‹ Voyages en OrientChapitre 4 sur 10 · Monsieur labbé De Gryse, curé-doyen de · texte numérisé non relu

Monsieur labbé De Gryse, curé-doyen de

Courtrai 3i3

V r E voyage de Terre Sainte était depuis t^ ^ ma jeunesse le rêve de ma vie. Un livre de la bibliothèque de mon père avec images et cartes excitait mon désir et est encore présent à ma mémoire. Verrai-je Jérusalem, Bethléem, la Galilée et les lieux témoins de la vie et de la mort du Sauveur ? Les années se passaient, ma jeunesse aussi; la vieillesse arrivait à grands pas et toujours point de Terre Sainte ; mais le désir restait.

M' et M'"' V. d. P. avaient déjà fait le voyage ; 25 ans s'étaient écoulés avec le désir de retourner à Jérusalem ; la Ville Sainte une fois visitée, ne peut plus s'oublier !

Etant Curé-Doyen de St-Martin, j'allais de temps en temps, guidé par une amitié vraie et sûre, passer mes soirées d'hiver chez M' et M"' v. d. P. Combien de fois nous avons parlé du voyage en TerreSainteîNous nous excitions les uns les autres sans le savoir. Le désir ne manquait pas, mais les

années Les années ne viennent point toutes

En Orient 1

seules ; 55 ans et les misères qui accompagnent la vieillesse et semblent embrumer le chemin. Enfin l'arbre tomba du côté où il penchait; le voyage fut décidé, si pas d'obstacles ne se présentaient pendant un an et demi ; ceci se passant au commencement de l'année 190 1. Question était de rester sain de corps et d'esprit; un jour à la fois l'année et demie se passe et nous réalisons ce cher souhait. Le départ fut fixé au 6 Octobre 1902, h 12 trente-deux; nous partîmes à trois, M' et M"" v. d. V. et moi, avec malles, valises, livres de voyage, accessoires pour la messe ; j'avais obtenu de Rome de pouvoir dire la messe de Beatâ là ou il n'y avait ni église ni chapelle. Je ne puis dire la satisfaction que j'ai éprouvé de ce voyage et c'est pour mes compagnons que j'ai réuni ces notes ; si, comme le veut le progrès moderne, je devais apprécier en argent tout l'agrément que j'ai eu à voyager avec mes deux compagnons, il y aurait à inscrire des milliers de francs ou des milliers de livres sterling !

^^ ^ oijs quittons donc Bruxelles le 6 Octobre ,JL,;f, à 6 h. 30 du soir par l'Orient-Express. La gare de Bruxelles était sens dessus dessous. On attendait les généraux Boers Botha, Dewet et Delarey. La gare était envahie et le cordon militaire qu'on avait placé par mesure d'ordre avait la plus grande difficulté à maintenir la foule. Impossible d'obtenir le moindre renseignement. Nos bagages chargés sur des charettes à bras, se heurtèrent de tous les côtés à la foule des curieux II fallut les faire passer par le souterrain. Les employés n'étaient pas à trouver. Ils couraient sur le toit des trains pour ne pas manquer les trois héros. L'enthousiasme dehors n'était pas moindre : la place de la gare était noire de monde. Tout à coup un formidable hourra éclate. C'est comme si on avait pris les héros et les eut portés en triomphe. Voici un colloque d'ouvriers : « ces trois hommes sont des gens comme il faut : ils méritent qu'on leur fasse fête ». — Bah ! tous les hommes sont égaux ». Oui, pour la nature ; mais non par les actions !... N'est-ce pas. Monsieur le Curé, ces hommes sont remarquables ? « Oui, mon ami. >» Un autre ouvrier : « Moi j'aimerais mieux un

verre de bière. » De cœur je saluais ces héros et fus heureux de pouvoir me dire cju'après tout nous étions du même sang.

Le train s'ébranla et se mit en marche. A Liège nous reçûmes sur le quai de la gare M*^ E. V. d. P. et sa famille, qui venaient faire leurs adieux à mes compagnons de voyage. Bientôt nous eûmes franchi la frontière de Belgique... pour si longtemps. J'eus le charme d'avoir un compartiment seul. Le wagon-lit, c'est le régime des cabines de bateau appliqué au train. Je ne puis cependant reconnaître par mon expérience personnelle le confortable de ces trains qu'on m'avait tant vanté, nous fûmes beaucoup secoués. C'est un progrès sur les trains ordinaires ; ce n'est pas du tout la perfection. Nous arrivâmes à Vienne le 7 Octobre vers le soir. J'ai pu dire la messe à la carhé-Kirch, située non loin de l'hôtel Impérial. Nous fûmes invités à déjeûner par M. le Baron de B., ministre de Belgique à Vienne. Nous y fûmes accueillis avec une cordialité parfaite et y reçûmes une hospitalité écossaise. Nous jouîmes d'une conversation très intéressante sur les événements de Meyerling, sur la comtesse de Longay, sur le socialisme Autrichien, etc.. J'ai conservé de cette visite le plus agréable souvenir. Nous parcourûmes la ville; l'église de St-Etienne, monument gothique est assez remarquable, et intéresse par les souvenirs historiques qui s'y rattachent. Nous sommes allés voir la petite église de Ste Anne bâtie, par Marie-Thérèse, assure-t-on, pour devenir l'église

nationale des Belges. On sait les événements politiques qui nous ont séparés de l'Autriche Vienne, ville historique par excellence, n'a pour ainsi dire à montrer que des tombeaux. Nous sommes decendus au Kaiser Gruft. Nous y avons vu le mausolée de Marie-Thérèse ; les cercueils du Duc de Reichstadt, de Maximilien d'Autriche et au fond, sous une statue soutenant une croix (la religion ?) les cercueils de l'infortunée impératrice Elisabeth et du plus infortuné prince Rodolphe ! Vraiment l'Empereur François- Joseph a connu tous les deuils !

Le 9 Octobre à 9 h. 05 du matin nous partons pour Buda-Pesth. Nous descendons à l'hôtel Hungaria. Il fera sans doute bon ici, car le papier de l'hôtel porte : Extra Hungariam non est vita : ant si est visa, non est ità ! C'est le pays du patriotisme farouche. Toutes les enseignes sont en Hongrois. Personne ne parle autre chose que le Hongrois. Cet exclusivisme n'est pas l'effet du hasard ou de l'ignorance ; il est voulu : « oui, me dit quelqu'un, tout doit être en Hongrois aussi, une boutiquière trouvait étrange notre étonnement à ce sujet. J'ai éprouvé pour la première fois de ma vie l'inconvénient de voyager dans un pays dont je ne connaissais pas la langue ! D'autre part Buda-Pesth est une belle ville, trop belle dit-on, pour les moyens linanciers de la Hongrie. Les Hongrois veulent faire grand. Peut-on trop les en blâmer ? Le Hof burg en construction, est vaste et magnifique; il faut en dire autant du Parlement. Le jour de notre arrivée avait lieu l'ouverture du

— lO

parlement. Si nous l'avions su, il eut été intéressant d'aller assister à cette séance. Elle a été orageuse. Les orages parlementaires, plus comiques que les autres, sont le pittoresque des parlements et les députés se livrent volontiers à ces exercices pour l'amusement de la galerie. — Il faut venir au parlement. — Y aura-t-il du grabuge ? — Non. — Alors je n'y vais pas. Qui n'a entendu des conservations de ce genre sous d'autres latitudes que celle de Buda-Hesth.

Le parlement est gothique et vu de la hauteur de Buda, il présente un coup d'œil splendide : quelque chose comme la Chambre des communes de Westminster en petit. Le centre des souvenirs de Buda, c'est l'église de St-Mathias. Elle est gothique et lourde. Elle renferme le monument des Harpath, la dynastie fondatrice de la Hongrie, à laquelle se rattache aussi celle des Habsbourg. Au fond, vers la sortie se trouve le monument et le portrait en pied de Matthias Corvinus, le héros national.

L'église avait été autrefois envahie par les Turcs et transformée en écurie. Une chapelle de la Vierge est restée sauve. A cette chapelle aimait à venir prier l'impératrice Elisabeth, lorsqu'elle se trouvait à Buda-Pesth. Entre l'église St-Matthias et le Danube il y a une colonade en construction en style Roman, qui est de grand effet : sur le Danube de magnifiques ponts !

Dans le lointain l'île de Ste-Marguerite, embrassée par le fleuve, et transformée en jardin de plaisance et en but de promenade. J'ai pu dire

la messe à la Maria-Himmelfahrtkirche. On croyait là que j'étais venu pour assister au congrès catholique qui allait s'y tenir du 15 au 17 Octobre. Je n'ai pu apprendre par après de quoi il s'est agi à ce congrès et si j'aurais pu y faire quelque chose, sinon voir des têtes comme à tous les congrès.

Le 10 Octobre nous partîmes pour Belgrade. Le paysage de la Hongrie que l'on traverse presque jusqu'aux portes de Belgrade est très monotone. Ce sont des plaines à perte de vue ou bornées par des montagnes peu élevées m^s incultes et sauvages. Il y a des exceptions cependant. Notamment la région de Zevatska, de Peterwardeyn et quelques autres. Le 10 Octobre fut notre premier jour d'aventures. Le matin, nous avions pris à Buda-Pesth une gare de partance autre que celle 011 nous avions laissé nos bagages. Ce fut un désagrément. Nous délibérâmes longuement sur notre cas. Il s'est dénoué sans difficultés lors de notre arrivée à Belgrade. En voyage on ne peut s'alarmer trop vite: les événements en eux-mêmes apportent souvent la clef des solutions vainement cherchées à priori. Ainsi le groupe fut séparé de ses bagages. Mais le soir du même jour un de nous fut séparé du groupe. On a beau appliquer beaucoup d'esprit et d'intelligence à améliorer le régime des trains ; il faudra aussi trouver un mécanisme capable d'empêcher l'étourderie et l'inattention des voyageurs. A notre voiture était attelée une voiture pour Bucharest. On sait que dans les express de luxe toutes les voitures communiquent

par des soufflets qui couvrent les passages. J'étais allé dans la voiture qui nous suivait, par simple curiosité cependant. Voilà que cette voiture se détâche. Je croyais à une manœuvre de train. Aucun avertissement ! J'attends sur la banquette du train mais rien n'arrive. Je saute sur la plateforme de la gare. « Le train de Belgrade s'il vous plaît ?» — « Er ist weg !... » — « Weg ?!! » Il en était ainsi. Je pus lancer un dernier adieu au train dont la lanterne d'arrière disparut bientôt à l'horizon. Je n'avais rien, pas même un chapeau... rien sauf de l'argent en poche et l'usage de l'allemand. Ce fut beaucoup. Je lançai immédiatement un télégramme à mes compagnons de voyage pour empêcher l'alarme. Un mot d'explication avec le chef de gare et un inspecteur des chemins de fer, heureusement présent à ce moment, suffit pour faire comprendre mon cas. Il me fut donné un employé de la gare pour me conduire à ce qu'on nne désigna comme étant le meilleur hôtel de Zavatska. L'hôtel était bon en effet. J'y soupai très bien et y dormis non moins bien. Le soir j'y passais mon temps à lire les journaux allemands, notamment sur les événements qui s'étaient passés aux obsèques de la Reine des Belges. J'eus l'occasion de constater que le journalisme, en Hongrie comme ailleurs, est parfois l'art de dire convenablement des non-sens. Le lendemain, dès cinq heures et demie, j'étais à la gare. Je fis régulariser mon coupon. J'y trouvais mon manteau avec un petit billet épingle à l'une des ailes et me disant qu'on serait heureux de me revoir à Belgrade. Avant d'arriver

Vienne — Eglise de S' Etienne.

Buda-Pest — Parlement.

Belgrade — Un enterrement.

Constaiitiiiopie - rua: ue uaïaïa.

Constantinople.

Constantinople — Intérieurlde S'" Sophie.

à cette capitale, j'entrai en possession de mon chapeau. Un Israélite, dont nous avions fait la connaissance au cours du voyage, désirait me remettre mon couvre-chef à Semlin pour avoir l'occasion de me faire ses adieux. Mes compagnons de voyage avaient mieux soigné tous mes effets que je n'aurais pu le faire. J'étais un peu confus de mon étourderie. Je leur devais certainement des excuses à cause de l'alarme que je leur avais causée, mais enfin à midi j'arrivai à Belgrade. J'étais attendu à la gare. Nous fûmes si heureux de nous retrouver qu'excuses, désagréments, alarmes, tout fut immédiatement oublié et que l'aventure fut classée parmi celles dont, selon Virgile, tel nous conviendrait plus d'une fois plus tard de réveiller lefeuvenir. Belgrade est une capitale. La géograpbw^çoliticiue le dit, et nous n'avons pas la compéten'^'^V"'"' ^'6" changer à cet état de choses; mais le.s ont à peine pavées. Le palais royal est

une solide construction sans beauté, mais présentant un beau coup d'œil vu de la gare. Il serait indiscret de dire ce qui se passe à l'intérieur de ce palais. Les aventures du roi Milan, du jeune roi Alexandre et de la reine Draga ont assez occupé l'Europe pour ne point insister. On est démocrate ici : les ministres vont au café comme les simples mortels. Les agents diplomatiques se rencontrent de même sous l'œil protecteur du baas du Grand Hôtel. Le souvenir sinon le plus intéressant du moins le plus agréable que nous a laissé Belgrade, c'est l'accueil charmant que nous rencontrâmes^ chez Monsieur M., un de nos diplomates en Serbie.

Monsieur M. nous invita à sa table avec une amabilité au-dessus de tout éloge. Ce jeune diplomate qui a déjà une histoire depuis les événements de Chine, nous a captivé par les renseignements de toutes sortes qu'il a bien voulu nous donner et sur la Chine et sur la Serbie. Il nous fit assister à la Messe dans la tribune diplomatique, en un mot, il eût été difficile d'être plus gracieux et plus serviable.

Voici une noce d'officier ! Aux voitures que chaque invité paie de sa poche, est attachée une espèce de serviette, c'est la cravate indicatrice de la solennité qui se célèbre. Tout le cortège roule de cabaret en cabaret, et, bien entendu, chacun paie sa consommation. Il nous a paru qu'après une après midi, de ce genre, les invités devaient faire de sérieux efforts pour observer les lois de l'équilibre. N'est-ce pas que c'est démocratique ?

Nous assistâmes aussi à un enterrement d'après le rite Grec orthodoxe. Le corbillard, très riche, était précédé de quelques chantres qui modulaient en deux parties des chants religieux. Après le corbillard, marchaient trois, quatre prêtres en costume Oriental et s'appuyant sur des bâtons. — Sans doute par coutume et parce que prêtre signifie presbyter, c'est-à-dire vieillard. La famille et les amis en grand nombre suivaient le cortège à la cathédrale. C'était digne et imposant !

Belgrade, n'a aucun monument. Elle a une promenade, le Kali-Meidan, qui promet de devenir belle. Le Dimanche on y tenait un marché, place

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