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de l'université, et à voir tout cela, la Serbie est un pays pauvre : les gens sont loqueteux, c'est un avant goût de l'empire de la quenille où nous allons entrer tout à l'heure. Belgrade est bien siluée au confluant du Danube et de la Save. Le Danube y est très beau ; à la rencontre des deux cours d'eau est située la citadelle, aujourd'hui insignifiante, mais qui fut pendant un certain temps le boulevard de la chrétienté. On connaît le rôle joué par St-Jean-Capistan dans la défense de Belgrade contre les Turcs ; quelques Belges aussi se distinguèrent dans les luttes Européennes : notamment le régiment des « Blancs- Becs » existant encore aujourd'hui en Autriche, dont les hommes ne peuvent porter la barbe et dont le nom a été conservé en souvenir des jeunes soldats et officiers, pour la plupart Belges, qui s'étaient héroïquement conduits au siège de Belgrade. Que les temps sont changés !
Autrefois les Turcs étaient la terreur de l'Europe ! aujourd'hui son empire s'effrite, en attendant qu'il soit jeté dans le Bosphore : La Serbie commença, après vint la Roumanie ; puis ce fut le tour de la Bulgarie, enfin la Roumélie Orientale pour se détacher de l'empire Turc. J'oubliais la Grèce dont les guerres d'indépendance furent mortelles pour la Turquie.
Le héros de l'indépendance Serbe, c'est Milosch. On a tout conservé de lui. Sa demeure, en bois, s'élève à une heure de voiture de Belgrade, au milieu d'une exploitation moitié agricole, moitié forestière, aujourd'hui transformée en parc,
et servant pour ainsi dire de pèlerinage national- Le séjour du roi Milosch porte le nom de Topchidéré « allée de canons ». Je dis qu'on a tout conservé: Son lit, son fauteuil, les ustensiles de sa cuisine; jusqu'à une date récente, on faisait brûler une lampe à l'endroit où il reposait la tête, c'est une vraie canonisation nationale. On montre l'arbre séculaire à branches immenses sous lequel à l'égal de St-Louis, il rendait la justice. Les descendants avaient beaucoup à apprendre de lui : ils n'ont pris que ses défauts en les développant. L'impression est que la Serbie est à la porte du temple de la civilisation, mais n'y est pas encore entrée. Les coups de fusil, ainsi que le montre l'histoire de Topchidéré, la concussion, ainsi que le montre l'histoire politique de la Serbie, l'intrigue du palais, ainsi que l'éprouve tout le monde en ce pays, tiennent ici une place qui devrait être occupée par le droit et la justice, pourque la Serbie puisse aspirer à être classée parmi les peuples civilisés.
Le 13 Octobre, fête de St-Edouard ! Je n'ai pas même pu dire la Messe: il fallait partir. Lorsque nous eûmes quitté Belgrade après exhibition de passe-ports à Nisch, le chef de gare vint nous réclamer 100 frs qui auraient été payés en trop peu au moment de quitter la capitale de la Serbie. — Cette demande nous parut suspecte. Après contrôle de porte-feuille nous écartâmes cette exigence en appelant à la médiation de M. M. Depuis nous n'en entendîmes plus parler.
Constantinople
^^ ^ous voici donc à Constantinople (14 Oct. r-*^>t '902) à 10 h. I 2 du matin. D'abord la visite de la douane. Le douanier avise avant tout les livres, je vis avec terreur qu'il brandit mon bréviaire ! La nuit avant notre arrivée, en chemin de fer, le garde nous avait prévenus que vers i 1/2 de lanuitnous recevrionsla visitede la douane Turque à Moustapha, que les passe-ports devaient être exhibés, les malles visitées : qu'on s'acharnait de préférence sur les livres et que ceux-ci soumis à la censure les 3/4 du temps n'étaient pas rendus ! En eftet à i h. i 2 de la nuit la douane fait irruption dans nos voitures. Les livres échappent; les malles se rebouclent, mais... les passe-ports! Nous avions omis de les faire viser par le Consul Ottoman en Belgique. Vos passe-ports ne sont pas visés. — Non, n'y avons pas même songé. « Saviez-vous pas ? » — Non ! — Moi ferai cela pour dix francs. Son ton trahissait un prix de faveur. Nous avons appris depuis que le tarif était de 4 f. 50. Le petit
employé dodu qui nous octroyait cette faveur dit à son compère Grec nos noms et qualités : moi je passe comme lla--a; KaHoÀ-.xoî ; monsieur V. d. P. passe comme Chéik, parce qu'il a l'honneur très grand d'être sénateur suppléant pour Courtrai ; M""' v. d. P. passe en vertu de l'adage que « l'accident suit le principal. »
Jugez donc quand je vis mon bréviaire entre les mains de la censure et que j'entendis ces mots : « La censure ». Les 3/4 du temps les livres ne se rendent pas! Heureusement tout se termine bien. Mon livre passe entre deux, trois mains et me fut promptement restitué. « Sortez vite, et donnez moi quelque chose. » Ce fut le dernier mot de la douane. Ceci nous rappelait que nous venions de débarquer au pays de Bagchis. A notre sortie du bureau des douanes,les cochers se disputèrent nos bagages et nos corps comme les Grecs et les Troyens se disputèrent autrefois le corps de Patrocle. Mais il y avait le courrier du Pera-Palace, et de plus nous fûmes presque immédiatement accapparés par un cicérone, Antonio Marçago, d'origine Italienne, né à Odessa et marié maintenant à une Grecque à Constantinople et qui nous a du reste bien servis.
A peine installés à l'hôtel, il nous tardait de faire une course d'orientation, car le passage du pont de Galata, à notre arrivée, nous avait mis en appétit de curiosité.
On se figure difficilement l'impression du voyageur nouvellement arrivé à Constantinople ! Est-ce que Dieu a voulu réunir ici toutes les
beautés de deux mondes ? L'Europe et l'Asie sont là pour ainsi dire à s'observer. Les deux côtes sont également belles, également habitées sur les pentes du rivage, séparées par un canal qui à un endroit n'a que 600 mètres, partout ailleurs un^ deux, trois kilomètres, sous un ciel bleu et un soleil étincelant, dont les rayons se promènent sur ces lieux avec la solennité que l'on retrouve partout ici jusque dans la démarche des populations.
Il faut un moment pour arriver à ressentir l'impression de la beauté de Constantinople. Il faut s'élever d'abord au dessus de la saleté inénarrable des rues d'ailleurs presque toutes étroites et puantes; de la domination des chiens, qui s'étalent au soleil, quinze, vingt au même endroit, petits, grands, ancêtres, éclopés, se garant devant les voitures, qui les accrochent de temps en temps et provoquent alors des hurlements déchirants ou devant les tramways attelés de chevaux (il parait que l'administration publique n'autorise pas même l'électricité) et annoncés par des trompettes affreusement rauques ; le brouhaha d'une population aux costumes d'une variété désordonnée, aux types inconciliables, se pressant sur le pont de Galata, dont les planches basculent, inégales, bruyantes sous le passage des voitures, des portefaix portant des tonneaux, des poids surhumains sur des leviers qui ne sont que de longues perches, ou portant à dos d'homme des charges énormes, des mendiants loqueteux exhibent leurs misères le long de la balustrade ; des musulmans, portant à la main leur chapelet (la mode tend à
•remplacer cela par des cannes) ; des imans au large turban ; des femmes voik'es et accoutrées comme si elles avaient retourne leur jupes sur la tête, chaussées de savates sans talons ; des cgatu—. mes Européens, des fez, des modes de P^iris, des seaux noirs renversés (jui coiffent les popé^ Grecs; des deux côtés du pont une animation extraordinaire des barques qui silonnent le canal dans tous les sens ; des steamers en partence, beuglant de leurs sirènes ; il faut s'élever un peu au dessus de tout cela, pour se laisser pénétrer par les magnificences qui s'accumulent ici comme dans un coin béni de la terre !
Ce cite grandiose enchanteur, c'est l'immeuble que Dieu a mis à la disposition des hommes ! Si ceux-ci se mettaient de concert avec Dieu pour orner cet immeuble de tous les meubles que Dieu a le droit d'attendre d'eux, la terre ne deviendrait-elle pas un paradis terrestre r
Il faut cependant rendre justice à qui de droit. On se figure difficilement la magnificence du décors. La corne d'or se recourbe entre la presqu'île. C'est une succession de grandes mos- ■quées, S"" Sophie (Hélas!) la mosquée de la Sultane Validé, celle de Suleyman, de Ahmed, etc. s'étalent en demi cercle, avec leur entassement de coupoles couronnées de croissants dorés et luisant au soleil, encadrées de gracieux minarets reliées par. des constructions s'élevant en emphithéâtre. Sur l'autre rive Galata et au dessus Péra, •quartiers Européens, également bâtis en emphithéâtre et se serrant autour de la tour de Galata,
Constantinople — Mosquée.
Constantinople — Fontaine.
Athènes — Acropole — Vue de la mer.
Athènes — Acropole.
qui semble une vigie tenant en observation le quartier et vis-à-vis le Stamboul des Turcs; et tout cela est blanc-jaune, à peine coupé de quelques verdures et reluisant au soleil.
Dans la corne d'or un mouvement infini de
•barques, de chaloupes, de steamers sur des eaux
claires, qu'on y voit par moments des bandes
e poissons jetant des éclairs comme du nacre
en vie !
Sur les bords du Bosphore, ce sont des villages l'un contre l'autre ; sur la rive Européenne jusqu'à Thérapia et au-delà, jusqu'à la mer Noire, dont on aperçoit l'entrée, des palais bâtis pour servir de séjour aux sultans, aux sultanes, à des Turcs opulents, des mosquées en marbre, des casernes, des établissements militaires, des villes s'étageant sur les pentes du Bosphore, au milieu de la verdure ; Yildiz-Kiosk, vis-à-vis de Scutari, séjour qui doit être délicieux, occupé par le Sultan, et flanqué d'une mosquée, le tout d'une blancheur étincelante. Il faut en dire autant de la côte Asiatique. Rien n'égale le charme de ces lieux. J'ai vu la baie de Naples et le golfe de Gênes. Consiantinople l'emporte de beaucoup.
C'est aux pieds de ces beautés que s'étale le Turc dans ses infects bazars. Un chat qui s'arrondit pour dormir dans un rayon de soleil, un chien qui s'allonge sur le simulacre de trottoir, un Turc qui s'assoupit après avoir accordé un regard indolent au costume Européen de Madame v. d. P., "^u3es bouges infects où s'accumulent les provisions de toute nature, des vendeurs palabrant avec
En Orient 2
l'acheteur, des clients turbannés assis devant un café, des artisans accroupis sur leur établi, etc. ; entretemps des portefaix déchargeant des bateaux, car les bazars longent le port de déchargement. Si des incendies éclatent ou que des maladies se déclarent, le désastre doit être complet et sans remède !
Il y a cependant quelques (juartiers bien pavés, notamment dans les environs de Ste-Sophie et à Stamboul.
A Constantinople il n'y a pas de musées, sauf celui d'Ambdi-Bey. Ambdi-Bey est d'origine chrétienne. Il a été élevé comme Musulman, lit ses études en Europe et en a rapporté des goûts esthétiques et archéologiques. II est grand admirateur des Allemands. Leur science l'émerveille. Il trouve que, très glorieusement pour eux, ils sont tous gradués: docteurs es lettres, docteurs es sciences, philosophie, etc., et même, dit-il, docteurs escrocs, faisant allusion à certains tours par lesquels des Allemands lui avaient enlevé des objets d'art qui lui revenaient. Il y a, paraît-il, des objets remarquables, surtout par leur richesse, dans le trésor de la Couronne, qu'on va voir (moyennant Iradé et 250 frs), ainsi que dans le palais de Dolma-Bachtché. « Ce palais, nous dit un homme instruit, qui habite Constantinople depuis quinze ans, est meublé avec une absence complète de goût. Chaque fois que je suis allé le voir, des meubles avaient disparu. On les prend pour meubler de nouvelles demeures. »
Nous nous sommes dispensés de faire la visite de ces curiosités, quoiqu'on nous offrît d'aller les
voir moyennant une somme de lo frs. (grâce à la cotisation de nombreux étrangers).
Ce qui étonne peut-être le plus, (et intéresse des voyageurs comme nous) c'est la situation religieuse de Constantinople. Dans les mosquées on nous fait chausser des babouches. (Ceci rappelle Abraham ; « déposez vos souliers, car ce lieu est saint »). Ça et là des hommes font leur prière, se prosternant, s'inclinant jusqu'à terre, se relevant, se prosternant encore ; ou bien modulant le texte de livres posés sur des pliants : ces hommes semblent absorbés par leur prière, et à coup sûr sans respect humain. Nous sommes entrés à 3 heures de l'après-midi dans la mosquée d'Amed. Dans les coins se trouvaient accroupis des Musulmans, regardant stoïquement devant eux et prêtant leur attention très soutenue, à un iman, qui, également stoïque, modulait d'une voix de tête et bêlante un texte (sans doute du Coran) et que parfois l'un ou l'autre suivait dans son livre. Dans cette mosquée, il y avait dans un coin une trentaine de femmes ; Madame v. d. P. s'est approchée d'elles à une certaine distance. Elles contemplaient et commentaient entre-elles (la douceur de la petite conversation!) sans doute le costume Européen de notre co-voyageuse. — Le 16 Octobre nous sommes allés voir les Derviches-Hurleurs à Scutari. L'idée est assez simple : ce sont des membres d'une confrérie libre qui se livrent à des actes de macération corporelle en l'honneur d'Allah (ont-ils l'idée de faire pénitence, ou sont-ce des contorsions qui doivent amener une communication spéciale avec
Dieu, ce qui serait superstition r) Toujours est-il que ces contorsions sont d'une violence peu commune.
Un grand diable de nègre, (qui se disait officier de l'armée Turque) se contordait si fort et si merveilleusement longtemps, qu'il finit par avoir une espèce de syncope. Il tomba hors des rangs des 7 à 9 hurleurs contre une colonne en bois. Tout cela se fait avec grand accompagnement de cris, dans lesquels on distingue continuellement le nom d'Allah. La cérémonie commence par des récitations cadencées (Coran ?) et des balancements du corps, puis se sont de vraies contorsions, tandis que le chant, exécuté par des chantres accroupis au milieu, devient plus modulé. Enfin on ajoute un léger accompagnement de timbales. Le Président de la cérémonie, accroupi d'abord au fond de la salle dans le Mirhra ou niche qui indique l'orientation vers La Mecque, et oij il y a un étalage d'instruments tranchants (dont on se servait autrefois, paraît-il, pour se blesser dans ce genre de cérémonie) se lève comme pour dire de temps à autre un capitule. L'animation des contorsions et des cris va en s'accentuant. On apporte des vêtements, de l'eau, etc., sur lesquels le Président souffle. Il paraît que c'est là bénir des objets pour la conservation ou la restitution de la santé. Puis des hommes faits, des enfants (notamment un intéressant garçon qui semblait être derviche-hurleur) des enfants tout petit sont couchés et le Président promène un pied sur tout le corps, puis s'appuye d'un pied sur la cuisse et de l'autre sur le dos de
l'homme ou même de l'enfant. (Il y en a un qui pousse des cris déchirants, un des derviches l'emporte avec des attentions maternelles.) Il y a foule de curieux Européens. Mais il y a aussi des assistants Musulmans. Quelle expression de vénération! Les yeux se lèvent de temps à autre timidement vers le rang des hurleurs, tandis que les lèvres .se meuvent, répétant sans doute tout bas ce que les autres hurlent tout haut. — Cette cérémonie étrange paraît avoir une forte teinte de superstition et est certainement, à ne parler que du corps, éreintante et nullement simulée.
Le lendemain 17 Octobre, visite chez les Derviches-Tourneurs. C'est encore une confrérie libre. Au lieu de contorsions, ici ce sont des tournoiements sur soi-même. Ces individus sont vêtus d'une jupe et d'une jaquette blanches. Au tournoiement, en vertu de la force centrifuge, jupe et jaquette s'arrondissent. — Les danseurs sont nupieds. — Ils sont coiffés d'un fez double de longueur et brun.
C'est la même idée que pour les Derviches- Hurleurs, autant que nous pouvons discerner le sens de ces exercices : personne dans le personnel qui nous entoure ne comprend un mot de langage occidental. — La danse est accompagnée de chants et d'une petite musique très naïve : un tambour, une flûte, un pianino.
Ces tournoiements doivent donner le vertige. Comme les contorsions des hurleurs : est-ce dans l'espoir d'entrer en communication particulière avec la Divinité } L'Islalisme tient encore beau-
coup de personnes dans une exaltation visible à l'œil nu, ici à Constantinople ! Que doit-ce être dans les pays asiatiques ?
Le i8 Octobre, au matin, nous voici en route pour le Phanar, M. P. v. d. P., M' M... droj^man de la -légation Belge, et moi. C'est que nous désirons être admis au couvent de Sinaï et qu'il faut pour cela une recommandation du patriarche Orthodoxe de Constantinople. Le Phanar comprend deux parties, d'abord une vieille baraque en grande partie en bois, puis à côté une construction rouge, œuvre de Sa Sainteté Joachim 111. Remarquez bien: Sa Sainteté, me dit quelqu'un malicieusement. C'est ici que réside Sa Sainteté, à Rome ne réside que Sa Béatitude. Sa Sainteté, donc, 1' 0:xoj|i£v:xo;, auquel nous sommes annoncés, tandis que nous faisons antichambre chez un secrétaire, petit homme laïc, coiffé d'un fez, ne peut à son grand regret nous recevoir, parce qu'il vient tout juste d'entrer au Saint- Synode où il y avait des affaires judiciaires à traiter. C'est dommage, car à en juger d'après les photographies, Joachim III a une mine sympathique et de divers côtés on nous dit qu'il l'est en effet. Il paraît populaire, il a été choisi et voulu par le peuple, me dit quelqu'un, non par les grands. Un démocrate ! Il a réputation d'être instruit et intègre : il a fondé un collège à Prinkipo pour promouvoir les études. Il a été démis une fois et s'est retiré à l'Athos. « Ce n'est pas peu, dit M' M., et à moins d'un siècle d'ici, lors de la guerre de l'indépendance Grecque, un patri-
arche fut pendu aux poutres de ces bâtiments. » Le vieux Phanar est bas, sans beauté, un hangar. Dans la cour il y a une église Grecque Orthodoxe, que nous avons visitée. Le secrétaire nous promet d'envoyer nos papiers à la légation Belge, pour mardi matin au plus tard. Ce sera l'effet d'un oubli: nous n'avons rien reçu à Constantinople ; mais le paquet a été expédié à Athènes, Hôtel de la Grande Bretagne.
Jusqu'ici les Grecs ne reconnaissaient pas la validité du baptême administré par les Latins, avec Joachim IIl la jurisprudence change. Au moment du départ, on me dit que le patriarche excomunie les Grecs qui fréquentent les écoles des Latins ou y envoient les enfants. Une petite dame grecque conteste cette nouvelle. Elle connait très bien le Patriarche Joachim 111 : il est incapable de <;ela ; où est la vérité ?
Nous nous sommes promenés dans tous les quartiers de Stamboul. « Très fanatique ce quartier, dit un courrier». « Sa Majesté, dit un autre, en parlant du Sultan, Sa Majesté fait ceci, habite là-bas, etc.,» et à mi-voix il soutient que personne ici n'est sûr de sa vie.
Voici des quartiers Arméniens ! Aux environs -de St-Jean de Stoudios, une très ancienne ou peut-être la plus ancienne église de Constantinople, une basilique Romaine dont le plafond est défoncé : elle sert de morgue pour le quartier ; son portique sert de mosquée.
Dans ce quartier furent commis des massacres horribles; de même à S'Mathias!.? Des milliers
de victimes tombèrent . non pas sous le cimeterre, mais sous la canne plombée ou le gourdin comme les chiens. On ne les jugeait pas, on les abattait. Le Sultan aurait dit : je vous abandonne les Arméniens pendant 46 heures. En effet, le massacre dura 46 heures précises. Un Grec avait un domestique du nom d'Ahmed. A l'approche du massacre, celui-ci partit en disant à son maître de ne rien craindre. Après le massacre il revient. Le patron lui demanda d'où il vient. Je viens d'tm tuer sept, dit-il. Allah sera satisfait (récit d'un Grecque) on en a vu qui n'étaient tués qu'à moitié. Le tombereau passe : on y jette le corps pantelant, et puis. . tout est déchargé dans la même fosse ! Ainsi en fut-il de ces quartiers, ainsi du quartier du port ! Que de gémissements, de larmes, de malédictions doivent conserver pour le moment opportun les échos de ces maisons, de ces rues, de ces quartiers ! Que de haines doivent s'être accumulées dans le cœur de ces infortunés qui ont perdu à ce massacre les membres de leur famille ! Et l'Europe a laissé faire ! Et cependant on ne dit pas grand mal des Arméniens. « Les Turcs consomment, nous dit un Grec orthodoxe, ils sont soldats, oulémas ou employés, achetant sans môme demander le prix, et se souciant moins encore de payer comme au pays conquis ; les Grecs jouent, les Arméniens travaillent et se font dépouiller par les Turcs. »
Le 18, avant le soir, nous faisions en voiture le tour de la Corne d'Or (on ne voit pas l'eau: c'est une frime) jusqu'aux eaux douces d'Europe et
retour en ville. A 34 de lieu de la ville, la voiture s'arrête. C'est un endroit d'où les voyageurs ont coutume de contempler le panorama de la campagne. Deux cavaliers se tiennent immobiles au haut d'un terrain élevé et paraissent démesurément grands comme au désert, un désert, en effet, que les environs de Constantinople, comme les environs de Rome. Ici c'est la conquête barbare qui a passé, là le Turc ; et où celui-ci passe l'herbe ne pousse plus en sept ans.
Or voici comment le monde traite le Sultan ; ce massacreur, cet incapable ! Nous avons assisté par l'intervention de notre Ministre, Monsieur le Comte de D. au Sélamik (parade) du Sultan. Le 17 Octobre nous fûmes conduits par le cawas de la légation à une terrasse adhérente à Yldiz-Kiosk. Il y avait d'autres Belges, notamment un Monsieur que depuis nous avons reconnu être M' V. M. Nous délivrâmes notre permis ministériel (car il ne faut rien moins que cela pour être admis) aux employés qui examinèrent très minutieusement nos titres et essayèrent de prononcer entre les dents le nom kilométrique de v. d. P. (au départ le coupon Cook portait le nom de Monsieur et Madame van den : ce qui est télégraphique.) C'était vers midi que sa Majesté faisait son entrée dans la Mosquée.
Des soldats de toutes les armes, infanterie, cavalerie, débouchaient de tous côtés et défilaient il faut le dire, à la perfection, pour venir ensuite s'échelonner sur la route à suivre par le Sultan. Vrai défilé à la prussienne !.. Toute la voie est
enserrée par un cordon de troupes. Voilà que des voitures de directions diverses arrivent, ce sont les trois fils du Sultan: profonds salamaleks! saluts militaires ! D'YIdiz-Kiosk descendent lentement une série de voitures : ce sont les dames du harem avec leurs filles. Autour de chacune des voitures trois ou quatre ennuques presque tous nègres !
Voici sur deux files les officiers du palais, de l'armée, les grands de l'empire, chamarrés, constellés, marchant solennellement comme des pachas qui se respectent.
Tout à coup un frémissement agite la foule : il est 12 1/2 heures; le Muezzin du haut du minaret de la mosquée, d'une voix de tête très claire, module par une espèce de bêlement un chant très caractéristique et annonce l'heure de la prière. Une voiture descend gravement la pente d'Yldiz-Kiosk. C'est Sa Majesté le Sultan ; il est vis-à-vis d'un autre personnage inconnu. Au fur et à mesure, les troupes poussent une espèce de vivat : Dieu donne longue vie au Padicha. Auparavant on avait fait fermer les parasols des dames et prévenu tout le monde qu'on ne pouvait s'appuyer contre la balustrade. Quatre, cinq mille hommes de troupes poussent des vivats : les officiers font des inclinations profondes. La voiture descend lentement, fait un circuit pour arriver à la mosquée et s'arrête devant la porte.
La cérémonie dure une 1/2 heure. On entend dans la mosquée des chants exécutés par des voix de femmes. Un Monsieur nous dit que ce
sont des ennuques. Entretemps aucun de nous ne peut quitter la terrasse. Enfin la cérémonie est terminée. Le cortège revient avec la môme solennité. Les femmes du harem ont pris un autre circuit pour rentrer à Yldiz-Kiosk. La Sultane préférée seule revient par le chemin de l'entrée elle est vêtue à l'européenne et légèrement voilée de gaze. Voilà le Sultan, il est seul dans le landau qu'il conduit. Une trentaine d'officiers du palais (je suppose) s'empressent avec effarement autour de sa voiture. Qu'est-ce ? Que se passe-t-il. Un jeune homme coiffé d'un fez s'élance vers la voiture tendant une supplique. En un instant vingt bras l'empoignent, et à coups de poing dans la nuque on le pousse, on le jette dans la porte du palais. Il disparaît à nos yeux. Qu'est devenu cet infortuné ? Peu de minutes après, on nous annonce qu'il était déjà mis en liberté. Peut-on le croire ? Les procédés de la police du Sultan n'ont pas coutume d'être si transigeants !
La cérémonie est solennelle et impressionnante. Elle se répète tous les vendredis. Les précautions extraordinaires que l'on prend ne s'omettent jamais depuis un attentat commis, dans ces circonstances, il y a quelques années.
Tout le temps de notre séjour à Constantinople, j'ai pu dire la messe à l'église des R. P. Franciscains, rue de Péra. Les pères y font le service paroissial et y tiennent une petite école dirigée par des frères convers, et où l'on accueille les enfants plutôt pauvres de toute race et de toute religion. Mon acolyte, un des enfants de
cette école, est de religion grecque orthodoxe. Les religieux voient une difficulté à la conversion des Grecs dans la législation de Léon XllI, en faveur des convertis d'Orient. Plusieurs Pures Belges étant nouvellement arrivés à Constantinople, nous nous faisons un devoir d'aller leur faire visite. Nous fûmes accueillis avec toute l'affection que savent y mettre ces fils de Saint François. M*"' v. d. P. ne peut entrer au couvent ; mais pour M' V. d. P. et pour moi, les bons Pères Belges avaient réservé quelques bouteilles de bière qu'ils se proposaient de nous servir en grandes pintes.., comme au pays ! Ce fut un vrai sacrifice pour nous, et à en juger par leur mine une déconvenue pour eux, quand nous diîmes décliner leur obligeant régal, nous abritant derrière les prescriptions de la faculté. Enfin il fallut quitter Constantinople. Un dernier souvenir à S" Sophie. Le vénérable monument en croix grecque, tout couvert de mosaïques, peut être mis en comparaison avec S' Pierre, de Rome, à son désavantage cependant. Le monument est superbe : quand redeviendra-t-il chrétien ? Tout le site de Constantinople est merveilleux. Dieu l'a fait incomparable. Les hommes le déparent. On y entend parler de majesté, de sublime porte, de corne d'or, de sa sainteté, de patriarche œcuménique, etc. On y rencontre en réalité une abomination de gouvernement, un immense orgueil hérétique et hélas ? une misère que de tous côtés on nous décrit immense et à peine rémédiabie.
Aucun souvenir de Belges! sauf les Blanquermes, 011 se trouvait jadis le séjour des Empereurs
Latins de Constantinople. Ce n'est plus qu'un emplacement, sur lequel aujourd'hui s'élève une église grecque, où il y a une espèce de pèlerinage : on y fait boire de l'eau comme chez nous, à Ghistelles. On montre aussi les restes d un palais des Paléologues. Mille souvenirs qui se rattachent à des restes insignifiants ; mais le Turc est le maître et dès lors il ne pouvait rester beaucoup, quoique l'histoire le montre conservateur en certaines choses. Une demie journée, nous avons eu de la pluie. Ce fut un déluge. « It rains ropes », disent les Anglais, et c'est la vérité.
Vers la CPèee
V f E 23 nous mettons le cap sur la Grèce. Le gM ^ Roinania de la compagnie Florio et Rubattino doit partir à 10 heures du matin. Il s'agit d'embarquer nos bagages: ce qui n'est pas peu de chose. Deux grands coffres, cinq colis moyens et deux petits. Cela rappelle le voyage de Li-Hun- Shang en Europe. Quel encombrement dans cet embarcadère ! Comment en serions-nous sortis indemnes sans le courrier de l'agence Cook ? Car il ne faut pas oublier qu'en Turquie il y a une douane de sortie. « Il faut ouvrir les malles ! ! — Laissez-moi faire, dit notre courrier ». En effet un bagchich eût raison une dernière fois du zèle des employés turcs. — Le Romania se trouvait au large, il fallut s'y rendre en barque. A 10 heures précises le bateau se mit en mouvement. Une dernière fois nous pûmes réjouir nos yeux du panorama féerique du port de Constantinople. Adieu, belles plages, nous ne
VOUS reverrons plus ! Après avoir contourné la pointe du sérail, nous entrons dans la mer de Marmara. Elle est unie comme une glace : un vrai miroir. L'eau est bleue comme le ciel qu'elle reflète. Le soleil répand l'or de ses rayons comme aux jours les plus splendides. Je ne crois pas qu'un seul instant on perde de vue les deux côtes à la fois. Kadi-Keui disparaît bien vite derrière nous. Nous laissons à notre droite l'archipel des îles Prinkipo. Quelle est donc la teinte que revêtent les rochers et les montagnes à l'horizon ? Est-ce du bleu, du bleu tendre, une mousseline azurée qui flotte sur ces pentes, maisimbibée de rose et estompée de vert } Nous n'avons pas sur notre palette nationale des couleurs de cette netteté, de cette fraîcheur, de cette délicatesse !
A bord, les amitiés s'établissent vite; mais ordinairement elles ne dépassent pas beaucoup la durée de la traversée. Madame v. d. P. était compagne de cabine d'une petite veuve grecque, fort bien instruite, très bien au courant des situations et surtout des nouvelles européennes. Elle lisait à bord « La Princesse Maleine » de Maeterlinck, et elle fut étonnée d'apprendre que nous ne mettons pas M. Maeterlinck au tout premier rang de nos écrivains nationaux. On le lui avait dit pourtant. Elle accompagnait un riche grec, C. S... qui avait résidé très longtemps à Livourne, et qu'elle ramenait en Grèce à 85 ans, avec le dessein avoué de l'amener à se servir du gros de sa fortune — lui célibataire — pour une œuvre nationale, comme le font beaucoup les Grecs. Ces deux.
touristes aimaient également la conversation et. la menaient très bien. Nous eûmes donc souvent l'occasion de les rencontrer à bord — Le matin, après une nuit d'insomnie en cabine, je la rencontre de bonne-heure. Un brin de conversation ! Car Madame a remarqué que je suis prêtre catholique et elle aime bien causer un peu religion !
Par exemple elle n'approuve pas le Pape <l'avoir érigé en dogme, (jue la Ste-Vierge a été conçue du St-Esprit comme Notre Seigneur. — Et croyez-vous cela, Madame ? — Oui, je le crois, et c'est ainsi, les servantes de Constantin l'on dit, elles doivent l'avoir appris de leurs prêtres : elles étaient catholiques. — Je n'eus pas de peine à remettre les idées de cette petite Dame un peu en place. Elle semble toute heureuse d'apprendre qu'en somme le dogme proclamé par le Pape — l'Immaculée Conception — ne faisait que cotriù:^ mer la croyance séculaire des Grecs.
Ce qu'elle ne pouvait pardonner au Pape, c'était d'accorder l'absolution des péchés pour de l'argent ! Car alors les riches pouvaient pécher autant qu'ils voulaient ! Ce raisonnement était limpide, et ne péchait que par la base. Il me suffit d'expliquer ce qu'était la simonie pour le lui faire comprendre. Toutefois elle alléguait une preuve : on paie les dispenses !
Mme tenait comme axiome ce que nous avons entendu exprimer encore par le suite : qu'il ne devait pas être permis à quelqu'un de renoncer à la
Athènes — Intérieur ruines de l'Acropole.
Aréopage — Lecture du discours de S Paul.
Atlicncs — Acropole.
Athènes — Temple de la Victoire.
eligion de ses pères, même si une autre religion est la vraie ?
La petite Dame semblait bien se douter qu'il pouvait y avoir quelque chose d'incorrect dans ses idées; car, elle s'informa auprès de notre compagne de voyage, si le prêtre catholique ne méprisait pas ses idées. — Si une tête bien meublée, — car cette petite tête renfermait beaucoup de connaissances — est à ce point renseignée sur les choses catholiques, que doit-ce être du simple vulgaire, et quelles montagnes de préjugés doit séparer celuici de nous !
A bord la vie ne languissait pas ! Une petite fille grecque — elle avait quatorze ans — s'étonnait que M*^ V. d. P. n'eût pas lu toutes les pièces de Sophocle ! Je vous engage beaucoup, Monsieur, à le lire, vous y trouverez infiniment de jouissances !
Je le repète : la vie ne languissait pas à bord et cependant, malgré le charme de cette traversée de 30 heures, où personne ne lut malade, nous éprouvâmes, je crois, tous les trois, un vif désir de mettre pied à terre au Pirée. Nous arrivâmes sans retard. La visite sanitaire fut un peu longue. Enfin on laissa la sortie libre aux nombreux passagers.
Il y en avait beaucoup en troisième. En grande partie des émigrants. Le soir de notre traversée, nous eûmes, comme tous les passagers qui se respectent, la curiosité d'aller faire visite à nos compagnons de troisième. Il y avait là des musulmans. Ils avaientdéployé leurs couvertureset tapis et étaient accroupis là-dessus, ils chantaient des
£h Orient .?
airs lamentables, les yeux stoïquement fixes pendant le chant. Etaient-ce des prières? Etaient-ce des chants profanes? Après chatjue refrain ou couplet, ils tiraient une bouffée de fumée de leur cigarette, qu'ils tenaient à la main gauche. Que se passait-il dans ces âmes? Etaient-ce des complaintes patriotiques, chants de départ, cjui semblaient tristes ?
Nous arrivâmes donc au Pirée à 5 h. de l'après-midi, le 23 Octobre. L'entrée du Pirée est encore très belle. Le Pirée, Phalère (vieux Phalère et nouveau Phalère), et enfin Athènes s'échelonnent sur la côte, au pied des hautes montagnes, dont les noms sont des souvenirs classiques. Hymète, Pantelos, etc., qui donc a dit qu'on ne voit pas l'Acropole lorsqu'on arrive au Pirée de la haute mer? La voilà cependant, et nos compagnons grecs nous la font remarquer! Au ri.sque de .scandaliser, je dois confesser que la vue de l'Acropole, de loin, fut pour moi une désillusion. L'ensemble de bâtiments couronnant l'ancienne citadelle, vue de loin, m'a paru un ornement d'étagère de même que les restes du temple de Jupiter sur le cap Sunnium I Vue de loin, sur la route d'Eleusis, où du fond de la rue d'Eole {boo^ A-.wàoj) l'Acropole me produit la même impression. Cela ne lutte pas avec les montagnes ni même avec l'horizon. Notre premier souci, naturellement après la messe à la cathédrale de St-Denis l'Aréopagite, (belle église en style grec et en marbre blanc, o5o; TcavsTOTnjixîo-j, rue de l'Université, magnifiquement située) fut de monter à l'Acropole. Du moment qu'on arrive aux Propy-
lées, tout l'ensemble des monuments prend un caractère grandiose. C'est grand, c'est pur en lignes : tout est superbe. C'est l'effort de tout un peuple, en pleine civilisation, cachant l'énormité des masses sous la perfection exquise des formes. C'est un travail herculéen impressionnant, découpé sur le ciel bleu, avec une netteté sans égale ; ce sont les restes d'une civilisation qui a disparu, mais qui a laissé son reflet sur la nôtre. Que n'a-ton pas écrit sur l'Acropole ? Nous avons visité, contemplé, mesuré, les restes du Parthénon, de l'Erechtheion, du temple de la victoire {Anxtpoç). Au musée, on montre en réduction la Minerve de Phidias (or et marbre au Parthénon, marbre seulement dans la réduction du musée, 'trouvée emmurée et couverte, par un homme inconnu qui a voulu la sauver.
Puis, sur le flanc de l'Acropole, l'Odéon d'Hérode,Ie théâtre deDionysios etc. — Devant l'Acropole le Sphyiix, colline d'où, dit-on, Démosthènes et Périclès prononcèrent leurs discours. Puis l'Aréopage où St-Paul prononça son discours aux Athéniens.
Sur l'Acropole il y a un musée intéressant tout ce qui a été trouvé dans les fouilles. Les statues grecques, de même que la frise du Parthénon et les métopes sont plutôt à chercher dans les musées européens qu'ici ; car au temps de la domination turque, la Grèce était le plus pauvre des pays et ne pouvait se défendre contre la spoliation de ses monuments. Lord Elgin transporta la frise du Parthénon au Britisch Muséum. «C'était,
disent les Anglais, pour la préserver de la destruction sous les Turcs ». L'intention est incontestablement bonne. Mais maintenant (jue la Grèce est bien capable de veiller par elle-même à la conservation de cette moitié de son âme nationale, les Anglais ne devraient-ils pas rendre ce qui n'est plus exposé au danger de destruction ?
Au coin, derrière le Musée, se trouve un belvédère, d'où l'on voit un très beau panorama sur la ville et les environs,.... mais où il est bon (s'il est permis de songer à la vie réelle au milieu de ces beautés) de fixer son chapeau !
Le lendemain, nous sommes retournés à l'Acropole, nous avons escaladé, non sans peine, les marches de l'Aréopage, montées autrefois par St-Paul; et arrivés au haut, assis sur les anfractuosités du rocher, M. v. d. F. nous a lu à plusieurs reprises le discours de St-Paul à l'Aréopage Ce fut une jouissance pour l'esprit et pour le cœur, « Nous vous entendrons une autrefois là dessus. » Ces auditeurs auront sans doute enjambé ces larges marches pour se dérober à ces doctrines inquiétantes et encombrantes, laissant le pauvre Paul seul avec un petit nombre d'admirateurs, entre autres Denis l'Aréopagite. Denis l'Aréopagite est le patron de la cathédrale catholique de cette ville.
Athènes a produit sur nous une excellente impression. C'est une ville qu'on rebâtit, et qu'on rebâtit en marbre et en stuc. Beaucoup de bâtiments sont bien réussis : L'Académie, l'Université, une église grecque orthodoxe (Constantin) en
construction, la nouvelle Grande Métropolis (à côté de la Petite Métropolis) le musée d'antiquités^ la poste, des théâtres, etc. Plusieurs de ces constructions ont été payées par de riches Grecs, établis à l'étranger, et qui ont voulu de cette façon coopérer à la résurrection de leur patrie. Je dis résurrection ; car la Grèce était morte en eftet au moment où l'Europe lui accorda l'indépendance. La population de tout le pays était réduite à 90.000 âmes. Athènes était un village de 6.000 âmes, composé de masures, dont il reste quelques-unes. Le Turc avait tout pillé, saccagé, brûlé.
Aujourd'hui, Athènes s'est relevée de ses cendres, la ville est belle, bien vivante, pleine d'entrain. Elle compte 130.000 âmes; plusieurs rues sont plantées de poivriers sauvages, plantes très décoratives à verdure très dentelée et portant des grappes de fruits rouges. La circulation est incroyable. Les rues du Stade, d'Hermès, d'Eole etc, sont constamment pleines de monde. La place de la Constitution, devant un grand bâtiment, que nous prîmes d'abord pour une caserne, mais qu'on nous a dit être le palais royal, sert de lieu de promenade. Le café du coin, où le soir il y a un quartette de musique, couvre de chaises la moitié de la place, et la foule s'attable ici gelato, sirotant un verre d'eau froide, un galato, un mastick : c'est de l'encombrement. Il paraît que l'Athénien aime à vivre au grand air ; un peu par suite des conditions climatériques, puisque le soir, en été, il n'y a pas même une brise (ce qui rend le sommeil des nuits très pénible), un peu par caractère national;
car nous dit un Grec, à Rome on pouvait dire « Panem et Circenses » ici à Athènes on peut renverser le dicton « Circenses et Panefn ». Tout à Athènes, à Phalère, au Firée, donne l'idée d'une renaissance : spontanément on est sympathique à ce peuple comme on est sympathicjue à la vie.
Le désir de ne pas prolonger trop notre séjour en bateau, et de prendre j)assage pour Smyrne sur les Messageries Maritimes, nous a forcés de rester en Grèce plus longtemps que nous n'eussions désiré : mais nous avons employé notre temps le mieux possible.
Le 24 Octobre, nous eûmes une agréable surprise à l'hôtel de la Grande Bretagne. Voilà qu'il nous arrive un pli, soigneusement empaqueté, solennellement scellé; ... que pouvait-ce être? C'est la recommandation de sa Sainteté le patriache du Phanar pour son collègue d'Alexandrie et pour un évéque du Mont Sinaï, afin de nous rendre l'accès du Sinaï possible, si nous continuons à en éprouver le désir. Cette recommandation étant arrivée trop tard à Constantinople. M*^ M... a bien voulu la faire suivre à Athènes. Ce fut une agréable surprise pour nous, et j'ai pris copie de ces documents (ceux non scellés) à titre de curiosité.
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Le 28 nous partons pour Corinthe et de là pour Nauplie et l'Argolide. D'abord Corinthe ! Le chemin de fer d'Athènes (construit par des Belges, paraît-il, mais pour un peuple qui ne sait pas payer) est défectueux. Le trajet vers Corinthe est très pittoresque : Mégara, Eleusis, etc. Malacaté (rade des Anciens, port auquel aborda St-Paul lors de son voyage à Corinthe) le chemin de fer sur une grande partie de son parcours, longe la mer, belle, calme, azurée, encaissée entre des montagnes qui coupent l'horizon de divers côtés, l'île de Salamine et la baie de ce nom, qui rappelle la bataille navale entre les Perses de Xercès et
les Grecs de Thémistocle. La voie a des tournants qui donnent le vertige. L'isthme a, je crois, 7 ou 8 kilomètres de large à sa plus petite largeur. Le canal commencé par Néron, et achevé il y a peu d'années, est une tranchée de grande protondeur dans le rocher vif. On en embrasse les deux bouts au point de subir l'illusion que c'est une fente deJl^ rocher de 2 à 3 kilomètres ; le chemin de fer passe le canal sur un pont de 25 mètres de long ; de cet endroit on voit les deux mers dans toute leur largeur. Ce chemin fut suivi par St-Paul, .sans doute au milieu de champs couverts d'oliviers ou de pins comme aujourd'hui.
Corinthe, quels souvenirs 1 Nous eûmes hâte de monter en voiture pour voir ce qui pouvait nous intéresser ; car 1« temps (qui avait été venteux le 24 et le 25) était devenu pluvieux. Une bénédiction pour les Grecs; ils n'avaient pas eu de pluie depuis six mois, sauf une petite ondée, il y a quinze jours, et après quelques pluies d'octobre et du commencement de novembre, la Grèce se couvre, paraît-il, de son vêtement d'hiver qui est un vêtement de .... verdure ! Pour nous, touristes, la bénédiction était moindre. Mais il ne faut pas être égoïstes ! Ce fut donc par une belle pluie que nous franchîmes les quelques kilomètres qui nous séparaient de la vieille Corinthe. Sur l'emplacement de l'ancienne Corinthe, il y a maintenant quelques misérables masures. Au milieu de ces solitudes (où nous trouvâmes comme relai une vieille auberge grecque, où des paysans, en costume albanais, en partie nous
Nauplie — Fort le Burgi.
Mvcènes — For le des Lions.
Epidaure — HuUie> du leiiipk' d Esculapj.
Vue de Siiiyriie et du to:iibeau de S^ Polycarpe.
Vue prise du haut de Capoiili.
Route d Ayassou!ouk vers Capouli.
dévisageaient, en partie jouaient au domino) s'élèvent quelques colonnes d'ordre dorique. Les Américains ont jeté leur dévolu sur ces lieux et y font depuis quelques années des fouilles assez importantes.
Il ont mis à nu des temples, des maisons, des rues, etc. Voici donc ce qui reste de la ville illustrée par le séjour du grand Apôtre! Ne découvrira-t-on aucun souvenir de St-Paul ? J'avoue que ce qui m'a le plus intéressé à Corinthe, c'est un fragment de fronton sur lequel on lit ; ...yayfi, E^p... (Synagogue des Juifs) et qui était couché devant une cambuse. Serait-ce le fronton de la synagogue des Juifs où St-Paul allait expliquer ses doctrines, le jour du Sabbat } J'eusse bien voulu que la pierre put parler. Nous lûmes en voiture des fragments des lettres de St-Paul aux Corinthiens en aux Thessaloniciens (celle-ci écrite àCorinthe).L'Acropole de Corinthe (haute montagne qui fut autrefois la forteresse de la ville) était enveloppée dans un nuage pluvieux. Il y avait autrefois, là-haut, un temple de Vénus, desservi par un millier de prêtresses... prétresses ou comment faut-il nommer cela } Il est certain que l'antiquité donnait un autre nom et que ce nom était mérité ! Laissons l'Acropole, ainsi que ses souvenirs, dans la pluie du nuage qui flotte sur les flancs de la montagne. La nouvelle Corinthe est une ville d'une dizaine de mille âmes, bâtie très pauvrement sur un vaste espace, les rues sans pavement, en 1858, à la suite d'un tremblement de terre qui renversa les maisons de l'ancienne Corinthe. Tout est Grec Ortho-
doxe. II n'y a pas même une résidence d'un prêtre catholique, ni une petite chapelle sur ce territoire où St-Paul prêcha, souffrit et fonda une Eglise importante. Tout a passé !
De Corinthe nous nous rendîmes à Nauplie, d'où nous allions ensuite rayonner sur l'Argolide. Nous fîmes d'abord une excursion en voiture à travers des rues de My cènes bordées d'énormes aloës alternés de cactus, — en passant par Tirynthe. Très intéressante cette excursion. Ces deux endroits ont été explorés surtout par le D^ Schliemann. Cela me rappelait un souvenir d'il y a trente ans. Revenant de Rome, je rencontrai alors Schliemann à Bruxelles et voyageai avec lui jusqu'à Bruges. Il me raconta ses fouilles à Troyes, son mariage, sa passion pour le grec, .ses relations cordiales avec Renan et une foule d'autres choses fantastiques. J'étais si jeune alors, et Schliemann était une vilaine figure, faisant deviner plutôt la détresse que l'abondance; l'avouerai-je, je portai instinctivement l'une main sur mon porte-monnaie, l'autre sur ma montre !!
Peu d'années après, le nom de Schliemann faisait le tour du monde à cause du succès de ses fouilles à Troyes. Plus tard il fit des fouilles heureuses à Tyrinthe et surtout à Mycènes. L'archéologue,ilyatrente ans,me donna sa carte cette mode s'est perfectionnée depuis!) où il renseignait deux domiciles : un à Paris, un autre à Athènes. Après trente ans, il m'est donné de voir la résidence d'Athènes, rue de l'Université, une maison. .. ne faut-il pas dire un palais.^ en colonnades soute-
nant des atria couverts de peinture antique, de grandes statues surmontant le toit construit en terrasse, et portant comme inscription IX:o'j |ji£Xa6pov (palais d'Ilion). Schliemann n'y était plus,il est mort à Naples et enterré à Athènes en 1893, — si je ne me trompe.
Mycènes est un village de masures. On y montre ce qu'on appelait autrefois le tombeau d'Agamemnon, et ce qu'on croit aujourd'hui la chambre du trésor des Atrides. Travail cyclopéen ! Comment transportait-on ces pierres immenses dont on a trouvé les carrières à des 15 ou 20 kilomètres de distance ?
Très sauvage tout le panorama! Mycènes avait son Acropole, comme toutes les villes grecques, et derrière elle d'abruptes et incultes montagnes. Avant d'entrer dans l'enceinte de la ville, notre courrier déballa le déjeûner froid qu'il nous avait apporté de Nauplie. La nappe fut étendue sur une grosse pierre, nos sièges furent également des pierres, devant la porte des Lions, ainsi appelée parce qu'elle est surmontée de deux lions debout en relief. Ce déjeûner, au milieu de ces ruines, l'œil ne trouvant une échappée que sur des montagnes désertes, fut succulent. Une petite lille, qui tenait la bougie qui devait éclairer le trésor des Atrides, nous avait suivi. Elle se cachait derrière un pan de mur. Perdrica, cria le courrier, quand nous eûmes lini. Je l'appelle Perdrica, parce qu'elle se cache comme les perdrix. Mais... quel est votre nom ? — Eugenia — Quel âge avez-vous ? Quatorze ans. Elle était brunie par le soleil, et
semblait de bonne constitution. (Jui sait, dit le courrier, si elle a jamais bu d'eau. Car dans ces pays on ne boit que du vin ! Eugénia reçut sa portion des restes et ce dont elle parut peut être encore plus friande, ce fut de nos bouteilles vidées, portant des étiquettes coloriées de Giesshiibler et de vin de Nauplie. Jan^ le cocher (c'est exactement ainsi que le courrier l'appelait par son nom, en abbréviation (Iwavvr^?) ne fut pas oublié. Il eut sa part et son estomac ne boudait pas.
Après le déjeûner champêtre, agrémenté d'une pipe ou d'une cigarette, nous passâmes par la porte aux lions, et montâmes aux ruines. Nous vîmes une grande partie de l'Acropole déblayée. Il y avait là l'emplacement de ces cinq tombeaux que Schliemann avait eu la chance de rencontrer, juste à l'entrée de la ville, derrière la porte.
Au Musée d'Athènes, nous avons vu la riche provision d'objets en or, métal, poterie que l'archéologue y découvrit, témoins muets d'une civilisation qui n'existait plus lorsque commença pour ainsi dire la civilisation grecque, et dont les souvenirs légendaires fournirent la matière des tragédies d'Eschyle et de Sophocle. Troies, Mycènes, Tirynthe et, à ce qui paraît maintenant, Crète, où M' Evans, un archéologue anglais, a découvert des antiquités se rattachant à celles de My cènes mais non plus tout à fait muettes (les antiquités de Mycénes ne portent pas d'inscriptions en lettres. Elles portent des inscriptions dont on n'a pas la clef jusqu'ici).
Le lendemain nous faisons l'excursion au Hieron d'Epidaure. Le théâtre immense, le
stadion de 187 mètres de long, le temple d'Esculape, beaucoup d'inscriptions qui attribuaient la guérison de malades, qui étaient venus chercher à Epidaure les remèdes temporels (eaux thermales) etc., spirituels (la protection d'Asclepios) et prétendaient devoir la santé aux uns et aux autres, mais beaucoup plus aux derniers.
Nous eûmes de la pluie tout le jour. Nous fûmes heureux de trouver un abri d'abord chez le concierge du petit musée et ensuite sans même nous préoccuper d'esthétique, sous les voûtes donnant passage au stade. Nous déjeûnâmes à la conciergerie ; notre courrier fut tout triomphant de nous avoir fait une omelette bien chaude ! Si celle-ci fut bienvenue ! L'excursion d'Epidaure n'est pas banale. Trente kilomètres par un pays très accidenté à travers des montagnes élevées, longeant des abîmes sur une route carrossable mais détrempée ; trente kilomètres au retour ; et nos petits chevaux, qui avaient à peine mangé, faisaient cela au trot. Remarquons qu'ils étaient venus le matin d'Argos et y retournaient le soir. (Quelque chose comme 90 kilomètres en un jour, et tramant une voiture bien chargée ! Le paysage était solitaire ; s'il y avait des brigands en Grèce c'est là qu'on les eût rêvés. Les montagnes étaient couvertes de bruyères, de thym, de serpolet et d'une plante toujours verte à baies rouges que le courrier appelait axcva et au milieu desquels nous rencontrâmes quelques troupeaux de moutons et de chèvres. Ça et là des figuiers et des oliviers •en abondance.
La plaine de l'Argolide est très belle et très^ fertile. Elle nous rappelle bien des légendes qui ont occupé le temps de nos premières études, l'Hydre de Lerne, le lion de Némée tué par Hercule, Argos ou Agamennon « le roi des rois » sans doute une espèce de chef de brigands, faisant parler de lui, Œdipe, roi à Mycùnes et puis à Colone (près d'Athènes), Aujourd'hui tranquille, au bord du Golfe de Nauplie, elle ne domine plus le monde de ses souvenirs . elle se contente de nourrir une population relativement nombreuse et d'être l'une des plaines les plus productives de la Grèce. Le tabac (dont la plante est à tige très longue et la feuille réduite ; nous la prenions pour le chou de Bruxelles), l'olive, l'orge et surtout le raisin, un raisin délicieux et produisant un vin, trop doux pour nous, mais qui sert de bonne boisson pour le pays, une fois qu'il a été résiné. Beaucoup de campagnards portent encore le costume national, une jaquette plus ou moins bariolée sur une jupe blanche à mille plis, un caleçon blanc, des souliers dont la pointe est couverte d'une houppe. La tète est enserrée d'un mouchoir. Devant eux, attachée à la ceinture, les hommes portent une espèce de sac en cuir où autrefois ils portaient leurs armes, (les concierges portent encore le revolver à Constantinoplej et oii aujourd'hui ils mettent leur mouchoir, s'ils usent de cette superfluité, beaucoup d'autres objets et toujours leur boîte à cigarettes. Tel est le costume du Palikare ! Les femmes portent la même coiffure^
un habit blanc, un tablier en couleurs et une espèce de dalmatique sur le dos ; enfin les colliers de rigueur !
Au dire d'un négociant qui parcoure beaucoup toutes les parties de la Grèce, il y a au fond de cette population beaucoup d'honnêteté. Les crimes et les délits ayant leur mobile dans la cupidité, sont extrêmement rares, quelques nombreux que soient les délits passionnels. La coutume du commerce avec ces indigènes est d'avancer des arrhes sur le prix convenu. Lui commerçant, doit parfois payer en arrhes des sommes considérables : jamais il n'a été dupé. On ne pourrait pas en dire autant de tous les pays ! Tout le monde en Grèce est propriétaire. On nous a affirmé cela, non sans une certaine fierté, de plusieurs sources. Vous ne connaissez pas le socialisme ? Non, cela n'existe pas ici. — Quelle est votre loi de succession ? Le partage égal et forcé du Code Napoléon. — Comment se fait-il que le fractionnement des héritages ne produise pas des cas où il ne reste plus de propriété ? — Les filles n'héritent pas. Quelque droit que leur accorde la loi, elles renoncent à, l'héritage. Elles vont en service et se procurent ainsi la dot pour le mariage.
On voit que les mœurs sont plus fortes que la loi. Du reste il y a beaucoup de terres domaniales et tant que la population ne sera pas augmentée, il restera des terres à distribuer à. des conditions très accessibles. Il y a aussi beaucoup de gisements miniers. On ne demande
que les capitaux nécessaires pour les ex|)Ioiter. Le paysan grec aime beaucoup le bas de laine et peut d'ailleurs toujours, s'il veut, utiliser ses épargnes dans son exploitation. Il ne confie pas son argent aux banquiers. Il n'a pas tort. La Grèce est dominée par des politiciens et leur manière d'envisager la dette publique est inquiétante pour les porteurs étrangers de leurs titres. Le brigandage n'est pas éteint, il est seulement déplacé. On ne le rencontre plus dans les montagnes. Mais en faisant quelqu'attention, ne le retrouverait-on pas dans des sphères un peu plus élevées ? On se plaint en Grèce du pléthore de lettrés. On souffre d'une crise d'abondance d'avocats et même de médecins. On n'est pas encore malade par persuasion. Un compatriote, que je rencontrai à Athènes, me dit qu'il était professeur de français, au cachet. — Avezvous beaucoup d'élèves ?— Au point que je devrai en refuser ; ce sont, pour la plupart, des universitaires ! — J'ai oui dire qu'il y a beaucoup de ces étudiants qui acceptent du service pour pouvoir payer les frais de leurs études ! — Il en est ainsi. Beaucoup de gens déclassés, qui cherchent .souvent une issue dans la politique.
Nauplie qui était le centre de cette excursion (ville de lo.ooo âmes) à été pendant nombre d'années la capitale de la Grèce, du temps du roi Othon ! Il y a une petite chapelle catholique, desservie par Don Sargolégo, qui a deux fois plus d'années (79 ans) que de paroissiens, 30 à 40, nous dit le vénérable curé à barbe blanche.
— SS- II est originaire des îles, mais parle l'italien. Dans la chapelle, au dessus du maître-autel, il y a un tableau donné par la France. Comme encadrement de la porte de sortie il y a trois planches en bois où l'on a peint, en caractères blancs sur noir, un souvenir des étrangers qui étaient tombés sur les champs de bataille de la Grèce.
Aux défenseurs héroïques de la Grèce
A la mémoire
des Philhélènes
morts pour l'indépendance,
Aux marins des escadres Anglaise, Française et
Russe, tombés au combat navale (sic)
du 2 s Février 1821, en lace de Navarin.
Aux soldats morts en Morée
jusqu'à l'Août (sic) 1S23.
J'ai remarqué parmi les noms Rust, Destael, Despecht. Ces noms sonnent flamand. Sont-ce en eftet des compatriotes ? (Juoi qu'il en soit, je leur accorde un mémento des morts. (Jui sait s'ils ont été pleures par d'autres que leurs parents les plus proches, s'il leur en restait. Leurs os sont dispersés sur la terre étrangère. Leur souvenir ne durera plus longtemps ici. Car après Don Sargolégo, cette paroisse continuerat-elle h subsister ? Le bon vieux curé est ici depuis les temps du roi Othon . « E la parten2a di Othone che ci ha quastati? » dit-il, que deviendra alors ce sanctuaire et le modeste souvenir aux héros des luttes grecques ? Il faut avouer que a gloire récompense médiocrement ceux qui donnent leur vie pour elle !
£n Orient 4
Nous quittons Nauplie pour retourner à Athènes par chemin de fer, le 31 Octobre. La petite ville porte encore des traces de la domination Vénitienne ; un petit fort situé dans la rade même, le Burgi, demeure actuelle du bourreau, nous dit-on ; une horloge au haut de la cité qu'elle domine, le lion de S' Marc en relief dans un mur. L'hôtel des étrangers, Hevoooxeiox to)v Çevtwv, est, dit le prospectus de l'hôtel, un hôtel de construction toute neuve. Il est au contraire une vieille casine, dirigée par trois jeunes gens, (le gérant a 15 ans) : mais ceux-ci font tout ce qu'ils peuvent pour nous satisfaire et nous plaire.
En route donc pour Athènes; nous voyageons, sans la connaître, avec la comtesse de Riancourt !
A la gare d'Eleusis, un Grec me dit : connaissez-vous la Dame que voilà, en société de son fils ? Non. — C'est la comtesse de Riancourt. — Je la connaissais de nom, puisque je viens de lire une brochure de sa composition sur l'union des deux Eglises !
Là-dessus le train part. A la première station un Monsieur se présente à notre portière de la part de Madame. « Monseigneur, Madame la Comtesse de R. vous prie de lui accorder votre bénédiction, et de bien vouloir accepter cette nouvelle brochure qu'elle vient de publier. La brochure portait le titre : « La fin d'un protectorat. » J'ai bien fait de la lire de suite, car on me l'a supprimée à la douane Turque de Smyrne ! Nous nous mîmes en mesure de ne rien omettre
de ce que pouvait réclamer le protocole vis-à-vis de cette dame, qui s'était montrée si aimable !
Dans ces brochures, cette dame Française d'origine et nationalisée Grecque, juge un peu de tout, et... de très-haut. Louis Veuillot, au temps du Concile du Vatican, donnait à ce genre de personnes le nom de ynatriarche. L'expression n'est pas mal trouvée, et à mon modeste avis, en situation pour le cas de Madame. Ses sympathies pour tout ce qui est Grec, lui font voir tout en blanc. Les autres témoins que nous avons entendus ne concordent pas précisément avec les idées exprimées dans les deux brochures.
Nous avions projeté d'abord de faire une visite au mont Athos. Un religieux Assomptionniste, que nous sommes allés consulter à Kadi-Keui, nous dit que les Dames ne pouvaient être admises à l'Athos ; et que le voyage ne présentait aucun intérêt, si on ne pouvait y séjourner une quinzaine de jours. Double motif qui nous lit renoncer à cette excursion ! Continuant la conversation sur le même sujet, nous apprîmes sur les moines du mont Athos des choses, qui les recommandaient peu à notre attention. La montagne est couverte de couvents. La règle de S' Basile, que les Européens croient être la règle des couvents de l'Athos, y est inconnue. Chaque maison s'y fait sa règle, les moines sont ignorants pour la plupart. La discipline est très relative. Nous entendîmes exprimer, par un homme du peuple, un jugement sur les moines de l'Athos, dans un langage beaucoup moins mesuré et peut-être vrai.
L'église Orthodoxe Grecque est indépendante ; nous dirions schismati(|ue dans le schisme. Elle accorde une certaine primauté d'honneur au patriarche de Constantinople, qui bénit la myrrhe pour toutes les Eglises Orthodoxes du monde I (Voilà ce que nous raconte un homme du peuple). Le clergé Grec est peu instruit, sauf quelques moines. Les popes du clergé inférieur sont mariés et doivent vivre en grande partie du travail de leurs mains. 11 y a ici la haine du Turc et une grande antipathie contre les Russes : la haine du Turc, parce que celui-ci avait tout dévasté ; aussi il n'est resté ici ni mosquée, ni minaret, ni Turc. Il paraît qu'il en reste quelques-uns en Thessalie. L'antipathie contre les Russes ; sans doute parce que les Grecs sentent que si la Russie veut expulser les Turcs de l'Europe, ce ne sera pas au profit de la Grèce.
Il y a quelque temps, il fut question en Grèce d'autoriser une version de la bible en Romaïque, mélange de Grec, d'Albanais, de Turc etc., le langage du peuple en plusieurs parties de la Grèce. On attribuait le projet à la reine, Rus.se de naissance, et universellement.... peu vue. Nous n'avons entendu aucun témoignage sympathique. Nous avons entendu au contraire une foule de témoignages allant jusqu'au mépris. Aussitôt il se forma un parti d'opposition. Cette traduction allait découronner le vrai Grec de sa gloire, celle d'avoir servi d'expression au nouveau testament ; elle allait travailler à l'encontre du mouvement qui porte les Grecs à remettre en honneur
les formes du Grec ancien ; elle trahissait la main de la Russie (qui au dire des Grecs a introduit des erreurs dans la traduction Russe de la bible). Les étudiants prirent la tête du mouvement contre la traduction et contre la reine Sophie. Partout on cria, on écrivit sur les murs AxaôrjiJita ! Axaôr^|x'.a ! Nous avons vu ce mot partout sur les murs d'Athènes et même de Nauplie. Les étudiants ne demandaient rien moins que l'excommunication (V^opcafio;) contre la reine. « Ils avaient raison » nous dit un homme du peuple. Toujours est-il que la traduction ne fut pas autorisée, et que le patriarche Grec d'Athènes, « homme à caractère faible, » qui avait d'abord penché du côté de la reine, dut abandonner ce parti.... et, quoique jeune, en lit la mort !
La Grèce prend un soin jaloux de ses monuments. Elle se glorifie, à juste titre d'être une école où vont s'instruire les deux mondes. Les Français, les Anglais, les Allemands, les Américains y ont des écoles d'archéologie et y font des fouilles. La Belgique y a un étudiant, M. De Moulin, qui est pensionnaire étranger à l'école Française, et qui a déjà fait quelques fouilles heureuses dans une petite ile voisine, Delos, une ile des Cyclades, et sur les indications de quatre lignes de Strabon.
Que faire, direz-vous, dans les longues soirées d'hiver, quand, étranger à Athènes, nous avions visité le cercle de 1' « Union Française », très bien installé et très attrayant. Un vieux Guide Isambert, renseignait à Athènes un café
aristocratique à l'angle des rues Hermès et Eole. Ce cercle avait disparu, mais, disait un négociant en vélocipèdes, il en existe un autre, rue de l'Université... très distingué et très collet monté. Ce fut une tentation pour nous. Le soir nous allâmes y pousser une tête. A notre arrivée, il y eut comme de l'effarement parmi le personnel. Quoi ? Nous prenait-on pour la police ? Nous demandâmes à voir les différentes .salles de l'établissement. 11 y avait deux salles de poker, une salle d'écarté, et une autre salle, affectée au jeu, située un étage plus haut... et qu'on ne nous a pas montrée. Les cotisations étaient insignifiantes.On pouvait s'y présenter sous le parrainage de deux membres. Les frais du cercle étaient payés par les produits du jeu. Mais : « Non... Oh non ! On n'y faisait pas de jeux de hasard. » Nous comprîmes, que l'établissement ressemblait à s'y méprendre à ces tripots que la loi Belge à fermés, et espérons-le, fermés à tout jamais. Nous oubliâmes d'y laisser notre carte.
Enfin l'heure du départ a sonné. Le bateau des messageries, d'après le tarit, devait partir du Pirée à 7 heures du soir; le 3 Novembre on annonce un retard. Le bateau «le Saghalien» est arrivé vers 4 heures. Il y a beaucoup de marchandises à charger. Il ne partira que le lendemain, au dire de quelques-uns. Partira-t-il.î* Ne partira-t-il pas? M"* V. d.P. et moi nous courons au Pirée en tram. Nous montons en vaisseau au milieu du brouhaha du débarquement. Le Saghalien partira à 2 heures du matin. Nous rentrons en toute hâte à Athènes par
le train, pour prévenir M' v. d. P. Nous dînons une dernière fois à l'hôtel de la Grande Bretagne et avec deux voitures de louage, sur lesquels nous chargeons nos neuf colis et nos personnes, à neuf heures du soir, nous partons pour le Pirée! Nous fûmes bientôt installés dans nos cabines. M*^ et Ma v. d. P. avaient la leur au salon. Je fus placé près de la machine, sous le treuil, en compagnie d'un ministre protestant de Dublin, M' Gibson, qui, âgé de 80 ans, voyageait non seulement pour obliger sa fille, qui le soignait avec un dévouement infatigable, mais encore parce que le voyage «lui ouvrait l'intelligence et le cœur.» Id opens my mind, and opens my hart! C'était du reste le voyage de Jérusalem qu'il avait entrepris. Le Saghalien avait beaucoup de marchandises à charger: nous eûmes huit heures de retard. Les oreilles me bourdonnent encore du bruit infernal que fit le treuil, les cris et les chants des porte-faix pendant cette nuit inoubliable. Impossible de fermer l'œil! Je souhaitai.s le Saghalien et tout son équipage au fond de la mer Rouge!.... Et mon compagnon de 80 ans dormait à ronfler !... Master Gibson, lui dis-je le lendemain matin, vous ne quitterez pas ce bateau sans m'avoir révélé le secret de votre forte santé à cet âge et de votre calme et facile sommeil !
Nous quittâmes donc le Pirée à 8 h. du matin et nous en avions — perspective peu régalante — pour 18 h., jusqu'à Smyrne. La traversée commença bien, le temps étant très beau. On nous annonça pour midi ou une heure un peu de remou. Le remou vint en effet, même un peu plus
fort que nous l'eussions désiré. Le pont se vidait comme par enchantement. Retourné à ma cabine pour y chercher l'une ou l'autre chose, je trouvais mon j^rand vieil Anglais au lit... 11 était malade... mais fut guéri pour le dîner ! Merveilleuse constitution ! Il n'en fut pas ainsi de nous trois. A deux nous nous tenions au fumoir, position étendue et très attentifs à ne faire aucun mouvement inutile. Une troisième vint d'abord nous narguer : mais bientôt tomba victime de la mer et bien plus profondément que nous, qui en somme ne payâmes aucun tribut ni aux vagues, ni aux poissons, binalement aucun des trois ne parut au diner ce jour Iç. Nous n'eûmes pas même assez d'admiration en réserve pour en dépenser en quantité quelconque, au coucher du soleil. Ce que nous cherchâmes fut notre propre coucher. Cette nuit, du moins, nous pûmes dormir ; car le Saghalien mouilla dans la rade de Smyrne à I 1/2 heures du Matin !
Nous voici donc revenu à la côté Asiatique. Nous eûmes le loisir d'admirer la situation pittoresque de Smyrne. Celle-ci est bâtie en emphythéàtre et escalade les pentes du Pagos. Comme un plumet, les cyprès d'un cimetière Turc le couronnent à droite. Le spectacle est féerique le soir, ainsi que nous pûmes le contempler au départ du Saghalien, le 8 Novembre, quand la hauteur, tout le flanc de la montagne, la ligne côtière sont piqués de lumières, comme un champ qui porterait par milliers de gigantesques vers luisants. Nous rentrons dans l'Empire Otto-
man et comme de juste, nous eûmes une difficulté avec la douane. Tous nos livres furent saisis pour passer à la censure. Ils ne nous furent rendus que le surlendemain, à l'exception de ma brochure et d'un livre que M. P. v. d. P. avait acheté en Grèce et les livres du Père Portmans. Nous descendîmes à l'hôtel Huck. Ce qui frappe à première vue en Orient, c'est la multiplicité des races qui conservent leur teint, leurs costumes, leurs allures, leur langue et leur religion, sans se mélanger et produire une nation une, comme en Occident. Est-ce l'immobile Orient ? Smyrne est la tête de ligne pour les caravanes qui visitent l'intérieur. Les chameaux de forte carrure, sont attachés l'un à l'autre, le plus souvent six en file, le dernier portant une sonnette et devant eux marche un âne, dont la démarche précieuse, mesurée, semble régler le pas de la suite. Nous en avons rencontré des séries, d'abord au Pont des caravanes, puis le lendemain dans la campagne, dans la direction d'Ayassoulouk. Smyrne est une ville beaucoupplus propre et de toute façon mieux soignée que Constantinople. Ce qui ne veut pas dire que ce soit une belle ville ou même une ville agréable. Elle a un quartier musulman, un quartier juif^ un quartier arménien, un quartier chrétien (grec orthodoxe) un quartier en partie Européen. Elle est un peu cosmopolite : La rue des Francs et la rue des Roses sont beaucoup fréquentées : le bazar oriental s'étale encore ici dans toute son originalité et sa répugnance. Nous avons visité la
tombe de St Folicarpe. Est-elle authentique ? Elle se trouve à l'entrée d'un cimetière Musulman, sur le Pagos, surmonté d'un turban vêtu de gaze verte ; elle est honorée par les Musulmans comme celle d'un grand homme, qui, quoique chrétien, a travaillé à amener l'humanité au culte d'un seul Dieu. A côté, dans la vallée, on montre le stadium où St Polycarpe fut martyrisé. Authentique ou non, cette tombe ne peut manquer d'émotionner au souvenir de St Polycarpe, l'un des Pères Apostoliques. Le grand vieillard fuyant devant les persécuteurs, non pour sauver sa vie, mais pour obéir à la loi du Christ, qui donne l'ordre, si une ville vous poursuit, de fuir dans une autre. Nous avons parcouru les différents quartiers de la ville. On sait que la femme Smyrniote jouit d'une renommée de beauté dans tout l'Orient. Mes compagnons n'ont point confirmé ce renom j •Peut-être faut-il chercher le vrai type Grec sur J'Adriatique, aux environs de Ferrare ? J'ai entendu dire à quelqu'un que si jamais il venait à perdre son chemin, ce n'est pas à Smyrne qu'il faudrait le chercher. La ville ne peut s'appeler belle, le vin n'y est pas bon, la douane y est -détestable et l'hôtel fait des comptes grecs. Son «ite est la seule chose, avec le pont des caravanes et le souvenir de St Polycarpe, qui puisse vous attirer. A la cathédrale nous avons vu les ossements de St Minia, reçus de Pie IX, qui en fit cadeau à Monseigneur Spacca Pietra. J'ai pu dire la messe tous les jours chez les R. P. Lazaristes, où nous fûmes très courtoisement accueil-
lis par le R. P. Paulin, et où je rencontrai un jeune flamand, portant le nom Anversois de Vander Jongheid. Le Père Paulin était enthousiaste de Panagia-Capouli et trouvait que non seulement il fallait y aller, mais qu'il fallait y consacrer deux jours. Nous prîmes un moyen terme et partîmes le 7 Novembre à 7 h. du matin à Punta-Station, le seul train pour voyageurs qui se rend vers Ephèse, avec le dessein de revenir le même jour. L'excursion est très pittoresque ; on traverse un pays en partie fertile, en partie très montagneux. Les caravanes de chameaux, allant vers l'intérieur ou en revenant, sont nombreuses. A Bundali des femmes portant de larges pantalons viennent assaillir notre train au cri de bagchich. Enfin nous voilà à Ayassoulouk, chez Carpouza, le chef de la seule hôtellerie passable de ces lieux. Nous avions télégraphié dès la veille pour demander trois chevaux. Nous n'avions pas de temps à perdre ; car manquer le train, c'était s'exposer à manquer le lendemain le bateau pour Beyrouth. Arrivés à Ayssoulouk à 9 h. 30, nous étions déjà en route à 9 h. 45 pour la montagne et à cheval pour la première fois de ma vie, j'enfourchais « la plus noble conquête que l'homme ait faite ». Jugez de mon élégance : au départ je fus chargé comme un sac de charbon ; au retour je ressemblais déjà à un roi pasteur ou à un type en réserve, après malicieuses photographies pour une nouvelle édition de Don Quichote délia manca ! Enfin... quoi qu'il en soit, nous traversâmes des vergers d'oliviers, des champs de
tabac, puis nous montâmes, monti\nies encore, pour descendre dans des vallées, remonter des montagnes plus hautes, contourner des ravins,. . jusqu'à ce qu'enfin, après deux heures de chevauchée, nous arrivâmes à Panagia-Capouli. Cette petite chapelle est-elle bien construite sur l'emplacement de la maison où vécut après la mort de N. S. et mourut la Ste Vierge Marie ? J'avais lu avant d'y aller une brochure, rédigée par les R. P. Lazaristes, que je trouvais étrange et dont je ne désire rien dire de plus en ce moment. Il y a lieu de ne pas décourager ceux qui président aux fouilles, dans l'espoir qu'ils puissent projeter sur la question ce que les Italiens appellent < un pô più di luce. »
En tous cas rien de plus pittoresque que cette excursion. Nous goûtâmes nos provisions devant une table rustique, que mirent à notre disposition deux serviteurs des P. P. Lazaristes de Smyrne, établis là. Nous obtîmes, pour les amateurs, une bouteille samosienne ; mais je puis rendre témoignage qu'il serait difficile de trouver une eau plus limpide et plus fraîche que celle qui nous fut offerte, et qui provenait de la source qui coule dans la petite chapelle même. Au retour nous laissâmes nos montures chercher leur voie ; leur instinct les servait mieux que n'eût pu faire notre direction ; nos selles turques restèrent heureusement fixes. A une petite exception près, grâce aux croupières chez les uns, remplacées par l'habileté d'équitation chez les autres, nous dégringolâmes toutes ces abruptes et sauvages
hauteurs, et arrivèrent à Ayassoulouk après une seconde chevauchée de deux heures à peu près. L'ancienne Ephèse, si mémorable par l'Epître de St Paul aux Ephésiens et par le séjour de St Jean et de la Vierge, n'existe plus ; ses restes, non plus situés sur le bord de la mer, comme dans l'antiquité, car la mer s'est ensablée, gisent dans la solitude, au milieu de terres njarécageuses et fiévreuses, à deux kilomètres de Ayassoulouk. Le théâtre, le temple de Diane (Magna Diana Ephesiorum !) une église de St Jean etc., voilà ce qui reste de cette ville, autrefois un des centres de la vie mondiale, aujourd'hui silencieuse, abandonnée, dormant de son sommeil éternel.
Les Autrichiens y font des fouilles, qui ont des résultats intéressants et aideront à leur manière à la renaissance de l'histoire, à laquelle nous assistons.
Le 8, à 7 heures du soir, le Saghalien retourne de Constantinople, repart de Smyrne pour Beyrouth. Nous retrouvons quelques-uns de nos compagnons de voyage. Mon grand ministre M. Gibson, que je rencontre sur le pont, me demande si nous sommes encore une fois compagnons de cabine. J'ai le plaisir de lui répondre que grâce aux soins officieux de mes chers compagnons de voyage,j'ai une cabine à moi seul, donnant sur le salon, n°* 15 eit 16, s'il vous plaît ; et que je renonce avec enthousiasme à ma cabine sous le treuil, qui est restée durant tout le voyage de Smyrne à Constantinople et retour, la cabine de M. Gibson. La mer est calme, unie comme une glace et l'on nous
prédit du beau temps pour demain ; mais demain, c'est Dimanche ! N'aurons-nous pas la messe ? Ce serait la première fois que je pourrais profiter moi-même et faire profiter mes compagnons de voyage, de la faculté que j'avais obtenue de dire la messe de Beatâ^ dans tous les endroits où il n'y aurait ni église ni chapelle.
Tout cela dépendait de deux choses : de la permission du commandant du Saghalien et de l'état de ma cervelle et de mon estomac ; car le mal de mer semble avoir son siège dans ces deux organes. Le commandant avec une courtoisie, dont nous lui fûmes très reconnaissants, mit le fumoir — un très beau local situé sur le pont — à notre disposition jusqu'à 8 h. du matin. 11 y eut grande joie à bord. 11 y avait une religieuse de S' Vincentde-Paul, plusieurs religieuses de Marseille, des Sœurs Réparatrices, dont plusieurs qui avaient résidé à Tournai ; et d'autres laïcs, qui désiraient la messe. Vers y heures le fumoir fut plein d'assistants. Sur la table une main pieuse avait disposé l'autel. Rien ne manquait. Il y avait quelque chose de solennel à cette célébration du dimanche à bord, une communauté catholique se réunissant au au pied de l'autel, se comprenant mutuellement, au milieu de Protestants, de Juifs, de Grecs, de Mahométans, loin du pays, mais priant pour ceux qui étaient restés là-bas; car la messe fut pro grege. Il y eut une quinzaine de communions. Quel bonheur! Nous semblions nous féliciter mutuellement! Les religieuses embarquées à Marseille n'avaient pas eu la messe, même à la fête de la Toussaint !
Avant huit heures le fumoir était rendu à sa destination !
La mer est restée très calme et très clémente toute la journée. A i 1/2 nous arrivions devant Rhodes, le dernier boulevard de la chrétienté dans ses luttes séculaires contre l'Islamisme! Le bâteaa s'arrête jusqu'à cinq heures ! Beaucoup de passagers descendent en barquette — car le Saghalien demeure au large — pour faire une visite à l'île. Cette visite est plutôt triste. Des murs crénelésen ruine, des forts à moitié démantelés, dans la rue des Chevaliers, rue montante, bordée de maisons à loggia et ornées d'écussons,des demeures délabrées, les boulets de canon appartenant à l'âge de la pierre, des pièces de canon abandonnées, des églises détruites, des mosquées, des minarets, de sales bazars. On demande pourquoi cette île a usurpé le nom de la reine des fleurs ? Toutefois le mer dans laquelle plonge l'île était bleue, d'un bleu de teinturerie; les maisons blanches^ couvertes d'un toit en tuiles rouges, font un effet pittoresque. 11 était trois heures quand nous reprîmes la barque pour rentrer au bateau. Le muezzin était à ce moment visible sur le chemin de ronde d'un minaret, et d'une voie nasale et gutturale à la fois lançait sur les ailes du vent son invitation à la prière. Je pensai : les chevaliers, enterrés ici, se retournent sans doute dans leur tombe, lorsqu'ils entendent après tant de vaillance et de sang versé la voix triomphante de l'Islamisme résonner en ces lieux usurpés par le croissant sur la croix.
Le Saghalien reprend sa route à 5 heures du soir. A peine un peu de musique et l'on s'endort.
La nuit a été excellente. I.e lendemain à 7 h. 1/2 seconde messe à bord ; cette joie que nous éprouvions, est si intime ! C'est en effet le pain du ciel, descendant, au milieu des grandeurs de la mer, dans nos cœurs, si petits en face de l'immensité, et y portant l'abondance des délices spirituelles. Il y eut bon nombre de communions comme la première fois. Jésus reste toujours le ravisseur invisible des fîmes : ces religieuses dont les unes sont chassées de leur patrie et les autres vont reprendre loin de leur pays une vie de dévouement dans les écoles ou les hôpitaux, n'en demandent pas plus pour se croire heureuses et pour l'être en effet.
Avant de quitter le Saghalien il convient de jeter un regard sur la coque qui nous a portés pendant 50 heures. Avez-vous lu la Divine comédie de Dante ? Un bateau en marche n'est pas précisément cela ; mais il le rappelle de très loin. La première c'est le paradis, la troisième, c'est le purgatoire, les soutes, c'est l'enfer. Le Saghalien a une machine de 3200 chevaux : là, bien profondé ment, où l'on n'entend ni musiqueni chant, où l'on ne voit ni le bleu des vagues, ni le ciel, ni les étoiles, peinent des hommes au service des voyageurs. Il y a trois équipes qui se relaient et puis reprennent de 4 en 4 heures. Des bouches d'enfer avalent des tonnes de charbon. Le pain quotidien coûte en effet quelque chose ! Le purgatoire c'est à dire la troisième, la proue porte des voyageurs de tout acabit. Des Syriens, retour de l'étranger où ils sont allés amasser un léger pécule, des Musulmans, des voyageurs de commerce, des négo-
cinats populaires^ hommes, femmes, enfants, tout s'entasse sur la moitié du pont, séparée de l'autre par cet avertissement : « limite du pont accessible aux voyageurs de troisième. » Il n'est pas toujours facile, nous en fûmes témoins, de faire observer cette mesure d'ordre.
Des cargaisons de literies, de tapis, d'ustensiles se trouvent accumulées là. Le soir le spectacle est bizarre. Ici un ménage entier enveloppé dans ses couvertures semble profondément endormi ; là des femmes font la causette sans aquelle la journée semblerait perdue, des hommes accroupis sur des tapis, souvent des loques ou des peaux de chèvre ou de moutons, fument leur cigarette ; ailleurs un musulman fait sa prière du soir sans omettre une seule des saluades qu'elle comporte. Au bout, à la proue,iI y a cantine où comme au logement à lo ou à 20 centimes dans nos pays, on détaille à ces passagers souvent miséreux, les objets de première nécessité, ainsique des consommations de café ou de tabac. C'est un grouillement sans nom d'êtres humains et de meubles à toutes destinations.
En première, le Paradis, on se soigne, on se soigne parfois plutôt trop que trop peu. On se présente en cérémonie au déjeûner, au dîner, au thé. On converse, on fait des jeux — de vrais jeux d enfant — on fait un peu de musique. J'entends un musulman, au milieu d'un petit cercle très attentif, moduler des airs qu'on me dit être des refrains de poètes Arabes ! On lit beaucoup, car que faire en ce gite à moins que l'on ne lise. Il est
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bon de se rappeler que le Saghalien démarre à Marseille! Un ministre protestant est là avec toute sa famille: il est très répandu parmi les passagers. On dit qu'il fait du prosélytisme. Et cependant, il me dit qu'à son avis, il vaut mieux que chacun reste fidèle à sa religion, c'est-à-dire celle dans laquelle il est né. Et les droits de la vérité, répliquai-je ? sans obtenir de réponse. Un américain, professeur de philosophie dans une université Américaine, avait entrepris le voyage pour soulager un peu sa tête fatiguée. Il s'était proposé d'aller en Palestine, mais il avait changé d'avis et se rendait en Egypte. Il sentait en effet déjà un léger mieux. Il comptait retourner par les Indes, Honolulu et S. F'rancisco et espérait alors être frais et dispos ; il trouvait qu'en somme la terre n'est pas grande. Un F'rançais, levé tard, s'était plaint de son estomac et il avait fait une commande que nous entendîmes répéter par le garçon du bord ! «Une omelette, du jambon et du bœuf tout sur le même plat pour un Monsieur qui n'a pas faim » !... Nous n'avons vu aucun requin, sinon à bord, où plusieurs agents d'entreprises de voyage ne nous ont pas lâchés, dans l'espoir de nous accaparer pour la suite de nos courses à travers le monde.
En Syme
KRRivÉs à Beyrouth à 3 1/2 du matin, nous restons au large, sans que les échelles soient descendues, jusqu'à sept heures du matin. Mais il ne faut aux porte-faix, ni escalier, ni échelles pour escalader le bateau. Nous sommes littéralement pris d'assaut. Une nuée de barques se hâte vers nous : ce sont des cris gutturaux, des gestes magnifiques, les deux bras s'élèvant en l'air, puis s'abaissant vers la barque. On n'attend pas même la pratique. On se hisse à bord par les chaînes, par tout relief de la coque du bateau, au péril de la vie, dirait-on, si ces gens n'étaient autres que tous les autres, bâtis en hercules de caoutchouc.
Ils ont mille querelles à vider entre eux, ils semblent vouloir s'entredévorer avant de se jeter sur les passagers, — leur vraie proie — et sur les bagages qui, jetés, renversés, trainés d'une barque à une autre, — O miracle! — arrivent cependant à destination.
Nous voilà voguant vers la rive, et puis mis en voiture pour l'hôtel Bassoul. C'est donc encore une fois la terre d'Asie que nous foulons, cette terre, oij tout paraît vieux, où rien ne parait neuf, où tout môme paraît ne jamais avoir été neuf ; les maisons en construction ayant l'air de ruines à cause du désarroi, dans lequel les pierres, des pierres monumentales, sont amenées à pied d'œuvre, à dos de chameau, i béte qui elle-même semble une ruine), et puis, éparpillées ou amoncelées sans aucun ordre. Il y a une exception : la nature. Celleci est éternellement jeune et belle. Le palmier lance sa tige vers le Ciel, et y épanouit son panache de verdure éternelle. Des cactus énormes dépassent les murs, ou servent de haies; le laurier rose en fleurs; l'arbre à feu avec sa belle floraison rouge écarlate; l'Encalyptus; le ricin en arbre en plein vent, les orangers couverts de fruits jaunissants ; le citronier, dont la fertilité parraît inépuisable. En Grèce un négociant, bien au courant, nous dit qu'il avait cueilli sur un seul arbre dix mille fruits, et, ajouta-t-il, il y en a qui vont jusqu'à 40.000. Au jardin de la place des Canons, il y a une flore magnifique en pleine floraison; de gigantesques roses tremières, de caoutchoucs à fleurs rouges et blanches, — O last not least, parce-
qu'elles rapellent le mieux le pays — des roses très belles et très odorantes.
Beyrouth est une ville orientale, mais fortement teintée de couleur Européenne. Dans les maisons, le grand vitrage, en triple arceau, souvent étranglé, précédé d'un balcon, et flanqué de part et d'autre d'une ou de plusieurs fenêtres avec des rosaces à la frise, rappelle l'Orient. Les toitures sont non pas en plate-forme, mais en toit incliné, comme en Europe. Les tuiles sont d'un rouge de feu, qui, notamment au moment où j'écris ces lignes, se marient très élégamment avec le vert de la mer; car, en effet, la mer est verte aujourd'hui d'un beau vert de mer comme à Ostende, aux beaux jours d'été. En pénétrant à l'intérieur du pays, nous avions remarqué que les toitures en tuiles rouges, semblent faire triomphalement leur entrée dans ces régions. Beyrouth était déjà ville au temps des Romains : elle a conservé quelques ruines. Elle était tête de ligne d'une voie Romaine. Un souvenir flamand s'y rattache: elle fut prise par Baudouin I, au temps des croisades. Elle me paraît destinée à un avenir brillant, elle est magnifiquement située, non seulement au point de vue pittoresque, (ce qui intéresse le touriste) mais au point de vue utile, (ce qui intéresse toute cette côte Asiatique et par ricochet, l'Europe et le monde). Les Jésuites de la province de Lyon y ont établi une œuvre magnifique. Leur établissement, qu'on peut appeler, à volonté et avec vérité : Collège ou université, renferme un cours complet d'humanités, une faculté de médecine complète,
qui délivre des diplômes valables pour l'empire Ottoman, et pour la France ; enfin, un Séminaire, qu'on appelle une faculté de Théologie, au service des Eglises d'Orient. Ces églises, si exposées au schisme et à l'hérésie, méritaient bien une attention spéciale. Très pauvres, elles n'avaient pas, et n'ont pas encore les moyens d'entretenir convenablement un clergé. Quand on avait besoin d'un prêtre, il fallait bien prendre un agriculteur, un cordonnier, un charpentier, et si cet homme était marié, on avait donc un prêtre marié. C'est le régime de toutes les Eglises Orientales, catholiques comme schismatiques. Une fois l'homme choisi, il allait dans l'un ou l'autre couvent, apprendre la liturgie, et recevait l'ordination, et le voilà curé. Si quelqu'un était ordonné sans être marié, le célibat était de rigueur. C'était notamment le cas pour les religieux, parmi lesquels, à l'exclusion des prêtres mariés, on prenait tous les dignitaires de l'Eglise. Régénérer les Eglises Orientales par la régénération du clergé, c'est une des missions de l'université de Beyrouth. Et la question n'est pas facile à résoudre. Car enfin finalement on se heurte toujours à la question fondamentale : comment faire vivre les prêtres } De glands, direzvous; c'est possible. Mais le curé d'Ars a voulu essayer de vivre d'herbes, et il n'a pas réussi. Les études finies, les étudiants restent prêtres séculiers ou entrent dans un ordre religieux, notamment, l'ordre des Ermites de St Antoine. Nous vîmes de ces religieux à Balbeck. Ils nous offrirent à notre entrée, comme partout en Orient, une tas-
se de café et une cigarette, plus — sans doute parce (jue nous étions des visiteurs de distinction — une petite pomme du pays. L'université de Beyrouth forme des médecins pour tout l'Orient. Elle distribue largement le savoir, et forme ainsi une pléiade d'hommes, ayant les connaissances nécessaires pour occuper des places d'employés, de commerçants, etc., sans distinction de religion, dont, une fois qu'ils sont établis, on pourrait espérer qu'ils déposent au moins leurs préjugés hostiles, ou qu'ils vouent quelque reconnaissance à la religion, qui leur a procuré ces bienfaits..., si en Orient comme en Europe, la reconnaissance n'était pas un poids trop lourd pour des épaules humaines !
L'Université, en dehors de son outillage scientifique, a une imprimerie parfaitement montée. Elle contribue dans des propotions énormes à la diffusion de la sympathie pour la France et sa langue. Partout oîi nous avons été en Orient, c'est avec le français qu'on se tire le plus facilement d'affaire; l'Italien est complètement détrôné. Aucune monnaie étrangèren'est acceptée sauf lamonnaieFrançaise. Les gens de ce pays identifient un peu trop, peutêtre, le catholique avec le français. A Constantinople, les premiers jours, à l'Eglise des Franciscains, rue de Péra, mon acolythe était Grec-Orthodoxe; après quelque jours il en arrive un autre. De quelle religion êtes-vous } Frank ! Il voulait dire catholique. La ville de Beyrouth ne renferme pas beaucoup de monuments dignes d'êtres visités. Aussi avons nous dépensé notre temps à faire une
excursion sur la route de Damas, belle route, reliant Beyrouth à Damas, construite par des Français, à la suite de l'expédition Française en Syrie. Elle porte le nom de route Française. Le monde élégant chrétien de Beyrouth affectione cette pro- | menade. On va droit dans la direction du Liban, la vue en est magnifique. Les pentes du Liban .sont verdoyantes, comme pourraient l'être nos bois et nos campagnes en plein été. Le soleil, du reste, est de la fête: il n'épargne, ni ses rayons, ni les couleurs de sa riche palette. Du milieu de cette verdure j émergent les villages, en grand nombre, d'un blanc J gris, étalant leurs masures à toit plat et les étageant sur les flancs ravinés de la montagne; à deux trois kilomètres, il y a un beau bois de pins d'Italie, le bois de la Cambre de Beyrouth. Un but de promenade. Sur les deux côtés de la route, toute la riche végétation des pays méridionaux et notamment des cannes à sucre, qui semblent se débiter facilement en ville parmi les pauvres.
A Hazimyié, située quelques kilomètres 'plus loin près du tombeau de Franco-Pacha, nous avisônsune petite église Maronite, c'est-à-dire, quatre murs, surmontés d'un toit plat et d'un tout petit clocher. Ce n'est pas le luxe de l'architecture ecclésiastique qui ruinera les Maronites ! En cherchant à y arriver, nous rencontrons un caravansérail: une plate-forme pour la prière, ou plutôt, deux plates-formes: une pour les hommes, et une pour les femmes. Trois femmes y fai.saient leurs prières avec tous les prosternements que nous avons vus dans les mosquées, à notre approche, elles
Rhodes.
Rhodes — Rue des ChevaMers.
Kuc a Beyrouth.
Gare entre Beyrouth et Baalbeck.
Beyrouth.
Rue à Beyrouth.
Baalbeck.
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Rue de village près de Damas.
se voilèrent précipitamment et s'enveloppèrent dans leur mante. Les femmes musulmanes sont toutes voilées ici, de voiles noirs ou bruns et envleloppées de mantes de soie noire ou jaune ou blanche. On en voit infiniment moins qu'en Europje, peu à la rue, beaucoup moins encore à la mosqluée, et lorsqu'on les voit ce sont des apparitions de carnaval. L'esthétique n'a rien à prendre
Voici dans une chaumière, située le long de la route, chaumière chrétienne; voici, dis-je, un tout autre spectacle ! Une femme berce son enfant... Une espèce de plateau de balance, rattaché par quatre cordes à une branche d'arbre ! Le marmot couché là dedans, comme un prince sous les lambris dorés, gratifiait sa mère tantôt de sourires, ■antôt de pleurs, tandisque celle-ci agitait d'une main douce et caressante le rustique berceau. L'amour maternel est partout le même !
Non, disons nous, ces gens ne sauraient se faire à la vie de nos fabriques. Il leur faut trop peu pour vivre : ils éprouvent trop peu de besoins ; et ils sont trop habitués à la grande nature. Or voyez ce que valent les jugements des touristes, qui ne font que traverser un pays. Tout en cherhant toujours l'accès de notre petite église, nous tombâmes au milieu d'une fabrique rurale, une filature de soie sur deux rangs au milieu desquels se promenaient des surveillants. Une cinquantaine de jeunes filles devant des bassins d'eau chaude, oii elles agitaient des cocons de vers à soie, recueillaient avec beaucoup d'habileté la précieuse matière, qui
peut-être viendra en Europe alimenter les quotidiennes transformations de la mode. Quelqu'un, <jui viendrait ici dans cinquante ans, pourra, je pense, entendre l'industrie dire, comme Jules César : Veni^ vidi, vici. Les matières n'y manquent pas, les bras non plus; il y a peut-être cjuelque chose de trop et quelque chose de trop peu. Quel- -que chose de trop : l'Islamisme et la race Turque; quelque chose de trop peu:un gouvernement tolérable: car partout nous avons entendu mettre la pauvreté de ces populations sur le compte d'un mauvais gouvernement ! Voici maintenant des files de chameaux, marchant lentement vers Damas, chargés de marchandises, à la cadence du pas du petit âne, qui les précède et qui semble — philosophe taciturne, — se livrer toujours à de profondes réflexions, s'il ne se laisse tenter par quel- .que beau chardon. Au retour, sur la droite, se trouve la grande maison des dames de Nazareth, qui n'est qu'un pensionnat, et que nous primes d'abord pour une forteresse. Nous rencontrâmes xjuelques tisseurs de soie: leurs métiers sont tout .autrement disposés, mais comprennent exactement les pièces essentielles des nôtres.
Le temps était devenu pluvieux : n'oublions pas que nous sommes ici en hiver.
Jeudi 13, nous quittons Beyrouth pour Damas à 7 h. 50 du matin par une pluie peu réconfortante, en voiture heureusement, car la gare est éloignée. Le chemin de fer traverse sans hâte (il met 9 heures à franchir 148 kilomètres) la superbe vallée du Liban. Celle-ci est très bien cultivée et très habitée.
Nous traversons des pays riches en vignes (vignes rampantes comme la citrouille, comme en Dauphiné, (me dit-on,) oliviers, figuiers, mûriers. De nombreux troupeaux paissent sur les pentes de la montagne. Nous nous élevons rapidement. A Ain- Sofar, se trouve un établissement où Ton vient chercher la fraîcheur et avec elle la santé pendant l'hiver. Des nuages pluvieux descendent et enveloppent les sommets ; nous traversons donc les nuages en montant, montant toujours, tantôt nous rapprochant de la route Française, tantôt nous éloignant d'elle (la route n'a que 1 12 kil. le chemin de fer 148. Rien de plus abrupte que le sommet du Liban. On dirait que les formations géologiques disposées en strases exprès pour l'étude, puis de gigantesques crystallisations brisées par les tremblements de terre et les coups de foudre, •et jonchant de leurs débris informes et cyclopéens le dos dénudé de la montagne. On longe des précipices, qui donnent le vertige : aussi, sur une partie de son parcours, le chemin de fer est-il à crémaillière. Sur la route on voit passer des caravanes dé chameaux ou de chariots couverts de bâches blanches, traînés par trois ou quatre mulets ■en file, en route pour Damas. Au retour (il avait plu) c'étaient partout d'écumantes et laiteuses cascatelles. A la descente du Liban, le chemin de fer débouche dans la vallée de l'Antiliban, le pays des vignes couchées, des oliviers, des figuiers, des mûriers, des abricotiers croissant en grands arbres comme nos poiriers en plein vent. Ça et là des villages Arabes, composés de maisons les quatre
murs en claies, couvertes d'un toit plat en terre pétrie de paille ; et comme à la suite des pluies^ malgé les gargouillettes, ces toits peuvent être très défaits et demander une surcharge de nouvelle terre, sur tous les toits il y a un rouleau en pierre pour faire la toilette du toit. Le type des habitants, hommes et femmes, est très beau en général : les hommes avec leur voile flottant sur le cou et retenu sur la tête par une corde en double couronne, avec leur manteau gris en stries brunes et ramené en avant par leur deux bras ; avec leurs traits anguleux et basanés ; leurs yeux dont les paupières semblent peintes, les hommes dis-je, sont sculpturaux. Leurs attitudes aussi sont sculpturales : cela rappelle les types du vieux Testament de Gustave Doré. Les femmes ici ne sont plus voilées. Je n'oserais dire qu'elles soient propres. Ce mot de propreté a sans aucun doute une autre signification en Orient qu'un Occident ; mais si elles ne sont pas propres en général, leur type est régulier et parfois sortant résolument de la banalité. D'ailleurs le costume Européen s'introduit un peu dans les mœurs des deux sexes. Chose étrange ! Ici en Orient, si nous voyons les choses sous leur angle véritable, les costumes des hommes sont plus variés que ceux des femmes. Il y en a vêtus à l'Européenne (presque toujours le paletot) et coiffés du fez (couvre-chef universellement répandu en pays Ottoman) ; d'autres portent de larges culottes bouffantes jusqu'aux chevilles, tel qu'un employé Cook notre voisin, qu'à sa démarche solennelle on prendrait pour un
ministre des chemin de fer et qui n'a pour mission que de héler les voitures ; d'autres encore des culottes blanches ou de couleur, là-dessus un habit long jusqu'aux talons, en blanc, en brun, en rose etc. le tout couvert d'un autre habit long ou bien d'un paletot Européen. Il y a trois choses communes à tous les hommes dans cette partie de l'Asie, le fez, la ceinture, et la cigarette. Ce matin à Beyrouth devant ma fenêtre, il y avait un mendiant : il était estropié des deux jambes et rampait en s'appuyant sur un panier de provision. Il poussait des gémissements lamentables. Comme les enfants, à mesure qu'ils sondent la profondeur de leur infortune crient plus fort sans raison, ainsi notre mendiant crie à tue tête l'énormité de ses malheurs. Un ouvrier lui donne une galette. Il la baise, la lève au ciel, répétant cinq six fois cette gesticulation. Je compris qu'il criait Allah taïb ! vantant la bonté de Dieu. Je crus qu'il allait immédiatement dévorer sa galette à belles dents. Mais non, il s'en servit comme d'ombrelle, pour écarter les rayons du soleil. Mais ceci est une espèce de digression, et ce que je voulais dire, c'est que cet homme aussi, par moments, fumait sa cigarette.
Nous voyageâmes avec un allemand qui savait non sans difficulté, s'exprimer en français et qui allait à Damas dans des vues commerciales. Il était de la Prusse Rhénane et tenait donc à converser un peu des choses du pays et des environs. Loin du pays on apprécie un brin de société. Nous arrivâmes sans encombre à Damas et nous nous installâmes à l'Hôtel Victoria. Nous voici dans la ville de
tous les fanatismes.Elle a trois quartiers: un quartier musulman, un quartier chrétien et un quartier Juif. On se rappelle les massacres commis par les musulmans sur les chrétiens en 1860. Des bruits de massacre circulaient en ville . Les chrétiens s'étaient réfugiés dans l'Eglise des Franciscains. Abd-el- Kader, relégué à Damas après sa défaite, par la France, alla prévenir les Franciscains, les Lazaristes, les Sœurs de St-Vincent de Paul, de ce qui se tramait et leur offrit sa protection. Les Lazaristes et les Sœurs acceptèrent et furent sauvés. Le gardien des Franciscains ne voulut point abandonner les pauvres chrétiens réfugiés chez lui. Les autres pères ne voulurent point abandonner leur supérieur. Un boucher Juif, par trahison, ouvrit une porte du couvent. Les musulmans fanatisés par les excitations du gouvernement luimême se jetèrent dans l'église et firent un carnage affreux de tous ceux qui leur tombèrent sous la main. Un père fut tué au pied de l'autel. Un autre fut tué sous la porte de l'église, un frère fut tué dans la cour d'un coup de fusil. Une pierre commémorative rappelle huit noms : six pères et deux frères. Le supérieur de ses héros de la fidélité s'appelait Emmanuel Ruys, Espagnol. J'ai remarqué un nom, le père Polland. Etait-il Flamand, Hollandais ou Allemand ? En tout cas, saluons le martyr.
Dans la même église, il y a par derrière une autre pierre commémorative : « Tho?nas da Sardeyna, assassinato dagli Ebrei el giorno j di Febraio deW anno 1840. » Ce Thomas de Sardeyna était un
capucin, de passage à Damas avec un serviteur. Il fut tué par les Juifs, dans un but rituel. Un autre meurtre rituel fut commis il y a une dizaine d'années sur un enfant, élève des Lazaristes. Ses restes ont été déposés dans la même tombe que Thomas de Sardeyna. On n'a ajouté aucune inscription, parce que la mère de la victime est encore en vie et ignore que son fils est enterré là. Ce méfait des Juifs n'est ignoré d'aucun chrétien ni d'aucun musulman, etaaccumulé surla têtede la tribu d'Israël, très nombreux à Damas, des rancunes violentes — on dit qu'un Juif ne sortirait pas de son quartier impunément le soir. La ville est sale, abominablement sale et non seulement les rues, mais aussi la population qui la remplit du matin au soir. Il faut dire cependant que nous eûmes de la pluie les troisjours que nous passâmes à Damas, et alors c'est un cloaque. Les rues non pavées ou sans aucun entretien sont des mares. Les gouttières sont inconnues. Il y a des gargouillettes qui déversent des torrents d'eau sur la voie publique. Gare à qui l'attrappe ! L'empire Ottoman ou l'empire de la loque ; mais Damas semble l'entrepôt de cet article pour tout l'empire. L'Escaut suffirait à peine pour nettoyer ces modernes écuries d'Augias. La situation des bazars, notamment des vieux bazars, est inénarrable ! J'ai demandé à un négociant Allemand, notre compagnon de route, qui devait fréquenter les bazars pour ses affaires, si la saleté régnait aussi dans les intérieurs. La réponse fut affirmative et le malheureux avait dû siroter 15. tasses de café en un jour et recevoir dans la soirée
un client, avec lequel il ne pouvait échanger une parole sans interprète et qui néanmoins lui est resté cinq longues heures.
Pour autant qu'il m'est possible d'en juger par la visite de quekjues maisons et pour avoir jeté un regard indiscret dans beaucoup de portes ouvertes ou entrebaillées, notamment dans le (|uartier chrétien, les maisons, quelque délabrées qu'elles paraissent extérieurement, sont souvent tenues proprement, sont confortables et parfois luxueuses. Telle cette maison de Shamié, qui avec son divan séparant les salons de réception de Monsieur et de Madame, ses cours intérieures,avec fontaines et orangers,citronniers, lauriers roses et vignes grimpantes jusqu'au toit, a l'air d'un petit palais. L'Empereur d'Allemagne, lors de sa tournée en Orient, y a pris ses quartiers, paraît-il, mais des maisons bien moindres présentent cette bonne apparence intérieure. L'extérieur au contraire est sale, loqueteux, abominable ! affaire de mauvaise voirie, et évidemment de mauvaise administration! Ici encore la nature est admirablement belle. Le chemin de fer entre en ville par la vallée de Barada. Sur une distance de plusieurs kilomètres, c'est une verdure continuelle. Le figuier et le mûrier ont dépouillé leur feuillage il est vrai, non sans des exceptions nombreuses ; mais l'arbre du ,pays, arbre en plein vent comme nos poiriers, l'abricotier en quantité innombrable, puis le noyer, puis le vigne, qui court d'un arbre à l'autre ; enfin les peupliers, érables, etc. sont en pleine vigueur. Vue de la hauicur d'El-Mezzé, d'où l'on jouit du
(La grosse ligne indique la route suivie)
En Orienta
panorama sur toute la contrée, Damas, la saleté que nous avons foulée pendant trois jours, parait une ville féerique située dans un cercle de jardins verdoyants et qui, parait-il, au printemps n'est qu'une fleur d'un bout à l'autre, dont le rayon comporte un grand nombre de kilomètres. Kien d'étonnant que les poètes Arabes ne se lassent pas de chanter Damas comme l'Eden incomparable de 'Asie !
L'Etranger ne se lasse pas non plus de regretter le contraste entre la nature si admirable et la ville si affreusement maltraitée. On ne reste pas à Damas sans faire de nombreuses visites aux bazars, et d'où que l'on aille et d'où que l'on revienne, on aboutit aux bazars. Cela linit par devenir une obsession. C'est dans les bazars que se concentre toute la vie économique de Damas, c'est là que l'on vend et que l'on achète, de tout et à tout le monde. Le bazar est une rue ouverte, une galerie St-Hubert du trente-sixième dessous, non pavée bien entendu, où les artisans, les marchands, les détaillants, ont leur magasin ou leur échoppe, bondé de marchandises ou des produits de leur industrie atelier tout à la fois et boutique) où le client vient acheter ou causer accroupi et fumant sa cigarette, où la cliente musulmane vient marchander longuement et essayer l'objet de ses préférences, soigneusement voilée et enveloppée, sur ses babouches sans talons ou ses petites échasses en temps de pluie.
Des marchands de comestibles étalent leurs grandes et rondes galettes, des verduriers leurs
légumes, des confiseurs leurs bonbons, des cochers passent en fouettant leurs chevaux. Baggarah ! Baggarah! au milieu de ce tohu-bohu inextricable : des marchands d'eau, de lait, de limonade, criant leur refrain et battant leurs petites écuelles l'une contre l'autre. Voici la caravane ! une série de six, sept, huit, dix chameaux chargés, promenant gravement leur cou recourbé, reniflant, quoi ? l'avenir ? en clapotant de leur lèvre supérieure, avec autant d'insouciance de leurs admirateurs que les Syriens ou Bédouins qui les promènent. Le Khan les attend : c'est là qu'on décharge leurs marchandises, dans ces entrepôts du bazar. Nous les suivons : aussitôt un cantinier nous offre le café et un verre d'eau contre un métallic. Ainsi le veut la coutume de l'hospitalité Orientale. La caravane vient de Homs ! D'autres caravanes arrivent d'ailleurs et le vacarme que produisent ces entrées, au milieu du brouhaha déjà inextricable, le vacarme, dis-je, est assourdissant ! Le premier jour de notre séjour à Damas était un vendredi, jour férié pour les musulmans. Beaucoup d'Arabes, Bédouins sédentaires ou nomades, étaient au bazar pour faire leurs emplettes. Au bazar des orfèvres, où nous n'avons vu de remarquable que les filigranes, beaucoup de femmes. Un bédouin avec sa bédouine était accroupi près d'un marchand d'argenteries. La bédouine tenait en main une épingle en argent : on voyait que la palabre avait déjà été longue. Les deux désiraient vivement cet objet de luxe. Le bédouin voulait sans doute que sa bédouine fut plus belle que celle de son voisin.
Nous n'avons pas attendu la fin du marchandage, qui ne s'est peut-être pas terminé ce jour D'autres voyaient d'un (eil d'envie des rondelles en argent, qui devaient orner le dos de leur turban : alors ils allaient être séduisants, enviables ! O nature humaine ! vous êtes la même partout !
Vers l'extrémité d'un des bazars on voit les restes d'un arc de triomphe, dont le temps n'a presque rien respecté.
A la sortie, nous avons obtenu sans difficulté, l'entrée de la grande mosquée, qu'on disait inaccessible aux chrétiens. Elle est oblongue,en forme de basilique, ce qu'elle fut autrefois. Au centre le tombeau de St Jean-Baptiste. Ainsi disent les Musulmans et ils couvrent la tombe de riches tapis, en signe de vénération. L'entrée est surveillée par un grand nègre très svelte, armé d'une canne. Une négresse, non moins grande, nous met les babouches. Les niches indiquant la direction de la Mecque, étaient richement et finement travaillées. Une d'elles était en réparation : c'était des chrétiens qui y travaillaient, parce que, nous fut-il dit, c'était un vendredi. Les Musulmans n'observent cependant pas le repos de ce jour ; nous avons vu travailler partout dans les bazars. A la porte, accroupi devant un écritoire,oi^i il écrit sur de petites feuilles de papier des sentences (sans doute du Coran), ornées de dessins primitifs, se tient un arabe turbanné borgne. L'autre œil était sans doute retourné vers le passé, pour qu'ainsi il put embrasser tous les temps; car notre drogman nous disait que cet homme prédisait l'avenir et était
fort consulté. Cela paraît original à l'étranger, mais faut-il aller à Damas pour rencontrer des personnes qui croient à ces superstitions ?
Nous visitons les tombeaux de Noureddin et de Saladin. Celui-ci est situé dans un petit bâtiment, visité par l'empereur d'Allemagne et où il a déposé une couronne. Je n'ai pu lire l'inscription qui commémore ce fait, car elle est en arabe. Mais dans la chapelle, il y a une inscription arabe disant (traduction du drogman) que celui qui visite ces lieux obtiendrait le rémission de ses péchés. Je regrette de n'avoir pu lire ni faire lire l'inscription de l'empereur d'Allemagne, ne fut-ce que pour savoir s'il n'a pas fait comme Bonaparte en Egypte. En tout cas les noms de Noureddin et de Saladin, sonnent comme un cliquetis d'armes, et éveillent le souvenir de ces mausolées où des croisés sont représentés non seulement portant la croix, mais une jambe croisée sur l'autre, pour signilier que non seulement ils ont pris la croix, mais que de fait, ils ont pris part à l'expédition, comme j'en ai vu au Temple à Londres. Les voilà ces paladins représentants de l'orient et de l'occident, de l'Islamisme et du Christianisme, les voilà, dis-je, couchés dans leurs tombes. Leurs luttes sont presqu'oubliées ; l'objet de leurs sanglantes revendications, c'était le tombeau du Christ. Il faut bien l'avouer finalement, c'est le musulman qui est resté maître de ce tombeau, d'où le Christ est ressuscité. C'est lui qui y monte la garde. Heureusement ! observe quelqu'un ; car les chrétiens, dont le premier devoir devrait être l'union, parce
qu'elle est la loi de l'amour que le Christ est venu leur prêcher, s'entretueraient encore un peu plus qu'ils ne le font aujourd'hui !
Damas est une des villes saintes de llslamisme. Jatine, la fille du prophète, ainsique deux de ses femmes, y reposent dans les vastes cimetières. Ici, comme dans les grandes villes musulmanes, il y a autour de la ville de vastes cimetières, l'Islamisme n'admet pas, paraît-il, qu'on reprenne un cimetière. On comprend dès lors quels immenses terrains doivent passer au service des morts: aussi les cimetières sont immenses et enserrent toute la ville, notamment à Constantinople et à Scutari, où les notables musulmans de Constantinople aiment à se faire enterrer, parce que l'Asie est la terre du prophète et, ainsi que l'instinct le leur fait deviner, leur pied-à-terre alors que le turc sera chassé de l'Europe. Au cimetière de Scutari, le tombeau le mieux soigné et le plus luxueux est celui du cheval du sultan Mahmoud. Les autres pierres tombales sont toutes pareilles, des lames étroites de pierre, ornées du nom, d'un turban et portant une inscription.
Damas est aussi le siège de grands souvenirs chrétiens : l'endroit où St Paul fut renversé de cheval et entendit la voix de Dieu : Saul, Saul, pourquoi me persécutez-vous ? L'endroit, qu'on indique maintenant, est un tertre en tuf caillouteux creusé en pont par les éboulements et les eaux, et sous lequel les chrétiens de la ville passent, comme chez nous on fait le tour de certaines chapelles de pèlerinage. Il est situé à côté d'un petit cimetière chrétien, sans enclos, sans
insigne religieux, sans croix autre que celle qui est sculptée sur un petit nombre de tombes. Toutes les inscriptions sont en arabe.
On montre aussi à Damas^ au dessus d'une ancienne porte encastrée dans le mur de la ville et qu'on appelle le mur de St Paul, l'endroit où se trouvait la fenêtre d'oiî St Paul fut descendu dans un panier. Dans le quartier chrétien, il y a la maison d'Ananie, transformée en petite chapelle et où les Franciscains célèbrent la messe tous les mercredis.
C'est de Damas que part tous les ans la grande caravane pour la Mecque. On se réunit à la mosquée de... hommes, femmes, chameaux, chevaux, mulets se mettent en route pour ce pèlerinage de 2500 kilomètres. D'après les instantanés qu'on a tiré, cet événement doit être d'une solennité peu commune !
J'étais curieux de savoir s'il n'existait aucun souvenir se rattachant à l'histoire de St Jean Damascène. A l'occasion d'une visite de courtoisie chez les Pères Jésuites, nous apprîmes que la maison qu'ils occupent est propablement la maison où est né et vécut St Jean de Damas. Elle porta toujours le nom de maison de Mansour (nom patronymique de Damascène, mais il convient d'observer que ce nom est commun à Damas ; il signifie Victor). Annuellement les Grecs y célébraient la messe. Il est à espérer que l'on réussira à établir cette identité avec plus de certitude. En tout cas il nous fut agréable de clôturer notre séjour à Damas par le souvenir de ce grand homme, qui non seulement mérite nos hommages par
la sainteté héroique de sa vie, mais encore par l'éclat tout-à-fait exceptionnc^l (ju'il a jeté sur la théologie catholique. Nous fûmes heureux de (juitter Damas. Les souvenirs chrétiens sont ce qui m'a le plus attaché. Un belge attaché à la construction du chemin de fer de l'Hauran, autjuel notre présence à Damas avait été annoncée par un collègue, et qui est venu dînera l'Hôtel Victoria pour nous rencontrer, nous dit qu'à Damas il n'y a rien pour ceux qui ont des goiîts mondains : pas de musique, pas de théâtre ! Le soir en passant, place du Serai, la grand'place non pavée, où se trouvaient encore les installations et une masse de verres d'une illumination, qui avait eu lieu au mois d'Août, nous vîmes une maison ornée de lampions! Dans une pièce il y avait une boutique de coiffeur (le nombre de coiffeurs en Orient est en raison inverse de la propreté), dans l'autre pièce, nous dit-on, on allait admirer les danses d'une aimée.
Tous les jours j'ai pu dire la messe n '' ' -'des RR. PP. Lazaristes, qui se sont monli accueillants. L'Eglise était située à une demi lieue, de notre hôtel, au fond du quartier chrétien, Judapacha. Le dimanche i8 novembre nous partîmes pour Baalbek à 9 h. 30 du matin. Sur la ligne de Beyrouth à Damas, il y a un embranchement. Rayak-Baalbek, qui n'est en exploitation que depuis un mois. Les voitures sont très confortables ; les naturels du pays ont déjà trouvé moyen d'arracher les appuis pour les bras. Arrivés à 2 h. 25, nous faisons sensation à notre arrivée, car la saison amène peu de voyageurs, surtout à cause des
Daiua^
Prisoa de S* Pj^ul^,
Notre Cami>enîeiiL
Notre voilure, route de Tyr. nos mulets.
l'vr
S* Jean d'Acre.
Caiffa.
Couvent du Mont Carmel.
quarantaines de Palestine. Les courriers de l'hôtel Victoria, de l'hôtel Palmyre et du Grand New Hôtel se livrèrent à une lutte homérique en attendant notre choix. Celui-ci tomba sur l'hôtel de Palmyre, le premier incontestablement avant le concurrent, le New Grand Hôtel. Une demi heure après, nous étions installés à l'hôtel Palmyre, chez Monsieur Périclès. Ce nom, très beau pour un hôte de village, était porté par un homme à ressources.Dès notre arrivée nous apprîmes tout ce que la jalousie du métier peut dicter contre un concurrent et contre son entreprise. Lorsque le Grand New Hôtel fut installé, il eut la hardiesse de lancer un prospectus où il disait que le nouvel hôtel était le seul hôtel de Baalbek ayant des cheminées. C'était vrai. Mais Périclès ne se laissa pas démonter par cetteinfamie.il fit aussitôt construire une cheminée et plaça dans la salle à manger un poêle, qui nous vint du reste à propos, car le vent était froid sur ces hauts plateaux. Le soir de notre arrivée, nous fîmes une visite de courtoisie aux religieux Maronites, qui desservent l'Eglise Maronite, et aux Sœurs (quatre Sœurs Arabes) qui tiennent l'Ecole Catholique. Elles sont rattachées à une Communauté Française, les Sœurs du Sacré- Cœur de Grenoble. Le lendemain, je suis allé célébrer la mese chez les Sœurs ; quelques enfants chantèrent un cantique en langue française, ce qui m'a beaucoup distrait: nous devons cependant des hommages à ces Sœurs, puisqu'elles organisèrent cette petite démonstration en notre honneur.
Un religieux voulut bien nous servir de guide à travers les ruines de Baalbek, temple de Jupiter, temple du Soleil, temple de Vénus. Ces ruines sont gigantesques; les trois monolithes, les plus grandes pierres de constructions que l'on connaisse, ont de tout temps excité l'étonnement des visiteurs. Ce sont les Romains qui ont élevé ici ces constructions de style grec. Quel grand peuple a dû être ce peuple Romain, pour semer ainsi ces immenses monuments, ces énormes entreprises sur la lisière du désert ? Arcs de triomphe, temples, aqueducs, voies romaines, partout où ce peuple a passé, il a laissé de nobles traces de son passage! Les ruines de Baalbek sontimposantes.Les colonnes du temple de Jupiter, six en ligne, qui sont encore debout, mais très menacées, sont de très grande hauteur et d'un beau style corinthien.il y a nombre de substructions qui ont été déblayées en partie ; car tout le monument avait été rempli de terre, en partie par le temps, en partie par les Turcs, qui ont transformé ces ruines en forteresse. Les Autrichiens exécutent des fouilles et s'efforcent de projeter la lumière dans ce chaos ! Chaos cependant grandiose ? La vue en est impressionnante ; surtout quand il est donné de la voir telle que nous la voyions. LeLiban s'était couvert de neige pendant la nuit ; les premières hauteurs semblaient ornées de collerettes blanches à longues dentelures, comme des dames en toilette ; puis les sommets les plus élevés étaient enveloppés de neige brillant au soleil : car le soleil s'était levé et peignait en rose le pied de la montagne. C'est sur ce paysage
que se détâchait les ruines de Baalbek, les colonnades du temple de Jupiter, les propylées du temple du soleil, et devant se balançaient des peupliers dont le bruissement semblait une berceuse, qui rappelait devant ces décombres leur propre et antique légende. N'est-il pas étonnant que le voyageur soit amené de force à concentrer son attention surtout sur des tombeaux et des ruines ?
Le M^rdi i8, nous rentrâmes à Beyrouth. C'est à partir de ce moment que notre voyage prit une toute autre tournure. Autant il avait été prospère et exempt de vraies difficultés, autant il devint accidenté, difficile, pénible. Et cependant le vrai but du voyage c'était la Terre Sainte. Ce n'était pas un voyage de touriste que nous avions entrepris, c'était un pèlerinage, un pèlerinage à tous les lieux Saints, mais surtout, croisés de la prière, nous désirions nous agenouiller sur le tombeau du Sauveur. Et ce pèlerinage se trouvait menacé ! Nous savions que les quarantaines existaient autour de Jérusalem et nous étions décidés à subir la quarantaine pour ne pas manquer le but Mais les Messageries Maritimes refusaient à Beyrouth les passagers pourjaffa. Un Lloyd Autrichien allait faire l'escale, disait-on, le Vendredi suivant ; ensuite, on n'en était pas certain, car tous les tarifs et tous les horaires étaient bouleversés par les mesures prises contre le choléra ; on était bien moins certain encore que ce bateau accepterait des passagers pourjaffa. D'autre part on soutenait que Jérusalem était fermée aussi par terre. Que faire ? Allions-nous échouer au port ? Des brigades en-
tières de touristes prirent le chemin pour Egypte. M' Gibson avec sa lille avait entrepris le voyage dans le but d'arriver à Jérusalem « H'hat a disappoiîilcment ! » s'écria-t-il, mais prit prudemment le chemin de Port-Saïd, et il avait mille fois raison, à l'âge où il était. Nous résolûmes de lancer une dépêche au docteur Mauchamp, de l'hôpital St-Louis à Jérusalem, pour obtenir des informations sûres au sujet du cordon saniture, qui enserrait cette ville. La réponse fut (jue la cjuarantaine h faire à Bittir, pour ceux tjui arrivaient de Jaffa était très pénible et que la ville était ouverte du côté de l'Est. Aussitôt nous prîmes la résolution de partir par l'intérieur. Nous avions la certitude d'arriver à Jérusalem; nous avions de plus la chance d'entrer sans quarantaine ; enfin, en traversant le pays du Nord au Sud, nous faisions la moitié du pèlerinage projeté. J'expose ces mobiles de notre conduite pour qu'elle soit compréhensible ; car nous nous le sommes dit plus d'une fois en route, la seule raison qui pouvait nous excuser à nos propres yeux d'avoir entrepris ce voyage et le régime de vie qu'il entraînait, c'était la nécessité de ce moyen pour exécuter notre absolue volonté d'aboutir à la cité Sainte. Nous allâmes dans la matinée du 20 Novembre, rendre visite au R. P. Dominique, Anversois, qui dirige la procure des RR. PP. Franciscains pour les missions de Syrie, ainsi qu'à une Sœur de St-Vincent de Paul, française, que nous avions rencontrée au bateau et qui était attachée à un orphelinat de Beyrouth, très bien tenu et très intéressant à visiter. L'après-midi j'allai faire une
seconde et dernière visite au révérend P.P.Celui-ci me montra les installations de l'école de médecine. Les collections et musées ne sont certes pas aussi complets qu'en Europe. Ensuite les traditions religieuses des pays musulmans, qui se refusent à livrer les cadavres à l'amphithéâtre, comme du reste dans nos pays autrefois, sont un obstacle à l'étude complète du corps humain. Dans la salle de dissection, on conservait un cadavre sur lequel on travaillait depuis un mois. J'ai été dans le local : aucune odeur ! On avait injecté le corps de ce qu'on appelait un « liquide nouveau ». Ce liquide est-il connu partout ?
J'appris là également que le R. P. L., notre compatriote, avait donné le Mercredi 19, devant un auditoire « sélect » de 300 personnes, une conférence sur la géographie de la Syrie. Cette conférence, donnée en Français, avait eu beaucoup de succès. Nous avons regretté de n'avoir pas été prévenus de cette solennité : il nous eut été agréable d'y assister. Le reste de la journée fut passée à discuter avec l'agence Cook les clauses d'un contract, en vertu duquel, Cook se chargerait de nous fournir tout ce que demande une vie de plusieurs jours sous sa tente, et de nous mener jusqu'à Jérusalem avec au sans quarantaine.
Ru jVIont Carmel
W Te lendemain, 21 Novembre, nous nous i' ^ mîmes en route à 9 h. 30 sous les auspices de la Ste Vierge, dont nous célébrions la présentation au Temple. J'avais dit la messe le matin, pour le succès du voyage. Nous partîmes avec 5 chevaux, douze mulets, pour porter les tentes, ustensiles, batteries de cuisine, provisions et bagages ; un cuisinier, un garçon de table, le reste des moucres ou muletiers, et quelque considérable que fut cette suite, nous ne tardâmes pas à nous appercevoir qu'elle était insuffisante : et elle dut en effet être complétée dans la suite. J'oublie de dire que nous avions de plus un palanquin, pour ceux d'entre nous qui ne supporteraient pas le cheval. Ce palanquin, porté par deux mulets, a joué dans le voyage un rôle utile toujours, comique parfois et ce rôle faillit dans une circonstance spéciale, au passage du Cap Blanc, tourner au tragique:
Avec ce train un peu encombrant, il faut l'avouer, nous descendîmes les rues de Beyrouth et suivîmes la route à travers le bois de pins, des vignes, des vergers d'orangers. Nous ne tardâmes pas à constater qu'il ne faudrait pas même vingtcinq ans, comme nous l'avions cru, pour que l'industrie entre triomphalement au Liban : entre Beyrouth etDammour nous rencontrâmes plusieurs filatures de soie, entourées de véritables forêts de mûriers. Mes compagnons de voyage, qui avaient parcouru ce pays, il y a tantôt vingt-cinq ans, n'avaient rien vu de semblable en ce temps là. L'envahissement industriel est donc rapide. Puisse-t-il ne pas entraîner ici, comme en Europe, les abus d'un capitalisme sans conscience et sans vergogne ! Puisse-t-il comprendre qu'autant il faut applaudir aux conquêtes de l'homme sur la nature matérielle, autant il faut repousser les conquêtes de l'homme sur l'homme ! Nous avons rencontré plusieurs villages d'où l'aisance ne semblait pas bannie. Nous déjeûnâmes dans un khan, très champêtre, et puis après une nouvelle chevauchée à travers des chemins sablonneux, maintenant détrempés par la pluie, ou des dos de montagne rocailleuse, ou des ravins, transformés maintenant en rivières, que nos chevaux traversaient en y plongeant jusqu'au genou, nous aperçûmes nos tentes, sur le bord de la mer à Dammour. Nous avions essuyé, il est vrai, durant plusieurs heures des pluies plus incommodes que graves ; mais enfin cela nous parut supportable et je l'avoue même un peu poétique.
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Nous avions quatre tentes pour nous trois, •deux tentes à coucher, une tente salle h manj^er, une tente cuisine et enlln une petite tente pour usage que chacun devine. Nous étions gais et dispos, car nous étions arrivés àDammour par un dernier rayon de soleil. Notre dîner nous fut servi très correctement; nous nous souhaitâmes bonne nuit, excellent repos et heureuse journée pour le lendemain, puis chacun se retira sous sa tente. Nos hommes et nos chevaux avaient trouvé un abri dans le khan voisin et nous, nous pouvions nous livrer au repos sous la protection d'un gendarme. Nous pouvions être tranquilles, car on sait qu'un gendarme ne dort que d'un œil,... et tout cela au bord de l'onde amère ! Cela devait être poétique ! La nuit ne fut rien moins qu'agréable. Il plût à verse. Le tonnerre gronda, et avec le tonnerre, notre voisine la mer. Des éclairs sillonnaient la nue. Nous fûmes heureux d'avoir regagné le matin. De bonne heure le camp fut levé et en route pour Sidon. On nous avait annoncé une route carrossable. Ce terme nous a souvent amusé depuis. Carrossable ici signifie une voie où une voiture peut passer en été ! En hiver — et nous sommes ici en hiver, — ces voies sont totalement impraticables: les chevaux ont de la peine à y passer. Je ne sais comment donner une idée de ce qu'on ose appeler ici une voie carrossable ; je ne trouve pas de point de comparaison en Belgique. Appelons cela tout simplement cassecou pour hommes et pour chevaux, du moins en hiver. Le matin la chevauchée fut tolérable, mais
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lorsqu'après le repos du déjeûner, nous nous remîmes en route, à 12 h., les nuages devinrent très menaçants et crevèrent à 12 h. 1/2 en pluie battante, qui ne cessa jusqu'à Sidon. Les nuages étaient poussés sur nous de la mer par un vent du sud-ouest et semblaient échelonnés pour nous recevoir. L'une ondée succédait à l'autre, tandis que nos chevaux, pataugeant dans toutes les boues ou se heurtant à des processions de pierres, n'avançaient qu'avec peine. Le plaisir pour les cavaliers et, je pense, aussi pour les bêtes, ne dépassait pas la résignation, et je vous l'assure, une résignation étudiée. Thiel l'Espiègle, notre héros national, engage le voyageur à monter de grand cœur la montagne, parce qu'après la montée il y a la descente. Ce fut une raison semblable qui nous consola. Nous espérions qu'après la pluie nous aurions le beau temps, nous verrons que cet espoir fut vain !
Vers cinq heures de l'après-midi nous arrivâmes à Sidon, aujourd'hui Saïda. Il y a une quinzaine de mille âmes. La ville, autrefois considérable, était avec Tyr la ville la plus importante de la Phénicie. Elle a un mauvais port : la mer très démontée, battait furieusement le quai et une vieille forteresse, qui porte le nom de St Louis, parce que le saint roi y fit faire des réparations. Cela n'empêchait pas les débardeurs de décharger un bateau en plongeant dans l'eau jusqu'aux épaules. L'histoire de Sidon ne fut jamais belle. On sait les anathêmes que lui lancent les Prophètes. Au moyen-âge elle trahit les croisés.
En Orient 7
Aujourd'hui elle est encore connue pour son fanatisme. Nous fîmes visite, à travers les rues infectes, aux R.R. l^P. Fransciscains et aux R. R. P. P. Jésuites, qui y ont une station. La résidence des P. Fransciscains est adhérente au consulat de France, propriété entourée de murs crénelés et qui servit à différentes reprises de refuge aux chrétiens, pour échapper aux massacres, qui semblent encore périodiques en Orient. Sidon, ville très antique est aussi le théâtre de fouilles importantes. Nous vîmes à Constantinople une série de tombes que Hambdi-Bey a trouvées au sud-est de Sidon, notamment le sarcophage qu'on dit être celui d'Alexandre-lc-Grand. Ces sarcophages sont très remarquables. Le motif des décorations est toujours le combat ou la chasse : on dirait que la gloire de l'homme c'est la violence ! Les R. R. P. P. Dominicains de Jérusalem ont obtenu aussi une concession à Sidon, à l'effet d'y faire des fouilles. La population est très bigarrée. Il y a des Musulmans, c'est même la grande majorité, et parmi eux des hérétiques mahométans, les Moudoualistes, dont l'hérésie, m'a-t-on dit, consiste surtout à refuser de reconnaître le Sultan comme calife général de l'Islamisme, ils voudraient, paraît il, la séparation du spirituel et du temporel. Il y a des Juifs, des Chrétiens, Catholiques, Levantins ou Maronites, des Grecs non-unis et même quelques Protestants. Le Protestantisme Américain vise spécialement la Syrie et la côte Phénicienne. J'ai déjà dit que les Américains ont fondé un collège-université à Bas-Beyrouth. A
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Sidon ils ont fondé une école professionnelle pour garçons.
Notre drogman, Gabriel Sarkis, peut-être dans notre intérêt, mais certainement aussi pour éviter le rude labeur du campement à ses hommes trop peu nombreux, nous procura un gite dans une locanda, dont la principale attraction était l'enseigne, portant en Arabe et en Français : Grand Hôtel des fleurs ! La locanda située devant un khan où logeaient nos hommes et nos chevaux, donnait du logement, mais pas la table. Ma chambre à loger contenait quatre lits, ce qui me faisait croire que nous nous trouvions dans une hôtellerie Arabe où, comme en Grèce, plusieurs voyageurs ne voient pas d'inconvénient à occuper une même chambre et même à venir trouver leur lit à des heures différentes de la nuit. J'examinai d'abord le lit et le trouvai bon. Je demandai cependant que je fusse le seul occupant de ce «drooge-logist» de première classe. On me répondit qu'on n'avait pas même songé à faire autrement. Notre cuisinier nous prépara notre dîner, comme si nous avions été sous la tente. Nous ne fûmes pas fâchés de coucher dans une maison, car toute la nuit la pluie, mais une pluie torrentielle, fouetta les carreaux et fit branler les fenêtres. Quel eut été notre sort si nous avions été campés au lieu du campement situé à l'est de la ville ? Toujours est-il que le sommeil fut réparateur et que nous nous levâmes tout frais et dispos, sans avarie de la chevauchée.
Dès le lever, nous eûmes des inquiétudes. Le ciel était chargé de menaces et le voyage de la
veille nous avait appris ce que signifiaient ces menaces. J'allai célébrer la messe à l'église des Fransciscains. Au retour nous hésitAmes sur le parti à prendre. Notre personnel luiméme se montrait rétif. Etait-ce bien un temps à se mettre en route ? Singulière coïncidence : la veille, grand événement ! Une voiture était arrivée à Sidon, venant de St Jean d'Acre. Elle devait donc passer par Tyr ou Sur, comme la ville s'appelle maintenant ; et continuant notre raisonnement nous en concluions qu'il devait y avoir une route plus ou moins carrossable juscju'à Tyr. Notre conclusion était très risquée, car nous sûmes le lendemain que la voiture n'avait pas passée par Tyr, mais avait fait un grand détour par les montagnes. — Oui, oui il était possible d'arriver à Tyr en voiture ! Ce fut une tentation pour nous, et malgré les frais supplémentaires de 60 fr. pour un jour, à nos dix-sept bêtes de somme et au palanquin, nous ajoutâmes une voiture attelée de quatre chevaux. La voiture était de construction particulière, propre aux colons Allemands de Haïfa, très haute sur des roues incroyablement flexibles.
Tout notre cortège se mit en marche à 8 h. du matin : la voiture avait naturellement les devants. De Sidon vers le sud, il y a sur le parcours d'un ou deux kilomètres une route où une voiture peut tenir. Nous dûmes cependant descendre pour passer un pont dont la moitié s'était effrondrée et ne laissait pas un passage suffisant pour passer sans danger. Puis brusquement la voiture quitte la route pour gagner la grève. On
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avait compté sans le terrain marécageux qu'il fallait traverser. En un tour de roue, la boue soulevée obstruait l'essieu, la boîte de la roue ; impossible de continuer. Il fallut descendre et tandis que nous sautions d'une bruyère sur une autre, les cochers grataient la boue et d'un vigoureux coup de fouet enlevèrent chevaux et voiture hors de ce mauvais pas. De la grève nous montâmes sur des croupes de montagnes pierreuses, semées non de cailloux, mais de grosses pierres et de quartiers de roc, à travers lesquels notre voiture se frayait une route^ menaçant vingt fois de verser ou de se rompre ; c'étaient des craquements sinistres ! Puis encore des marais, des torrents ayant un demi mètre d'eau, des pentes vertigineuses à descendre. Voilà la voiture qui accroche une grosse pierre d'un bornage et ne pouvait plus avancer ni reculer ! Après tous les essais que peut inspirer la témérité, on n'eut rien de mieux à faire qu'à enlever à force de bras la lourde pierre pour livrer passage à la voiture. Puis viennent les bruyères à perte de vue. Je ne puis oublier que là nous rencontrâmes deux piétons, que nous avions déjà vus à Beyrouth, c'étaient des Européens. Nous nous sommes salués ; nous n'avons plus eu l'occasion d'entrer en colloque avec eux, mais une marche comme celle-là devait les rendre illustres, si la renommée rendait justice au mérite ! Impossible de traverser ces bruyères sans qu'un homme coure devant la voiture pour constater l'état des torrents, des ravins, des gués ; car la pluie de la veille pouvait
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avoir transformé la physionomie du terrain. Quand cet homme aux poumons infatiguables avait trouveun passage, il faisait signe, et la voiture de prendre cette direction, se heurtant à la pierre, s'enfonçant dans le ravin, descendant à fond de train la hauteur, traversant le torrent, sautant des bords pierreux d'un mètre, enlevant l'autre bord au galop des chevaux et ce jeu se continue sur des kilomètres et encore des kilomètres. Puis recommencent les montagnes, les champs de pierres et encore de pierres. Non loin de Tyr il faut traverser sur deux ponts le Narh-el-Kasimiych, fleuve relativement peu large, qui a sa source dans le plateau de Baalbek. Le petit pont, le premier, s'était écroulé sous l'effort des pluies de la veille. La voiture chercha et trouva un gué plus loin. L'autre pont, d'une seule arche, s'élève par des marches très-larges comme un escalier au dessus du fleuve. On trouva bon de faire descendre tout le monde. En effet il aurait fallu un des triplex circà pectus, mieux que cela, pour rester assis dans cette voiture qu'on voyait, avec des cahotements gigantesques, escalader les marches cyclopéennes de ce pont sans parapet et descendre de même. Le passage de tout notre train fut comme le passage d'une armée ! Enfin après quelques nouvelles montées et descentes, également mouvementées, nous atteignîmes de nouveau la grève et vîmes de loin la ville de Tyr. Dans cette course folle, vingt fois nous descendions de voiture, la plupart du temps au milieu de la pluie. Il paraît que nous devons à d'autres
encore qu'à nos anges gardiens de n'avoir cassé ni bras, ni jambes dans cette mémorable équipée. Vers midi nous avions déjeûné dans un khan en vue de Sarepta. Le premier souvenir du prophète Elie dans ces parages ! Le prophète y avait multiplié les provisions d'huile de la pauvre veuve. Sarepta est un pauvre village suspendu très-haut sur la montagne. Toute la Phénicie et la Galilée sont encore pleines des souvenirs du père des prophètes et lui vouent une grande dévotion.
Voici donc Tyr la superbe! Tyr connue autrefois pour le luxe de ses teintureries ; Tyr, qui fournissait avec les cèdres du Liban des ouvriers pour travailler au temple de Salomon ; Tyr, opulente ville Phénicienne, contre laquelle les prophètes, Joël notamment, lancent des anathèmes ! Tyr est aujourd'hui une petite ville d'une dizaine de mille âmes. Nous arrivons donc en voiture à Tyr. Remarquez bien cet accouplement de mots : en voiture à Tyr ! Tyr n'avait jamais vu de voiture. De mémoire d'homme, jamais une voiture n'était entrée à Tyr. Toute la population fut sur pied. Comme de juste, ce fut la population infantile, qui vint à notre rencontre. Puis toute la population mâle : personne n'y manquait ! Quelques femmes aussi ne résistèrent pas à la tentation de curiosité, (on sait que les femmes ne comptent guère en Orient). La police dut tenir à distance les curieux. La foule nous accompagna jusqu'à la maison des Fransciscains. Qui étionsnous ? D'où venions-nous ? Où allions-nous ? Ce furent les questions qui nous furent posées et qui
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défrayèrent les conversations de Tyr ce soir là ; les révérends Pères Franciscains nous offrirent très généreusement l'hospitalité. Nous ne pouvions accepter, parce que nos tentes étaient dressées à quelques pas du couvent sur la grève. Nous acceptâmes cependant de deviser pendant une demie heure avec le R. P. Gardien, Epiphane de Chypre et le révérend Père Paul de St Aignan, un Français très vif, qui s'occupe tout spécialement de la numismatique de Tyr. Il dit avoir réuni déjà quelque chose comme 500 spécimens et je regrette de n'avoir pas demandé à jeter un coup d'oeil sur sa collection. Le lendemain j'ai pu dire la messe à l'église des Pères Fransciscains, et Père Paul a bien voulu me montrer les restes peu importants, quelques pans de mur et deux colonnes, d'une église qui avait .servi autrefois de cathédrale à l'évéque de Tyr. Tyr, aujourd'hui, est un siège titulaire dans l'église latine. Il est attribué, si je ne me trompe, à Monseigneur Van den Branden de Reeth. Mais il y a actuellement un évéque résident Grec-Catholique. La nuit fut peu réconfortante. 11 y eut encore de la pluie, du tonnerre et des éclairs.
Le lendemain 24, nous partîmes d'assez bonne heure pour Zib, sans voiture cette fois ; car une ybitufè ne pourrait passer le Cap Blanc. Le Cap Blanc est l'extrémité de l'Antiliban du côté de la Mer Phénicienne. Il est ainsi appelé parce que sa blancheur s'aperçoit à de grandes distances. La roche est de marne blanc durci et éclatant comme du marbre. Un sentier taillé dans le roc s'élève
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lentement d'abord, pais d'une saillie abrupte à une hauteur d'une centaine de mètres, surplombant la mer à pic. C'est une route de piétons sans parapets et donnant le vertige. Par endroits c'est par larges enjambées, comme sur un escalier cyclopéen qu'il faut gravir la montée raide et ce n'était pas à pied qu'il fallait grimper cet affreux casse-cou, mais à cheval et avec tout un train de campement, des mulets chargés de coffres ou attelés dans les brancards d'un palanquin. Nous atteignîmes le Cap Blanc vers midi ; les nuages, venant du sud-ouest s'étaient amoncelés : la pluie tomba plus drue,et bientôt l'ondée fut telle que les nuages et la mer, tout se confondait : sans doute Moïse se représentait ainsi l'univers avant que Dieu eut séparé les eaux supérieures des eaux inférieures. C'était un déluge ; et nous montions toujours. Le sentier était transformé en torrent ; le pied des chevaux glissait sur le marbre noyé dans des flots d'eau. Ici il faut laisser à chacun des voyageurs, le soin de décrire sa situation, car ce fut une débandade. Je laissais mon cheval suivre son instinct. Je ne le guidais plus, il me guidait, cherchant où placer le pied, sautant les descentes abruptes ou glissant sur le dos du rocher, à la grâce de Dieu ! Mon compagnon de voyage raconta qu'au haut du cap, un des mulets qui portaient son palanquin tomba. Ses muletiers se prirent aux cheveux exaspérés par leur détresse et l'inextricable embarras de leur situation et tout cela à cent mètres au-dessus de la mer, à un pouce de l'abîme et sous une pluie diluvienne.
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Lorsque je fus arrivé en bas de ce terrible passage, en remontant du reste une autre rampe, mais moins escarpée, je regardai épouvanté du côté de mes compagnons et je vis avec bonheur notre intrépide compagne de voyage à cheval et se protégeant comme elle pouvait de son ombrelle, et plus loin dans la descente les balancements du palanquin.
Nous étions donc saufs tous les trois, grâce à Dieu ! Comment tout notre train a-t-il réussi à passer ce terrible cap, je puis à peine le comprendre et rien que le souvenir de cet inoubliable passage, me donne la chair de poule. Et après cela, pas encore d'arrêt ! Il y avait là une tour de garde, reste d'un ancien château et datant du temps des Croisés. Etait-ce là le khan si impatiemment attendu? Ce n'était pas encore cela. Il fallut trimbaler encore pendant une demi-heure à traversies pierres, par un chemin qui n'en était pas un, avant d'arriver au refuge où nous pouvions déjeûner. Nous sautâmes de cheval et heureusement on eut l'excellente idée de nous préparer un brasero où nous pouvions nous sécher un peu. Ce fut, je l'assure, une traversée émotionnante, et je doute que nous en perdions le souvenir. Nous avons rarement goûté mieux les délices d'un repos impatiemment attendu et largement mérité !
Nous nous arrêtâmes durant environ deux heur.çjs, deux heures d'éclaircie. Puis encore une fois nous enfourchâmes nos bêtes et en route pour Zib! La pluie reprit et dura tout le reste de lajournée.Nous chevauchions parmonts et par vaux,trou-
vant peut-être l'épreuve un peu dure, silencieux; car la pluie calme les plus grands enthousiasmes. Dans l'histoire pittoresque du droit il y a trois causes de résiliation, fumus, une cheminée enfumée, y/////'a'dïum, des gouttes d'eau tombant constamment sur le nez et 7nala uxor, une femme acariâtre. Nous n'eûmes plus seulement le siillicidium, nous eûmes un bain froid de deux heures et demie ; cela dura jusqu'à cinq heures du soir ; nous avons été à cheval durant plus de sept heures. Et encore nos épreuves n'étaient elles pas au bout. Notre drogman, pour éviter le campement, avait envoyé en avant nos hommes et nos bêtes à un khan de Zib, sans nous consulter,bien entendu! A notre arrivée nous vîmes qu'on voulait nous loger dans une inllme auberge de village. L'une moitié de la maison était la cuisine, demeure d'une famille arabe ; l'autre moitié, sans séparation autre qu'un battis, était une étable où il y avait des bêtes à corne et au-dessus de celle-ci une plate-forme à laquelle donnait accès un escalier, partant de la cuisine et sur laquelle on comptait nous construire des lits pour y passer la nuit. Nous refusions et reclamions nos tentes. Il fallut donc chercher un campement et attendre l'érection des tentes, puis laisser au cuisinier le temps de préparer notre dîner. Tout cela nous mena jusqu'à huit heures ; puis nous allâmes nous coucher dans nos tentes humides et hâtivement arrangées. Cette nuit nous essuyâmes encore un orage. Pour la première fois nous fûmes régalés d'un concert de chacals. Rien de plus sinistre durant la nuit, on dirait une foule
en délire, hurlant .ivec une prédominance de voix de femmes et d'enfants; heureusement l'animal est plus bruyant que dangereux. Le lendemain matin nous n'eûmes pas besoin de réveil-matin : nous fûmes heureux de quitter notre couchette. Nous trouvions que la Mer Phénicienne était positivement inclémente ti notre égard. Nous ne soupçonnions pas ce qu'elle nous réservait pour ce jour-là!
Le 25 novembre, jour inoubliable, nous partons de Zib, pour St Jean d'Acre et le Carmel. Nous nous mettons en route à 8 h. du matin, un peu tard à cause de l'insuffisance du personnel et même des betes de somme, car les tentes étant trempées, le poids s'augmentait de la lourdeur de l'eau qu'elles contenaient en abondance. Il y eut encore une longue palabre avec un arabe qui avait deux chameaux et qui refusa de les donner au triple du tarif ordinaire. Nous partîmes donc par la pluie à la garde de Dieu ! Comme les jours précédents, ce fut une chevauchée difficile et pénible. A peine hors de Zib nous eûmes à passer à gué un véritable étang ; puis c'était des terrains détrempés ou rocailleux à l'excès. A une heure de marche de Zib, de magnifiques vergers d'orangers: dans la route sur toute l'étendue d'une exploitation bien conduite, coupée de cours d'eau, un chemin bien maçonné en ponts et dallé. C'était le propriétaire qui s'était payé le luxe de ce bout de très belle route. Le drogman, profitant de ces courts instants de confort, sans doute pour nous remonter, raconta qu'il avait escorté les fils du prince de Galles et qu'ils avaient eu un temps
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presque aussi mauvais, de Jaffa à Beyrouth. Le malheur d'autrui allège-t-il le nôtre ? Je dois dire cependant que notre courage ne faiblit pas un instant. Ce qui nous soutenait, c'était le désir ardent et d'autre part l'approche du but: au Carmel nous serions à mi-chemin !
Près de St Jean d'Acre il y un bel aqueduc qu'on dirait un ouvrage romain, mais qui est dû à un pacha. Il y a aussi des pachas éclairés. On y montre encore des ouvrages d'art militaire construits par Bonaparte, lorsqu'il tenta d'atteindre l'Inde par voie de terre.
Nous fûmes heureux d'arriver à St Jean d'Acre à midi. Nous n'avions cessé de patauger dans la boue et la pluie depuis quatre longues heures. Mais enfin, nous étions si près du Carmel. Nous déjeunâmes autour d'un brasero, dans un abri attenant au bureau de l'octroi municipal,
St Jean d'Acre, dont l'histoire est importante au temps des croisades, est maintenant une petite ville, qui n'a d'agréable que sa magnifique situation au bord de la mer, vis-à-vis de Haïfa, située de l'autre côté d'un golf splendide. L'intérieur de St Jean est infect comme celui de toutes les villes turques.
Il nous tardait de reprendre la route du Carmel, que nous avions là devant nous, au bout d'une courbe qui semblait ne devoir être qu'une promenade de "trois heures : promenade .. un peu alourdie par la pluie, qui ne cessait de tomber et par d'épais nuages, qui s'amoncelaient autour de la montagne. Phénomène curieux,
les nuages étaient comme un rideau, qui tantôt couvrait tout et tantôt s'écartait comme s'ils avaient été suspendus à des tringles laissant voir le Carmel illuminé d'un rayon de soleil ! Tous les trois, nous étions pressés de partir. Notre personnel trempé jusqu'aux os éprouvait au contraire une invincible répugnance pour le départ.
Notre drogman aussi fit des objections : il y avait, disait-il, à passer à gué une rivière, qui serait probablement gonflée par les pluies de ces derniers jours et dont le passage pouvait être dangereux. En effet, le lendemain un attelage périt là, et on eut toute la peine du monde à sauver les hommes qu'il portait. Nous trouvâmes donc un moyen terme, nos bêtes de somme et nos moucres resteraient à St Jean d'Acre jusqu'au lendemain, et puisque le palanquin nous manquait ainsi, nous louâmes une voiture où prit place notre ami P., avec les petits bagages ; les autres continuant à cheval. La rivière redoutée fut passée à gué sans difficulté ; mais ce jeu de nuages autour du Carmal paraissait si étrange. Quelle pluie il devait y avoir là ! et allions-nous en effet devoir la subir à notre tour ? Réflexions inquiétantes.... et, hélas ! trop fondées! Les nuages deviennent des nuées, se condensent et noircissent d'instant en instant. La pluie devient plus dense, puis c'est une ondée continuelle ; le vent se lève et souffle en tempête, ce sont des rafales sur rafales : quelle belle horreur ! me dit quelqu'une. Je n'avais pas le cœur à l'esthétique, mais bien à l'épouvante de notre situation. Cette fois-ei, ce n'est plus la confusion du ciel et
des flots, c'est la mer qui sort de son sein pour se jeter sur nous avec un bruit d'enclume. Les chevaux refusent d'avancer plus loin et malgré nos efforts tournent la croupe au vent et se plantent dans le sable... Je ne songeai plus à me défendre contre l'eau : j'avais assez à faire contre le vent.
Dans le clair-obscur de cette atmosphère de pluie en câbles, je vis le drogman quitter son cheval, descendre une dame de sa monture, la hisser au prix de mille efforts dans la voiture ; j'entendis une voix amie m'inviter à suivre. Mais non, stoïquement, je demeurai sur mon cheval, me recommandant à la Vierge du Carmel et pris, j'en fais la confession, d'un léger remords de conscience, au sujet des conseils que m'avait donné la faculté avant le départ.
Comment cela finirait-il ? Je demandai avec angoisse au drogman quelle distance nous séparait de Haïfa ? Une bonne heure, fut la réponse. Enfin nous pûmes éprouver une légère accalmie et tant bien que mal avancer. La nuée maintenant était déchirée par l'éclair, et le tonnerre éclatait en roulements formidables, excitant les mugissants échos de la montagne. Les éclairs, coup sur coup, semblaient naître sous les pas de nos chevaux.
Voici maintenant un torrent impétueux, la rivière Kisha^à passera gué. Mon cheval allait à la dérive. Le danger me rendit cavalier expert. Je piquai des deux étriers et un bond me mit hors de l'eau. Nous étions aux portes de Haïfa.
Là se représentèrent, pour nos gens, les difficultés qu'en route nous avions déjà rencontrées