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Un chroniqueur raconte naïvement que Genève fut fondée par l'un de ces innombrables fils de Priam qui, après la guerre de Troie, se dispersèrent sur la terre habitable, semant les villes sur leur passage. Celui-ci s'appelait Lemanus. Frappé de la beauté de notre lac, il lui donna son nom et puis s'y embarqua. Les vents et les courants de l'onde poussèrent sa nauf contre une colline, où, voyant beaucoup de genévriers, il bâtit ■ne ville, et lui donna le nom de Genève. Ainsi fut faite et baptisée notre cité.
On pourrait, ce semble, raconter de môme que, beaucoup plus tard, sous les empereurs de Rome, un nommé Magister Scholarius, faisant une tournée avec une quinzaine de petits Romains de bonne maison, s'embarqua à Octodurum (Martigny) en Valais, visita les rives du lac, et vint aborder à Genève. L'auberge était bonne, la contrée charmante, les habitants actifs et point dissipés : il résolut de faire quelque séjour dans ce Heu, et y tint classe, huit mois durant, dans la tour de César, aujourd'hui horloge de l'île. Quand ce fut le temps des vacances, il étudia sa carte pour y tracer le plan d'une jolie excursion pédestre, et reconnaissant alors combien la situation de Genève favorise d'une manière unique ce genre de TOyage, il se décida à s'y fixer. Beaucoup imitèrent son exemple, et ainsi devint notre cité une cité de pensions et de pensionnats.
La carte dont se servait Magister Scholarius était, à la façon du temps, grande, sans chiffres ni degrés, peu exacte, mais pittoresque, et figurant à l'œil les plaines riantes des Gaules, les coteaux boisés des Allobroges, les glaces verdâtres des Alpes avec un sentier tortueux signifiant le passage d'Annibal, les plages italiennes toutes parsemées de temples, d'amphithéâtres, d'arènes ; enfin les forêts vertes de l'Helvétie se mirant
dans les lacs bleus, et traversées dans toute leur longueur par une voie militaire pavée de granit et protégée par des forts. Des petits Romains qui considéraient la carte avec lui, les uns voulaient suivre le sentier d'Annibal, les autres voulaient s'aller baigner dans les lacs bleus; aucuns étaient pour les Gaules, certains pour les amphithéâtres, d'autres enfin pour les Allobroges, à cause de Salluste qui en fait mention dans sa Conjuration de Catilina. Magister Scholarius les écoutait dire; puis désireux, dans une chose de plaisir, de faire plaisir à tous, il prit un roseau, et le portant sur la carte : « Voici, dit-il, ce que nous allons faire; suivez le bout du roseau. » Les petits Romains n'y manquèrent pas, et ils se mirent à voyager du regard sur les traces de la baguette, tout émerveillés de voir qu'elle satisfaisait à chacun sa fantaisie.
En effet, Magister Scholarius ayant dirigé son roseau vers le sud-est se trouva tout à l'heure sur le territoire des Allobroges, qui lui livrèrent passage; tournant alors vers le sud, il arriva bientôt au pied d'une longue chaîne de pics et des cimes couvertes de glaces, qu'il compara à un retranchement élevé par les divinités protectrices de l'Italie. C'étaient les Alpes Cottiennes. Le roseau les franchit aisément, puis il descendit avec précaution le revers opposé. Les jeunes gens s'ctonnaient que l'on montât si vite, pour descendre si lentement : « C'est qu'ici, leur dit Magister Scholarius, nous entrons chez les Salasses, à peine domptés par le divin Auguste, et toujours remuants. J'exprime donc qu'ici il faudra se tenir sur ses gardes, et ne provoquer point, par des clameurs étourdies, ces ombrageux montagnards. A ce prix nous arriverons sains et saufs jusque dans la capitale de ces peuples, Augusta Prœtoria (cité d'Aoste), où déjà nous trouverons un amphithéâtre majestueux et un arc superbe. » Les jeunes Romains promirent de contenir leurs joyeuses clameurs et de composer leur allure jusqu'à ce qu'ils fussent en vue des murailles d* Augusta Prœtoria, et sous le bouclier des soldats romains.
Alors le roseau reprit doucement sa route, en serpentant le loDg de la rivière Doria Major, où se voyaient ci et là, à droite et à gauche, des mines et des forges, figurées sur la carte par un petit cyclope forgeant une barre. Puis, arrivé dans les plaines de la Gaule Cisalpine, le roseau se mit à aller bon train jusqu'à la capitale Mediolanum (Milan), non toutefois sans séjourner quelque peu autour de Vercella, à l'endroit où Marius défit les Cimbres. De Mediolanum, où, selon Magister Scholarius, la troupe devait trouver les délices de Capoue, le roseau, tournant au nord, au travers du territoire des Insubres, atteignit aux eaux bleues du lac Comum, puis à celles du lac Verbanus (lac Majeur), enfin aux Alpes Pennines, qu'il franchit sans accident. Là, le roseau suivit le cours du Rhône jusqu'à Octodurum, l'endroit même où Magister Scholarius s'était embarqué la première fois qu'il vint à Genève.
C'est ce voyage, imaginé autrefois par Magister Scholarius, que nous