‹ Voyages en OrientChapitre 9 sur 10 · PT · texte numérisé non relu

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Morte Cassîno.

sinon un jouet entre les mains de la mer, s'il plaisait à celle-ci de se départir de son majestueux et très agréable calme ? Tout est riche à bord : Brillât-Savarin y trouverait la confirmation de ses théories. L'homme seul dîne, a-t-il dit. A bord du Barbarossa on dîne et on déjeûne, . premier et second déjeûner d'après toutes les "^règles de l'art. Aucun hôtel sur le plancher des vaches, ne le surpasse. Tout se fait aussi avec ordre. Les repas sont annoncés au son de la trompette. Ces sons, longs et languissants, ne ' rencontrent aucun écho qui puisse les recevoir et s'éteignent dans les Hots. C'est le dîner de l'océan ; le nôtre est plus substantiel. A dix heures du matin, à l'heure où l'on présume que tous les passagers sont sur pied (présomption parfois démentie par la réalité,) un corps d'une dizaine de musiciens allemands exécute quelques morceaux de fanfare sur le pont. Au dîner, la musique est d'orchestre. Il n'y a pas d'autre amusement à bord, sauf un peu de causette et beaucoup de lecture.

Le Samedi, nous naviguons durant plusieurs heures en vue de la Crète. Pas de villes sur la côté méridionale ; mais par contre beaucoup de neige. L'Ida de nos études classiques porte vers le ciel ses deux mille 400 mètres, toute enveloppée de neige. Toute l'île couverte d'un blanc linceuil : c'est ainsi que se présente à nos regards déshabitués de tout spectacle d'hiver, l'accès de l'Europe : nous examinâmes sérieusement notre vestiaire, pour nous préparer à l'assaut de cet

En Orient iS

ennemi nouveau, non encore rencontré jusqu'ici.

Le Dimanche, on se raconte dans le tuyau de l'oreille qu'un homme est mort à bord. Le ton de la voix et l'interrogation du regard disent : n'estil pas mort de maladie contagieuse ? et puis très égoïstement, on pense : n'y aurait-il pas à purger une quarantaine à Naples ? Mais non, l'homme est mort naturellement ; il se rendait d'Australie à Londres pour se faire opérer. Les restes mortels n'ont pas été confiés à la mer, on les a conservés jusqu'à Naples. On aimerait tout de même mourir autrement. A Assouan au.ssi, au retour de la messe, à 8 h. du matin nous rencontrons un funèbre cortège : un char traîné par deux chevaux et sur le char un cerceuil, couvert d'un tissu rouge. Probablement que le cercueil n'était pas même fermé. Il contenait le corps d'un jeune allemand, fils d'un conseiller aulique de Berlin, mort inopinément, disait-on, (on ne meurt pas autrement à l'hôtel) et précisément à notre hôtel, l'Hôtel des Cataractes. Pour tout cortège, deux hommes et la police ou des parents et le portier de l'hôtel ! Je n'ai pas vu la croix. Que ce serait désolant si cette scène avait été rapportée à son père, peut-être à sa mère, telle qu'elle s'est passée et sans les discrètes consolations, les discrets embellissements qu'aura su y mettre le télégraphe!

A bord, il y avait aussi Bob ! Bob était fils d'un consul allemand en Australie. Ce consul avait eu des revers de fortune. Il se croyait ruiné. Pris d'un accès de fièvre chaude, il tue sa femme et

deux de ses enfants. Bob devait y passer aussi, mais sa bonne le prend dans ses bras et s'enfuyant avec lui, le sauve. Le père se brûle alors la cervelle. Le pauvre enfant, ici à bord, n'a pas conscience de son sort. 11 a quatre ou cinq ans. Il est l'aimé du capitaine à qui il a été recommandé. Bob a joué avec des poupées durant toute la traversée, depuis l'Australie. On sait d'ailleurs que les enfants ne souffrent pas du mal de mer. La bonne, chargée de le confier à la famille en Allemagne, après l'avoir sauvé au péril de sa propre vie, est catholique, car elle est venue assister à la messe au salon bleu.

Nous eûmes en effet la messe ce dernier Dimanche, comme nous l'avions eue tous les Dimanches de notre voyage. Pendant la messe, les musiciens du bord, à l'extrémité du navire, jouèrent un psaume. Ils étaient, je pense, protestants. Il y a quelque chose de grandiose à cet hommage rendu à Dieu, à bord, loin de tout commerce humain, alors que nécessairement la pensée, vraiment indépendante cette fois, parce que libre de toute influence humaine, se concentre en elle-même et se trouve reportée vers Dieu, comme par un secret ressort, celui de « Vanivia naturalitcr Christiana ».

L'après-midi, vers quatre heures, nous commençâmes à apercevoir distinctement la côte Italienne. Lorsque le soir tomba, on aperçut le phare de Reggio et par intervalles le phare de Messine. Messine est là comme un amphithéâtre d'illumination. Nous ne pûmes voir l'Etna. Rien ne

trahissait la présence du volcan. Le bateau passa le détroit vers dix heures du soir. On marchait plus lentement, un feu de benj^ale rouge fut allumé sur la gauche du steamer et divers autres signaux furent donnés, nous ne nous aperçûmes pas même de Charybde et de Scylla, qui étaient la terreur de l'antiquité. On connaît les fables, les légendes et les ballades qui se rattachent à ces passés historiques. Lorsque les bateaux étaient de frêles esquifs il pouvait être question de les voir entraii nés par les courants qui tournaient en ces endroits, mais un navire comme le Barbarossa, ne s'émeut pas pour si peu, et nous ne sentîmes pas même un roulis plus accentué. Reggio di Calabre, avec le souvenir de Musolino (car c'est sur cette côte que le fameux brigand commit ses exploits) fut bientôt hors de vue. C'était la nuit. Le Stromboli, non plus, ne donna signe de vie. Nous aperçûmes le phare des îles Lapari et voilà tout . nous étions en pleine mer, mer calme, douce, qui semblait une mère tendre qui nous balançait dans ses bras en murmurant une berceuse. Bientôt tout fut tranquille à bord.

Le lundi matin nous naviguions en vue de la côte italienne. Le Vésuve était là à droite. Beaucoup de sommets des Apennins étaient couverts de neige. Malheureusement il y avait un brouillard un peu dense. Nous ne pouvions voir que vaguement Sorrento et toute cette côte merveilleuse, qu'à d'autres temps j'avais vue ensoleillée, baignée de lumière et teinte des plus riches couleurs, comme si l'arc-en ciel s'était promené sur ces lieux enchantés.

Notre entrée à Naples en fut un peu manquée. L'horizon manquait d'étendue et les teintes étaient voilées. A peine stoppions-nous que les mandolines napolitaines venaient sous la coque de notre immense bateau, accompagner léchant de f- fiiniculiy ftinicula » et Aç, Santa Liicia. Il y avait toute espèce de formalités à remplir. Les employés du port, venus à bord du Barbarossa examinèrent nos bagages au point de vue sanitaire. « Notre port, disaient-ils, est le premier port qui rencontre sur le continent européen, les navires venant d'Egyp-. te ; de là la sévérité des mesures qui nous sont dictées » Il n'y a rien à répliquer, car outre qu'il n'y a qu'à subir ces mesures, le raisonnement était vrai. Nous fûmes heureux de mettre pied à terre. Notre traversée avait été des plus heureuses. Arrivés en rade à loh. du matin, nous ne mîmes pied à terre sur le sol de Naples qu'à deux heures.

Nous avions discuté entre nous l'itinéraire à suivre, une fois sur le continent. La question se résolut d'elle-même .• car au lieu d'arriver à lo h., il était 2 heures. Il n'y avait plus à songer à partir pour Rome. Nous restâmes donc à Naples, jusqu'au lendemain. Nous descendîmes à l'hôtel Royal des Etrangers. Le temps était superbe. Tout le paysage italien, même là où celui qui n'a pas voyagé en Orient le trouve sauvage, est plutôt coquet, comparativement au paysage de Palestine. Ici, il y a au moins du bois, en Palestine il n'y a que des pierres. Comme tous les trois nous connaissions Naples, nous nous contentâmes de faire une promenade par Capo di monte, pour rentrer en ville

par le sud. l.c pin-parasol donne partout aux alentours de Naples un aspect qui ne mancjue pas de pittoresque. Ce ne sont pas les bosquets de palmiers de la haute Egypte ; mais cela a cependant du caractère et décore bien. Le lendemain matin, de bonne heure, nous parcourûmes tout le quartier de Sta Lucia et nous allâmes frapper à quatre églises ; aucune ne se trouva ouverte, môme à 7 heures de matin. Ce jour-là nous fûmes sans messe. Mais « dolce Napoti » aura, j'espère, bien dormi.

Souvent celui qui fait le voyage d'Italie, s'en tient aux grandes villes. C'est une erreur. II y a donc dans ce pays des villes de banlieue qui sont dignes de toute attention. Comme tous les trois nous avions vu l'Italie à différentes reprises, nous résolûmes de consacrer les quelques jours qui nous restaient, non pas aux grandes villes, mais à des localités secondaires ; et nous jetâmes notre dévolu sur Monte-Cassino, Assise et Sienne. Monte-Cassino, c'est St Benoît ; Assise, c'est St François ; Sienne, c'est Ste Catherine.

Monte-Cassino : autrefois, si j'ai bon souvenir, cette gare s'appelait St Germano. On a bien fait de changer le nom ; car autant Monte-Cassino est connu de tous en Europe, autant St Germano est ignoré. Rien que le nom de la gare aura égaré plus d'un voyageur. Nous étions partis de Naples à 8 h. 50 du matin ; nous arrivâmes vers 1 1 heures.

Monte-Cassino était là devant nous, la belle montagne, détachée de l'Apennin et sans être couronnée de neige comme beaucoup de sommets de

celui-ci, dominant la plaine. J'avais prévenu mes compagnons de voyage que nous mettrions au moins vingt minutes à gravir la montagne ; les cochers nous avaient accueillis avec un éclat de rire, nous assurant que nous mettrions au moins une heure et demie en voiture. Il se trouva qu'ils avaient raison. On a donc construit sur les flancs du Mont-Cassin une belle route carrossable en lacet depuis le pied de la montagne jusqu'à l'abbaye, qui a, vue de loin, l'air d'être le Vatican transporté là haut. La route est bien entretenue ; il y a trente ans, lors d'une première visite, l'ascension se faisait par une route beaucoup plus primitive. Maintenant on a un chemin vraiment beau, et on l'embellit encore, car, disent les religieux, en mettant un peu la bouche en cœur, l'Empereur d'Allemagne nous a promis une visite et il est probable qu'il sera accompagné du Roi d'Italie.

Il y a deux ans, à l'abbaye de Maria-Laach, dans le Taurus, j'ai vu deux pierres commémoratives, encastrées dans un mur du couvent Bénédictin^ l'une en l'honneur de l'Empereur d'Allemagne, l'autre en l'honneur de l'Impératrice « dupliciter Augusta. » Le couple Impérial avait fait visite aux Bénédictins d'une façon inattendue et l'Empereur avait déclaré qu'il aimait les Bénédictins, parce que c'étaient eux qui avaient porté le Christianisme en Allemagne. Depuis lors il a réclamé l'abbé de Maria-Laach pour en faire, malgré les répugnances de Dom Bengles, un évéque de Metz. Les religieux, me dit-on, en sou-

venirde cette visite sensationnelle, ont fait cadeau à l'impérial visiteur d'une médaille en or de Saint Benoît et l'Empereur la porte en breloque. Le protestantisme des Empereurs est progressiste !

La voiture monte lentement les lacets du chemin d'ascension, la montagne est comme un Kaléidoscope déroulant à chaque étape de la montée, un panorama plus superbe. Malheureusement il y a du brouillard : mais celui-ci est traversé par les sommets et les pentes neigeuses des montagnes voisines ; et notamment l'aprèsmidi, j'eus sous les yeux un spectacle dont j'avais joui il y a trente ans et dont trente ans n'avaient pu effacer le souvenir ; une immense mer blanche et floconneuse dont émergeaient, comme des îles, les cimes des Apennins. Le matin, le brouillard était transparent: le chemin de fer, et les jaunes rubans des routes bien tracées, étaient comme des joujous, répandus sur le fond de la vallée. Les flancs que nous gravissions étaient sans doute pierreux, non pas comme en Palestine, nus et désolés, mais couverts de verdure, herbes, bruyères, buissons de tout bois, figuiers, caroubiers, chênes et autres essences, qui ne m'étaient pas connues. En somme la montagne est splendide et le spectacle est unique.

On sait que les armoiries bénédictines portent la devise : « Pax ». Dès l'entrée du monastère, il vient à notre rencontre comme un effluve de cette paix, dont il est le domicile. Paix entre ces murs bénis, oij tout parle de St Benoît, le patriarche de la paix : les bruits du monde n'arrivent pas jusqu'ici. Paix aussi dans la voix du religieux qui

nous acceuille,et qui, à demi-voix nous souhaite la bienvenue et nous demande à qui il a l'honneur de parler et si nous avons l'intention de faire un séjour prolongé. Nous répondîmes que c'était le souvenir de St Benoît, qui nous avait tenté et nous empêchait de passer à tire d'aile en BeIgique,dont un pèlerinage de quatre mois nous avait éloignés. Nous ne dissimulâmes pas qu'il y avait des lacunes dans notre estomac et que dans nos dispositions actuelles, nous accordions la priorité à celui-ci sur la visite du monastère. Nous fûmes conduits à l'église abbatiale, en attendant que St Benoît, le modèle de la discrétion, et qui dans sa règle veut que ses religieux et ses amis aussi, qui sont tous les nécessiteux, trouvent au couvent même tout ce qu'il faut, que St Benoît, dis-je, eut le temps de nous préparer par le ministère du cuisinier du couvent, un excellent dîner. Pas de musique, comme à Shepheards ou sur le Barbarossa, mais non moins de qualités substantielles et de plus l'amabilité bénédictine dans la personne du Père Augustin, qui nous tint compagnie. Nous eûmes donc le temps d'examiner à loisir l'église, très grande, très belle, en style renaissance, toute couverte de marbre et de stuc. Partout sur les parois, dans les voûtes de la peinture. Les religieux, auxquels le monde n'arrive pas dans leur solitude, semblent avoir voulu transporter chez eux par la pénitence, quelque chose du mon de, ce qu'il y a de meilleur, les souvenirs de la sainteté. Tout parle : l'église est un livre ; il n'y a qu'à lire. Au milieu de cette magnificence s'élève

la confession des deux saints, qui résument les origines de l'ordre bénédictin, St Benoit et Ste Scholastique.Sur l'autel, qui couronne leur crypte, se trouve cette inscription :

Benedictum et Scholasticam Uno in terris partu editos

UnA in DeUM I'IETATE cœlo redditos

Unus hic kxcipit tumulus

mortalis depositi pro ^v/fernitate

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