa ville natale avec les villes voisines ; elle contribue largement à ramener le Pape d'Avignon à Rome ! elle sait à

peine écrire ! elle appartenait au second ordre de St-Dominique et ne pratiquait pas la vie commune ; elle était religieuse chez elle « religiosa domestica» comme on appelait cela depuis les temps les plus antiques. Sa maison paternelle, témoin de la naissance, de l'enfance, de la jeunesse et je crois de la mort de Catherine, a été conservée, mais tranformée en un groupe de chapelles, dont quelques-unes sont couvertes de peintures; la boutique du père, la salle à manger et la cuisine, d'autres pièces sont devenues des musées d'art en même temps que des souvenirs de sainteté. Bâtie sur un sol très accidenté, la maison a des issues sur des rues très différentes de niveau et de la grande rue on y arrive par un plan incliné, qui par un temps de pluie comme celui de Lundi 2 Février, est un vrai casse-cou.

J'ai pu dire la messe ce jour-là, à l'autel construit sur l'emplacement où la Sainte reçut le.s stigmates. Car, on le sait, Ste Catherine de Sienne, cette héroïne de 30 ans, reçut les stigmates. Elle n'en était pas fière devant les hommes. Elle supplia son époux céleste de cacher ce don, qu'elle estimait, parce qu'il lui donnait une ressemblance de plus avec Jésus-Crucifié, mais dont la distinction blessait son humilité comme St Paul, le grand apôtre, comme St François d'Assise, ses confrères en stigmatisation ; elle ne se sentait forte que lorsqu'elle était humainement anéantie et que tout élément humain étant déblayé par l'humilité et la pénitence, elle était devenue un terrain vierge 011 la grâce de Dieu seule opérait. St Paul l'avait déjà

dit : « ciim infirjiwr, tune potens sinn » c'est quand je suis faible que je suis fort, et que je le suis en réalité.

Certes, l'art, expression du beau, qui n'est qu'un reflet de Dieu vu à travers un brouillard du fini, séduit l'âme de celui qui sait le comprendre ; mais quel n'est pas l'attrait, la suprême beauté d'une âme qui n'est pas seulement éclairée d'un rayon de soleil, mais dont Dieu, le soleil de justice, prend possession au point d'en faire autant que le permet la distinction nécessaire entre l'être fini et le créateur, la chair de sa chair et l'os de ses os par un mariage mystique ineffable !

Dans la salle à manger de la maison paternelle, convertie en oratoire, un pinceau pieux a représenté cette mystique union. Le Christ présente à sa fille et épouse bien-aimée deux couronnes, une couronne royale et une couronne d'épines ; « choisissez, Catherine ! » Comme si Jésus voulait lui offrir une corbeille de noce. Catherine n'hésite pas ; comment eût-elle hésité devant un choix où était engagée sa ressemblance avec son divin époux ? Le langage humain ne suffit pas à exprimer ces merveilles ! La peinture, la sculpture, tous les arts se sont mis à la recherche de moyens pour rendre ce qui stupéfie l'intelligence iaplus audacieuse. Le monde, qu'on a dit si matériel, demeure confondu devant ces splendeurs spirituelles ; mais, il ne peut s'empêcher d'admirer ! Le corps de Ste Catherine repose sous le maître-autel de l'église de la Minerve à Rome : nous sommes allés le vénérer lors de

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notre rapide passage par la ville éternelle. Le chef (la tête) se trouve à l'église de St Domini(|ue : une vaste église à Sienne.

Après la messe, le 2 février, de très bon matin, nous nous dirigeâmes directement de la chapelle de Ste Catherine de Sienne à la gare, par des rues non éclairées et boueuses. Nous voulions désormais hâter le retour. Nous prîmes un coupon pour Gênes. 11 fallut attendre 3 heures à Fise. La ville nous était suffisamment connue. Nous profitâmes cependant de cette halte forcée pour aller revoir le superbe groupe de monuments, cjui se trouvent réunis à l'extrémité de la ville : la cathédrale avec sa lampe historique, la tour penchée, le baptistère qui à l'intonation d'une voix humaine vibre comme une lame et répète le son comme une gorge de rossignol, sans parler d'une chaire de vérité, qui est un chef-d'œuvre, le campo santo, avec ses magnifiques peintures et spécialement le jugement d'Orcagna.

A 8 heures du soir nous nous trouvâmes à Gênes. Le lendemain matin, je dis la messe à la cathédrale et déjà à 7 h. 20 du matin nous partions pour Turin. Nous comptions passer la nuit là et prendre le lendemain le train de 10 h. pour Paris.

Arrivés à Turin à 12 h. 30 nous dînâmes au restaurant de la gare. L'après-midi fut employée à faire une promenade jusqu'au Pô. Voilà la Superga, où je montais à âne il y a trente ans et m'éreintai au point de ne pouvoir fermer l'œil de la nuit qu'il fallut cependant passer en chemin de fer, et de ce temps là il n'existait pas de sleeping

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en Europe ! Nous fûmes ensuite voir le monument national. C'est un immense monument élevé à la gloire de Victor-Emmanuel. Au milieu d'un boulevard, sur un piédestal très élevé on a placé Victor-Emmanuel en pied; le tout doit avoir vingt cinq mètres de haut. Au moment où nous la vîmes, la statue faisait bon effet sur les Alpes neigeuses comme fond. Mais que tient-il à la main, Victor-Emmanuel ? C'est comme s'il étreignait d'une main, habituée à l'annexion, un immense «gallinaccio «.L'homme de son vivant était laid: je l'ai vu en personne plus d'une fois, et son portrait n'a pas été flatté par le statuaire. Son âme était plus laide encore.II paraît qu'il est grand homme en politique pour avoir osé sur l'échiquier international, ce qu'il n'aurait osé faire pour ses intérêts personnels : voler, conspirer, tuer. Et cependant y a-t-il deux morales? Demandez-le à Massmo d'Ayeglio, dont on rencontre la statue devant la gare et qui un jour répondit par cette interrogation à un aveu de Cavour : « il faut avouer que si nous faisions pour nous mêmes ce que nous faisions pour la patrie, nous serions de fameux coquins. »

Le 4 février à lo h. du matin, nous partîmes pour Paris. Il y avait 13 heures de chemin de fer à parcourir, pour arriver à i heure de la nuit.L.a voie est très pittoresque, comme le savent beaucoup de voyageurs ; car le voyage d'Italie, autrefois un voyage au long cours, est devenu banal. On passe presque partoutes lessaisons,Ie printemps, l'été, l'hiver «avec ses frimas»au milieu des neiges alpestres, l'automne, sinon au point de vue des récoltes, aa

moins au point de vue de la coloration des forêts. Nous arrivâmes à l'heure — 12 h. 58 de la nuit — avec une précision mathématique. Nous élûmes domicile au Grand-Hôtel jusqu'au samedi midi. Le jeudi 5 février, je dis la messe à la Madeleine, l'église la plus voisine du Grand-Hôtel. On y célébrait la prière des 40 heures. Le matin la curiosité me poussa à faire une visite aux Maj^asins du Bon Marché ; l'après-midi, nous fîmes une promenade au Bois de Boulogne ; le soir nous allâmes diner aux dîners Français. Le vendredi 6 janvier,premier vendredi du mois, nous allâmes à N. D. des Victoires, où je dis la messe. J'ai passé la matinée à écrire. L'après-midi nous visitâmes la basilique du Sacré-Cœur à Montmartre. Le temple en style roman impressionne. Il est enveloppé d'un revêtement d'échaffaudages qui y seront sans doute encore longtemps ! A l'intérieur inachevé, il y avait sermon, exposition du St Sacrement et assez bien de monde très recueilli.

Le momunent, une fois terminé, sera digne de sa haute signification. Puisse le vœu national, non seulement planer au dessus de la ville, mais être accueilli dans le cœur des Parisiens et des Français.

Une course, par les boulevards et la ville, termina cette journée.

Le samedi 7 Février, j'ai dit la messe à la Madeleine pour la dernière fois. J'ai l'impression que, comme étranger ne portant pas la soutane, nulle part on ne se sent plus à l'aise qu'à Paris, sinon peut-être à Londres. Pour les prêtres indi-

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gènes il n'en est pas de même. Un mauvais vent passe sur Paris comme du reste sur toute la France. J'ai entendu plus d'un prêtre assurer qu'il est difficile de passer par les rues sans subir d'affronts. Pour l'étranger, non revêtu de la soutane, il en est autrement.

Le peuple Parisien a l'illusion d'être peupleroi. Quelques socialistes, par exemple Vandervelde, disent avec insistance qu'il entre dans les vues socialistes, une fois au pouvoir, de remplacer le gouvernement des hommes par une administration de choses. Paris donne l'impression comme si ce beau rêve existait déjà. Le peuple-roi est là : on lui fait passer sous le nez tout ce qu'on peut rêver en matière de communications, chemins de fer, omnibus, trains, métropolitains ; tout ce qu'on peut rêver en matière de production artistique, utilitaire, fantaisiste en un nombre incalculable de beaux magasins ; toutes les formes du confort dans les hôtels, érigés et conduits d'après les principes les plus divers, dîners Français, Parisiens, bouillons Duval, maintenant restaurants Duval ; l'art dramatique, avec et sans musique, depuis le grand opéra jusqu'à la guinguette ; les théâtres, musées, promenades, tout ce qu'on peut s'imaginer s'accumule devant le peuple-roi en masse inépuisable ; il en prend ce qu'il veut, ou plutôt ce qu'il peut. Ce qu'il peut, dis-je, car ce luxe, cette abondance apparente, cette fête continuelle accompagnée d'illuminations, — car le mouvement de vie et de voitures garnies de lanternes

réglementaires, l'éclat des devantures, l'éclairage des réverbères, les réclames électriques ou au gaz, produisent un effet d'illumination continuelle, — tout ce luxe cache un autre Paris, dont nous avons parfois la description, où le vice hideux donne la main à une misère affreuse, sentine dont les flots bouillonnent toutes les boues, en attendant que celles-ci, comme en une éruption de volcan, infligent à Paris le châtiment de Sodome et de Gomorrhe.

Partis de Paris à i heure del'après midi, nous arrivâmes à Courtrai à 6 1/2 du soir le 7 Février 1903. Nous avions donc achevé bien dûment nos quatre mois. Nous étions jjartis le G Octobre 1902: nous avions parcouru des milliers et des milliers de kilomètres. Nous n'avons pas été un jour sans être Sur pied pour parfaire notre voyage, sauf les jours de quarantaine à Alexandrie. Nous ne fûmes pas malades un jour.

A notre arrivée à Courtrai, notre premier souci fut d'accourir à St-Martin, pour rendre grâces à Dieu des faveurs reçues et de la protection soutenue que Dieu nous accorda pendant notre long pèlerinage.

Grâces et gloire à Dieu !

Courtrai, 8 Février 1903.

Mr Ed De Gryse, Curé-Doyen de Courtrai.

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