A'X ALPF8 VT EN 1TAI.1P
avons fait, cette année. Sans doute les lieux, les hommes, les choses ont changé; les Allobroges d'aujourd'hui vont a la mes«e et prisent du tabacde contrebande; les Salasses sont fort radoucis, et plusieurs sont plus goitreux que remuants; les Alpes elles-mêmes sont serrées par les villes, et portent sur leurs flancs de beaux villages, sur leurs sommets des routes et des hospices; néanmoins rien n'est à la fois plus intéressant et plu? varié, aujourd'hui comme autrefois, que cette tournée, pour laquelle suffiront quelques jours de marche. Sans parler de cette diversité d'hommes et de paysages qu'offrent les deux revers opposés des Alpes, il se trouve qu'en marchant à petites journées, tous les cinq jours la scène change du tout au tout, et de nouveaux spectacles apparaissent avant que les premiers aient rien perdu de leur charme. Ce sont d'abord toutes les magnificences des hautes Alpes, les aiguilles du mont Blanc, les glaciers sans nombre de l'Allée- Blanche. Dans cette région la solitude est grande, la vie laborieuse et frugale; il ne s'y entend que le bruit de l'avalanche ou la sonnette des troupeaux; mais les yeux s'y émerveillent, le corps s'y allège et l'âme s'y élève. — De Courmayeur à Ivrée, c'est un vallon italien, tout paré d'une élégante végétation, tout retentissant d'eaux bouillonnantes, et où les ruines romaines écrasent de leur imposante majesté les ruines crénelées du moyen âge. Ici la vie est douce, la marche facile, la scène toujours riante, et l'on trouve des Salasses à qui demander s'ils ont a vendre des figues ou du raisin; des cyclopes à deux yeux, fort polis, et qui vous montrent avec complaisance l'intéressant travail de leurs officines. — A Ivrée commencent les plaines, et au milieu cette belle ville de Milan, séjour si neuf, station si heureuse au sortir des gorges de l'Allée- Blanche, Ce sont, après les ouvrages de la nature, les ouvrages de l'homme, les chefs-d'œuvre de l'art, les représentations de la scène, les douceurs de trois jours de mollesse, et les pezzi, les sometti, les graniti, non moins frais, plus savoureux encore que l'onde glacée des montagnes. C'est, quelque chose déjà que d'avoir en quinze jours vu tant de spectacles divers; eh bien, voyageur, à ce beau banquet il y a encore un splendide dessert. Quitte Capoue, arrache-toi à ses délices, coupe ces cordages qui te retiennent sur la rive enchantée, accroche-toi, ô Télémaque, à la blouse de Mentor qui t'appelle, et voici tout à l'heure une région nouvelle, de douces collines, de verts promontoires encaissant des golfes limpides, des ondes azurées sur lesquelles flottent des îles chargées de palais et de fleurs. La trirème est prête, et après tant de marches qui font sentir le prix du repos, tu vogues nonchalamment; les ravissants paysages viennent à ta rencontre, ils défilent sous tes yeux, et tu poses enfin le pied sur le plus riant d'entre eux.
Au delè, ce sont de nouveau les grandes Alpes. A deux pas de la plaine populeuse s'ouvrent les gorges inhabitées du Simplon. L'homme franchit ces déserts, mais la terre y manque pour qu'il s'y établisse, et
d'ailleurs les frimas en ont fait leur domaine. Tout effrayé qu'il est de sa petitesse au milieu de ces gigantesques rochers, la route qui le porte le fait ressouvenir pourtant qu'il domine par son génie la matière inerte ; l'égal en ceci, non pas des dieux, comme il serait disposé à se l'imaginer, mais du castor ou de la fourmi, sans plus ni moins.
A Brigg, autre peuple, autres mœurs, autre contrée, et le Rhône qui vous attend pour ne plus vous quitter; enfin Octodurum, l'endroit même où Magister Scholarius s'embarqua lorsqu'il vint pour la seconde fois à Genève. ViveMagister Scholarius, qui imagina ce joli voyage ! Vivent fc-s Allobroges, les Salasses, Mediolanum et la bonne auberge pennine de Mme Grillet sur le Simplon ! Dans les Cottiennes on couche sur le foin, et Ton se nourrit d'eau fraîche. Le kangourisme dévore la Gaule Cisalpine. Mais ce n'est pas le tout qu'un plan de voyage heureusement tracé; sans quoi, verrait-on tant de gens qui passent des mois à bien tracer toutes les étapes d'une excursion, à en assurer à l'avance toutes les conditions de plaisir, d'agrément, de commodité confortable, si cruellement déçus quelquefois, si mortellement ennuyés au milieu de leurs agréments, si monstrueusement bâillant au sein de leurs plaisirs, réussis pourtant, servis chaud et à point? Non, sans doute! Tout le monde s'amuserait, les riches surtout, si l'on pouvait préparer le plaisir, le salarier et lui assigner rendez-vous. Mais il n'en est pas ainsi. Rien de libre, d'indépendant comme ce Protée; rien sur quoi la volonté, le rang, l'or, puissent si peu ; rien qui se laisse moins enchaîner, ou seulement retenir; rien sur quoi l'on puisse moins compter à l'avance, ou qui plus rapidement s'envole ou vous délaisse. Il fuit l'apprêt, la vanité, l'égoïsme ; et à qui veut le fixer, fût-ce pour un jour seulement, il joue des tours pendables; c'est pour cela qu'il est à tous et à personne, qu'il se présente là où on ne l'attendait pas, et que, contre toute convenance, il ne se présente pas à la fête où on n'attend que lui. On ne peut nier cependant que certaines conditions ne favorisent pas sa venue, et, en voyage, si les touristes sont jeunes, si la marche, le mouvement, la curiosité animent corps et esprits, si surtout nul ne s'isolant, et chacun faisant du bien-être et du contentement communs son affaire propre, il en résulte des égards, des dévouements, ou des sacrifices réciproques, en telle sorte que la cordialité règne et que le cœur soit de la partie, oh ! alors le plaisir est tout près, il est là, dans la troupe même; il s'y acclimate, il ne la quitte plus; et ni la pluie, ni le beau temps, ni les rochers, ni les plaines, ni les harpies, ni les kangourous, ne peuvent plus l'en chasser. Les grandes pensées viennent du cœur, a-t-on dit : et le plaisir, d'où vient-il donc? Du cœur aussi. Lui seul anime, féconde, réchauffe, colore... et voilà pourquoi il ne suffit pas de tracer un plan de voyage; et voilà pourquoi l'on peut bâiller, bâiller à se démantibuler la mâchoire, au milieu du plus moelleux confortable, ou au sein des plus exquises récréations.
Voilà aussi pourquoi notre voyage n'a été qu'un long plaisir de vingttrois joars, une grande fête parsemée de petites fêtes, sans compter ce plaisir, non du cœur, mais de l'estomac, qui se rencontrait à point nommé, autour de chaque table bien ou mal servie, deux, trois et quatre fois le jour. Qu'est donc le nectar auprès de cette piquette rose! qu'est l'ambroisie auprès de ce jambon coriace que nous dévorâmes à Arvier, à Vogogne, à Isella, en tant de lieux célèbres aujourd'hui parmi nous! Il faut en convenir, tous les plaisirs ne viennent pas du cœur, il en est qui partent de tout côté; ceux-là, on leur donne rendez-vous au bout de quatre heures de marche, et ils ne manquent pas de s'y trouver; ceux-là, ils ne s'envolent que pour revenir; ceux-là, l'or y peut bien quelque chose, surtout en Italie, où les hôtelleries sont chères.
Mnîs venons-en aux voyageurs eux-mêmes. Il en est un qui jouit d'attributions spéciales, c'est M. Tôpffer, payeur en chef, banquier général, responsable, universel, rédacteur soussigné. Général d'une troupe étourdie, il compte ses têtes, il surveille les mulets, il est attentif aux chevaux, il a soin du passeport, il tâte la bourse, il compte son or, il recalcule son argent, le tout en marchant, en conversant, en regardant, en croquant ou en ne croquant pas tous les beaux sites qui se présentent.
M0** T... fait partie aussi de la caravane. Cette dame, probablement Panique voyageuse de son espèce, chemine à pied comme nous et au milieu de nous, partageant notre bonne et notre mauvaise fortune, et goûtant un plaisir infini à un genre de vie qui est loin d'être toujours délicat et confortable; aussi est-ce un sujet d'étonnement pour ceux qui nous voient passer que l'apparition de cette voyageuse.
Laurent et Alfred sont deux voyageurs d'âge demi-mûr, qui s'élèvent •omme des sommités parmi les cadets de la troupe. Autre sommité, c'est John Ketler, jarret cyclopéen, appétit idem, et voyageur conforme.
Miech est débutant. C'est un voyageur placide qui attend tout du temps ou du cours des choses. Il tombe souvent de la lune, mais sans se feire de mal. Gai au demeurant, folâtre par accès, marcheur excellent, appétit conforme, et se couvrant au soleil, crainte des coups de froid. — Blanchard est à la fois un marcheur qui aime la voiture et une voiture qui ne craint pas la marche. Il est à la piste des sensations, et n'en manque pas une, mais il en prend souvent deux à la fois, ce qui l'embrouille. — Zanta, intrépide marcheur, homme éminemment d'avant-garde, mais sujet à erreur, faute d'y regarder. — Borodinos, débutant, risolet, moldave et bon jarret.
Augier est un voyageur vieille garde; il a vu entrer dans la pension toQs ses camarades; sans être leur aîné, il est leur ancien. — Peyronnet a doublé en hauteur et en largeur depuis la dernière excursion. Jarret excellent, appétit conforme. — Blokmann, marcheur égal, voyageur rangé, à qui la fatigue est inconnue.
Vient ensuite une paire d'Anglais inséparables rieurs, et très voleurs de noix et autres védgétabels. Us ne font aucun cas d'une grappe vermeille achetée du marchand, et savourent délicieusement le verjus d'un grain volé. Ils grimpent sur les arbres, sautent les fossés, ricochent dans l'eau, escarpollettent sur tout ce qui bascule, et sont secs d'agilité, noirs de canicule. Ce sont Percy et Manfred, Manfred avant et après sa fièvre d'accès, qu'il a prise chez les Salasses, et qu'on a radicalement quinquinisée à Milan.
Une paire de cadets, touristicules d'un mètre de hauteur, l'un sobre, l'autre intempérant de langue, tous les deux bons marcheurs : ce sont Thornberg et Pillet.
Enfin une paire d'Américains toute neuve, je veux dire débutante. L'un très civilisé, modéré, tempéré : c'est Arthur. Il recherche des monnaies et pièces de remarque, qu'il appelle coins, et il met tout son numéraire et tout le numéraire de son frère en coins, qui rend sa situation gênée et misérable, bien qu'il soit riche en espèces. Du reste, bon jarret, avec un appétit du nouveau monde. L'autre, c'est Bryan, immodéré, intempéré, excentrique à un haut degré. Il est colossal dans ses mouvements, fabuleux et primitif dans ses expressions, destructeur de tout serpent, lézard, parpaillon, et se livrant avec audace et désespoir à des entreprises hors de portée, comme de jeter du fond d'un abîme, des cailloux aux aigles de l'air. Il a la gaieté sérieuse, le rire vibrant, le chapeau désordonné et la cravate lâche. Se défiant de ses gigantesques fantaisies, il place tout son numéraire dans les coins de son frère, et dompte ainsi ses penchants par une pauvreté volontaire. Toutefois son indigence actuelle a un but éloigné. Il cherche les œufs d'oiseaux, et il aspire à l'achat inexprimable d'un œuf d'aigle. Un œuf d'aigle! c'est son avenir; en attendant, il déniche tout ce qui niche et porte la terreur chez tous les habitants de l'air. Du reste, excellent voyageur, à marche fantastique, monumentale, et jarret de bronze. — David, domestique, accompagne cette caravane, qui se m€t gaiement en route le lundi 21 août 1837, par un de ces temps splendidement sereins, riches en soleil, en espoir et en joie.
Dans ce voyage à pied l'on part en voiture. C'est notre habitude, soit afin de ménager l'organe, soit pour avoir plus vite franchi les environs de Genève, fort beaux, certes, mais pour nous encore plus connus. Mais il arrive qu'au moment du départ, l'une des trois voitures se sépare des autres, et s'achemine vers sa remise. C'est qu'au moment de partir, le cocher de cette voiture s'est aperçu qu'il y manque une roue, ou quelque partie d'une roue et, sans mot dire, il est allé emballer sa cargaison dans un véhicule plus perfectionné. Bientôt il rejoint.
A quelque distance on distingue à l'arrière, au travers des tourbillons de poussière que soulèvent nos trois calèches, un char de connaissance ; il porte M. le pasteur B... et deux de ses élèves. Ces messieurs vont à Saint-Gervais ce soir même, et par la grande route ; nous, nous comptons
y arriver demain, jamais en franchissant le col d'Anterne. Ce serait, penset-on des deux parts, bien agréable de cheminer ensemble. Aussitôt pensé, aussitôt décrété et mis en œuvre : ces messieurs nous font le plaisir d'adopter notre itinéraire.
En vertu de ce gracieux arrangement, les quatre voitures arrivent dans la ville de Saint-Joire, au grand étonnement des anciens du pays, qui n'ont jamais vu une pareille file d'équipages de luxe. La Grand'Place est remplie de monde et de veaux, parce que c'est foire et en même temps jour d'audience; ce qui explique pourquoi Bryan, faisant un hardi mélange l'idées et de termes, se persuade que c'est l'audience des veaux qui rend >aint-Joire si animé ce jour-là.
Nous faisons à Saint-Joire une petite buvette, dans une chambre haute. Le mets principal, c'est du saucisson, auquel on trouve généralement un goût de cochon vivant, quelques-uns un goût de matelas, ce qui s'expliquerait alors par des cochons étouffés récemment entre deux matelas, nendant l'audience des veaux. Grandes bêtises sans doute, mais qui suffisent à nous jeter dans un branle de rire tout à fait agréable et très digestif, qui se prolonge par delà un dessert arrosé de vin d'Asti.
Rit-on des choses spirituelles comme de grosses bêtises que dicte une folle gaieté? C'est douteux. Esprit sur esprit, ça fatigue; bêtise sur bêtise, ça désopile. Mais ce qui est vrai, c'est que l'esprit s'écrit, s'imprime, sans perdre trop de son agrément; la bêtise, la bonne bêtise, une fois sur papier, n'est plus que bête ; et c'est un mérite petit, outre qu'il est commun.
A Saint-Joire nous quittons les voitures, et nous chargeons les havresacs sur l'impériale de nos épaules. Le temps est magnifique à la vérité, mais le soleil brûlant sans contredit, et il s'agit de s'engager dans la Serraz. C'est une longue rampe pavée, poudrée, grillée, une vraie Sierra Morena, un lieu d'épreuves pour les chevaliers errants qui portent le havresac pour la première fois. La caravane s'y lance avec une ardeur qui bientôt s'évapore au soleil; alors les groupes se forment, s'espacent selon le degré de démoralisation, et en queue de tous, l'Américain Arthur gravit solitairement les parois de cette fournaise.
Après trois heures de marche l'on atteint Taninge, la patrie des maçons. Il y a là une sorte d'hôtellerie qui porte pour enseigne un cruchon rose, d'où sort à gros bouillon une blanche écume; comment résisterionsnous au désir d'y entrer ? Ah ! lecteur, quelles délices ! Mais il en est de la bière bue comme des bêtises dites : cela ne fait aucun effet sur le papier. Quoi qu'il en soit, on trouve toujours à Taninge de l'excellente bière de Savoie, en sorte qu'on est porté à se demander si cette bière est là à cause de la Serraz, ou si c'est la Serraz qui est là pour faire vendre la bière.
Nous quittons cet endroit pour nous acheminer sur Samoins, à l'heure justement où aux ardeurs canicuJaires de l'après-midi succèdent insensi-
blement les tiédeurs de la soirée. C'est, pour la marche, le plus agréable moment de la journée; l'ombre s'étend, la fraîcheur arrive, et au lieu de cette uniformité d'éclat où s'effacent tous les contrastes, au-dessus des pentes assombries du vallon, on voit briller sur l'azur des cieux la cime empourprée des montagnes.
A Samoins, l'auberge est pleine, et, de plus, il s y trouve, comme à Bex l'an dernier, des pensionnaires. Heureusement, ceux-ci sont gracieux et indulgents; ils secondent, au lieu de l'entraver, le zèle de l'hôtesse, M™ Pellet occupée à des fritures, presque frite elle-même, et qui, la queue de la poêle en main, nous reçoit à merveille, tout en donnant ses ordres, en mettant du sel et en attisant le feu. Il n'est rien de tel que la bonne volonté dans une hôtesse : on lit dans l'œil de M™ Pellet que nous ne manquerons de rien. En attendant, nous allons nous promener sur l* place une des jolies qui se voient, traversée par un ruisseau limpide, et ombra-ée par des hêtres séculaires. Chevaux et poulains y abondent, revenant de quelque audience, sans compter trois ânes et deux notables,
quatre en tout. . . .
Le bruit se répand que nous coucherons dans trois maisons, et, ce qui vaut mieux, que nous souperons dans l'une d'elles, celle aux fritures. Nous y trouvons en effet un fort bon ordinaire; seulement, il y a deux canards inattaquables, deux bêtes fortes, un peu fossiles, sur lesquelles nous exerçons des rongements féroces, mais absolument vains. On devrait laisser vivre les canards d'auberge, ils sont toujours coriaces. Après souper, la caravane se forme en trois corps, et gagne, sous la conduite des enfants Pellet, des logis distants, inconnus, fabuleux, mais incontestables. Chaque paire y trouve son petit nid, et s'y endort bientôt, au grand contentement des pensionnaires.
Mais M. Tôpffer, comme doit faire un chef vigilant ne dort point encore, et, demeuré auprès de la famille Pellet, dans le local aux fritures il y organise les choses du lendemain. Il lui faut deux chevaux ; toute la famille se met en quête : impossible d'en trouver On va conjurer Be^ spolier Jean-Louis : inexorables! Tous ces gaillards-là élèvent bien des chevaux, mais ce n'est pas pour notre service. Sur ces entrefai es arrive dans la cuisine un notable excessivement aviné, qui, faute d équilibre se brûle la moustache en voulant allumer son cigare a la chandelle - Madame..., dit-il ensuite en s'adressant à l'hôtesse... - Que vous faut-il? - Il nous manque... - Quoi? - Il nous manque... ^««bonteilles de vin d'Aïze. - Et moi, je crois que vous en avez deux de trop, . lui répond Mme Pellet. p
Retourné dans sa chambre, M. Tôpffer trouve son ht occupé! Ce sont les particuliers Miech et Thornberg qui, se croyant dans le leur, y sommeillent à l'envi. Réveillés à grand'peine, on leur explique la chose le mieux qu'on peut. Alors ils mettent leurs pantalons de travers, ils sem-
AUX ALPKS RT EN ITALIB. 15
brouillent dans leurs manches de vestes, et partent pour l'exil, leurs effets sur le dos et leurs souliers sous le bras. Un guide qui les éclaire avec une lumière qui s'éteint, les conduit à travers la Grand'Place et le ruisseau, dans le logis où est leur légitime lit. Ah ! le méchant rêve !!!
Bientôt tout dort dans Samoins, excepté ce monsieur à qui il manquait deux bouteilles de vin d'Aïze.
Deuxième îoiiruee.
A trois heures du matin, de petites pierres lancées du dehors contre les vitres réveillent les voyageurs. C'est M. le pasteur B..., qui, par ce moyen ingénieux, résout le problème des trois corps. Vous avez trois maisons inconnues où dorment, dans des lits inconnus, des voyageurs connus, et vous voulez réveiller ces messieurs!... Eh bien, au lieu de procéder par X et Y, vous prenez de petits cailloux que vous lancez contre toutes les fenêtres de toutes les maisons de toute la ville. Ainsi fait M. B..., avec un succès qui s'étend des connus aux inconnus.
Le fils Pellet a employé une partie de la nuit à nous chercher des chevaux, mais il n'a réussi qu'à moitié. Devant la porte est une graud'mère jument, haute de six pieds, menée par un guide grand-père. Comme nous allons partir pour le désert, on emballe des provisions : les unes, sous forme de déjeuner, sont immédiatement mises en sûreté; les autres, espoir de la patrie, sont emballées dans un grand sac, et l'on part pour Sixt, où l'on compte pouvoir compléter les équipages. Effectivement, à Sixt, deux guides et un mulet entrent dans la caravane.
Le fils Pellet nous a accompagnés jusque-là, en se chargeant de porter lui-même l'un de nos plus gros havresacs, celui du chef, le seul sac de la troupe qui soit en ménage et contienne charge double. M. Tôpfler veut reconnaître en partie des services que les usages reçus n'autorisent pas à supposer tout à fait désintéressés. Mais, dans l'espèce, M. Tôpffrr se trompe : « Je vous remercie, lui dit le fils Pellet, car j'accepte... mais pour notre domestique qui portera vos vivres. Là-haut vous lui donnerez cela de plus; il l'aura mieux gagné que moi. » J'ai oublié plus haut de compter, parmi les plaisirs du voyage, celui de rencontrer des gens faits ainsi. C'en est un grand pourtant, et moins rare peut-être qu'on ne suppose communément.
En efiet, les aubergistes sont un peu ce que les fait le voyageur. Vous arrivez fier, exigeant, rogue, mettant entre vous et votre hôte l'immense distance qui sépare le riche gentleman du misérable salarié ; voilà la nature du contrat établie par vous-même : on vous sert de son mieux, avec empressement, avec respect; service, empressement, respect,
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se retrouvent sur la note, qne vous trouverez chère ?t que vous payerez avec humeur. Vous arrivez bonhomme, bienveilhnt, sans exigence ni fracas; vous traitez votre hôte en homme dont les égards, la bonne grâce vous sont personnellement agréables, dont les respects ont leur mérite, mais ne s'achètent pas ; il vous les donne sans vous les vendre; votre note, déchargée de tous faux frais, se trouve être équitable, et vous la payez avec plaisir. On rencontre des gens qui disent du mal de toutes les auberges; ce sont des gens dont avec plus de justice toutes les auberges pourraient dire du mal.
Tous nos préparatifs achevés, nous nous mettons en devoir de pasp^r le col d'Anterne. C'est une journée qui va compter dans nos annales, et pour la seconde fois; M. Tôpffer a décrit quelque part (1) ce qui lui advint la première. Surpris par une tourmente, on le fit passer par une route abrupte et inusitée ; de Servox à Sixt il mit six heures, que l'émotion, la crainte, le plaisir, firent voler avec rapidité. Aujourd'hui point de tourmente ; mais, en suivant tous les contours de la route ordinaire, nous serons surpris de lui trouver neuf heures au lieu de six annoncées par le chef.
De Sixt on ne voit pas le col d'Anterne, mais seulement la magnifique pointe de Sales, au pied de laquelle il s'ouvre. Cette sommité faitpartie de l'immense paroi des Fiz, dont elle termine une des extrémités, comme l'aiguille de Warens termine l'autre.
De loin, ces rocs verticaux se présentent comme une majestueuse muraille; vus de plus près, ils se dessinent en contreforts, en tourelles, en dents aiguës, en pyramides augustes, qui, comme la pointe de Sales, tantôt réfléchissent au plus haut des airs les radieuses sérénités du ciel, tantôt percent la nue, agacent la foudre et bravent la tempête. Dès qu'on a commencé à monter, on les perd de vue, pour ne les retrouver qu'au sortir des bois et des pâturages qui couvrent le pied de la montagne. Bryan regrette qu'ils disparaissent ainsi, car, dans chaque trou de ces rochers il suppose des nids d'aigle par centaines. Mais, pour se consoler, il lance des pierres aux nuages où il aperçoit des oiseaux qui planent, et consume dans cet exercice un excédent de vigueur dont plusieurs sauraient bien que faire. Nos porteurs transpirent à fil, et la grand-mère jument jette le feu parles naseaux.
Après une marche de quatre heures, on arrive sur un premier plateau où l'on découvre un lac, et, non loin, les chalets d'Anterne. Nous y faisons une halte, au milieu de pâtres avides et de montagnards mendiants. La grand'mère jument et le guide grand-père refusent d'aller plus loin. Autant en fait l'autre mulet, et, ce qui est bien pins sérieux, autant en veut faire le domestique porteur, qui se met à arguer de ce qu'un homme
(1) Dana les Nouvelles genevoises. Voir celle intitulée le Col d'Anterne.
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ae peut faire ce qu'une bête de somme ne fait pas. L'argument est de toute justesse, néanmoins M. TôpfTer, au moyen d'une quantité de sophismes détectable*, parvient à convaincre le pauvre porteur qui se remet en marche. De cet endroit, M. TôptTer fait voir à ses compagnons, au pied des Fîz, la route par laquelle Félizar le fît passer, lui et sa troupe, en 1830. C'e^t un couloir tout rempli de rocs éboulés que la neige recouvrait alors, et où, sans la neige, il serait impossible de marcher. Il comprend encore mieux que par le sentier battu, lui et sa troupe, exposés pendant plusieurs heures aux fureurs de l'orage, n'eussent peut-être vu ni Sixt ni leurs foyers, et il admire de nouveau la sagacité et la prompte résolution de Félizar. Mais, à propos de Félizar, quel mécompte et quel chagrin! le père de cet homme est mort, et le bruit court dans le pays que les mauvais traitement^ de son fils ont abrégé ses jours! Félizar, effrayé par ces rumeurs, et peut-être conseillé par ses remords, a quitté la contrée, et l'on ignore le lieu de sa retraite.
Des chalets au col il y a encore beaucoup à monter au milieu d'une contrée de plus en plus alpestre et sauvage. D'arbres, il n'en est plus question dès longtemps; les pâturages mêmes font place aux arides rocail;es; bientôt nous atteignons aux neiges, puis à une croix d'où l'avant-garde fait des signaux. C'est le col. De celte hauteur l'on découvre soudainement un de ces spectacles qui payent de toutes les fatigues. Pardessus les dentelures de Grenairon, c'est, le Buet qui étale son dôme argenté; et par-dessus les chaudes cimes du Brévent, c'est le mont Blanc qui pyramide dans l'azur du ciel : de toutes parts un chaos de cimes et da glaces, d'éblouissantes clartés et de noirceurs sévères, des aiguilles qui s'élancent dans les airs, ou des pentes qui se perdent dans l'abîme, et nous, nous, petite troupe aventureuse, comme perdus dans ces solitudes et suspendus entre ces abîmes. A moins de nous accroupir sur la neige de l'autre revers, il nous faut nous blottir de ce côté-ci sur l'étroit replat d'une rampe gazonnée qui se coupe en précipice à quelques pas de nous. C'est là qu'on déballe les vivres et que le pauvre porteur voit, en moins de rien, sa charge réduite à rien.
Toutefois ce joli repas se termine par un triste dessert, car nos compagnons ont résolu de nous quitter ici pour se rendre ce même jour à ^hamounix par Brévent. On se dit adieu, en s'exprimant le mutuel regret de ne pas cheminer plus longtemps ensemble, et l'on se sépare après avoir fait le partage des guides. Nos compagnons se lancent dans une gorge qui s'ouvre à notre gauche, paraissant et disparaissant tour à tour selon les accidents du terrain; et les signaux, les adieux, les hurras ne finissent que lorsqu'ils sont hors de notre vue.
Noire porteur s'en retourne à Sixt, chargé de numéraire; plus, d'iri grand os de gigot, très charnu encore; plus, de notre tonneau de vin, qui e&t bien loin dêtre à sec; plus, d'un demi-paiu. Quel moment pour un
pauvre porteur échiné! Le bonhomme laisse voir sur son visage qu'il est doux en effet, ce moment-là; et, au lieu de reprocher à M. Tôpffer ses détestables sophismes, il salue affectueusement la compagnie.
En descendant le col on se rapproche des Fiz, ces grandes dents qui branlent dans leurs mâchoires décharnées, pour s'écrouler de temps en temps avec un horrible fracas. M. Tôpffer dessine quelques-uns de ces rochers, qui sont reproduits ici; mais c'est comme la bière bue, comme les bêtises dites, cela ne rend pas sur le papier.
Dès le commencement de la descente, il se forme une avant-garde remplie d'ardeur, qui descend à la course sous la conduite ou plutôt sur les traces du voyageur Laurent, gaillard élastique, plein de vigueur et d'entrain. Vient ensuite un centre où se trouvent le dictateur en personne, quelques marcheurs modérés et un groupe d'éclopés ; enfin l'arrière-garde composée par Bryan, qui, toujours en poursuite de serpents ou des parpaillons, dépense, en taisant double route, le reste de son excédent. Ketler, porteur complaisant du havresac de Pillet, le laisse choir de dessous son bras. L'oblongue valise roule, saute, et, de bonds en bonds, gagne le fond d'un torrent, où elle a le temps de se rafraîchir en attendant qu'on la repêche.
A un froid vif succède une chaleur étouffante, lorsque tout à l'heure nous avons atteint le revers du mont qui descend directement sur Servez. Nous y trouvons aussi pour sentier un couloir de cailloux, où le centre se disloque, et où se démène l'arrière-garde dont on n'a plus de nouvelles. Plusieurs font des chutes qui leur macadamisent les régions rharnues.
Mais voici Servoz, voici l'hôtellerie, la bière et l'oubli de tous maux. Bien que nous marchions depuis environ dix heures de temps, séance tenante, il est décidé à l'unanimité qu'il faut pousser ce soir même jusqu'à Saint-Gervais-les-Bains, quitte à pourvoir au transport des éclopés. Après bien des recherches, on parvient à trouver un char à bancs ayant pour maître et pour cocher un vétéran à la jambe de bois; mais ce brave homme est aussi agile et plus gai, très certainement, que la plupart de ceux qui jouissent de leurs deux jambes. Assis de bizingue, sur l'échelle du char, de là il guide, il fouette, il évite les ornières, et répond aux questions tout en gouvernant sa jambe de bois, qui, tantôt logée en travers, barre le chemin et agace les haies, tantôt remise en place, se lime contre le brancard ou chatouille la jument. C'est égal, tout vient à point. Les Savoyards ont des chars qui tiennent par quatre clous, des attelages de ficelle et des bêtes borgnes, mais ils connaissent leur chemin, ils savent le danger, ils ne comptent que sur leur prudence, et l'on est plus en sûreté sur leurs plus misérables chariots que dans nos plus brillants phaétons. En fait de voiture, ne regardez qu'au cocher. C'est un aphorisme.
Ensuite, chacun son goût, il est vrai ; mais le mien, dépravé peut-
i être, me fait trouver nn singulier agrément a monter sur ces équipées rustiques qui circulent lentement dans un chemin raboteux mais ombragé, pittoresque. L'allure me laisse le loisir de voir; les cahots me représentent le mouvement de la marche ; je cause avec le cocher, qui est savant des choses de l'endroit; je suis certain de lui plaire rien qu'en ne le dédaignant pas, rien qu'en lui parlant de sa bête qui nous traîne. Cette bête elle-même m'intéresse toujours : c'est la patiente compagne, quelquefois le soutien d'une famille, usant sa vigueur en paisibles mais laborieux services, et s'otïrant à mes yeux comme l'emblème du serviteur fidèle et désintéressé. Sous cette crinière en désordre, sous ce harnais misérable, je vois non pas la rosse, mais le noble animal vieilli dans des fatigues utiles; et si, descendu du char, je trouve à le réjouir de quelque croûte de pain demeurée dans le fond de ma poche, j'en éprouve un plaisir véritable.
Nou^ cheminons en considérant le mont Blanc qui brille dans toute ra gloire du soir. Mais il ne faut plus en chercher l'image dans ce limpide miroir où elle se reflétait autrefois avec tant de charme et d'éclat : le lac de Chède a disparu; il n'en reste qu'une petite flaque qui croupit entre des boues immondes vomies par la montagne. Il n'est pas à croire qu'il se reforme jamais. Heureux donc ceux qui l'ont vu !
Pendant que chacun s'extasie devant le spectacle qu'offre le mo»t Blanc, le voyageur Bryan soulève les rocs, fouille les buissons et bâtonne ies parpaillons , sans donner un regard au colosse : « Cela, dit-il, ce n'est qu'une colline recouverte de neige! » Avec cette réponse il tient tête à tous les extasiés, qui s'embrouillent dans une argumentation impossible, comme il arrive lorsqu'on veut prouver le beau à quelqu'un qui le nie, ou qui s'amuse à le nier. Voici un beau visage, des traits qui ravissent! — Ce sont des os couverts de viande. Façon de voir, ou seulement de dire, qui, dégénérée en habitude, serait triste et dangereuse, mais qui pour l'heure est sans conséquence.
Au bas de la montagne, le char, qui a cheminé jusque-là au milieu de nous, prend les devants, et nous laisse sur une route que l'on parcourrait plus facilement en bateau qu à pied. Elle fait pour le moment partie du lit de l'Arve, et les truites s'y promènent avec nous. Surpris par la nuit au milieu de ce gué, nous tirons sur la gauche pour prendre par les prés; mais ici ce sont des marécages à grenouilles, où le pied se perd en des profondeurs aussi glacées que vaseuses. Bien vite il faut rebrousser vers la route, où, pour abréger la durée du rafraîchissement, tous se mettent à galoper vers la terre ferme. C'est un magnifique spectacle, si on pouvait le voir, et les nymphes des eaux s'en souviendront longtemps. Après ce petit exercice, nous retrouvons la poussière qui saupoudre nos personnes, en telle sorte que nous arrivons à Saint-Gervais tout poudreux, bien que réellement tout trempes.
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VOYAGES EN ZIGZ4G.
Les bains sont encore très vivants. Selon un projet formé à Genève, les deux Américains ont le plaisir d'y trouver leur mère, qui, accompagnée de M. D..., vient entreprendre de faire avec eux et nous la tournée <fo l' Allée-Blanche. Après un joli souper au bout de la longue table des baiemeurs, un conseil est tenu pour arrêter les choses du lendemain. Il y est décidé que, vu les fatigues d'aujourd'hui, il sera fait un temps de repos dans l'excellent endroit où nous voici, et que, partis demain après-midi pour aller coucher à Nantbourant, nous mettrons ainsi trois jours au lien de deux pour atteindre Courmayeur. Sur ce, chacun prend sa lumière, ei bjftsoir à tous.
^Troisième 3oumce.
De compte fait, nous avons marché treize heures hier : c'est apparemment à cause de cela que nous faisons d'hier a aujourd'hui un sommeil de treize heures, laissant le soleil se lever et le déjeuner attendre. On verra par la suite que nous avons bien fait de prendre ici ce petit acompte.
Par un beau temps et une fraîche matinée, ce vallon des bains est un séjour des plus agréables. Il a des sentiers solitaires pour ceux qui sont rêveurs, de la compagnie pour ceux qui aiment à jaser, des ailes de bâtiments en construction pour ceux qui aiment à voir lancer du mortier ou équarrir une poutre, des fresques singulièrement ardentes de couleur et apocryphes de composition pour les amateurs des arts, et puis un vieux débonnaire cheval qui vient s'offrir à la pension, lui prêtant son dos pour faire la voltige. La pension voltige donc, et c'est là que l'on peut voir que treize heures de bon sommeil réconfortent remarquablement un touriste éciopé. La matinée se passe bien rapidement au milieu de ces distractions, et vers une heure commencent les préparatifs du départ. Le premier, c'est le dîner, et le plus possible, car durant deux jours nous allons être mis à la ration. Après quoi, on approvisionne les bouteillons, on charge des vivres sur un mulet, on règle les comptes, et l'on fait connaissance avec aos deux guides, Cohendet et Favre.
C hendet passe pour le meilleur guiVe de Saint-Gervais. C'est un bonhomme, jeune autrefois, au timbre de Stentor et au parler plein et pâteux : « Le coffre est bon, dit-il, le jarret va bien; mais l'œil pas si net que ci-devant. » Il faut savoir que Cohendet est très souvent de noce, et qu'à la noce il ne boit jamais d'eau, bien qu'il mange très salé. Il s'ensuit que Cohendet festonne un peu au retour, et que, regardant la montagne, il voit double cime et s'en prend à son âge. Favre commence sa carrière de guide; c'est un vigoureux gaillard qui a dans la voix quelque chose de pacifique, si bien qu'on croit toujours entendre un sage réconciliant des amis brouillés. Par humanité il charge peu sa bête, et conseille
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m voyageur de lui en louer une en sus, et son père avec, et son petit frère quand il sera grand. Du reste, ni Cohendet ni Favre n'ont cette courtoisie prévenante qui distingue les bons guides de Chamounix. Ils bornent leur office à marcher devant vous, vous laissant à vous-même le soin de franchir un mauvais pas, de porter votre manteau ou votre parapluie, et de vous rendre mille petits services à volonté.
A deux heures la caravane prend congé et part divisée en deux corps : cavalerie, qui passe par la grande route; et infanterie, qui gravit un petit sentier aussi perpendiculaire qu'abréviatif. On voit se reproduire ici toutes les évaporations de la Sierra-Morena ; en moins d'un quart d'heure les blouses sont trempées du haut, en bas, et néanmoins Bryan 'léniche, sonde les taillis, grimpe et redescend, comme si de rien n'était. Au-dessous du vallon s'ouvre la gorge de Saint-Gervais, où nous retrouvons en même temps les zéphyrs et l'ombrage.
On achète, en passant à Saint-Gervais, une partie de denrées coloniales pour les besoins éventuels de la troupe dans les déserts où nous allons entrer. Parmi ces denrées il y a un sucre en pain tronqué qui est destine à nous accompagner, en se tronquant toujours davantage, jusqu'aux dernières étapes du voyage. Ce digne pain sucre notre eau, sucre nos liqueurs, et ci et là notre thé ou notre café. Néanmoins chaque soir et chique matin, on remet en question sa destinée : le laissera-t-on? le donnera-t-on? l'emportera-t-on ? Et puis, comme on s'attache naturellement aux vieux serviteurs, on finit toujours par emmener celui-ci, malgré le misérable état de son habit de papier bleu, qui est troué de toutes parts. A Magadino, quinze jours après, le vieux serviteur tombe dans un grand bol d'eau chaude et s'y noie ; vite du rhum ! vite du citron ! et toute la caravane boit à la mémoire du défunt un punch du dernier délectable. Ainsi périt à la fleur de son âge... mais je m'égare dans l'oraison funèbre.
A Bionnay on laisse sur la gauche le sentier qui conduit par Prarion dans la vallée de Chamounix, et l'on commence à mettre entre soi et cette vallée le mont Blanc en personne. Le pays que nous parcourons est encore riant et cultivé; vers le soir déjà, il devient solitaire et de plus en plus sauvage. Le chemin, d'abord doux et facile, aboutit à un rocher boisé qu'il faut gravir. Mais contre ce rocher qui ferme le vallon est adossée la chapelle de Notre-Dame de la Gorge. C'est une vieille église précédée de douze petits reposoirs, symbole des stations du calvaire. Encaissée entre des pentes verdoyantes, serrée de près par les forêts, et dominée par des cimes inaccessibles, cette petite église rappelle ce que l'on se représente de ces temples mystérieux où les druides cachaient autrefois leur culte. Bientôt nous la voyons au-dessus de nous, se perdant peu à peu dans une ombre ténébreuse; tandis que l'aiguille de Warens, les Fiz et le col d'Anterne se découvrent à mesure que nous nous élevons et reflètent sur ia Baiilie de leurs vastes parois les derniers feux du soir.
22 VOYAGES EN ZIOZAO.
Durant toute cette partie de la route, nous ne rencontrons qu'un montagnard qui descend des hauteurs : « Ah ! les belles gens, dit-il, et puis propres, et puis riches! Ah çà, qui êtes-vous bien, vous autres? Des bienheureux du temps. Et que diable venez- vous donc voir chez ces rocs ? Et tant d'autres qui passent aussi, mêmement que si chacun me payait vingt francs, je serions enterré sous mes millions? — Voilà, lui dit magnifiquement M. Tôpffer, vingt sous pour vous. — Eh! braves gens, bien vrai? et puis propres, et puis de quoi boire un coup!!! * Et il s'en va aussi joyeux que si les millions étaient venus, sans compter que vingt sous, c'est plus portatif.
Plus loin, l'arrière-garde, perdue dans la nuit d'un taillis, entend tout à coup des chants, du tambour, une noce tout entière... On s'attend à voir Cohendet qui festonne, lorsqu'on découvre les voyageurs Laurent et Miech qui viennent, musique en tête, à notre rencontre, annonçant que Nantbourant n'est pas loin, que c'est un chalet, qu'il y a du foin, qu'il y a du lait, qu'on y sera merveilleusement, et ran, tan, plan, la musique recommence, nous arrivons tambour battant à la première chaumière. Dans ce moment il y règne une grande joie : on vient d'y découvrir que l'auberge possède un grand cornet de vermicelle ; un autre sujet d'allégresse, c'est qu'il n'y a que quatre lits qui sont destinés à qui de droit, et tout le gros de l'armée ira tambour battant dormir dans le fenil. Pour l'heure, on se chauffe à trois feux clairs, plaisir vif, après la marche et si près des glaces ; on ne s'y arrache que lorsque des tourbillons de vapeurs sortis de la salle à manger annoncent que la chaudière est sur table. Il faut voir alors ce que valent la marche et la nécessité pour faire trouver exquis, ravissant, le plus maigre souper, un souper de l'âge d'or, c'est tout dire, et pour être convaincu que ceux qui cherchent le secret de la bonne chère uniquement dans l'habileté du cuisinier font bien souvent fausse route.
Arrive Je moment de gagner notre chambre à coucher : c'est un fenil abrité par une toiture en tavillons. On y grimpe un à un par une petite échelle qui glisse et se couche à plat dès qu'on arrive au troisième échelon, ce qui fait ressembler l'opération à une ascension en tread-mill. Avec du temps, néanmoins, l'armée franchit ce pas difficile, et arrive dans des plages de foin où elle se fait son creux et se couche au milieu des éclats de rire que provoquent les infortunes des uns, les folies des autres, la situation de tous. Ketler et Laurent, arrivés les derniers, lui passent sur le corps pour aller s'établir dans une sorte de soupente en façon de paradis, où le plancher abonde, mais où le foin est rare.
Toutes ces dispositions terminées, la petite lampe qui nous éclaire sépulcralement est retirée ; et ici commence la nuit, mais non pas le sommeil. M. Tôpffer, qui s'est couché le dernier, comme doit faire un bon capitaine, s'aperçoit trop tard que le havre-sac sur lequel repose sa tête
AUX Xl.rVS ET EN ITALIE. 2J
occupe le centre vers lequel convergent tous les pieds de l'armée, ce qui est cause que son coussin est dans un état de mobilité qui nuit au sommeil ou qui disloque étrangement les rêves. D'autre part, Bryan s'écrie qu'il a des ha-né-tons dans la cheveu, et Miech déclare qu'une bête à ventre froid a traversé son visage... En même temps il s'ouvre dans une paroi deux trous lumineux qui nous regardent fixement, et des bruits fabuleux annoncent que la toiture est habitée.
Ce n'est pas tout. Il se trouve dans la maison bien du monde connu et inconnu qui n'a pas d'autre lit que le nôtre. Par intervalles donc, la porte s'ouvre, la lampe reparaît suspendue à une main décharnée : et une ombre passe, s'étend par terre en grimpant l'échelle, s'étend sur nous en traversant le foin, s'étend sur Ketler en entrant au paradis, et finalement s'étend tout à fait dans des régions inconnues d'où les rats se retirent à mesure que la civilisation avance. Un quart d'heure après, autre ombre : c'est Cohendet qui revient de la noce, e' va s'étendre droit sur le dernier couché, cù il demeureen disant : « Pas d'offense! » Au«si M. Topffer a beau dire avec autorité : « Une, deux, trois, dormons! » d'immenses fous rires, d'abord contenus, s'étendent, gonflent, éclatent, et tout est à recommencer.
Les choses vont ainsi jusqu'à cette heure de froidure qui est l'avantcoureur de l'aurore. Alors chacun s'acagnarde dans son petit herbage, et, dès qu'il ne rit plus, il dort.
Quatrième Journée.
Ce jour-ci, l'aurore nous trouve tout habillés, un peu transis et fort disposés à quitter le lit. D'autre part, le jour nous fait voir des choses que la nuit ne nous avait pas montrées. Le foin est humide par places. De ces places on voit surgir des personnages entièrement herbacés ; en particulier, le voyageur Augier ressemble à une prairie ? blouse et pantalon, tout est verdâtre; ii sera verdâtre jusqu'à Milan, liea déterminé pour une lessive générale. Pour les pays où nous allons entrer, cette couleur a certainement plus d' à-propos que si c'était le rouge républicain ; aussi le voyageur Augier traversera-t-il deux monarchies absolues sans éprouver le moindre désagrément. Cohendet est debout, encore un peu noce de la veille; le plancher ne l'a point verdi, mais il se plaint des rates qui lui ont rongé les poches... Les raies, ce sont les épouses des rats.
Il demeure démontré, du reste, par cette expérience, qui est nouvelle pour plusieurs d'entre nous, que si le foin est sec et l'assemblée pas trop rieuse, on peut passer dans un fenil une excellente nuit, bien supérieure à celle qu'on passe dans la moyenne des médiocres lits de tant de médiocres auberges, presque toutes livrées au kangourisme.
Le kangourisme, (qui dévore la Gaule Cisalpine), c'est... Il y a deux
espèces de kangourous : le fjrand, très commun à la Nouvelle- Hollande, où il saute d'une pierre à l'autre; le petit, très commun en Europe, où il ssute d'une personne à l'autre. Le Kangourisme, c'est comme qui dirait le paupérisme, des troupes d'affamés qui se jettent sur vous et vous boivent le sang.
Si vous avez avec vous un chien, un chien à chair délicate et poil touffu, tous les kangourous sautent sur lui et vous ménagent. Cest comme si, pauvre diable, vous marchiez en compagnie d'un fastueux : tous les mendiants se jettent sur le fastueux et vous laissent tranquille. Il est donc bien absurde le préjugé qui porte à éloigner de soi les chiens, de crainte qu'ils ne kangourisent par voisinage.
Le kangourisme dévore beaucoup d'auberges, par cette raison que le sang s'y renouvelle constamment par le concours changeant et perpétuel des touristes, ce qui est pgréable aux appétits du kangourou.
Le kangourisme est atroce dans des endroits où l'on s'en croirait à l'abri, dans les montagnes, par exemple. Cest que si, dans une contrée, il n'y a qu'une maison habitée, tous les kangourous du pays y affluent, et un étranger qui survient leur est un supplément de ration très agréable.
M. le pasteur B..., notre ex-compagnon, nous a raconté que, dans l'ascension du Buet, on couche dans un trou, sous une pierre. C'est une caverne de kangourous qui ne mangent que l'été, et rarement; aussi sont-ils audacieux, voraces au plus haut degré. Comme au delà on entre sur les glaces, les kangourous n'osent y suivre le voyageur, et ils rentrent dans leurs trous, affamés encore et regardant si rien ne monte.
Telle est la théorie du kangourisme, toute fondée sur des faits que nous avons pu observer journellement, et encore mieux nuitamment. Je reviens à la caravane, que nous retrouvons faisant sa toilette du matin, sans autre cosmétique qu'une onde claire qui jaillit dans la cour; de là elle passe au vermicelle, puis se met en route, après avoir pris congé de la bonne femme qui nous a traités de son mieux, et pas trop cher. Souper, déjeuner, coucher, pour vingt-trois personnes, net : treize francs.
Après Nantbourant, la végétation cesse; nous nous trouvons dans ces sauvages pentes qui mènent au col du Bonhomme. Une bonne femme et sa chèvre sont les seuls êtres vivants que nous voyons sur ce revers. La chèvre est timide, alerte, propre, la femme aussi ; on cause. Comme l'homme d'hier, elle ne conçoit pas ce qui peut nous attirer dans un pays dorages et de labeur, dit-elle. « Notre vie est bien misérable, bien pénible, et vous faites comme s'il vous amusait d'en goûter, vous autres que rien n'oblige et qui avez le vivre. — Le vivre, bonne iemme, nous l'avons comme vous, en travaillant. — Oui-da? Alors quêtes-vous bien? — On est maître d'école.
» — J'entends, dit-elle; vous êtes occupé de l'esprit, et nous, nous
Ce chasseur est un homme vigoureux, dont l'expression a quelque chose d'intelligent et de sauvage à la fois. (P. 28.)
travaillons du corps. Chacun sa tâche, c'est bien sûr; mais la nôtre est rade •
Il n'y a pas de peuple qui ait plus de bon sens que les Savoyards. Prenez le premier venu, le plus ignorant; son langage est toujours accommodé à ses lumières, et son idée, simple à la vérité, est toujours droite et saine. Le sens vaut mieux que l'esprit, le naturel a son charme certain; aussi c'est plaisir que d'accoster ces bonnes gens et d'échanger avec eux quelques propos tout en cheminant; sans compter que leur style naît est tout autrement agréable que la phrase gazetée et le parler de table d'hôte des politiques de diligence.
Nous avons en face de nous un mont pyramidal, décharné, terrible d'aspect, au pied duquel le sentier serpente. M. Tôpffer, qui s'est oublio dans les charmes de la conversation, arrive le dernier sur un plateau qu'on appelle le plant des Dames, à cause d'une catastrophe que Cohendet raconte en ce moment à la troupe assemblée. 11 résulte de cette histoire que tous les voyageurs jettent une pierre en offrande à je ne sais qui, sur je ne sais quel tertre. « Quà cela ne tienne, dit M. Tôpffer ; je serais bien tâché de manquer à mes devoirs; » et il lance un caillou n'importe lequel. Cohendet approuve; puis, se trouvant bien de sa position d'orateur, il entame des récits lamentables, qu'il embellit de geste* appropriés au pâteux ramage de sa parole. La route est ensuite continuée, et nous aitei gnous de bonne heure à la croix qui marque le sommet du col. une le temps est aussi sûr que magnifique, au lieu de prendre sur la droite et de passer par le Chapiu sans nous élever davantage, nous prenons sur la gauche, par le danc d'une montagne entièrement rocheuse, en nous dirigeant vers le col des Fours. Ce passage s'appelle la Traverse, ou la traversée.
Nourris de vermicelle depuis vingt-quatre heures, il est temps (c'est l'opinion de plusieurs) d'entrer en communication avec les vivres que nous avons emportés. La place y invite, abritée contre le vent et arrosée par une onde glacée qui court parmi les roches. On déballe donc, et il se forme une administration régulière, impartiale, qui ménage habilement les gigots, tout en permettant Team à discrétion. Laurent y remplit avec zèle des fonctions de confiance. En récompense, il lui est accordé l'os, tout charnu encore, et unanimement envié, d'un gigot défunt. Laurent est presque obligé d'emporter sa proie à l'écart, comme fait un fortuné canard au milieu de canards moins fortunés et non moins avides. Quel repas ! et comment se fait-il qu'on ne voie pas sur toutes les croupes de montagnes des gens dînant au soleil! Loin de là, la plupart des touristes ignorent ce mode de vivre; ils vont d'une auberge à l'autre, sans seulement soupçonner quel trésor c'est qu'un gigot sur une cime. A l'auberge, ce n'est plus qu'un gigot, chose vulgaire.
Après ce repas, nous commençons à gravir le col des Fours, d'abord
le long d'un sentier rocailleux, ensuite sur des pentes de neige, nous approchant ainsi du mont Blanc, dont les épaulements inférieurs touche-ot à la montagne même que nous gravissons. Arrivés au sommet du col, les glaces éblouissent tout à coup nos regards, et il semble que nous touchions au colosse.
Le col des Fours est fort élevé; aussi ne faut-il pas s'y engager par un temps mauvais et même incertain; mais, par une belle journée, on y prend mieux qu'ailleurs peut-être l'idée des grandes solitudes alpestres.
Il s'offre sous l'aspect d'une crête noirâtre, sans terre, sans herbe, balayée par les vents et déchirée par la foudre. Aucune chaumière, aucune forêt même n'est en vue, mais seulement d^s amas de chauves sommités que dominent les dômes du mont Blanc, hérissés d'aiguilles de granit noires et dentelées. Autour de ces dômes, le ciel est d'un azur aussi sombre que la nuit elle-même; il semble que le soleil en ait retiré ses feux, et que de ce côté soient les inabordables domaines de la mort et du silence.
Le col est resserré entre deux monts. On parle de gravir l'un des deux pour jouir de la vue du panorama tout entier, et aussitôt les amateurs se réunissent en une troupe et passent sous la conduite de Cohendet, qui se montre ici à la hauteur de ses fonctions. Il est grave, solennel ; c'est le grand prêtre du temple qui montre les merveilles et explique les mystères. Du sommet de ce mont on découvre un océan de cimes qui fuient comme d'immenses vagues jusqu'aux lignes douces et bleuâtres du Jura et des montagnes du Dauphiné.
De l'endroit où nous sommes, nos compagnons restés sur le col nous apparaissent comme un petit troupeau de moutons couchés au soleil. Tout à coup ils s'agitent et poussent de grands cris en indiquant par signes le côté du mont Blanc. Toute l'expédition se met à descendre à la course, et M. Tôpffer aussi, à qui ces cris causent une vive alarme. Arrivé, il se rassure et crie avec les autres.
C'est qu'on vient de découvrir à une grande distance, sur une arête de glace, un point noir qui se meut, qui descend. La rareté de l'air permet, à ces hauteurs, de faire des découvertes lointaines, et la vue d'un être vivant sur ces glaces désertes cause la plus frappante surprise. A nos cris, l'être vivant s'est arrêté comme pour conjecturer, puis il s'est remis en marche. Bientôt nous croyons distinguer que c'est un homme, puisqu'il tient une carabine, puisqu'il porte quelque chose dont nous faisons un chamois. Le voici ! c'est un chasseur en effet ; mais le chamois n'est autre qu'une lourde gibecière en gros cuir.
Ce chasseur est un homme vigoureux, hâlé, dont l'expression a quelque chose d'intelligent et de sauvage à la fois. Quand il parie de sa chasse, ses yeux s'animent, et il oublie les dures fatigues dont la trace est empreinte sur ses traits. Nous lui apprenons qui nous sommes et la cause de nos transports. Alors il nous raconte les détails et les vicissitudes de sa
vie le chassear, et comment chaque année il quitte sa ville pour se livrer :^endant un mois à sa passion favorite. Il y a huit jours qu'il est venu dans ta contrée, et il n'a tué encore qu'un seul chamois. « Vous voyez, ajoutat —il . ce glacier là-bas! C'est de \k nue ie viens. Nous étions trois : les deux entres y sont restés à poursuivra six chamois que je leur laisse. Je n? su s '♦ae en humeur de m'1 rompre, le cou... Hier j'ai été là-haut, jusqu'au pie l ie ces aiguilles. » Puis sortant quelque chose de sa gibecière : « T* nez, messieurs, ie n'ai rien de mieux à vous offrir. C'est, du génépi, con me aous l'appelons; on ne trouve ça que dans les trous des plus hautes ùguilles. Vous versez de l'eau bouillante dessus, et c'est souverain contre 'i£é refroidissements. » Il nous donne, en effet, quelques poignées d'une sorte de lichen très parfumé, de la genipote, selon Bryan.
Ainsi se termine cette entrevue, qui, tout insignifiante qu'elle paraisse, n'en a p.'is moins été pour nous un piquant épisode. On cherche, mais vainement, à découvrir les deux chasseurs et les six chamois; et, à partir de ce moment, la vue des glaciers supérieurs ne nous produ t plus avec la môme force qu'auparavant une impression d'inaccessible solitude.
J'ai oublié de noter une circonstance qui n'est guère plus commune à rencontrer qu'un chasseur sur les glaces. En redescendant le mont, nous avons trouve de la neige rouge, celle du moins, pensons-nous, à laquelle on donne hyperbol^quement ce nom. Celle que nous avons pu observer est rose seulement,, et exactement semblable à ce que serait de la neige luanche arrosée d'un vin rouge trempé d'eau. Du reste, elle n'offre au goût aucune saveur particulière.
Après avoir pris congé du chasseur, nous nous lançons dan< la descente, qui, de ce côté, est abrupte, et serait dangereuse sans la nature du terrain, où le pied enfonce assez pour s'y pratiquer un arrêt, ce qui n'empêche pas qu'un des mulets ne tombe sur le flanc, sans préjudice heureusement pour son cavalier. Si la descente est abrupte, elle est longue aussi, il faut aller chercher jusqu'au fond de la gorge un petit pont sur lequel mugit un torrent. Au delà se trouve la misérable cabane où nous devons passer la nuit : c'est le chalet des Mottets, l'unique abri que l'on rencontre entre le col des Fours et le col de la Seigne, ou plutôt entre Nantbourant et Courmisy^ur. Cette circonstance peut faire apprécier la rature et le caractère de la contrée, à ceux du moins qui connaissent les Alpes.
Du reste, ce chalet des Mottets est très peuplé, presque trop; c'est une sorte de pensionnat où l'on élève en commun des cochons et des moutards. Nous arrivons au moment du repas, qui offre un spectacle très curieux. Une dizaine de moutards sont assis en cercle devant le chalet; au milieu est une petite fille dressée à leur administrer une sorte de bouillie iaiteme. La petite fille empâte le moutard, qui avale partie et laisse filtrer ie reste; mais un chien est là, qui lèche, débarbouille, et tout
près le cochon, qui attrape les filons égarés. Dès que le moutard a avalé, il pleure, c'est le signal : alors la petite fille l'empâte de nouveau; le n outard se tait, le chien fonctionne, le cochon pareillement, et ainsi de suite, jusqu'à l'empâtement complet du cochon, du chien et du moutard. Au coucher du soleil, les moutards disparaissent de dessous le porche, mais on ne peut plus alors s'asseoir dans la cuisine qu'on ne s'asseye sur du moutard : corbeilles, paniers, tiroirs, marmites, soupentes, caisse de bois, bâts de mulets, ont chacun leur moutard inclus ou superposé, q»i criaille en attendant son somme.
Il y a deux lits, aux Motte ts, qui sont livrés à qui de droit : poar nous, on nous livre une cabane en construction, avec un tas de paille insuffisant pour vingt personnes; aussi devient-il nécessaire de recourir au foin, qui est rare, et que nos mulets raréfient à qui mieux mieux. Pour qu'ils ne mangent pas notre lit futur, l'hôtesse les fait passer de l'écurie dans une chambre à coucher où ces pauvres animaux font l'effet le plus étrange et le plus piteux, réduits qu'ils sont, pour vivre, à regarder une paillasse.
Néanmoins nous n'avons pas renoncé au projet de passer une excellente nuit, au moyen d'une organisation improvisée à cet effet. Tous se mettent à l'ouvrage, et la cabane offre bientôt l'aspect d'un vaste lit de camp parfaitement tenu, où chacun a sa place marquée, M. D... à un angle, M. Tôpffer à l'autre. Le havresac de chacun, posé contre la muraille, lui sert d'enseigne et d'oreiller, la paille de matelas, et le toit de couverture. Après quoi l'on va souper sous le porche. Le mets principal e; unique, c'est une demi-livre de rit cuit dans des chaudières de lait ; notre provision fournit le pain, et les moutards un public qui nous regarde faire. L'air est si frais, que notre mets, tout bouillant, se trouve parfaitement approprié à la circonstance. Toutefois, la place n'est bientôt plu* tenable, et plusieurs sont contraints d'aller bien vite escalader quelques rampes au grand galop, pour entretenir la circulation du sang.
Au soleil couché, M. Tôpffer propose de gagner les lits pour échappe" au froid et se caser avec plus d'ordre. Mais à peine sommes-nous casée, qu'un beau touriste à moustache entre dans la cabane, conduit par l'hôtesse, qui l'y pousse en disant : « C'est là v. tre lit. — Parbleu 1 il e»t peuplé, mon lit... C'est tout un collège! Où est le père jésuite? » Et il sort tout scandalisé.
Alors, réfléchissant aux devoirs de l'hospitalité, M. Tôpffer se lève e» bonnet de nuit, et courant après le touriste : « Le père jésuite, c'est moi qui en tiens lieu, monsieur, et je viens vous offrir, au nom de tout moi monde, une place dans notre dortoir. » Le touriste refuse avec politesse, dans la crainte de nous gêner, et il est placé quelque part parmi les moutards, dont il y a toujours au moins un qui crie, sans compter les chœurs.
Sur ce, M. Tôpffer rejoint, non sans faire un léger circuit, aux fins d'éviter les cornes d'un grand bouc qui a l'air en train de vouloir jouer.
Cinquième Journée.
Même toilette matinale qu'hier; après quoi l'on se dirige vers un déieûner absolument semblable au souper. Comme nous sommes nombreux, des ustensiles de toute forme sont appelés à figurer sur notre table ; il y en a de fabuleux, il y en a qui inspirent ae très graves inquiétudes. Les moutards qui attendent la pâtée font un concert sym phonique du plus bel effet. x Au moment du départ M. Tôpffer veut régler le compte. Alors sort de terre l'hôte, grand gaillard inaperçu jusqu'ici, qui demande trois francs cinq sols par tête pour son lait et sa paille. « C'est, dit M. Tôpffer, un brigandage. » Et il pérore, il s'indigne, il tonne... après quoi il paye. Autant valait commencer par là.
Nous devons passer aujourd'hui le col de la Seigne. En quittant les Mottets, on a à main gauche le beau glacier du mont Blanc, où chacun s'escrime à découvrir et découvre en effet des chasseurs de chamois, qui demeurent immobiles comme feraient des rocs. Au passage d'un ravin dont la pente est rapide et le sentier glissant et à peine tracé, un mulet s'abat; et celui qui porte madame T***, abandonné à lui-même, est à chaque seconde sur le point de rouler dans le pfécipice. C'était à Favre d'être auprès ; aussi reçoit-il de M. Tôpffer ce qui lui revient en reproches et en marques d indignation. Favre laisse passer l'orage, et témoigne plus tard des regrets sincères. Toujours est-il que l'on n'aurait jamais a redouter une négligence pareille de la part d un guide de Cïiamounix.
Au bout de deux heures, on atteint au travers des neiges le sommet du col, et de ce point on découvre l'Allée-Blanche c'est- à-dire la vallée qui forme au midi le pendant de la vallée de Chamounix. Ce spectacle est magnifique, les montagnes d'un caractère hardi, les glaciers nombreux ; néanmoins la vallée de Chamounix l'emporte, ce me semble, sur celle-ci ; elle est plus riante, plus boisée, olus verte, et le mont Blanc s'y montre sous un aspect tout autrement imposant. Ici c'est un immense rocher, coupé presque à pic, et d'où s'élancent des aiguilles aussi élevées peutêtre, mais moins majestueuses, moins harmonieusement balancées que celles qui couronnent la mer de glace. Les glaciers y descendent encaissés dans les gorges profondes, et s'étalent dans le bas de la vallée; mais ils ne forment pas à la sommité trop escarpée pour qu'ils s'y attachent, ces magnifiques épaulements qui, de l'autre côté, ondulent en s abaissant depuis le cône du sommet presque jusqu'aux prairies.
Du haut du col, on découvre quelques aiguilles de glace qui dépassent l'arête des rochers; mais de vastes moraines, formées par le glacier luimême, en cachent la vue à sa base. Au pied de ces moraines est le lac Combal dont les lignes douces contrastent avec ie déchirement et ies
32 VOYAGES FN ZlOZAO.
dentelures qui, de tous côtés, frappent la vue, in-ns dont Tenu est bourbeuse, sans mirage et sans transparence. Au deU, et jusqu'à Courmayeur, on a constamment sur la gauche de magnifiques glaciers éclatants de blancheur, et de toutes parts des eaux qui cascadent, qui tourbillonnent, qui retentissent. En même temps la vallée devient plus riante, on retrouve les forêts, les prairies; c'est la plus belle partie de l'AUée-Blanche. Nous y choisissons notie'salle à manger sur une pelouse, au pied du glacier du Miage, et là disparaît le reste de nos provisions, dont quelques-unes, dé; à avariées, sont abandonnées à grand regret. Pour le dessert on se répand dans Ips forêts, dont le sol. est tapissé d'arabresailles excellentes.
Ar-rès une charmante promenade, nous débouchons dans le vallon de Courmayeur, où l'on retrouve tout-à-coup et sins transition les noyers et, à l'entrée du bourg, un petit café irrésistible, avec bière de houblon, bière de gingembre, et tout ce qui séduit des gosiers altérés. Nous y faisons une étape qui met l'établissement à 6ec, puis en deux pas nous sommes à l'auberge, qui est tenue par un Suisse, M. Mathey autrefois aubergiste à Aoste, où, dans un cas de gêne imprévue, il nous ouvrit généreusement sa bourse, sans nous connaître et sans nous avoir jamais vus auparavant.
Il y a à Courmayeur un cabinet d'histoire naturelle que nous allons visiter : c'est une chambre remplie de mauvais cailloux en désordre, sans un seul œuf d'aigle, ou seulement de moineau. Une comtesse, bonne vieille dame, s'y rend avec nous. On lui fait place, on lui aide à monter une petite rampe. Arrivée en haut : « Messieurs, nous dit-elle avec une grâce bienveillante, vous deviendrez vieux, puisque vous avez compassion des vieilles gens. »
Nous allons ensuite visiter la source qui donne les eaux renommées de Courmayeur. L'endroit est fort joli, et la route qui y conduit plus encore. Bryan, qui nous guide, demande aux passants où est la source de limonade gazeuse, et, ce qu'il y a de bon, c'est que tous les passants paraissent comprendre, et nous indiquent aussitôt le bon chemin. Le même Bryan boit six verres de cette gazeuse, et quand M. Tôpfler l'empêche de poursuivre sa cure, Bryan apprend à l'assemblée stupéfaite qu'il s'était proposé d'en boire dix- huit, à l'instar de je ne sais quel excentrique. Cette eau très fraîche a un goût piquant fort agréable qui rappelle celui de l'eau de Seltz.
Nous couronnons cette belle journée par un souper civilisé, et, comme on peut se l'imaginer, ce n'est pas sans y goûter de bien légitimes délices que nous étendons nos personnes dans des lits excellents, mollets, somptueux, et aussi larges que longs.
AT'X Al TKS KT EN 1TALIK. 33
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Aujourd'hui nous quittons le désert pour descendre le vallon fleuri qui sépare Courraayeor de la cité d'Aoste. Madame de Z... et M. D... prennent un char, tout en gardant à leur charge leurs mulets et leurs guides pour passer le grand Saint-Bernard le lendemain; mais ils nous en dotent pour cette journée, en sorte que nous cheminons sur une route déjà facile, avec deux mulets de luxe et un Cohendet de luxe.
Un de ces deux mulets est un vieillard éminemment octogénaire, dont l'allure est impayable et la charpente singulière. Il a les côtes très visibles à l'œil nu, la crinière crise, l'œil philosophique et la lèvre pendante, mais surtout il porte les pieds de derrière en dehors, comme un maître de danse. C'est qu'au moyen de cette position des pieds, les jarrets appuient l'un sur l'autre, et, dans l'état de repos, soutiennent par leur architecture seule, comme ferait une clef de voûte. On dirait, à le voir marcher, le grand chameau du Malabar. L'autre mulet est excellent; seulement il a l'habitude de s'abattre, subitement, pour se vautrer dans la poussière. Au surplus, tous les mulets aiment cette pratique; et c'est pour cela qu'en montagne le mieux est de leur laisser la bride sur le cou, afin qu'ils en soient plus libres de se choisir leur chemin, tandis qu'en plaine, au contraire, et particulièrement sur les routes poudreuses, il convient de les gouverner, afin qu'ils soient moins libres de s'étendre sur le flanc en vous cassant la jambe.
Nous laissons sur la droite Pré-Saint-Didier, joli bourg assis au pied de la gorge du petit Saint-Bernard, et sur la gauche la Salle, où des carabiniers royaux visent notre passeport. A mesure qu'on descend, le vallon devient riant, boisé de plus en plus jusqu'à Arvier, où nous raisons halte pour nous rafraîchir. Dès Courmayeur on nous a recommandé d'aller à la Croix-Blanche; mais après l'avoir cherchée vainement dans tout le hameau, nous finissons par entrer à une croix qui est noire.
L'hôtesse est sur le seuil, bonne grosse vieille, au teint basané, aux cheveux de filasse : « Et où est donc la Croix-Blanche? lui disons-nous. — Ici, mes bons messieurs. — Ici, mais votre croix est noire... — Que voulez-vous? c'est comme moi, j'étais blanche autrefois; nous avons noirci ensemble. » Et elle se met à rire en nous servant un petit vin délicieusement acidulé, des miches fraîches et croquantes, et un fromage gras et délicat qui nous est un mets céleste. Tout irait au mieux, n'était Bryan qui lit en ce moment sur une affiche que, de par l'autorité royale, il est défendu de dénicher des œufs quelconques... Bryan discute et s'exaspère, il remonte au droit naturel et nie à tous les rois de la terre le droit qu'ils
s'arrogent d'interdire le dénichement à leurs semblables. « En Amérique, dit-il... — En route, » dit M. Topffer.
Au delà d'Arvier, nous sommes atteints par le char qui porte madame Z... et M. D... Ce char, chose curieuse, ondule sans cesse de droite à gauche, de gauche à droite; on dirait Cohendet très noce qui festonne. C'est que, les cochers manquant à Courmayeur, on a confié les rênes à un jeune garçon cafetier, plus habitué à tirer le bouchon qu'à guider Bucéphale. Il s'ensuit qu'il guide pour ce qu'il en sait, et les voyageurs pour le reste. La bête, obéissant ainsi à trois maîtres, se livre à des zigzags dociles mais sans unité.
Pour nous, au bout de deux heures, nous faisons une halte forcée. Notre ami Manfred est pris par un accès de fièvre. La soif le dévore, et, en proie à des rêveries étranges, il se prend à dire tout éveillé : « Ma blouse n'est-elle pas ensanglantée? » Puis montrant une cabane : « N'estce pas Aoste, ceci? » On le soulage de son havresac, Laurent lui met sur la tête son chapeau de paille, on lui permet de se rafraîchir la bouche en se gargarisant avec de l'eau fraîche, et le mieux se fait bientôt sentir. Nous croyons Manfred guéri, mais c'est un accès qui passe pour se renouveler ensuite chaque jour à la même heure.
A Aoste, nous allons descendre à l'hôtel autrefois tenu par M. Mathey. Que les temps sont changés! Au lieu de cet honnête homme, un ancien palefrenier qui a le nez tordu, des brigandeaux, une brigandelle mal peignée, glapissante et voleuse des quatre mains. Il lui faut quatre francs par lit, quatre francs par repas, quatre francs pour chaque nécessité de la vie! A peine pouvons-nous obtenir quelque insignifiant rabais, et il n'y a pas d'autre auberge! Mauvaise, détestable journée pour la bourse commune !
Pour bien tenir une auberge, il faut certaines qualités de caractère, il faut du tact, de la modération et quelque chose d'un peu élevé dans les sentiments ; il ne suffit pas d'avoir été palefrenier, d'avoir le nez tordu et de considérer un hôtel comme une trappe à prendre les voyageurs pour les écorcher ensuite. On trouve les auberges chères en Suisse : c'est vrai, si on les compare aux auberges des autres pays; elles sont meilleures et elles sont plus chères. Mais si les hôtes y sont intéressés, ils sont probes, ils pratiquent leur état avec discernement : et la preuve, c'est que, sans faire presque jamais de prix à l'avance, et en nous livrant entièrement à eux, nous n'avons jamais eu lieu de nous en repentir. Je parle des grands et bons hôtels.
La journée est peu avancée. Nous allons visiter les antiquités d'Aoste, un pont romain, les restes de l'amphithéâtre, et cet arc de triomphe élevé par le divin Auguste pour perpétuer le souvenir de sa conquête sur les Salasses, c'est-à-dire de l'asservissement d'un petit peuple fier, libre et courageux à ce grand brutal de peuple qui regardait l'univers comme sa
légitime proie, et l'indépendance d'autrui comme une insulte à ses droits.
Ce qui est grand, colossal, même en violence et en injustice, fascine les jeux des hommes, et les fait errer à leur préjudice même. Depuis des siècles on chante, on admire, on préconise la gloire romaine, quand depuis des siècles on devrait admirer, préconiser les peuples grands ou petits qui crurent au nom de patrie, et qui ne courbèrent sous le joug qu'une tête mutilée dans d'héroïques combats. Par malheur, il n'en va pas ainsi, et j'ai vu peu d'enfants qui fussent pour les Carthaginois.
Il est probable que les gazetiers du temps se chargeaient de prouver aux Salasses que tout était pour le mieux, et que d'être incorporés à l'empire, ce leur était bien de l'honneur. Sous le rèçne du divin Napoléon, cette argumentation s'est retrouvée et la tradition n'en est pas perdue. Pour nous, nous sommes, nous serons toujours pour les Salasses, contre le divin Auguste. Bien plus, en dépit des beaux-arts qui durent en souffrir, des lettres qui firent naufrage, de la civilisation qui, de pourrie qu'elle était, s'abîma pour renaître, nous nous sentons un faible pour ces Barbares oui se jetèrent sur Rome, pour ces Germains, pour ces Alains, pour ces Vandales, pour tous ces vengeurs d'une cause sacrée; et, héroïsme pour héroïsme, entre Scipion et Arminius, nous savons à qui donner la palme.
Sous l'arc de triomphe, nous nous trouvons avec un Anglais et une Anglaise, de ces touristes consciencieux qui voient pour avoir vu, transportant leur indifférence d'une curiosité à une autre, sous la conduite d'un cicérone. Le leur est vêtu d'un habit d'ordonnance couleur cramoisi. C'est le bourreau qui conduit ses victimes, Cohendet veut nous mener voir les collèges d'Aoste, c'est son idée. Nous, collège, très peu curieux que nous sommes de hanter les classes, nous voulons qu'on nous conduise à la tour du Lépreux. Cohendet cède, et il continue ses dissertations sur les Salasses, dont il se forme la plus fabuleuse idée : on voit qu'il s'est rafraîchi en arrivant, et que l'œil n'est déjà plus si net. Il passe ensuite à l'histoire du Lépreux, qu'il conte à Bryan. Bryan, qui prononce hmpresse, et qui s'amuse à n'y rien comprendre, rétorque, embrouille, entortille, et, du tout, compose une histoire nouvelle : c'est à ne s'y plus reconnaître, en sorte que Cohendet y voit toujours plus trouble.
Les gens qui montrent la tour du Lépreux affirment tant qu'on veutv sur l'autorité de M. de Maistre, que son lépreux a vécu là, et ils citent en preuve les localités qui sont toujours les mêmes, ainsi qu'on prouverait que Romulus a tété une louve, parce que Rome est toujours sur le Tibre. Par un désir bien naturel, chacun voudrait apprendre que l'histoire est vraie. . . Elle l'est suffisamment pour tous ceux qui croient que dans les œuvres de génie la vérité peut se rencontrer indépendamment de la réalité; pour tous ceux qui, lisant l'opuscule, sentent en leur cœur que tels ont pu être, que tels ont dû être, dans des situations analogues, la destinée et les sentiments de plusieurs de leurs semblables.
Septième Soume'e.
M. Tôpffer paye, et puis à la barbe du palefrenier, de la palefrenière et de leurs brigandeaux, nous allons déjeuner tout à côté de l'auberge, dans un honorable petit café. M. D... vient partager avec nous ce repas, après lequel nous prenons congé de lui et de Mme Z..., qui nous quittent ici, à notre grand regret, pour rentrer en Suisse parle grand Saint-Bernard.
Nous continuons de descendre le val d'Aoste, qui devient de plus en plus pittoresque. Les peintres y trouveraient à chaque pas des sites admirables et partout des rochers, des eaux, des ruines et des études de détail? ; mais les peintres n'y vont guère, tout au plus quelques faiseurs de vues, les peintres sont un peu comme les touristes, et les touristes un peu comme les moutons, qui se suivent tous les uns les autres.
Il y a aussi des coins tellement ombrageux, moussus, confortablement champêtres, qu'il est impossible de n'y pas faire une halte, les uns pour se reposer et jouir, les autres pour gymnastiquer aux branches, ou pour grimper aux nids, exemplum Bryan, qui ne se repose jamais autrement. Pendant qu'il déniche ou télégraphie, au détriment des gens tranquilles, un bruit de grelots annonce l'approche de la voiture qui porte l'ambulance... Ah ! mais quelle voiture ! Il n'y a que nous pour en déterrer de cette sorte. Une caisse éreintée, couverte d'un dais affaissé, portée sur des roues qui ne lui appartiennent pas, et qui ne sont pas sœurs ; deux ombres de rosses, informes, incolores, sans queue et sans jarrets; un automédon conforme, chiquant, fumant, ignoblement jovial et se rafraîchissant à chaque bouchon. Le tout va pourtant, que bien, que mal, sans qu'on comprenne bien ni comment ni pourquoi.
Buvette à Châtillon, où nous sommes reconnus par les hôtes et fort bien traités. L'ambulance est mise au bouillon. Le gros de l'armée croque tout ce qui se présente, et la bourse commun© se met en frais pour régaler la troupe de vin de Chambave. Châtillon est un endroit admirable, la véritable station pour un peintre. En arrière, du côté d'Aoste, d'élégants lointains, une brillante et tendre végétation; à Châtillon même, torrents, ponts, usines, magnifiques rochers; en avant, du côté de Verrèse, une solitude sauvage, où croissent épars les plus beaux châtaigniers du monde ; puis, la vallée qui se resserre, les rochers qui se rapprochent, une gorge affreuse où mugit la Doire. Après ce, défilé, tout à coup le doux vallon de Verrèze et la soudaine impression de riante et paisible solitude qu'exprime si bien ce vers :
Devenere locos laetos et amœna vireta...
En de si beaux lieux, il faut bien s'asseoir sous quelque ombrage
AUX ALPK* KT KN ITALIR.
aimable, et ainsi renions-nous de faire, lorsqu'on naturel se présente, vrai commis voyageur, qui nous tire de son gousset des échantillons de poires. Nous choisissons, il court au magasin chercher la marchandise ; I quand elle a disparu, nous venons à réfléchir qu'après tout du raisin nous aurait mieux convenu, beaucoup mieux convenu. Le naturel alors, bien qu'à demi crétin, comprend à demi-mot et il s'en va faire, pas bien loin, une petite cueillette occulte à notre profit, et au sien apparemment. Pendant que nous vendangeons, il admire nos costumes, et, désireux de se voir un jour vêtu comme nous, il s'informe du prix de chacune des r>ièces de notre accoutrement, comme faisaient les Taïtiens auprès du capitaine Cook : « Et tous sont ainsi habillés dans votre commune? — Tous. — Bien loin, bien loin? — Du côté de l'Afrique. — Ah! voilà. »
On se remet en route. D'une part, le chef lui-même se démoralise et proclame, en marchant toujours, qu'il n'ira pas plus loin. D'autre part, on perd de vue le voyageur Bryan, qui est très probablement retourné à la vie sauvage, pour laquelle il a du penchant. De temps en temps on l'aperçoit établi dans un arbre, ou escaladant un rocher, ou luttant comme le lion avec les insectes de l'air. Jamais il ne rejoint qu'il ne tienne un serpent par la queue, ou qu'il n'ait des papillons à son chapeau. Ce chapeau lui-même est complètement retourné à l'état sauvage, d'où il est impossible qu'il revienne jamais. De rond il est devenu polygonal ; le fond s'est affaissé, et les ailes ont des allures inverses.
Nous arrivons d'assez bonne heure à Verrèze, beau village couronné de ruines. C'est dimanche. Des naturels jouent aux boules, et, fatigués que nous sommes, nous nous asseyons en emphiihéâire sur l'escalier de l'hôtel, semblables aux vieillards qui jugeaient aux courses olympiques. Un honnête chien, qui ne veut plus d'autre société que la nôtre, juge avec nous, et noue dékangourise totalement par voisinage, selon la théorie. Notre hôte est on homme d'une quarantaine d'années, qui a été le guide de M. Brockodon, l'auteur des Pass of the Aîps, dans toutes les contrées environnantes. L'hôtesse est une femme qui apprête admirablement bien les canards, et notre cher cocher un ivrogne qui tient cabaret dans sa voiture.
On veut lui faire honte de sa conduite. « Bon pour l'estomac, » di.Uil*
huitième îcurncc.
Ici, comme en beaucoup d'endroits, pénurie de lait. Pour le laitage, allez dans les grandes villes, mais fuyez les vallées. Dès le mois de juin *os vaches partent pour les hauteurs, tandis que les auberges restent dans la plaine. A peine a-t-on pu dans tout Verrèze trouver de quoi nous fournir à chacun une tasse de lait; notre ordinaire, c'est quatre ou cinq; sept, selon Arthur.
38 V YAGES EN ZIGZAO.
Au départ, les voyageurs Bryan et Zanta, tourmentés par leur conscience, abordent l'hôte et lui disent d'un ton repentant : « Monsieur, vous avez derrière la maison un petit jardin. Dans ce petit jardin il y a du muscat excellent. Ce muscat... nous en avons très certainement cueilli diverses grappes... Combien vous devons-nous? » L'hôte se met à rire, et dit : * Je vais vous y mettre l'échelle, et vous vous régalerez, » Beau trait de vertu récompensé, et petite vertu encore. Il s'ensuit une provision de muscat qui régale beaucoup et dure peu.
Nous dépassons le fort de Bar, plus admirable encore comme site pittoresque que comme fort; puis, bientôt après nous arrivons à Donas, où l'on passe sous une porte taillée dans le roc par les Carthaginois, diton. Ce qu'il y a de sûr, c'est que ce ne sont ni les gens de Donas, ni tous les Salasses réunis, qui ont pu faire un ouvrage aussi grand et aussi beau. Les gens de Donas durent se borner à faire boire du vin de Chambave à Annibal et à ses ouvriers, tout en lui recommandant de bien frotter les Romains.
En traversant Donas, l'arrière-garde voit sur l'enseigne d'un café : Vermoul. Qu'est-ce? — Comme l'arrière-garde est très altérée, elle se persuade qu'il s'agit d'un rafraîchissement d'autant plus admirable qu'il est plus inconnu. On entre, le vermout est servi dans de petits verres... Non, il n'y a pas de camomille fermentée, de valériane quintessenciée, qui ait l'aigrelette amertune de cette infernale drogue! L'arrière-garde grimace à faire tourner du vinaigre, et tous renoncent, excepté Laurent et M. Tôpffer, à qui on a persuadé (comme au cocher) que c'e»t bon pour l'estomac. Ah! mais quelle médecine!
Saint-Martin est, comme Châtillon, un endroit de forges et de hauts fourneaux : ce serait, pense-t-on tout haut, chose à voir. Aussitôt une dame nous dit gracieusement : « C'est à votre service, messieurs; » et elle va prévenir le directeur. Ce directeur est un Français ; il nous accueille comme si nous lui étions recommandés par un ami, et, se mettant à notre tête, il nous fait voir en détail tous les travaux, à partir de ceux qui servent à extraire le fer du minerai, jusqu'à ceux qui amènent le fer à l'état de marchandise travaillée. Ce monsieur aimable comme un Français, clair et précis dans ses explications comme un Français, a au plus charmant degré cette obligeance hospitalière qui vagne les cœurs et y grave un agréable souvenir.
Les hauts fourneaux sont en pleine activité : c'est une chaleur à brûler la moustache, rien qu'en y regardant de loin. Nous visitons toutes sortes de machines curieuses. On fait couler de la fonte devant nous; enfin nous entrons dans les forges, où des cyclopes en chemise, qui ressemblent à des pénitents blancs, donnent au fer toutes les formes qu'il leur plaît. Les mines, très riches et exploitées de toute antiquité, sont situées à quelques heures de là, dans la chaîne de montagnes qui est sur la rive droite de la Doire.
AUX ALPFS ET KN ITALIE. 39
Le fer est une bien utile chose. Les marmites et les poêlons sont indispensables à la civilisation ; mais les mines comme les forges et les forges comme les mines, sont alors des nécessités attristantes et funestes. Autour de ces hauts fourneaux, il n'y a que les hommes robustes qui puissent tenir quelques années, et, de ces hommes robustes eux-mêmes, les uns sont enlevés par la mort au milieu de leurs travaux, les autres, vieillis et exténués avant l'âge, finissent misérablement. Dans les mines, c'est pis encore : tous y perdent la santé, très peu atteignent aux confins de la vieillesse. Cette vie de fatigues et de privations porte ces malheureux à entasser excès sur excès durant leurs heures de liberté, et les maux du vice et de l'immoralité s'ajoutent à ceux de leur condition.
Bientôt après Saint-Afartin, la vallée s'ouvre; nous entrons dans les plaines : les rubans et la chaleur ee réunissent pour faire naître une grande, démoralisation parmi nous. L'avant-garde tient, bon néanmoins; mais Tarri ère-garde, disséminée, halte par détachements à tout bout de champ. Enfin, enfin, voici Ivrée et ses murailles, et ses tours, et l'auberge du Cheval-Blanc, où nous retrouvons notre hôte de 1834. Du bleu, le nez de cet hôte a de nouveau passé au rouge, ce qui semble un signe de santé; mais il se plaint ; il a la goutte dans les jambes et un plus grand mal eucore, la peur affreuse qu'elle n'aille remonter. A la seule idée de cette éventualité, le pauvre hôte s'attendrit; sa femme le réconforte, et M. Tôpffer s'en môle. Du reste, par régime et pour apaiser sa goutte en la tenant au chaud, il habite le foyer de la cuisine, a^sis à côté de la poêle à frire.
Il est difficile de n'avoir pas pitié, difficile aussi de n'avoir pas quelque velléité de rire, en voyant ces gens chez qui la frayeur de mourir une fois empoisonne tout à fait le plaisir si grand qu'ils trouvent à vivre.
Du reste, cet hôte, comme par le passé, nous reçoit très bien et se pique de voir en nous tous ses amis, presque ses enfants. Il nous introduit dans la salle à manger, où dîne ce ou'on appelle une belle société. Ce sont des personnes endimanchées dans leurs vêtements, dans leurs manières, dans leurs discours, et s'espaçant avec un laisser aller fastueux dans la petite auberge d'une petite rue d'une petite ville. Pendant le dîner arrive un officier de la garnison : grands saluts, révérences, capellades, air de cour et endimanchement à nouveau. Nous sommes à Versailles.
Après quoi nous allons parcourir la ville. Ce qui frappe, des Genevois surtout, dans toutes ces villes d'Italie, c'est la prodigieuse quantité de gens qui gagnent leur vie en se promenant sur les places, ou qui travaillent en se couchant sur le seuil de leurs comptoirs. A certaines heures, presque tout le jour, c'est un far niente général, assez gai et animé. Et si en quelque endroit on travaille réellement, c'est avec un! tapage, un mouvement, comme il s'en fait chez nous autour d'un incendie; qu'on éteint ou d'un noyé que l'on tire de l'eau. Du reste, la ville est fort jolie par sa position, ses environs, et les bâtiments de toute sorte et de
tout âge qu'on y rencontre çà et là. Près de la grand'place, nous voyons la belle société entrer, comme M. Jabot, au premier café de l'endroit.
Ces événements sont suivis d'un excellent souper qui nous réunit à notre tour en belle société. L'hôte, qui nous traite d'ailleurs très convenablement, circule vers la fin du repas, en disant : « Demandez, demandez, on vous donnera tout ce qui fait plaisir. » Quel dommage que nous n'ayons plus faim! Il ne faut pas omettre de mentionner ici une circonstance qui est décisive pour la suite de notre voyage. A Ivrée, M. Tôpffer s'est fait adresser des lettres de Milan, qui annoncent qu'il n'y a pas trace ni signe de choléra dans cette ville. Nous irons donc à Milan.
neuvième et dixième 3ourncc0.
Décidément la goutte n'a pas encore attaqué les facultés de notre père l'hôte. Il présente à M. Tôpffer une note qui est conforme au prix fixé; et puis, d'un air aussi mystérieux qu'amical : « Voilà; vous voyez que je vous traite en amis; ainsi, si vous avez été contents, vous ajouterez ce que vous trouverez juste. » Quel diable de raisonnement ! c'est comme si on disait : « Tant pour le prix raisonnable, tant en sus pour l'amitié. » D'où il suivrait qu'à Ivrée rien ne serait plus profitable qu'une légère inimitié avec l'hôte.
Aujourd'hui, nous entrons dans une nouvelle région, celle des plaines. Le pays cesse d'être pittoresque ou seulement varié, et la route est une suite continue de longs rubans : aussi est-il d'usage antique et immémorial que d'Ivrée à Milan nous prenions des voitures. M. Tôpffer en loue trois qui nous mènent grand train ; nous allons tâcher aussi de mener notre narration plus rapidement.
Les environs immédiats d'Ivrée sont délicieux ; ensuite l'on n'a plus sous les yeux que des mûriers qui bordent la route, et des rizières au-delà des mûriers. Ces mûriers sont l'arbre le plus ingrat de la création, une sorte de végétal civilisé, sans grâce, sans grandeur, délicat de santé, rabougri de taille, timide de branchage, et désolant à contempler pendant des journées entières. Les rizières sont pareillement la plus vilaine sorte de culture; on n'aperçoit qu'épis en désordre, pourrissant dans des rigoles d'eau stagnante. Il y a de quoi dégoûter de la soupe au riz.
Nous faisons à Saint-Germain un déjeûner à la fourchette, dans un* salle haute, à grand luxe de fresques sales et de lambris en ruine. Nous avons décrit ailleurs ces curieuses auberges, où la malpropreté le dispute à la magnificence. Dans chacune vous trouvez un hôte cuisinier qui vous apprête en dix minutes un déjeuner à la piémontaise, exquis, ma foi ! et où tout ce qui tient à la table et aux mets est propre suffisamment. Lès Italiens, pour ce qui est linge, hardes personnelles, ont le goût durenou-
M\ ALPJBS F.T EN ITALIE.
Tellement et de la propreté; mais pour ce qui est constructions, monuments, immeubles et gros meubles, on dirait que les ordures, la saleté, en sont à leurs yeux comme l'accessoire indispensable.
Notre appétit est immense, mais le déjeuner très court. A la fin on se lasse de faire des portions exiguës qui ne sont rien pour un chacun, et dont la réunion ferait un heureux; aussi, d'un commun accord, on décide de mettre les plats en loterie, et. au lieu d'une moyenne un peu basse de bonheur, on a des fortunés qui s'emplissent à leur faim et des infortunés qui les regardent faire.
Arrivés de très bonne heure à Verceil, nous décidons d'y prendre d'autres voitures, et de pousser ce soir même jusqu'à Novare. David part ie premier en volantine pour commander nos logements. Malheureusement son coursier se trouve être de la pire espèce, une rosse qu'on croit crevée depuis hier. Les volantines sont de petits sièges à une personne, suspendus sur un train à deux roues très large-. Le tout est traîné par un cheval de petite race, et conduit par un Piémontais grillé. Cet équipage, qui est particulier au pays, est commode pour cheminer vite, mais risibk et gringalet.
Depuis ce matin déjà, M. Tôpffer emploie ses loisirs à faire le compte des dépenses générales et particulières, et il arrive à des résultats qui l'assombrissent tellement, qu'on est obligé de le réconforter, dans la crainte que sa mélancolie ne remonte. Les voitures font des trous énormes à notre avoir, les auberges sont plus chères que de l'autre côté des Alpes, et notre genre de vie nécessite ainsi plus de dépense. Ainsi, les déjeuners au café ne sont plus usités; on ne sait ce que c'est dans ie pays, et cette circonstance nous jette dans les déjeuners à la fourchette, toujours dispendieux, même quand ils sont courts. Un fait d'expérience, c'est que, pour nous, la moyenne de dépense d'un voyage en Italie, comparée à celle d'un voyage en Suisse, est pius élevée d'un franc cinquante centimes par tête et par jour. C'est énorme.
Nous arrivons de jour à Novare, ville très jolie, très animée, où il nous parait que nous sommes admirés généralement par toute la population, qui est occupée dans ce moment a ne rien faire. Abbés, officiers, manœuvres, flânent, se promènent, se rafraîchissent, et sur les balcons les belles dames causent, brodent, rient ou saluent. Pendant notre promenade nous avisons un pauvre diable qui se traîne le long d'un portique. On a soin de lancer de loin des gros sous sur son passage. Le pauvre diable ne comprend rien à cette pluie du ciel; mais il y prend goût évidemment, car il ramasse et empoche, jusqu'à ce qu'ayant découvert le mystère il trouve la plaisanterie excellente.
Ici changement de voiture. Deux iront en poste, la troisième non. 11 s'ensuit que, pour que cette troisième arrive à Milan à peu près en môme temps que les deux autres, il lui faut partir plus tôt; aussi ceux à qui elle
est échue en partage, à peine couchés, reçoivent sommation de se lever incontinent peur partir sur l'heure, non sans que le bruit de leurs préparatifs, celui des cochers, des palefreniers, des grelots, n'apportent bien des modifications au sommeil de ceux qui demeurent. Quelle vie que celle des gens d'auberge ! Ils ont moins de repos encore que le voyageur qui bouge toujours. Ixion et sa pierre, c'est l'emblème d'un sommelier qui ne finit que pour recommencer, qui ne se met au lit que pour en sortir, à table que pour en être arraché, au quatrième étage que pour être appelé au rez-de-chaussée.
Les deux autres voitures partent au jour, et vont grand train jusqu'à Bufaloro, premier relais, frontière lombarde, mauvais repaire de gueux mendiants et de douaniers qui mendient; un de ces coins qui ne laissent dans l'esprit du voyageur que l'horrible souvenir d'un cauchemar de passeport, de visa, d'employés de loisir forcé dans l'antichambre d'un commissaire, ou sur le pavé brûlant d'une rue encombrée de rouliers criards ; un de ces séjours où un honnête homme envoyé en exil périrait de mélancolie au bout de deux mois, à moins que, s'assimilant à la peuplade, il ne se fît joueur, fumeur, crasseux, fainéant, mendiant et douanier. Il pourrait aussi se faire abbé, car nous en voyons un qui semble puiser une grande jouissance dans l'idée avantageuse qu'il se fait de sa personne. C'est un abbé fat, un abbé jabot, recevant la cour de deux ou trois dames sur le seuil de la maison. Il est en petit négligé du matin, et tient un jeu de bouclettes qui lui sert à montrer la volubilité de ses mains blanchettes. M. Tôpffer ne peut y tenir, et fait passer le joli abbé dans son carnet, d'où il est sorti pour venir ci-contre.
Du premier coup d'oeil les douaniers voient que nous ne sommes pas des gens à contrebande : aussi se dispensent-ils de nous fouiller, mais non pas de mendier sous la forme que voici. Ils viennent les uns après les autres, jusqu'à quatre, accoster mystérieusement M. Tôpffer, se vantant mystérieusement d'avoir été chacun la cause de ce qu'on n'a pas ouvert nos sacs. M. Tôpffer prend le parti de n'entendre rien aux choses mystérieuses, et il remercie tout haut, poliment, affectueusement même, mais sans rien donner. Après quoi il cherche un refuge contre le reste de la brigade dans un infiniment petit café, où, lorsque nous y sommes tous, il serait impossible de faire entrer une personne de plus. Dans ce café on nous sert à chacun une demi-tasse qui est notre unique nourriture jusqu'à dîner ; c'est que les temps sont durs, les gens voleurs, la bourse commune avare, et le chef en veine de réforme. Il estime que, lorsqu'on ne marche pas, on ne doit pas manger, et que nourrir les chevaux c'est suffisant.
A propos de chevaux, tous nos postillons prétendent que chacun d'eux a droit à la bonne main convenue pour tous en bloc. La bourse s'irrite, montre les dents, en appelle au contrat fait à Novare, et demeure entièrement nouée. Voyant cela, les postillons exigent un écrit qui cons-
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qu'entre eux tous ils n'ont reçu que tant, afin que cet écrit serve de recours contrôle voiturier qui a fait le contrat. « Qu'à cela ne tienne, dit M. Tôpffer, des écrits, tant que vous en voudrez. » Et il écrit, et il signe, et offre de signer encore. Les postillons se retirent contents, et nous partons.
A Cedriano nous voyons sur un balcon une troupe joyeuse : ce sont les nôtres de lavant-garde qui prennent aux frais de la bourse un ample déjeuner à la fourchette; c'est tout au plus si la bourse est joyeuse. Au jour ils ont découvert que leur cocher est une sorte de fashionable qui a une jambe plus courte que l'autre, un teint rubicond, un petit chapeau et une énorme royale; d'ailleurs il se pique de beau langage et de manières conformes. Rien n'est varié comme la gent des cochers, dans ces pays surtout ; cela vient de ce que tous se mêlent de l'état, les uns par goût de pipe, de bouteille, de locomotion poudreuse et criarde; les autres, parce que les affaires ne vont pas, et que les voitures vont toujours. Les Piémontais aiment le bruit et le mouvement ; un Piémontais qui roule en volantine au travers d'un tourbillon de poussière, en apostrophant ses connaissances le long de la route, semble dans son élément comme un poisson dans l'eau.
Cependant nous approchons de Milan, non sans éprouver cet intérêt d'attente qui, ici, n'engendre point de mécompte. Dès les faubourgs, Milan se présente comme une ville belle, gaie, propre, où c'est plaisir que d'arriver. Nous allons descendre à l'hôtel del Puzzo, où nous sommes dédaigneusement reçus et à des conditions élevées. Ce n'est pas la peine alors d'être infidèles à notre ancien hôtel du Faucon, où nous nous empressons de nous rendre. C'est toujours le même hôte, petit vieux rubicond, en perruque, gracieux à tous venants, sans jamais se tromper d'un centime. D'un petit cabinet vitré, au milieu du tapage des cuisines, des écuries, des allants et venants, ce petit homme mène trois ou quatre auberges dans diverses villes d'Italie, sans compter le Faucon, sa résidence. Il reçoit, il écoute, il répond, il commande, sans cesser de faire ses additions et d'empiler ses écus. Il vit sur son grand-livre, il mourra sur son coffre, mais il ne l'emportera pas avec lui. Folie donc que de s'y cramponner ainsi. Mais que peuvent faire des hommes qui, sans instruction, sans goûts relevés, et secondés d'ailleurs par les circonstances, n'ont acquis d'autre habitude que celle de gagner, d'accumuler, et d'accumuler encore?
Aussitôt établis, nous procédons aux soins de toilette. Il était temps, grand temps; mais quel éclat ' incomparable! Les gens de l'hôtel sont sur le point de se prosterner devant cette société brillante, et l'hôte, qui y voit un encouragement à enfler un peu sa note dans les temps futurs, en est tout réjoui. Notre splendeur reluit sur son visage tout reluisant d'écus. On a demandé un médecin pour Manfred. Il avait été question
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d'abord de prendre auparavant des informations détaillées sur la faculté de Milan; mais, sur cette réflexion que la médecine est un art où la chance est pour quelque chose, on décide de s'en remettre à ce que la chance amènera, et l'on dit à l'hôte de nous procurer un bon docteur. La chance nous sert à merveille en nous amenant le docteur Acerbi, un excellent homme, bienveillant, exact et sans prétention ni pédanterie aucune; ce qui, chez un médecin, est le meilleur critère, en ce qu'il indique que le bon sens n'est pas allié à ce faux savoir, dangereux dans l'espèce, et qui tue quelquefois, dit-on. Le docteur examine notre petit homme avec une bonté qui fait déjà du bien, et il lui dit : « Mon bon ami, vous avez bien fait de choisir cette maladie-là plutôt qu'une autre ; nous vous la guérirons demain sans faute. C'est une fièvre d'accès. » Ainsi fut dit, ainsi fat fait, et, pour n'y pas revenir, cette subite guérison de l'un de nos plus gais camarades, gai même au sein de la fièvre, se trouve être une fête, la plus charmante de celles qui nous attendent dans cet Eldorado.
Pour n'y pas revenir non pins (il faudrait y revenir à tout bout de ligne), nous avertissons ici que tous nos plaisirs, toutes nos courses, seront entremêlés, entre-espaces de petites haltes sous la tente des cafés, d'expériences sans nombre sur les pezzi, les braniti, les sorbelli, les acqua marena et autres rafraîchissements connus et inconnus, en telle sorte que tous les chefs d'établissement se disputeront notre excellente pratique. La chose se passe ainsi. Toute la caravane envahit un local; les garçons se jettent sur les groupes, chargeant leur mémoire d'une foule de commandes diverses, qu'ils crient tumultueusement aux officiers intérieurs ; puis les plateaux arrivent, et c'est le moment du silence. Après quoi les groupes et les individus règlent leur compte particulier; c'est le moment du plus grand tumulte, du cliquetis des explications, réductions, changes, agios et laborieuses monétisations; au milieu, le maître qui reçoit de toutes mains; autour, des messieurs milanais qui, nonchalamment assis, se récréent à nous voir faire. Beaucoup de Milanais s'occupent tout le jour à être assis dans un café. Pendant que nous sommes ainsi établis dans un café sur la place du Dôme, un orage s'apprête, les nuées courent, le vent fait flotter les vêtements, voler les chapeaux, et la foule accourt. C'est en effet un spectacle magnifique. Sur les teintes sombres d'un ciel agité comme une mer, les aiguilles du Dôme s'élancent éclatantes de blancheur, et la façade, qui reflète à sa partie supérieure la lumière de l'horizon, a une majesté calme et céleste .qui contraste d'une manière solennelle avec l'obscurité de la rue et l'agitation de la foule.
Nous allons dîner. L'hôte rubicond nous fait choisir le potage; il se confond en prévenances, mais il ne nous donne que deux plats, et, comme le prix est censé fait, nous n'osons trop nous plaindre. Le lendemain il nous en donnera trois, et le dernier jour quatre, grossissant ainsi afin que les dernières impressions soient favorables, et que sa note, qu'il grossira